Hunter avait de nouveau été très occupé les deux dernières semaines qui avaient suivi son agression : des affaires importantes s'étaient accumulées, les rendez-vous repoussés pendant son hospitalisation s'enchaînaient. Un semblant de retour au quotidien forcé et anticipé auquel s'ajoutait maintenant les visites d'une infirmière pour suivre sa cicatrisation et pour se reposer… Phoenix avait essayé de poser quelques dates, au pire quelques heures, pour qu'ils puissent se revoir, quitte à repousser à plus tard la rencontre entre Benjamin et Vérité. Mais peu importe, il avait été impossible pour les deux hommes de se revoir dans la semaine, et l'histoire finissait par trainer : à chaque fois, le procureur finissait par décommander au dernier moment, recevant un appel, un texto ou un e-mail qui venait s'emparer du peu de temps libre qu'il lui restait. Une situation terriblement frustrante, parfois enrageante : un coup les deux hommes parvenaient à se réserver une date pour se voir, mais un nouvel événement surgissait de nulle part et Hunter se voyait obligé d'annuler la veille pour le lendemain – si ce n'était pas le matin pour l'après-midi –. Un véritable ascenseur émotionnel qui, avec le temps, finissait par s'emparer des nerfs de Phoenix. Bien sûr, celui-ci savait que les obligations de Benjamin était nécessairement à prendre en compte en ouvrant la voie à une nouvelle histoire avec lui, mais à ce point… Il n'avait vraiment pas anticipé la pénibilité de la situation. Ainsi, il se retrouvait parfois à jeter plusieurs coup d'œil à la suite sur son téléphone, espérant voir le numéro de Benjamin s'afficher sur ce petit écran qui déclenchait cette mélodie de son enfance qui viendrait, enfin, rompre la monotonie de ses journées : maintenant que Phoenix avait repris goût à la vie, avait des raisons supplémentaires de se lever le matin et de croire en un avenir plus joyeux et riche, il subissait de plein fouet les effets de la nouveauté et de la passion. Un temps Wright était triste, puis une autre fois il était euphorique, se surprenant quelques nuits, seul dans son lit, à souffrir de la solitude de sa couverture ou bien à subir les chaleurs du désir. Ce yoyo commençait à le consumer lentement, il ne savait vraiment comment gérer la situation ni même interpréter l'avenir. Tout était complexe comparé aux quelques relations que Wright avait entretenu les années précédentes : elles s'étaient avérées beaucoup plus simples et agréables en ce sens, lui ayant permis d'accéder à ce plaisir de retrouver une compagnie douce et agréable avec beaucoup plus d'aisance et de facilité, sans avoir à se prendre la tête.

Bref, Phoenix était tiraillé par son impatience et son urgence qui se manifestèrent parfois au travers de caprices idiots et puériles… Ce qui avait été le cas lorsque Hunter avait (une énième fois) appelé pour annuler leur rendez-vous :

« C'est pas possible Benjamin, on dirait que c'est fait exprès… Comme si…

- Comme si quoi, Wright ?

- Comme si tu n'essayais même pas de dégager du temps pour nous. Tu n'as qu'à me le dire si tu ne veux pas me voir… Maugréa Phoenix en levant les yeux au ciel.

- Je t'ai déjà dit que je suis désolé… J'essaye vraiment de condenser, déléguer et repousser tout ce que je peux, mais ce n'est pas ma faute si un rendez-vous tombe constamment au dernier moment. En plus j'ai besoin de récupérer encore un peu.

- Ah, soupira-t-il. Tu me le promets ?

- Si tu ne me fais pas confiance, je ne vois pas pourquoi nous parlons encore. J'ai pris quelques minutes pour t'appeler, j'y réfléchirai à deux fois la prochaine fois. J'ai une réunion qui arrive, je te laisse. Passe une bonne journée Wright. »

Trois jours s'étaient écoulés depuis cet appel conclu de façon si abrupte. Benjamin n'avait pas de tact et savait user de formulation cassantes – certes parfois malgré lui –, n'hésitant pas à le sanctionner en l'appelant par son nom au lieu de son prénom. Il était vraiment devenu difficile pour Phoenix de digérer l'ordre des priorités de son amant : maintenant qu'ils n'étaient plus du même métier, les deux hommes n'avaient plus le prétexte officiel de travailler ensemble, ou au moins, de se croiser – par le plus grand des hasards – dans les couloirs du palais de justice et du bureau du procureur… Ah ça, très loin étaient maintenant ces pauses et ces repas partagés au réfectoire du tribunal, ces longues heures à échanger autour d'un dossier qu'ils traiteraient face à face, en profitant pour s'accorder des instants juste tous les deux sans être dérangés… Sa fin de carrière d'avocat avait elle aussi sa responsabilité dans la complexité et l'insolvabilité de la situation.

