Chapitre 10

Maintenant qu'elle connaissait mieux la situation du Royaume, Beleth pouvait plus facilement appréhender ce qu'elle devait faire. Cela ne le rendait pas plus simple pour autant. Elle devait dire à Dimitri qu'il avait une fille, seulement, elle craignait de voir Grenat au cœur de manigances politiques. Certes, Grenat n'était pas assurée d'avoir un emblème. De plus, elle était née hors mariage et la population ignorait son existence. Son profil l'éloignait du trône au premier abord, mais, puisqu'elle était l'unique enfant du roi, elle attirerait forcément l'attention. Et si par malheur, elle portait l'emblème de Blaiddyd…

Beleth secoua vivement la tête pour chasser cette pensée. Elle ne voulait pas envisager l'éventualité que sa fille soit détentrice d'un emblème. Grenat avait toujours vécu librement, sans les contraintes d'un protocole royal ou des responsabilités et elle était encore si jeune ! Beleth refusait bouleverser la vie de sa fille à ce point.

Alors qu'elle arrivait dans la petite cour, celle qui donnait sur la Porte des Braves (une porte excentrée du château dont l'usage était destiné aux sorties discrètes de la famille royale), elle vit Dimitri en train de discuter avec un homme qu'elle mit du temps à reconnaitre. Le prince Lionnel ! Beleth resta quelques secondes interdite. Autant Dimitri avait relativement peu changé en dix, autant son cousin s'était métamorphosé. Elle avait en mémoire un jeune homme freluquet, épuisé par des années de cache et peu porté par les affaires politiques. Aujourd'hui, elle avait en face d'elle un homme bien bâti et dont on faisait bien le lien avec le roi.

« Professeur, lança Dimitri en la voyant, laissez-moi vous présenter mon cousin, le prince Lionnel Thomas Blaiyddid.

— Enchantée, répondit-elle.

— Dame Beleth, sourit le prince en lui baisant la main. Je n'ai malheureusement jamais eu l'occasion de vous rencontrer en petit comité, à mon grand regret ! C'est donc un honneur de pouvoir enfin vous saluer. On m'a tant conté vos exploits que j'ai l'impression de déjà vous connaitre.

— La moitié est exagérée, argua Beleth.

— Moins de la moitié si j'en crois mon cher cousin, fit Lionnel en lançant un clin d'œil à Dimitri qui rougit. Je dois hélas prendre congé, mais j'espère vous revoir très bientôt afin de faire plus ample connaissance. »

Il était cordial assurément et savait se montrer aimable. Si réellement, il était un imposteur ou bien l'instrument d'une conspiration, il n'en laissait rien paraitre. Elle le regarda s'éloigner, pensive.

« Mercedes m'a raconté… ce qui se passe avec les Rowe. »

Elle avait parlé instinctivement et elle le regretta aussitôt. Dimitri ne sembla pas s'en offusquer pour autant.

« Tu en aurais entendu parler tôt ou tard, dit-il simplement.

— Est-ce que… ça va ? »

Il fit un geste entre le haussement d'épaules et le soupir.

« Je n'ai pas de raisons particulières de me montrer méfiant envers Lionnel et sa femme. Lionnel tente d'aider au mieux à reconstruire le pays et est un excellent diplomate quand il s'agit de discuter avec les nobles. Son épouse a beaucoup donné pour les orphelins de guerre et les invalides. Elle a aussi aidé à améliorer les relations entre Adrestia et l'Église.

— Ils sont fiables donc ? Et la veuve Rowe ?

— Elle, c'est une autre histoire. Je sais qu'elle m'en veut toujours de la captivité de son mari et de la déchéance de sa maison, mais en dehors de ça, je ne connais pas très bien dame Isabella. Certains disent que c'est elle qui a incité le comte à prêter allégeance à l'Empire. Peu importe les raisons, les Rowe sont des traitres et méritent d'être punis. Cependant, ils ont caché Lionnel et ils se portent garants d'eux. Je ne peux pas non plus les rabaisser totalement.

— Félix ne les apprécie pas beaucoup.

— Je le comprends parfaitement et il est dans son rôle. Beaucoup pensent comme lui, tout comme beaucoup auraient préféré que les maisons nobles de l'Empire soient complètement éradiquées au motif que ce serait laisser les graines de la rébellion germer. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Supprimer les chefs nobles auraient permis à d'autres d'émerger, mais rien ne dit que leurs successeurs et leurs familles n'auraient pas cherché à se venger. J'ai choisi d'être clément en espérant que ces familles me seront reconnaissantes et comprennent qu'elles peuvent vivre dans mon royaume. »

Ils venaient de pénétrer dans le hall du château, à cette heure-ci, vide de monde. Le bruit de leurs pas résonnait contre les murs.

