Alice faisait le pied de grue devant le commissariat. Carmouille l'avait mise dehors car, selon elle, elle n'avait rien à faire dans le bureau du commissaire hors de sa présence.

Avril sentait que toutes les occasions étaient bonnes pour que Carmouille la rabaisse. Un peu comme Laurence. Non, c'est faux se corrigea-t-elle aussitôt. Laurence s'en amuse, sans doute avec de la malice, un peu de cruauté mais pas de méchanceté. Avec ce qu'il était prêt à faire pour elle, il fallait être honnête.

Elle avait été travaillée mais elle n'arrivait pas à se concentrer sur un article complétement débile que lui avait confié Jourdeuil.

Le départ matinal de Laurence l'intriguait. Elle avait plusieurs idées en tête mais une seule revenant : qu'il n'avait pas envie de la croiser. Il regrettait d'avoir accepté de se marier bien sûr, et puis ça allait mettre un frein à ses soirées de conquête féminine, ce goujat.

- Ben non, ça va pas ça, c'est lui qui a proposé de partager son appartement. En fait, il me laissera seul pour courir de son côté. Quel salaud ! Mais quel salaud !

Alice commençait soigneusement à se monter la tête sur les intentions de Laurence quand l'objet de ses pensées arriva. Assise sur l'escalier d'entrée du commissariat, elle se leva d'un bon, la colère lui ordonnant de pourrir Laurence sans délai.

- Mais vous étiez où Laurence ? Merde quoi !

- Bonjour Avril, je vois que vous avez une forme sensas'' comme vous dites, lui répondit-il avec un sourire un peu las.

La colère d'Avril monta encore un peu plus.

- Mais quoi vous me plaquez ce matin comme une vieille chaussette et vous arrivez comme si de rien n'était. Ça ne va pas Laurence, ça ne va pas !

- Mais c'est quoi votre problème ? Laurence n'avait pas envie de jouer à se bouffer le nez. La journée avait été trop éprouvante comme ça. On va pas déballer nos histoires ici quand même, je vous rappelle qu'on doit rester discret et vous gesticulez sans raison!

- Sans raison ? Sans raison ?

- Ben pas de meurtre en cours en ce moment donc pas de raison que vous trainiez trop dans le coin. Allez calmez-vous !

- Non je me calmerai pas !

- Ca suffit maintenant, arrêtez de geindre ! Le monde ne tourne pas autour de vous dit il Laurence exaspéré par Alice.

Alice se tut d'un coup, blessée par cette remarque. Elle se savait à fleur de peau mais elle était vexée.

Elle tourna les talons faisant une mine boudeuse et se dirigea vers son scooter et partit comme une furie.

Laurence comprenait le malaise d'Avril mais il n'avait pas vraiment la force de discuter immédiatement.

- Et merde, pourvu qu'elle ne fasse pas de connerie.

Il lui fallait passer au bureau pour une affaire à voir avec Tricard et ainsi s'accorder du temps pour discuter avec Alice qu'il sentait en grande fragilité.

Il croisa Tricard rapidement pour régler quelques sujets puis se dirigea à son bureau où il croisa Marlène.

- Bonjour Marlène, vous allez bien?

- Bonjour Commissaire, oui ça va merci malgré quelques surprises ce weekend...

L'allusion était tout sauf légère. Il savait que Marlène serait blessée de la situation quand bien même Tim était dans sa vie. Sa dévotion pour le commissaire n'était pas complétement passée quand bien elle connaissait ses sentiments pour Alice.

- Vous savez commissaire, le mariage c'est sacré!

- Je sais que pour vous c'est sacré Marlène mais là, les circonstances sont particulières et ça peut aider Avril, essaya d'argumenter Laurence sans grande conviction. Ce qui compte c'est Alice, c'est pour ça que je lui ai dit oui.

- Mais vous auriez pu tout lui dire!

- Oh non Marlène, c'est déjà suffisamment compliqué dans la tête d'Avril. Il faut régler l'histoire de son père, c'est une priorité.

- Oui commissaire mais comment vous allez pouvoir un jour lui expliquer que vous avez retrouvé son père sans qu'elle se sente trahie. C'est bancal!

Laurence prit les mains de Marlène dans les siennes en essayant de convaincre Marlène de ses bonnes intentions ... et de se convaincre aussi!

- Marlène tout ce que vous dites est très raisonnable et sensé. Je me suis mis dans de sales draps et si vous saviez combien je le regrette désormais mais je n'ai pas le choix, encore moins depuis aujourd'hui. Les événements m'ont dépassé. Mais je sais que vous serez là pour soutenir Alice et être à ses côtés. Et elle aura besoin de vous, vous savez.

- Qu'est-ce que vous ne me dites pas Commissaire, il y a autre chose ?