Phoenix bascula sa tête en arrière, un long soupir s'échappant d'entre ses lèvre. L'homme était un petit peu rongé par la culpabilité depuis son canapé. Son téléphone était posé en face de lui, sur la table basse. Son pied martelait nerveusement la pauvre moquette ; une nouvelle habitude qui tapait sur les nerfs de Vérité qui ne pouvait désormais plus traverser l'appartement sans entendre ce bruit sourd consistant. Elle ne cessait d'ailleurs de le reprendre, sans pour autant oser s'immiscer dans ce qui pouvait bien tracasser son père malgré leur bienveillance mutuelle. Mais au bout de trois jours, soixante-douze heures, sa curiosité et son souci la démangeait :

« Papa, je peux savoir ce qui te stresse comme ça ? Demanda-t-elle en bloquant sa jambe avec sa main, poussant Wright à se redresser.

- Tu me trouves stressé ma puce ?

- Tu fais le marteau-piqueur depuis trois jours. Tu vas faire un trou dans la moquette bientôt ! Dis-moi ce qu'il se passe...

- Bon, soupira-t-il en souriant, assieds-toi avec moi. »

Phoenix tapota à côté de lui, l'invitant à le rejoindre ; ce qu'elle fit. Il réfléchit un instant à comment formuler ce qui lui pesait sur le cœur, à ce qu'il pouvait lui dire ou non, ce qu'elle était apte ou non à entendre quand bien même Vérité était mature, indépendante et ouverte d'esprit… Vraiment, une des jeunes filles – bientôt jeune femme – les plus fortes qu'il avait pu rencontrer mais qui, au fond, resterait pour toujours sa petite fille chérie.

« Je t'ai dit que je voulais que tu rencontres quelqu'un d'important pour moi, hmhm ?

- Oui, je me souviens, ça fait deux semaines que tu me dis que c'est repoussé. Je vais finir par croire que tu voulais me faire rencontrer ton ami imaginaire, termina Vérité en riant.

- Non non non, il existe bien ! C'est juste qu'il a appelé il y a trois jours pour me dire qu'on devait encore repousser… Et je me suis emporté et on s'est disputé… J'ai peur qu'il ne veuille plus venir du tout…

- Excuse-toi alors.

- J'ai peur de le déranger. Tu sais, s'il décale à chaque fois, c'est par qu'il est très occupé en ce moment.

- Tu peux peut-être lui envoyer un SMS. Au moins, il saura que tu regrettes et que tu es désolé. C'est mieux que rien, sourit la jeune fille, lui donnant son téléphone qui trônait alors encore sur la table.

- C'est bête mais je n'y avais pas pensé, merci ma puce. »

Wright embrassa son front, dégageant sa mèche châtain derrière son oreille. Elle dépose en retour un bisou sur la « barbe à papa » et reparti à ses activités – que Phoenix espérait être ses devoirs –. Il se pencha légèrement en avant et ouvrit sa messagerie, hésitant un moment. Finalement, il se lança :

"Salut Miles, j'espère que tu vas bien. J'ai repensé à notre appel de mercredi et je voulais m'excuser pour mon comportement. J'aurai dû mieux m'exprimer. Sache que je te fais confiance. Je sais que tu fais de ton mieux, comme toujours. J'ai hâte d'au moins entendre ta voix de nouveau. Je t'aime, tu me manques. Phoenix."

A chaque touche pressée sur le clavier de son téléphone, son cœur battait de plus en plus fort : il résonnait dans sa tête, frappait contre ses tympans et ses rétines, les veines de ses mains se gonflaient à chaque fois que le sang y passait. Il avait chaud aussi, mais la transpiration froide qui humidifiait sa peau provoquait un contraste très désagréable et révulsant, qu'on pouvait même deviner démangeant quand le trentenaire tirait sur le col de son t-shirt. Plusieurs fois, Phoenix relu son texte, rejugeant le choix de ses mots – les effaçant, les remplaçant pour parfois finalement les réécrire –, se demandant vraiment si cela valait la peine de lui envoyer. Ses doigts s'étaient crispés autour du petit appareil bleu, la moiteur de ses mains en rendant le plastique désagréablement collant.