« De plus, Adrestia a été vaincu et annexé. Les habitants ne se monteront pas tous bienveillants à notre égard. Anéantir leur noblesse n'aurait servi qu'à ajouter de l'huile sur le feu. Je voulais leur montrer que même s'ils n'étaient plus souverains, il n'y avait aucune raison pour qu'ils abandonnent leur histoire.

— Ton raisonnement se tient. Je suppose que c'est pour cela que tu as nommé Ferdinand gouverneur. »

Il hocha la tête.

« Il s'est battu à nos côtés et méritait d'être récompensé pour cela. Je sais ce qu'on dit de lui là-bas. C'est un traitre qui s'est vendu à l'ennemi et ce genre de chose, mais il est encore celui qui connait le mieux Adrestia et ses coutumes. »

Son raisonnement se tenait, il y avait de la logique dans la politique de Dimitri. Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de repenser à ce que Constance lui avait confié sur les tensions qui parcouraient la province.

« Tu ne boites plus ? »

Beleth sursauta légèrement en entendant la voix de Dimitri puis baissa les yeux pour constater qu'effectivement, elle ne boitait pratiquement plus.

« Oh ! Je ne l'avais même pas remarqué ! Dire que Mercedes disait qu'elle n'était pas capable de me soigner complètement. »

Dimitri eut un léger rire.

« C'est bien elle, ça, fit-il. Toujours aussi modeste. »

Il s'arrêta.

« Je suppose que tu rentreras bientôt à Dagda. »

En effet, avec sa jambe quasiment guérie, elle n'avait plus aucune raison de retarder son départ. Mais, était-ce un effet de son imagination ou bien Dimitri paraissait… attristé ?

« Je vais devoir commencer les préparatifs, oui, reconnut-elle.

— Tu ne peux pas rester plus longtemps ? »

C'était la première fois qu'il manifestait le désir réel qu'elle reste. Beleth en eut le cœur serré.

« Non, malheureusement. »


Beleth passa les jours suivants entre l'Institut de Magie et l'orphelinat de Mercedes. Annette et Mercedes avaient toutes les deux insisté pour qu'elle donne un cours magistral et elle n'avait pas eu le cœur de refuser, même si cela reportait ses préparatifs pour son retour à Dagda. Elle dut, cependant, reconnaitre que cette replongée dans l'enseignement lui rappelait de bons souvenirs.

Elle rencontra également les jumeaux d'Ingrid et Sylvain. Arthur et Siegried, deux garçonnets de cinq ans qui se ressemblaient comme deux gouttes d'eau et qui en faisaient voir de toutes les couleurs, aussi bien à leurs parents qu'à leurs précepteurs.

« Ils sont vraiment épuisants, soupira Ingrid un après-midi où ses fils avaient mis leur professeur d'escrime au bord de la crise de nerfs. Ils ne sont pas méchants loin de là, mais ils adorent faire des plaisanteries. Leur préférée est de se faire passer l'un pour l'autre. Et évidemment, c'est moi que l'on vient voir pour se plaindre. Ils tiennent de leur père pour ça, c'est certain !

— Estime-toi heureuse qu'ils ne s'intéressent pas aux filles, la railla Beleth.

— Par pitié, professeur ! Ne parlez pas de malheur ! »

Beleth ne put s'empêcher d'éclater de rire. Sylvain avait toujours été un coureur de jupons invétéré et c'était Ingrid qui, à chaque fois, se chargeait de le corriger et de s'excuser. Elle n'osait imaginer la réaction de la chevalière si ses fils imitaient leur père.

« Ne devrait-il pas être plutôt au château Galatea ? s'interrogea-t-elle toutefois. Ou chez les Gautier ? Pour leur instruction, je veux dire.

— Je suppose que c'est ce qui se fait d'habitude, expliqua Ingrid. Mais vous savez, je suis rarement sur le domaine Galatea à cause de ma position de garde royale. Quant à Sylvain, il est souvent occupé avec les Sreng. C'est plus simple de les avoir à la capitale. Nous pouvons les voir quand nous le voulons.

— Ça n'a pas été trop dur au début ?