Laurence se fit silencieux. Il ne voulait pas que Marlène soit mêlée aux basses œuvres de Colbert. Il ne fallait pas mettre Marlène en situation de trahir Alice, ni en situation d'avoir à cacher des choses sur le chantage que lui faisait Colbert.

- Non rien de spécial, vraiment.

- Commissaire ….

Il tenta un demi-mensonge qui lui permettait de ne pas laissait Marlène dans l'incertitude.

- Bon, pour tout vous dire, je suis passé voir ma mère tout à l'heure pour lui parler, pour lui expliquer la situation d'Alice. Si je ne lui avais pas expliqué ce que je faisais avec Alice elle m'aurait réduit en miette, pour l'avoir mise de côté.

Marlène sourit de toutes ses dents, ravie de l'initiative de Laurence.

- Ah ça c'est bien Commissaire, elle doit être contente!

- Vous la connaissez ! Cette formule sibylline permettait à Laurence de ne pas pousser trop loin dans l'analyse.

- Alice vous cherchait d'ailleurs mais l'agent Carmouille l'a chassée de votre bureau, elle était furieuse.

- Oui je l'ai croisée mais elle était tellement montée sur pile que je n'ai pas pu lui parler et ce n'est pas une conversation pour le commissariat. Vous m'excuserez mais je vais essayer de récupérer cette bombe humaine avant qu'elle ne se fracasse contre un arbre. Elle serait capable de l'engueuler aussi au point de lui en faire perdre ses feuilles de peur ! A demain Marlène !

- A demain commissaire !

Marlène était contente que le commissaire ait parlé à sa mère, ça prenait un tour qui ne lui déplaisait pas.

Laurence était parti chercher Alice dans sa chambre de bonne, mais sans succès. Il attendit une demi-heure en vain. Au journal, on lui dit ne pas l'avoir vue depuis le matin. Il tenta son appartement encore une fois, chou banc…. L'inquiétude commençait à poindre. Il chercha dans les bistros et finit par la trouver face à un verre d'alcool fort. Combien avant celui-ci ?

Il entra dans le troquet et s'assit directement en face d'Alice, toujours hypnotisée par son verre. L'arrivée de Laurence la fit sursauter.

- Qu'est-ce que vous foutez là Avril ?

- Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

Laurence s'assit face à elle, en silence. Quoi qu'il dise, il aurait été tort sans trop savoir pourquoi. Ses préoccupations du jour l'avaient éloigné des tracas d'Avril. Leur mal-être respectif était trop présent.

- Vous en êtes à combien ? demanda-t-il en regarda le verre d'alcool.

- C'est le même que depuis que je suis arrivée il y a deux heures.

- Ça c'est une bonne nouvelle, Laurence était soulagé de ne pas la voir glisser dans les paradis artificiels.

- Ah vous trouvez ?

- Vous m'en voulez de quoi ? d'être parti sans vous attendre ?

- Je suis sûre que vous regrettez votre décision et que vous vouliez pas me voir ce matin.

Il y avait un peu de vérité dans tout cela.

- Pas faux, je n'ai pas l'habitude de me poser les questions de savoir s'il y a quelqu'un chez moi le matin et d'avoir à faire la conversation!

- Ben non, en général, vos conquêtes ne restent pas où vous finissez la nuit chez elle !

- Vous me faites quoi là ?! ça n'a rien à voir !

- Mais si !

- Mais non ! je vous promets !

- Ben pourquoi m'avoir plantée ?

- Je ne vous ai pas plantée. J' ai laissé un mot et du café. J'aurai pu ne rien faire. Et puis, il fallait que je parle à quelqu'un.

- Pour le boulot ?

- Non.

- C'est perso ?

- Un peu

- Une poule de luxe ?

- Elle serait contente de vous entendre parler d'elle comme ça !

- Ah Ah ! c'est une femme ! je le savais !

- Mais Avril, c'est quoi tout ça ? une crise de jalousie?

- Ben j'imagine que vous allez me laisser tomber car vous regrettez de m'aider. Tout le monde me laisse tomber.

Laurence savait Avril au bord du gouffre émotionnel mais ça prenait des proportions irrationnelles.

- Mais non, mais c'est injuste, qui vous laisse tomber ? Marlène, Tim et moi on est là!

Avril sentait qu'il avait raison mais rien n'arrivait à la sortir de son pessimisme, proche de la mythomanie. Mais elle ne voulait pas perdre la face.

- Mais alors qui ?

Avoir rencontré Alexina le sauvait.

Laurence regarda intensément Avril qui était à la fin de sa vie.

- Voila. J'ai repensé à notre conversation l'autre jour. Qu'il fallait que je parle à quelqu'un. Vous aviez raison. Donc je suis allé voir ma m…..

- Vous êtes allés voir Alexina, sans blague !