Finalement, il prit son courage à deux mains, secouant la tête pour balayer les doutes et la peur qui montait en lui, puis envoya le message. Il redéposa son portable sur la table basse, satisfait malgré tout de son acte et de sa résolution. Frottant ses yeux légèrement séché après autant de concentration, Wright se rendait compte de cette vague de réconfort qui venait remplacer doucement sa peur du rejet : il aurait pu ne rien dire, peut-être fuir par facilité comme avant, cette dispute étant l'occasion en or de tout laisser planté là mais rien de tout ça ne s'était passé, il ne s'était pas défilé et il était prêt à prendre ses responsabilités, peu importe la réponse de Benjamin. Certes ce dernier aussi avait fui pendant un an, faisant même croire à sa mort avec cette note maudite néanmoins, une fois rentré, jamais Phoenix n'avait pu autant compter sur cette personne, jamais Phoenix n'avait pu remettre en question l'importance de cette homme dans sa vie, jamais Hunter ne s'était défilé depuis, peu importe les situations. Ainsi… Il serait définitivement malvenu pour lui de répéter son erreur d'il y a cinq ans. Ce serait un acte d'une immaturité profonde, d'un égoïsme affirmé que Benjamin ne méritait pas.

L'homme se leva, se dirigeant vers ce balcon qui l'appelait. A chaque fois que Wright se sentait préoccupé ou légèrement submergé par les émotions, il se posait là pour observer la rue, la vie qui se jouait autour de lui évitant tout de même de trop s'intéresser à ce qui se passait en contre-bas à cause de son vertige. Des choses banales se tramaient en bas de chez lui : des gens qui marchaient plus ou moins vite sur les trottoirs, les voitures qui roulaient au pas autour du parc, les chats qui se battaient pour conquérir ou défendre leurs territoires aussi. Parfois des badauds s'arrêtaient sous son balcon, discutant et même regardant parfois en sa direction, comme si le regard de Phoenix suffisait à lui permettre de comprendre de quoi ces parfaits inconnus pouvaient parler alors que leurs voix lui parvenaient en masses étouffées à ses oreilles. Parmi ces personnes qui passait et s'arrêtait là, il y avait Kristoph. Ce dernier était bien conscient de la présence de Wright à son balcon, s'attardant à chaque fois pour lui lancer un regard affectueux, un sourire empli de compassion et de charme accompagnés d'une salutation polie de sa main délicate et gracile. L'homme haut perché se contentait à chaque fois d'un geste timide et d'un air sympathique en retour, de plus en plus partagé sur cette personne : jusqu'il y a quelques temps, Phoenix n'avait en effet jamais remarqué les passages de son ami dans sa rue, et jamais Kristoph n'avait mentionné être passé à côté de chez lui… Ça, et la curiosité qui l'avait piqué quand il était passé boire un café à l'appartement, cette conversation amicale qui avait tourné en un interrogatoire froid et troublant à cause des dossiers oubliés sur la table... Ses suspicions se renforçaient, mais rien ne semblait prouver clairement ses impressions qui lui nouaient le ventre un peu plus tous les jours.

Une mélodie résonna dans le salon, suffisamment forte et distincte pour que Phoenix la perçoive : c'était la sonnerie de son portable. Il quitta son balcon et décrocha, glissant machinalement la main dans sa poche pendant que l'autre décrocha et posa le combiné contre son oreille.

« Allô ?

- Tu penses vraiment que je boude, Wright ?! Hurla Benjamin à travers le téléphone.

- Ne crie pas comme ça, je vais finir sourd ! Et puis, et puis… Balbutia-t-il, grimaçant à cause de la voix fracassante qui en sortait. Sa poitrine commençait à se serrer, les battements de son cœur s'accélérant, Enfin, peut-être pas « bouder » mais je t'ai contrarié. J'ai été immature et je sais que tu déteste ça. Je suis sincèrement désolé Benjamin, vraiment.

- … Je suis passé à autre chose. J'ai cru comprendre que la forme n'était pas la meilleure. Pas la peine de culpabiliser pour ça.

- Ouf !... E-En tout cas, je suis content que tu m'appelles, Benjamin.

- Vérité, elle préfère les biscuits ou les bonbons ? Lâcha-t-il, sans contexte, comme si les quelques mots qui venaient d'être échangés n'avaient aucune importance.

- … Benjamin ?

- Oui Wright ?

- … Tu viens ? Tu as du temps ?

- On ne répond pas à une question par une question, tu sais.