— Oh que si ! Je n'aurais jamais imaginé donner des naissances à des jumeaux ! Mais Sylvain a vraiment été… exceptionnel. Il m'a aidé à m'occuper d'eux quand ils étaient bébé et il m'a aussi dit que je n'avais pas à renoncer à être chevalier si c'était ce que je désirais, même si nous avions des enfants. Je ne sais pas si j'aurai pu avoir quelqu'un de si compréhensif parmi tous les prétendants que mon père me proposait !

— Je suis vraiment contente pour toi.

— Merci ! Vous savez, Arthur et Siegried n'ont pas d'emblème. Ça n'a pas réjoui nos familles au début, mais nous, on s'en moquait. Les emblèmes ont suffisamment compliqué nos vies quand nous étions enfants, nous n'allions pas faire la même chose avec les nôtres. »

Les yeux d'Ingrid brillaient de joie dès qu'elle évoquait Sylvain. Beleth en était attendrie. Cela la rendait vraiment heureuse que ces jeunes gens aient trouvé leurs voies et soient aujourd'hui des adultes accomplis et bien dans leurs vies. Sauf qu'inévitablement, quand elle voyait les enfants d'Ingrid et Sylvain, elle repensait à Grenat. Et donc à Dimitri.

Elle n'avait pas encore trouvé le bon moment pour lui parler. Elle ne savait même pas ce qu'était le bon moment. Dimitri était souvent occupé avec ses fonctions. Ils recevaient toutes sortes de délégués et de responsables, s'entretenait pendant des heures avec Félix ou son cousin, et elle n'avait pas le cœur à le déranger pour lui faire une telle révélation. Elle cherchait les mots pour le dire, sans jamais les trouver, remuant encore et encore des formules toutes plus inutiles les unes que les autres. Elle se traitait alors d'imbécile, ou bien c'était sa conscience avec la voix de Sothis qui s'en chargeait. Elle s'était donné jusqu'à son départ pour lui parler, mais les jours passaient et elle n'avait rien réussi à lui dire.

Un soir pourtant, elle se résolut à enfin lui révéler la vérité. Il avait plu toute la journée, elle l'avait passé à se répéter son « discours ». Elle avait décidé de partir pour Dagda le lendemain, c'était sa dernière chance.

Les mains moites et les jambes flageolantes, Beleth se dirigeait d'un pas aussi déterminé que possible vers le bureau du roi, en priant pour que sa résolution ne s'évapore pas au fil des secondes. Le destin semblait toutefois être en sa faveur. Dimitri n'était pas dans son bureau, mais dans la minuscule chapelle du palais, qui faisait la jonction entre les appartements du roi et la partie publique du château. Il se tenait devant une statue savamment travaillée censée représenter la Déesse.

Priait-il ? Beleth n'aurait su le dire.

Elle le regarda longuement de dos, détaillant cette allure qu'elle connaissait si bien. Elle repensa à cette épouse partie trop tôt, à cette paix tant désirée et tellement fragile, à ces rancœurs qui gangrenaient encore le royaume. Puis à sa fille qu'il n'avait jamais connue et aux sentiments qui les liaient.

« Dimitri, l'appela-t-elle doucement. »

C'était la première fois qu'elle l'appelait par son prénom depuis son retour. Consciemment ou inconsciemment, elle n'avait jamais osé l'utiliser. Dimitri se retourna et la regarda. Constatant qu'elle ne semblait pas le déranger, elle s'avança et le rejoignit dans sa contemplation de la Déesse. Ils restèrent de longues minutes silencieux, avec uniquement le bruit de la pluie comme accompagnement.

« Il y a quelque chose que j'ai toujours voulu te demander, commença-t-il alors que Beleth s'apprêtait à parler. Es-tu croyante ?

— Pardon ? »

Elle s'était attendue à tout sauf à cette question.

« Tu as passé la majeure partie de ta vie loin des enseignements de Seiros, pourtant tu as été professeur pour l'Église et même le leader de leurs forces armées pendant la guerre. Pour finir, tu as été archevêque. Et malgré tout cela, je n'ai jamais senti qu'il y avait une foi débordante en toi alors je me suis interrogé. »

Que répondre ? Son rapport à l'Église et à la religion était tellement différent du sien, non pas parce qu'elle avait grandi sans ses préceptes, mais parce qu'elle savait des choses que tous les autres habitants de Fódlan ignoraient. La Déesse qu'ils vénéraient, elle la connaissait, elle lui avait parlé, elle avait même… en quelque sorte, hérité de son pouvoir. Elle savait que la représentation qu'elle avait sous ses yeux était loin de ressembler à ce qu'était Sothis. Elle savait que Rhea n'était pas une humaine ordinaire, que Seteth et Flayn étaient probablement comme elle, et les nombreux ouvrages apocryphes se trouvant dans l'Abysse montraient une histoire de Fódlan bien différente de celle des textes officiels.

