Byleth n'avait pas été difficile à trouver, du moins pour la paire que constituaient Achamoth et Sytry ; Picarel, lui, s'était contenté de suivre le mouvement avec Coussin. Il avait tenté de comprendre l'itinéraire emprunté dans la demeure, aidé du livret donné par Byleth, mais en vain. L'aisance avec laquelle les deux démons se repéraient dans ce labyrinthe forçait le respect et avait de quoi susciter une certaine jalousie, cependant Picarel était seulement dépité par ce constat. Était-ce grâce à l'habitude ? Y arriverait-il lui-même si – ah non, il n'était pas supposé rester là indéfiniment. Il était un ange, après tout. Il était juste venu récupérer son amie.
Byleth avait ses petites habitudes, aussi l'avaient-ils retrouvé vautré dans la salle occupée par de nombreux poufs colorés et ma mare d'oreillers, un cocktail à la main qu'il sirotait avec une paille. La vue d'Achamoth lui avait arraché un haussement de sourcil mais il n'avait pas bougé d'un cil pour la saluer ou autre. Il connaissait la raison de sa venue. Ce n'était pas comme si d'autres circonstances la conduisaient à se présenter devant lui, seule, même s'il n'aurait pas refusé. Byleth pouvait se révéler aussi doué en la matière qu'il le voulait, il ne parviendrait jamais à arracher ne serait-ce qu'une œillade intéressée de cette dernière, qui préférait examiner les éléments féminins du domaine avec un œil avide.
— As' m'invite ?
Sytry s'affala aux côtés de Byleth sans aucune gêne et Picarel l'imita. La masse moelleuse l'attirait irrésistiblement. Coussin se retira sur un signe de Byleth, au grand dépit d'Achamoth qui croisa les bras sur son ample poitrine, dubitative. Sa moue fut bien vite remplacée par un sourire amusé tandis qu'elle observait la pose nonchalante du roi démon.
— Eh bien, je vais finir par ne plus avoir besoin de parler, ma simple venue suffira…
— En même temps, tu ne viens que pour cela ! se plaignit Byleth dans un soupir, une grimace boudeuse sur les lèvres.
Au lieu de s'en émouvoir, Achamoth se laissa choir à son tour avant de ronronner de satisfaction. Les coussins de Byleth étaient si confortables ! Elle glissa sur le flanc et se tourna vers le Seigneur démon, guillerette.
— Tu sais bien que je ne suis pas intéressée, mon chaton, mes préférences vont ailleurs. Par contre, j'en connais un autre qui serait plus que ravi que tu viennes le voir plus souvent – et que tu visites un peu plus ta boite mail, aussi, ça pourrait être utile.
— Voyons, tu sais bien que tout cela, ce n'est pas pour moi… Je parle de la boite mail, bien sûr. Trop d'effort inutile, et je crois ne plus me souvenir comment cela fonctionne.
Achamoth roula des yeux, amusée.
— Dis surtout que tu n'as jamais cherché à le savoir !
– C'est vrai aussi.
– Tu sais pourtant quelle énergie il met pour t'envoyer ses cartes personnalisées avec des images et des messages plus que suggestifs ?
— Ah oui ? Je devrais peut-être aller voir ça, un jour…
— Cela fait des années que tu dis cela ! rit-elle. Lui-même n'espère plus, je ne sais pas pourquoi il continue de t'en envoyer – ça doit beaucoup l'amuser de les faire, j'imagine.
Pour toute réponse, Byleth haussa les épaules avant de siroter son cocktail. Le silence s'installa quelques instants et Picarel se serait endormi dans des circonstances habituelles – il avait l'impression d'être allongé sur des nuages ! –, mais sa hâte à se rendre chez Asmodée pour y chercher Nana l'empêchait de se laisser aller à sa paresse coutumière. Cependant, il n'osa pas presser Byleth d'accepter même si ce dernier ne se pressait pas d'obtenir les détails. Au contraire, celui-ci s'était recouché et achevait tranquillement son verre, après avoir ordonné à une âme présente dans la pièce de servir ses invités. Achamoth allait reprendre la parole mais Byleth se montra plus rapide :
– L'invitation est pour quand ?
Son attitude flegmatique ne laissait en aucun cas présager une éventuelle acceptation, ce qui angoissait un peu Picarel.
– Il a proposé demain mais comme d'hab', tu peux venir quand tu veux. Le mieux serait de prévenir avant, même si on se doute qu'avec toi –
– Voyons, tu sais bien que je n'ai pas pour habitude de faire ça non plus.
– Qu'est-ce que je disais ? Tu n'es qu'une feignasse, ricana-t-elle.
Byleth plissa les lèvres avant de vider son verre d'un trait.