- Prends des biscuits alors. Tu sais, Vérité a la phobie de a couleur verte… Une longue histoire. Je n'aimerai pas la retrouver malade dans son lit à cause d'un bonbon à la pomme… »

Hunter resta silencieux un instant, sa bouche s'ouvrant et se refermant à la recherche d'une réponse adaptée à cette remarque : qui pouvait s'attendre à une telle justification de la part d'un parent pour refuser d'offrir des bonbons à son enfant ? Sûrement pas Benjamin Hunter. Finalement, de ses lèvres s'échappèrent un léger rire étouffé en pensant que le toit Wright abriterait toujours de sacrés personnages.

« Benjamin ? Reprit Phoenix, surpris par l'amusement étouffé de son interlocuteur.

- Excuse-moi. C'est noté, des biscuits. Je passe dans la soirée.

- Tu manges avec nous ? Je peux commander des nouilles, c'est le plat préféré de Vérité. Ça lui fera plaisir, tu sais…

- D'accord, je mangerais avec vous. Je vais te laisser, on se voit ce soir. Sans faute cette fois. »

Le cœur de Phoenix battait toujours aussi fort, mais ce n'était plus douloureux : l'excitation avait remplacé la crainte. Il avait l'impression d'être un véritable adolescent : ses joues s'étaient empourprées, sur son visage se creusait aussi un large sourire transi, il se surprit aussi à basculer sur ses pieds, les genoux tremblants sous l'émotion, tel un enfant à qui on promet le plus beau des cadeaux. Cette profusion d'amour remontait en lui, parcourant l'entièreté de son corps avant d'imprégner sa gorge qui ne put retenir plus longtemps ce besoin d'exprimer tout ce qu'il ressentait pour cet homme :

« Benjamin ?

- Oui ?

- Je t'aime, murmura enfin Phoenix, les lèvres brûlée par ces quelques mots d'amour.

- Moi aussi... A ce soir. »

Hunter raccrocha, passant doucement ses doigts contre sa joue chauffée par la pudeur et l'allégresse : il ne s'attendait pas à cette déclaration, et savait encore moins comment étouffer toutes les sensations qui s'emparaient de lui à cause de ces choses que seul lui pouvait prononcer avec une telle nonchalance. Wright lui tournait vraiment la tête, lui sapait les genoux, le faisait suer sous les palpitations de son cœur. Sa simple existence et l'idée de le revoir troublaient son sérieux. Il adorait le détester, jurer à cause de lui dans un coin de sa tête.

Il s'imaginait tenir la main de Phoenix, entrelacer ses doigts avec les siens, recevoir ces douces caresses de ce pouce fin contre sa peau frémissante, cette simple attention timide et intime qui reposait et apaisait les vagues et les ardeurs de se esprit, faisait scintiller de tendresse ses yeux couleur acier. Toutefois aujourd'hui, Benjamin ne pouvait plus rêver de saisir du bout des doigts la seconde main de sa moitié, encore moins de la garder, par pur égoïsme, juste pour lui. A ces étreintes, à ces embrassades sensibles et affectueuses s'ajoutait une autre entité de laquelle Phoenix ne pouvait se détourner. Une autre chaleur, beaucoup plus apaisée et pétillante s'était déposée à leurs côtés ; un petit être qui avait d'autres besoins, qu'il fallait accueillir pour continuer d'avancer sur ce chemin que Wright avait fini par retrouver.

Le couple se devait d'inclure Vérité.

Benjamin ne détestait pas les enfants, il n'était tout simplement trop peu à l'aise avec ces petits êtres fragiles et imprévisibles, parfois excessivement sensibles lui rappelant avec une nostalgie déconcertante ses tendres années avec son père biologique, Henri Hunter, soudainement interrompues dans cet ascenseur fatal. Malheureusement, Benjamin avait beaucoup plus de souvenirs du temps où il était sous l'aile de Von Karma, ne pouvant sourire qu'en songeant à l'affection mutuelle qui existait – et existe encore – entre Franziska et lui. Même après les années, un sentiment amer continuait de flotter au fond de l'homme plusieurs fois brisé mais toujours reconstruit, les bases juste un tout petit peu plus fragiles et tremblantes.

