Le lendemain, Kenma a le cœur qui bat quand il entre dans le bâtiment, quand il se dirige vers la chambre de Shôyô. Il ne lui a pas demandé s'ils seraient seuls.
C'est un premier espoir qui se réalise. Shôyô semble en pleine forme, et Kenma trouve que ce médecin est ridicule, mais il ne le blâmera pas pour cela. Shôyô est assis dans son lit et regarde, sur la tablette que Kenma lui a prêtée, un des matchs de la matinée. Kenma est curieux, mais il ne voit pas lequel, parce que Shôyô éteint tout de suite.
« Merci. » dit-il en lui tendant la tablette. Sa voix est douce, et ses yeux sont brûlants. Kenma voudrait l'embrasser maintenant. Ou au moins prendre sa main et ne plus la lâcher.
« J'avais de la fièvre, avant, dit-il. Au collège, tout le temps, après les entraînements. J'étais trop fatigué, mon corps ne le supportait pas. »
« Sérieux ? Je n'aurais jamais cru, tu as l'air de... » Shôyô hésite, fait une grimace, pour montrer qu'il ne trouve pas les bons mots « garder la tête froide ? Moi je m'excite toujours. »
Kenma a l'impression d'avoir tout sauf la tête froide en ce moment. L'odeur de Shôyô imprègne les draps, toute la pièce, ou alors c'est l'imagination de Kenma. Il y a dans le dortoir un grand nombre de lits, de chaises, et Kenma pourrait facilement y trouver une place, mais cela voudrait dire être trop loin, alors à la place, il s'assied sur le lit de Shôyô, juste à côté de lui. Ce n'était pas une bonne idée, parce que maintenant il n'arrive plus à trouver un seul mot à dire, ils restent tous coincés dans sa gorge.
« Ha, j'en ai tellement assez de cette chambre. » grogne Shôyô avec un regard maussade. Et Kenma n'hésite plus sur ce qu'il va dire.
« Viens, on va dehors. »
« Je n'ai pas le droit. » dit Shôyô. Mais Kenma peut voir qu'il est déjà tenté.
« Je sais que même moi je peux sauter par cette fenêtre. On sera revenus avant que personne ne se rende compte de rien. »
« On ne risque pas de se perdre ? » demande Shôyô.
« On est à Tokyo, c'est chez moi ! » proteste Kenma, dont le cœur picote un peu, parce qu'il pense à la première fois qu'ils se sont rencontrés, où ils se sont perdus de façon si providentielle pour se trouver. « Tant que tu es avec moi, non, bien sûr, tu ne te perdras pas ! » Il tend la main, et quand Shôyô la prend, la chaleur remonte le long de son coude, jusque dans son cœur.
Kenma l'emmène au zoo de Tokyo - il n'y est jamais allé, mais il a l'idée que parmi les attractions touristiques, c'est celle que Shôyô appréciera le plus. Et il ne s'est pas trompé. Alors que Shôyô crie et saute en voyant les koalas ou les girafes, Kenma ne regarde que ses yeux, sa bouche, son sourire brillant que la maladie et la défaite avaient temporairement assombri. Il compte le nombre de fois où l'envie de l'embrasser s'intensifie et le submerge, irritant son ventre et ses lèvres.
Il attend pourtant qu'ils se disent que c'est le moment de rentrer. Cela fait tellement longtemps que Kenma est lâche, attend jusqu'à la dernière seconde et plus tard. Alors cette fois, il prend la main de Shôyô, l'entraîne derrière un arbre, dans l'ombre, où personne ne peut les voir. Shôyô l'a suivi sans protester et sans questions, alors Kenma peut rêver, n'est-ce pas ? Il peut s'approcher, observer ses yeux de tout près, avec un effroi ravi, et presser ses lèvres contre les siennes.
Et puis Shôyô recule avec un glapissement, et Kenma a envie de pleurer.
« Qu'est-ce que tu fais, Kenma ? » demande-t-il, de l'angoisse dans le regard.
"Je suis désolé," dit Kenma. Il avait prévu tant de façons d'éviter cela, ou de limiter les dégâts. Il sait les mots pour le blâmer subtilement, pour lui laisser penser qu'il ne s'est laissé entraîner que parce que l'attitude de Shôyô était difficile à interpréter.
Mais il ne peut penser qu'à sa tristesse et sa culpabilité d'avoir éteint lui-même son sourire, même un instant.