« Si je te réponds plutôt non que oui, me considéreras-tu comme une hypocrite ? soupira-t-elle. »

Dimitri ne sembla pas réellement surpris. S'il lui posait la question, c'était probablement qu'il se doutait de la réponse.

« Pourquoi avoir accepté dans ce cas ? interrogea-t-il.

— Parce que ça me paraissait être la chose à faire sur le moment. Être professeur ne m'engageait à rien, Faerghus avait besoin de l'Ordre pour reconquérir le Royaume et avec le nouveau royaume, l'Église devait être réformée.

— Le regrettes-tu ?

— Uniquement d'avoir accepté de devenir archevêque. Le reste, jamais je ne le regretterais… »

Le silence s'installa de nouveau entre eux. Non, jamais elle ne regretterait d'avoir été l'enseignante des Lions de Saphirs et de les avoir aidés à reconquérir leur pays. Grâce à eux, elle avait pu briser cette réputation de démon sans émotion qu'on lui accolait quand elle était mercenaire. Elle avait pu se prouver à elle-même qu'elle était capable de sentiment, comme un véritable être humain. Elle avait été heureuse. Et elle avait rencontré Dimitri.

Beleth prit une profonde inspiration.

C'est le moment. Dis-le ! Vas-y !

« Dimitri… commença-t-elle.

— Votre Majesté ! »

Un garde surgit à toute allure dans la chapelle, essoufflé et visiblement sous le choc.

« Que se passe-t-il ? lança Dimitri d'une voix impérieuse.

— Le seigneur Félix vous demande immédiatement à la Porte des Braves. Vous aussi, dame Beleth. »

Beleth et Dimitri se jetèrent un regard surpris, mais le roi ne perdit pas de temps en conjoncture et partit aussitôt pour la Porte des Braves, Beleth sur les talons.

Beleth avait un très mauvais pressentiment. En aucun cas, la Porte des Braves n'était une entrée où les visiteurs s'annonçaient, bien au contraire. Qu'est-ce qui avait bien pu se passer pour que Félix les y convoque tous les deux, alors que la soirée était déjà bien avancée par-dessus le marché ?

Et pourtant, lorsqu'ils arrivèrent, ils distinguèrent deux silhouettes emmitouflées dans de lourdes capes de voyage trempées et qui goutaient sur le sol en pierre. Félix, Gustave et Dedue les entouraient. Le duc Fradalrius était en pleine discussion avec la plus grande des silhouettes. La plus petite se tenait un peu en retrait et paraissait étrangement difforme. Soudain, quelque chose remua dans la cape de la silhouette.

« Maman ! »

Beleth eut l'impression de recevoir un coup de poing dans le ventre tandis que sa fille, enveloppée d'une cape de voyage beaucoup trop grande et tout aussi trempée, se jetait dans ses jambes.

« Grenat… »

Blabla de l'auteure

Bonjour !

Je suis de retour. Je m'excuse pour l'absence de chapitre la semaine dernière, j'étais malade. Eh ouais, le covid ne m'a pas épargné. Rassurez-vous, tout va bien maintenant et je suis de retour, fidèle au poste.

Que de chose qui se passe dans ce chapitre. Nous rencontrons le prince Lionnel. Et surtout... Grenat débarque à Fhirdiad. L'arrivée de Grenat en catastrophe à Fhirdiad à la surprise de sa mère a été sans doute la première scène que j'ai imaginé. Dès le départ, je savais qu'elle ne pouvait arriver que de cette manière. Bon, étant donné la manière dont se termine le chapitre, je ne peux pas trop en dire mais vous en saurez bientôt très prochainement. Sachez aussi que maintenant que Grenat est à Fhirdiad, la "vraie" intrigue peut enfin commencer ^^.

Je vous donne donc la semaine prochaine pour un prochain chapitre. D'ici là, portez-vous bien, respectez les gestes barrières parce que le covid, c'est pas drôle, prenez soin de vos proches et lisez beaucoup !

Bonne lecture,

Bises,

Sheena.