Certes, Phoenix ne lui avait que très peu parlé de sa fille, mais ce qui avait frappé Benjamin était l'amour inconditionnel réciproque qui existait entre les deux. Est-ce qu'il ne serait pas de trop ? Comment pouvait-il s'ouvrir suffisamment pour Vérité ? Ne pas être trop froid, impatient, déstabilisé avec elle ? Lui paraître sympathique et digne de confiance ? Et puis, si cela finissait par fonctionner avec Wright, est-ce qu'elle supporterait que son père sorte avec un autre homme, une personnalité publique importante qui plus est ? Est-ce que les risques qui entouraient sa profession ne menaçait pas cette pauvre innocente ? Sur le long terme, est-ce qu'il devrait traiter Vérité comme sa fille ? Phoenix semblait lui donner des signes favorables, croyant suffisamment en lui pour que cette relation puisse de faire malgré tout. Néanmoins, Hunter ne put oublier qu'une des raisons qui avait motivé leur rupture était justement l'adoption de Vérité, peut-être parce qu'il était trop fragile ou incapable d'accorder du temps et de l'amour pour un enfant qu'il n'avait jamais anticipé, imposé à lui. Il était vrai que cela revenait à se mentir si Benjamin ignorait le fait que jamais, au grand jamais, il s'était projeté une seule fois avec un enfant – peut-être ayant fait le deuil de toute paternité en favorisant son travail et découvrant ses préférences romantiques et sexuelles –.

Et pourtant, il devait passer outre ses appréhensions et son inconfort personnel, presque puérile. Il n'aura jamais l'excuse de « Phoenix est beaucoup plus à l'aise avec les jeunes », cet échappatoire, cette excuse, ce prétexte, cette espèce de subterfuge au pire, cette sorte de faux-fuyant pour s'esquiver et renforcer son égotisme « vonkarmienne » qu'il haïssait déjà si fort. Après tout, il avait trente ans maintenant ! Il avait grandi, il avait pris de la bouteille, son champ des possibles s'était étiré et élargi au fil des rencontres, il avait confiance en lui et ses convictions, il s'était trouvé et se reconnaissait enfin devant le miroir !... Ce n'était vraiment pas la fille de Phoenix, Vérité, qui allait lui faire renier tout ce qu'il était. Ni le faire reculer, ni lui faire regretter quoi que ce soit. Au fond, Benjamin avait peut-être intimement et secrètement envie de tenir cette petite main féminine.

Cette simple image décrocha un soupir lourd et humide de la bouche du procureur, les joues rougies par ce d'affection qui venait de se déposer sur ses épaules tel un manteau, gardant son cœur au chaud. Ce souffle qui venait de quitter ses lèves et soulever sa poitrine le ramena sur terre. Benjamin plissa les yeux quand il se rendit enfin compte de l'agression que formait l'écran de son téléphone contre ses rétines et ses cornées : encore une fois il avait oublié les recommandations de son ophtalmologue, à son plus grand regret. Celui-ci frotta ses paupières du revers de son index en soulevant légèrement ses lunettes, pressant sur ces petites terminaisons nerveuses qui le picotaient pitoyablement. Hunter cligna plusieurs fois des yeux avant de se re-pencher sur ce qui était affiché sur son portable : venait-il vraiment de lire un courriel sans être capable de se souvenir de son sujet ? Vivement du repos pensa Benjamin, affligé par cette déconcentration mignonne et ridicule.

Alors assit sur un des coins de son bureau, ses jambes soigneusement croisées – une position dans laquelle il lui était plus simple pour se relever malgré sa blessure –, le procureur remonta dans son courriel, à la recherche du bout de phrase à partir de laquelle il avait décroché, balayant les lignes avec ses yeux. Il reprit sa lecture, cette fois imperturbable, concentré sur son contenu. Il s'agissait d'un compte-rendu d'une réunion à laquelle il n'avait pas pu assister pendant sa convalescence. Ce qui le frappait et le dépitait le plus c'était l'inutilité chronique de ces rassemblements professionnels. De véritables de pertes de temps et d'énergie pour ne rien dire, ne rien apprendre, n'avancer sur aucun dossier souvent pour se lamenter de la perte d'un procès de la part d'un de ses subordonnés alors que cela n'importait que très peu au procureur en chef. Il avait accepté ce poste pour partager sa conception de la justice, celle où on recherche mutuellement la vérité, et non pas un verdict « coupable » pour les procureurs et un « non coupable » pour les avocats de la défense idée réfléchie et maturée qui lui était venue après une grande remise en question depuis ses premières confrontations avec Wright, ainsi qu'en accord avec la voie empruntée par son propre père avant sa disparition tragique. Hunter s'était juré de réussir, il ne partirait pas avant. Seul avantage au fond creux de ce rapport : sa lecture ne prenait que très peu de temps.