Shôyô a peur de lui. Kenma préférerait presque qu'il soit en colère. S'enfuirait-il s'il pouvait retourner à sa pension tout seul ? Kenma recule, baisse les yeux, essaie de ne pas le regarder trop fort, même s'il ne lui reste plus que ça.
« On rentre ? » demande Shôyô. Kenma hoche la tête. Il n'arrive plus à parler. Il n'a plus rien à perdre, pourtant, mais son corps tremblant se moque bien de cette logique. Chaque minute de mutisme est plus douloureuse que la précédente. Leur silence entre eux était doux il y a si peu de temps. Ils se lancent des regards en coin, et Kenma espère encore, contre toute réalité, que Shôyô va lui dire qu'il a réfléchi, qu'il a changé d'avis. Non, il ne l'espère pas, il l'imagine juste, pour ne pas s'effondrer.
« Kenma, on est toujours amis, dis ?" » C'est Shôyô qui semble terrifié à l'idée de perdre quelque chose, et pourtant il est plus brave que lui. Leur lien est important pour lui, même si ce n'est pas de la façon que Kenma voudrait. Il y a une voix dans la tête de Kenma, rationnelle et froide, qui lui dit qu'il peut tirer avantage de cela, échanger de l'affection contre de l'affection. Que Shôyô n'a pas besoin de l'aimer en retour pour se laisser embrasser. Il ne l'écoute pas. Il ne réfléchit pas du tout.
« Je ne pourrais pas tomber amoureux de quelqu'un qui ne serait pas mon ami, dit-il. Ne t'inquiète pas, je t'en prie. »
« C'est la première fois que quelqu'un me dit qu'il m'aime. » dit Shôyô avec tristesse. Kenma n'avait pas pesé ses propres mots, même pas réalisé que Shôyô ne savait pas encore. Il n'avait pas à se révéler ainsi. Ce n'est pas ce qu'il regrette.
Il pense, avec frustration, que ce n'est sans doute pas la dernière, qu'un jour quelqu'un aura plus de chance que lui.
Encore un silence lourd, et ils sont devant la pension à nouveau.
« Je suis désolé aussi. » continue Shôyô, et il ouvre les bras, en signe de réconciliation. Kenma n'a pas la moindre envie d'être serré dans ses bras, en général et pas comme ça, mais il s'y jette quand même, parce qu'il a besoin que son corps aussi ressente à quel point la douceur de Shôyô peut être cruelle. Si Shôyô l'avait accepté - alors cela aurait été un peu moins douloureux, certainement, et Kenma aurait accepté n'importe quoi de lui de toute façon.
« Je ne t'ai pas dit merci ! » s'exclame finalement Shôyô. « Pour m'avoir aidé à sortir, pour le zoo. Je me suis amusé ! »
Ce n'est pas tout à fait l'expression, le sourire qu'il aurait, si rien ne s'était passé, mais presque, et Kenma lui est infiniment reconnaissant de faire l'effort. Alors il peut bien aussi faire une moue amusée - pas un vrai sourire, ils sont trop difficiles pour lui maintenant - et répondre qu'il sera toujours là pour aider un ami.
Puis il rentre chez lui, et s'enferme dans sa chambre pendant toute l'après-midi. Il raconte à ses parents un mensonge sur l'anxiété du tournoi de volley, et éteint la lumière, même pas d'humeur à jouer à des jeux vidéo. Il a, heureusement, très mal dormi cette nuit, alors il réussit à s'assoupir entre deux sanglots.
Kenma a son premier rêve érotique cette après-midi-là. Le corps de Shôyô est doux, chaud et docile sous lui, mais Kenma n'a pas de corps qu'il puisse percevoir, seulement des mains et des ongles, des lèvres et des dents. Quand il se réveille en sursaut, il réalise que son corps est bien trop présent, et lourd, et sale. Ce devrait être le moindre de ses soucis quand son cœur vient d'être brisé, mais c'est ce qui lui fait réaliser à quel point il s'embarrasse lui-même.
Il serre les dents, et décide de sérieusement se reprendre. Il a accepté d'être amoureux, ce n'est pas pour cela qu'il doit être pathétique. Il a eu les réponses à ses questions, même si elles ne lui plaisent pas, et il l'aurait appris tôt ou tard.
Son cœur vient d'être brisé, et il est seul. Il n'y a que lui qui puisse décider quoi faire avec les morceaux.