Avril était épatée par la démarche de Laurence. Elle le croyait intransigeant sur le sujet.

- Mais c'est dingue ! Qu'est-ce qui vous a pris ?!

- Avril, j'ai réfléchi et j'ai changé d'avis, vous n'allez pas me le reprocher.

- Non, non au contraire, ça me fait plaisir, ça fait du bien de la savoir avec nous. Et vous lui avez tout expliqué

Ah oui ! Elle connaît tout ! Vraiment tout se dit il…. Après réflexion j'ai pensé que ça ne pouvait pas nuire à la situation

- Ah oui c'est sensasss, je serai contente de la revoir !

- Elle a hâte aussi de vous voir, elle vous soutient à fond.

- Je ne sais pas quoi dire Laurence, si : merci. Je n'imaginais pas que vous lui parleriez et vous mettre dans le bouillon. Vu comment elle ne vous rate jamais, elle a dû vous mettre en boîte.

- On peut dire ça…. Ça va mieux on dirait ?

- Oui je vais le boire ce calva, histoire de fêter une bonne nouvelle !

Et elle avala une gorgée d'alcool qui lui brûla tout l'intérieur.

Laurence attendit qu'elle reprenne ses esprits. Et se lança :

- Ne prenez pas mal ce que je vous dis mais êtes-vous sûr de tout cela? Qu'on se lance dans tout cela ? Je ne voudrai pas que vous soyez déçue…

- Déçue? mon père est d'accord pour me voir maintenant, il ne faut pas tarder, même si toute cette histoire est surréaliste, comment refuser ?

- Vous avez fait sans depuis votre naissance et ….

- Vous pouvez pas dire ça ! c'est vous qui venez de prévenir votre mère de ce que nous allions faire! Vous avez renoué avec votre mère. Comment me le refuser ?

Laurence était penaud de poser la question mais lui revenait en mémoire la tête de Colbert. Il ne pouvait passer outre le mariage mais il faudrait retarder l'échéance de la rencontre pour éviter la tempête.

- Vous avez raison, je m'excuse mais tout cela est tellement… baroque !

- Baroque si vous voulez … vous savez pas parler simplement non ! Sinon on fait comment maintenant ?

- On fait quoi ?

- Ben le mariage tout le reste ?

- J'y ai réfléchi aussi. On ne peut pas le faire ici car trop de monde nous connait. Je vais demander à un ami, maire d'une petite commune de nous arranger ça, on passera sous les radars.

- Ok et je m'installe quand ?

- Quand ?

- Vous allez répéter tout le temps ce que je dis Laurence ?

- Et oui, ….. Euh laissez-moi quelque jours pour faire de la place et le weekend prochain on s'y met, d'accord?

- Ok mais on s'organise et il est hors de question que vous contrôliez tout, je participe aux dépenses.

- Aux dépenses ?

- Vous recommencez ! Aux dépenses, ben ouais, les courses, le frichti

- Le ménage ?

- Ah ça c'est pas trop mon fort …

- Et si on voyait ça le moment venu ?

- Ok.

Avril reprenait des couleurs et son optimisme revenait.

- Allez, partons, je vous raccompagne.

Elle finit son verre et ils partirent.

Ils arrivèrent devant chez Alice.

Avant de se quitter, Avril se tourna vers Laurence.

- Pourquoi vous faites tout ça

- Parce qu'il vous faut quelqu'un d'intelligent et de sensé pour vous aider !

- Oh ben merci …. Ah d'accord une mise en boîte ! Non mais sérieusement!

Laurence réfléchissait intensément. Un morceau d'honnêteté ne pouvait pas faire de mal.

- Je ne sais pas mais déjà parce qu'aucun enfant ne devrait être privé de ses parents. Parce que les amis c'est fait pour soutenir surtout dans les sales moments.

- On est amis ?

- Ben oui quand même !

Laurence voulut être sincère.

- Parce que le jour où l'occasion vous viendra de me détester, j'espère que vous vous souviendrez de ce moment : que jamais dans ma vie il m'a paru plus nécessaire d'être auprès de vous et de vous protéger et de vous sentir aimé comme le membre de notre famille. Cette famille faite de vous, Marlène, Tim, ma mère… Tout n'est pas parfait mais on ne se laisse pas tomber, on n'est pas du même sang mais c'est aussi important.

Alice était émue de ce qu'il venait de dire. C'est vraie qu'il formait une famille à eux tous, solidaire et protectrice.

- Merci Laurence…. Merci pour tout.

Au moment de sortir, elle revint vers lui et posa un baiser léger qui atterrit sur le bord des lèvres de Laurence. Elle recula aussitôt empêcha Laurence d'y répondre.

Avril se racla la gorge pour chasser l'émotion.

- Hummm, Hummm, Euh, …Bon allez, Merci Laurence. A demain!

A suivre...