Après une lecture en diagonale achevée, Benjamin mit en veille son téléphone et le reposa sur son bureau, le remplaçant entre ses mains par le dossier qu'il avait mis de côté en fin de matinée. Il rabattit les pages déjà consultées, et se concentra sur celles dont il n'avait pas encore pris connaissance. D'ailleurs, Benjamin avait découvert une nouvelle chose avec cette installation inhabituellement décontractée, là, sur ce bord de bureau : la lumière du jour qui pénétrait la pièce grâce aux immenses fenêtres, qui, se tenant fièrement derrière lui, lui permettaient de lire sans effort les petits caractères imprimés, la chaleur du soleil contre les pages atténuant le contraste habituellement source de sa fatigue visuelle. Le procureur se tenait là, en biais pour ne pas faire de l'ombre au papier, la tête penchée celui-ci, faisant retomber gracieusement ses mèches argentées sur ses joues. Le contre-jour soulignait ses lignes élégantes mais solennelles, formant une silhouette captivante et envoûtante – moins lourde quand il faisait tomber la veste –, imposant le respect à quiconque osait troubler son silence.


Les heures passèrent. Le procureur campait toujours sur son bureau, annotant ses documents en s'appuyant contre sa cuisse – un support certes beaucoup trop instable pour garantir une écriture régulière –. Néanmoins, cela ne l'empêchait pas de ressentir de temps à autre quelques tensions dans le bas de son dos, poussant Hunter à faire quelques pas restreints dans cette immense pièce, longeant les deux canapés qui trônaient au milieu de celle-ci, sans pour autant lever les yeux de sa paperasse. Cette légèreté nouvelle s'amplifiait au fur et à mesure de l'après-midi : sa veste bordeaux recouvrait maintenant l'accoudoir d'un des sofas au lieu d'être sur le porte-manteau, son sac traînait, ouvert, sur la table basse Benjamin avait aussi remonté les manches de sa chemise, chose qu'habituellement il ne se permettait guère en pleine journée au bureau. Cette tenue donnait au procureur une allure faussement négligée si singulière et pourtant, cela ne le préoccupait pas le moins du monde. Il y trouvait même une productivité inédite dans cette attitude décontractée qui correspondait davantage à qui Benjamin Hunter pouvait être dans l'intimité.

Des coups contre sa porte retentirent, énergiques et pleins d'ardeurs. Benjamin tiqua, ses tympans heurtés habitués au silence qui flottait depuis si longtemps dans la pièce. Aussi pénible que cela pouvait être, il ne délogea pas ses yeux de son dossier, toujours aussi attentif.

« Entrez, c'est ouvert.

- Bonjour monsieur le procureur en chef. Je vous dérange ? Interrogea une vois jeune et perçante.

- Vous êtes ? Répliqua-t-il sans pour autant le regarder.

- Justice, monsieur Hunter. Apollo Justice. Je suis avocat de la défense. »

Benjamin ôta ses lunettes et les déposa sur son dossier qui reposait alors sur sa cuisse. Il tourna enfin la tête en direction de la porte de son bureau : le jeune homme s'était contenté de passer sa tête, impressionné, presque craintif. Très rapidement, l'attention d'Hunter se porta sur les cheveux de Justice : deux pics fièrement coiffés y étaient dressés, contrastant avec le reste si impeccablement plaqués en arrière.

« Je vous ai dit que vous pouviez entrer, monsieur Justice. Soupira Benjamin, reposant ses affaires sur son bureau.

- O-Oui ! Il s'exécuta, laissant la porte entre-baillée par mégarde, les mains tremblantes.

- Que puis-je faire pour vous, monsieur Justice ?

- M-Monsieur Gavin m'a dit que vous aviez les preuves de l'affaire qu'il doit défendre demain, la BT-8. Il m'a chargé de les récupérer pour lui pour qu'il puisse les vérifier ! »

Benjamin fronça les sourcils, regardant le jeune homme avec interrogation. Il était tout habillé de rouge, les manches de sa chemise retroussées au-dessus de ses coudes, le tout surmonté d'une cravate turquoise : une tenue bien détonante pour un avocat déduisit-il, attardant ses yeux sur l'éclat doré du badge qui se tenait fièrement face au soleil. Le procureur était loin d'être un fin physionomiste, mais il était certain de ne l'avoir jamais croisé au palais de justice les années qui avaient précédé son voyage en Europe et sa promotion. Il croisa les bras et reprit :

« Pouvez-vous m'éclaircir le lien entre votre venue et monsieur Gavin qui souhaite jeter un œil aux pièces du dossier ?