– Disons plutôt que j'aime lui laisser la surprise de ma venue. C'est plus stimulant, non ?
– Tu parles !
Elle rit franchement avant de se laisser tomber sur un oreiller vert. Picarel fixa Byleth, impatient de connaitre son verdict. Ce dernier prenait son temps, semblant peser le pour et le contre. Son attitude négligente, tandis qu'il triturait négligemment un bout de tissu, fit bondir son angoisse à son paroxysme. Pourquoi Achamoth ne le pressait-elle pas de répondre ? N'avait-elle donc rien de mieux à faire que d'attendre ici ? A moins qu'elle n'en eût l'habitude… Du coin de l'œil, il s'aperçut qu'elle ne bougeait plus et il se demanda un instant si elle ne s'était pas endormie. Picarel se garda pourtant de parler – il ne savait pas trop quoi dire, de toute façon, et craignait de dissuader plus que de convaincre Byleth de s'y rendre. L'enjoindre à visiter son ami parce que ce serait quand même sympa ne suffirait pas, n'est-ce pas ? Près de lui, Sytry dégageait de son emballage un bonbon en forme de sablier alors qu'une fine tige blanche dépassait déjà de ses lèvres, dénonçant la présence d'une sucette. Après quelques secondes d'observation attentive, il lui demanda s'il n'en avait pas une autre, curieux de découvrir son goût. Le démon hocha la tête sans un mot et la piocha dans un large pot calé près de lui pour la lui tendre. Picarel fut surpris par sa saveur de fraise et de lavande.
Au bout de longues secondes qui lui parurent des heures, Byleth se leva paresseusement, s'étira sous l'inattention générale puis frappa des mains, ce qui eut le mérite de faire sursauter tout le monde.
– Tu as raison, c'est vrai que j'y pense trop rarement. Pourquoi pas aujourd'hui ?
Achamoth haussa un sourcil.
– Aujourd'hui ? Incroyable comme tu peux être pressé, tout à coup. Tu t'ennuies ?
Byleth adopta un air digne.
– Tu m'as donné envie avec tes sous-entendus – et puisque tu n'es pas encline à me satisfaire…
Cette fois-ci, Achamoth se redressa brusquement, son indolence remplacée par un air effaré.
– Attends, par aujourd'hui tu entends maintenant ?
Picarel se retint de bondir de joie. Il se contint mais bouillonnait intérieurement, l'excitation croissante, sous le regard amusé de Sytry. Ce dernier ne cilla pas mais se fit attentif.
– Bien sûr ! Je t'ai dit, arriver par surprise a un véritable côté stimulant – et je suis sûr qu'As' aime ça, au fond ! répondit Byleth avec bonne humeur. Tu sais bien qu'il adore beaucoup de choses – euh, beaucoup de choses. Pika, tu veux venir ?
Picarel mit quelques secondes pour se rendre compte qu'il s'adressait à lui. Il était vrai que ce surnom ridicule était devenu son pseudonyme dans ce monde…
– Oui ! s'exclama-t-il avec force avant de plaquer une main sur ses lèvres, gêné.
Byleth rit et le désigna tandis qu'Achamoth se tournait vers lui, curieuse. Le visage de Picarel devint rouge d'embarras. Il y avait plus discret !
– Eh bien, comme tu vois, je ne suis pas le seul à vouloir m'y rendre dès à présent. Alors où est le problème ?
Achamoth haussa les épaules, blasée.
– Nulle part. En fait, j'aurais dû m'y attendre.
– Tu vois –
– Je viens aussi, annonça Sytry de but en blanc. Ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu, ce sera l'occasion !
Il ne s'attarda pas sur ses réelles motivations et fixa Picarel avec un sourire entendu. Ce dernier ne le remarqua pas. Byleth sourit avant d'hocher la tête. La venue de Sytry l'indifférait mais après tout, cela égayerait leur passage ! Et s'il participait aussi aux réjouissances…
– Bien, c'est entendu. Achamoth, lève tes fesses, nous y allons sur-le-champ !