- Monsieur Gavin est mon mentor, je l'assiste depuis quelques mois. Il m'a chargé de venir les chercher

- Je vois… Il m'a semblé être très clair au téléphone pourtant, pesta Benjamin, pointant le jeune homme du doigt. Si monsieur Gavin veut consulter les preuves, il est la bienvenue dans mon bureau. Elles ne quitteront pas cette pièce, et il en aura encore moins accès sans ma surveillance. »

Apollo sursauta, sa bouche s'ouvrant et se refermant à la recherche d'une réponse, fixant cet index inquisiteur qui était dirigé vers lui depuis l'autre bout de la pièce. La surprise s'était spontanément emparée de son visage, avant d'être remplacée par la déception – les antennes qui se dressaient sur sa tête retombant en avant –. Il se massa la nuque, forçant un sourire poli mais embarrassé.

« Connaissant votre réputation monsieur Hunter, je suppose que vous ne changerez pas d'avis…

- En effet. Dîtes-lui qu'il peut passer jusqu'à dix-neuf heures, je n'ai pas de rendez-vous ce soir.

- Vous me permettez de l'appeler depuis votre bureau ? »

Benjamin se contenta de fermer les yeux, l'autorisant à passer son coup de fil, ennuyé par les souhaits de Gavin. Un homme si prétentieux et arrogant qu'il se pensait digne d'une entorse aux conditions qui lui avaient été pourtant clairement expliquées au téléphone. Tendu, il remit ses lunettes et reprit la lecture de son dossier, faisant comme si Justice n'était pas là, à peine dérangé par sa voix maladroitement diminuée alors qu'il semblait batailler avec son supérieur.

« Monsieur Gavin arrive dans quinze minutes, il m'a dit de l'attendre pour que je les regarde aussi. Cela ne vous dérange pas ? »

Encore une fois, Benjamin ne lui répondit pas se suffisant d'un geste indifférent de la main lui indiquant d'attendre sur le canapé sans pour autant le considérer, beaucoup plus séduit par sa lecture que la venue de Gavin. Frappé par la froideur du respecté procureur, Apollo s'assied aussitôt dans le sofa luxueux, se tenant exagérément droit, n'osant s'y adosser. Les mains sur ses genoux, le jeune avocat patientait là, silencieusement, ses yeux se baladant que très timidement sur tous les éléments qui constituaient la pièce. Quand bien même Hunter ne le regardait pas, il sentait la curiosité et l'émotion émaner de l'original qui était installé là. Il percevait même les mots qui s'accumulaient dans la gorge du jeune homme, admiratif et démangé par le besoin de mettre fin à ce silence gênant.

« Monsieur Hunter ? Souffla Justice timidement, pris par l'hésitation.

- Hm ?

- J-Je lisais des revues juridiques à votre sujet quand j'étais au lycée.

- Ca a dû vous en faire de la lecture, monsieur Justice.

- Les articles étaient passionnants.

- Je dois reconnaître la compétence des journalistes.

- Les… Les affaires que vous avez suivies avec Phoenix Wright à la défense, c'est ce qui m'a motivé à devenir avocat ! La recherche de la vérité… Enfin… Jusqu'à ce que… »

Hunter loucha en direction d'Apollo : ses mains agrippaient nerveusement son pantalon au niveau de ses genoux, le remontant et révélant ses chaussettes noires. Ses yeux fixaient l'assise du canapé qui se trouvait en face, trop peu à l'aise pour, peut-être, croiser l'air glacial de cet homme impressionnant de par sa carrière réussite et sa présence, si noble, presque seigneuriale, et pourtant emprunte de mystère. La déception et la crainte brûlaient les doigts du jeune avocat. Sensible, Benjamin dirigea enfin sa tête vers lui.

« Jusqu'à ce qu'il présente un faux ?

- … C'est ça.

- Vous ressassez cette vieille histoire messieurs ? »

Un grand homme blond poussa la porte mal fermée, croisant ses bras au niveau de sa poitrine. Il abordait un visage doux mais sûr, apaisant à observer à vrai dire. Cette voix grave et posée venait de couper court à la conversation, rivalisant avec le chef des lieux. Benjamin descendit lentement de son bureau, tiquant légèrement à la douleur de son ventre. Le pas limité, mais toujours confiant, il alla serre cette main aux ongles impeccablement faits.