oOo
Cockatiel concédait qu'il ne brillait pas par son intelligence. Pourtant, il avait eu conscience, dès le début, des lacunes du plan de son ami, mauvais voire ridicule – si l'on pouvait appeler ça un plan. Malheureusement, ce dernier avait refusé d'écouter ses mises en garde et était parti. Avait-il seulement réussi à atteindre l'Enfer ? Ce n'était pas comme s'il pouvait le contacter par téléphone pour avoir des nouvelles. Il regrettait tellement d'avoir espionné Michael ce jour-là ! Ils n'en auraient pas été là s'il s'était abstenu. Ses yeux errèrent sur les Portes du Paradis qu'il scrutait sans voir, pensif, ignorant les quelques âmes qui le considéraient avec curiosité et les autres anges qui passaient. Il n'était pas tellement étonné de la position de l'Archange qui consistait à laisser Picarel se débrouiller seul ; avec toutes les galères qu'ils l'avaient forcé à résoudre pour eux, peut-être était-il même soulagé par la perspective de sa disparition. Cependant, lui s'inquiétait. C'était son ami et il avait peur pour lui – la disparition de Scalpel aux Enfers, pour lequel Michael n'avait pas diligenté de mission de sauvetage non plus, lui restait toujours en mémoire. Picarel n'était pas quelqu'un de débrouillard ; paresseux et inconscient comme il était, il saurait s'attirer des ennuis tôt ou tard si ce n'était pas déjà fait. Il devait faire quelque chose mais quoi ? Il hésitait. Il n'avait rien d'un ange courageux, bien au contraire, sans compter que seul, il ne servirait à rien ; mais quelle était l'utilité de se ronger les sangs sans rien faire, impuissant ? Ce n'était pas comme s'il pouvait supplier Dieu d'intervenir, il était bien trop secondaire pour avoir l'opportunité de le rencontrer !
Et vu que ses prières restaient sans réponse, il doutait qu'Il les écoutât seulement.
Une main se posa soudain sur son épaule et coupa net ses réflexions. Il poussa un cri strident et se retourna d'un mouvement brusque pour apercevoir le visage aviné de Saint Pierre qui collait presque le sien. Il perçut alors les effluves d'alcool en sa provenance, assez fortes, et se demanda comment il les avait manquées. Il voulut reculer mais ne le put pas ; le Saint s'agrippait désormais à lui pour maintenir son équilibre et Cockatiel ne se sentit pas le cœur de le repousser, même si l'odeur lui tirait une grimace.
– Kess tu fixes com' ça ? lâcha Saint Pierre d'une voix pâteuse, avant de s'effondrer dans ses bras.
Grand Dieu, il était plus lourd que d'habitude !
– T'es sacrément imbibé, aujourd'hui, soupira Cockatiel. Il s'est passé quelque chose ?
Sur ces mots, il tenta de le trainer jusqu'à sa loge, dans l'espoir de l'y laisser décuver, mais le Saint ne l'aidait pas vraiment. Ce dernier agita mollement la tête sans que cela n'eût de signification particulière.
– Pouah… Micha'l, encore… P'quoi d'mander aux gens p'quoi y sortent, sérieux ? C'est pas mon prob' !
A ces mots, Cockatiel se sentit un peu coupable. Le départ de Picarel… Il n'osa pas lui demander plus de détails ; c'aurait été au risque de s'exposer à des reproches, même si l'état du Saint rendait la chose peu probable. De toute façon, ce dernier s'endormait, ce qui ne l'arrangeait pas. La loge lui paraissait vraiment loin.
– Besoin d'aide ?
Cockatiel tourna la tête et eut la surprise de faire face à Raphael. Il était certes l'Archange le plus accessible, cela restait étrange de le côtoyer d'aussi près, d'autant qu'il ne dépendait pas de lui, ce qu'il regrettait sincèrement. Ce dernier lui adressa un sourire innocent et enjoué, comme si voir un Saint ivre ne l'affectait pas. Raphael était trop gentil – et déconnecté de la réalité, il fallait l'avouer – pour s'en indigner. Il accepta d'un signe de tête et, joignant leurs forces ridicules, ils parvinrent à le glisser dans sa loge et à le coucher sur une banquette. Ils sortirent ensuite, accompagnés de ses ronflements.
A la vue des grilles, Cockatiel fut de nouveau assailli par les inquiétudes causées par la folie de son ami. Raphael s'aperçut du brusque changement d'humeur et s'en étonna.
– Quelque chose ne va pas ?
Cockatiel hésita à se confier. Ce n'était pas comme s'il serait d'une grande aide. Cependant… et s'il parvenait à convaincre Michael ? Après tout, il était presque son égal. Ou, à défaut, Gabriel ? Celui-ci restait puissant, même s'il avait élevé les techniques d'esquive au rang d'art. Habituellement, seuls Dieu et Michael – et éventuellement Uriel, si un tel cas se présentait un jour ? – étaient en mesure de le forcer à agir mais qui sait ?
– C'est Picarel. Je suis inquiet pour lui.
Raphael le considéra, intrigué.
– Eh bien, je ne suis pas sûr d'avoir tout compris… mais je suppose qu'il sait ce qu'il fait, non ?
Il n'a rien compris. Les épaules de Cockatiel s'affaissèrent. Pas la peine de s'appesantir sur le sujet, il n'y avait définitivement rien à attendre de Raphael.