« Une histoire fort regrettable ma foi Monsieur Gavin, commenta le procureur en veillant à bien refermer la porte.

- Vous m'en voyez désolé, je portais moi aussi mon ami et confrère en haute estime, monsieur Hunter. Je constate d'ailleurs que vous avez fait connaissance avec mon apprenti. Un bouton qui n'attend qu'à devenir bourgeon avant d'éclore en une fleur à la couleur de l'ardeur et de la passion… Un grand avocat en devenir selon moi.

- Vous êtes prévoyant : vous songez déjà à la relève ! Souffla Hunter, un sourire fin s'étirant se formant sur ses lèvres.

- La courtoisie à mon égard ne vous manque pas… C'est pourquoi je me permets de vous demander comment va votre blessure.

- Suffisamment bien pour vous rappeler de ne pas contester mes instructions en ce qui concerne les preuves, maugréa-t-il, sortant une boîte de gants en latex et les preuves de son bureau. Messieurs, je vous en prie. Prenez le temps qu'il vous faut. »

Les mains gantées, les deux avocats échangeaient autour des pièces à conviction, Kristoph interrogeant de temps à autre son apprenti sur des règles de procédure ou des angles sous lesquels considérer l'affaire BT-8. Adossé à la bordure du bureau, Hunter continuait de feuilleter ses documents, mettant parfois de côté les pages qui piquait son intérêt. A chaque fin de paragraphe, il ne pouvait s'empêcher d'observer les gestes de Gavin, la méfiance raidissant sa nuque et tapissant sa bouche d'un film amer. Il avait cet homme dans le collimateur, c'était plus fort que lui. D'ailleurs, l'avocat le délogea de ses pensées :

« J'ai remarqué qu'un dossier avait disparu dans votre bibliothèque. »

Cette réflexion l'intrigua, déportant brièvement son attention vers le milieu du mur où, en effet, un trou interrompait une série parfaite de couvertures rouges. Ce n'était pas la première fois que Kristoph passait et qu'un dossier manquait à l'appel. Le ventre de Benjamin se noua : il avait compris qu'il avait compris. Et à en juger par la paire d'yeux soudainement placide qui se plantèrent dans les siens, il était clair que Gavin en était pleinement conscient. Oui, il s'agissait du dossier qu'il avait donné à Phoenix et oui l'avocat qui y avait arraché un verdict non coupable était cet homme bien présomptueux, à la confiance insolente – même insultante sous bien des aspects –. D'ailleurs, Benjamin ne pouvait pas mettre le doigt dessus, mais son instinct lui signifiait que le volte-face réalisé par cet as du barreau était très impressionnant, ou sinon tout à fait tiré par les cheveux. Qui d'autre que Phoenix Wright pouvait faire ça ? Sûrement pas Kristoph Gavin, quand bien même il reste un homme de droit talentueux par son verbe langoureux et son charisme envoûtant qui, mêlés à son méthodisme manique, étaient ses atouts devant la cour.

« Je l'ai confié à Wright. J'avais besoin de l'avis d'un avocat sur cette affaire, avoua Benjamin. Naturellement, j'aurai pu vous consulter vous, monsieur Gavin. Mais comme vous étiez la défense, je trouvais plus pertinent d'obtenir un avis extérieur. »

Les deux hommes ne se quittèrent pas du regard, se livrant une bataille silencieuse rapidement interrompue par une question du plus jeune. Le regard de Kristoph s'adoucit, approuvant tacitement l'argument du procureur en chef, puis se dirigea vers Apollo beaucoup trop pris par l'examen des preuves.

Sans se concerter, Wright et Hunter avaient donné les mêmes justifications. Alors, pour l'avocat équivoque, soit il s'agissait d'une histoire bien préparée, soit d'un coup de génie de la part de ces deux hommes qui commençaient à rôder avidement autour de lui épiant au loin ses faits et gestes, prêts à se jeter sur lui au moindre écart. Et pourtant, qu'est-ce qu'il avait pris le temps d'installer un climat de défiance et de silence pervers, faisant boire cette boisson de complaisance à son joyeusement regretté confrère, son ami pitoyablement factice ! Pourquoi la toxine diffusée dans ses veines ne l'avait pas encore tué ? Et lui là, ce Benjamin Hunter à qui tout réussissait aussi, ne pouvait-il pas être tout simplement resté au tapis ?! « Le procureur Hunter a choisi la mort », une seconde fois n'aurait pas été de refus.