Le reste de la journée se passa sans rencontre entre les deux hommes. Harry était resté enfermé dans sa chambre, se remettait en question, en concluait des choses, puis se remettait à douter de tout, puis revoyait les visages et se prenait pour un monstre. Encore et encore.

Severus, de son côté, tentait de ne pas se préoccuper des palpitations incessantes de la magie du jeune homme en lui, mettant ça sur le compte d'un ego surdimensionné. Le pire, c'est que ça lui faisait mal. Le pire, c'est qu'il avait espéré, et vraiment cru que ce garnement avait changé. Mais après avoir passé onze ans à se rabâcher qu'il ne devait être que comme son père, puis sept à se le confirmer, ça n'allait pas être une petite semaine qui allait changer quoi que ce soit radicalement.

Et ce n'était pas comme s'il le souhaitait réellement non plus, la perspective de s'être trompé sur son compte et celle de l'associer à Lily, ou pire, de n'associer le jeune homme qu'à Harry lui-même, était effrayante. Ô combien effrayante.

Les deux hommes se tournaient et se retournaient dans leur lit, la nuit, assaillis d'images atroces, de souvenirs de guerre, de cris de torture, de doutes, de remises en question, de peur, d'incertitudes, et de larmes qui coulaient, uniquement lorsqu'ils étaient seuls. Puis ils passaient machinalement leur main sur leur marque, sur celle qui avait déclenché tant de choses. Le lord noir était mort, et pourtant, la souffrance n'avait pas cessé, à l'intérieur. Au moins ne vivaient-ils plus sous la peur incessante d'être tué le lendemain. C'était déjà un progrès.

Harry était étendu sur son lit, au deuxième étage de la demeure. Une chambre simple, aux tons de blancs. Il n'avait pas souhaité de tons rouge et or, il ne voulait pas associer tous les mauvais souvenirs du Square à ceux formidables de Poudlard. Quoique… de toute façon la tour des Gryffondor avait été détruite. Peut-être ne pourrait-il de toute façon plus associer ses souvenirs de là-bas avec quoi que ce soit ? La chambre était immaculée. Aucune attache. Juste du blanc, du noir, du gris, et une armoire carrée plutôt étonnamment moderne pour la vieillesse de la maison ayant vécu là. Il y avait une chaise de bois et de paille qui lui servait de table de chevet, et une énorme tête d'ours au dessus de son lit. Il avait remarqué ce détail avec dégoût, et cela ne l'aidait pas à s'endormir.

Excédé, il sortit sa baguette et envoya la tête dans une décharge non loin. Il soupira d'aise. C'était mieux.

Il n'avait eu aucune interaction avec l'homme de la journée. Il ne savait pas vraiment quoi en penser. Il était heureux, mais triste en même temps. Ainsi, l'homme n'avait pas pu lui faire de remarques désagréables, se moquer de lui ou encore lui rabâcher comme il ressemblait à son père. Mais, en même temps, leurs embrouilles quotidiennes lui manquaient. En repensant aux enfants de la chorale, il constata à quel point ne pas être considérer comme un Dieu était plaisant. Peut-être que le professeur le considérait comme son père, mais il avait bon espoir de lui faire changer d'avis. L'homme était seul à se conforter à ce point dans l'idée, alors qu'être le sauveur incontesté du monde des sorciers, ça… tout le Royaume-Uni – et même au-delà – ne semblait qu'entretenir cette vision des choses depuis bientôt dix-sept ans, en tout le monde en dehors de cette maison avait l'air de se le répéter et d'entretenir le mythe.

En même temps, peut-être qu'ils avaient tous besoin d'une personne à aduler ? Peut-être que cela les rassurait ?

Il avait oublié tout ça en présence de Ron et d'Hermione. Il n'avait été accompagné quasiment que d'eux depuis une dizaine de mois. Que de personnes le prenant pour ce qu'il était : Harry. Juste Harry. Un instant, il avait envie d'y croire. Il n'était pas un monstre. Juste Harry, un élève qui a eu autant de chance qu'il n'en a pas eu. Un bonne personne à qui il était arrivé de mauvaises choses.

Au moins, le Square lui rappelait cette phrase, et les bons moments passés avec Sirius. Il ne savait pas si cela l'aidait ou ne faisait que le détruire un peu plus, mais là, cette phrase le rassurait autant qu'elle ne le hantait. Si Sirius l'avait dit, ça devait être vrai, non ?

Mais la phrase n'était qu'un autre douloureux rappel de la grandeur de l'homme qu'il avait tué. Tué parce qu'il n'avait pas été capable de mettre sa rancœur et ses préjugés de côtés face à un homme torturé qui pouvait lui apprendre à défendre son esprit des invasions. Il aurai pu éviter ça, mais non, son insolence et sa fierté touchées n'avaient fait que nier les évidences et provoquer. Tout était de sa faute, encore une fois. Puis il avait prévenu l'homme en noir, qui avait à son tour alerté l'ordre. Il était tombé dans un piège qui aurait pu être évité. Libérez votre esprit. Contrôlez vos émotions. Même un homme aussi torturé que son Maître des Potions – surtout un homme aussi torturé que son Maître des Potions – pouvait y arriver. Jusqu'à devenir un Occlumens parfait. Et lui était tombé dans un piège, entraînant ses amis. Des amis qui auraient pu mourir. Mais qui n'étaient pas morts,lui chuchota une voix de son esprit. Il chassa ce rappel d'un revers de main. Il avait tué Sirius. Et Merlin, pas seulement lui.

Il devait dormir. Il le savait…

Il se retourna une énième fois dans son drap et ferma les yeux.

Des minutes passèrent. Harry soupira.

« Tempus. »

Trois heures vingt-neuf. Merveilleux. Le jeune homme se retourna encore et cette fois, laissa tous ses muscles se détendre.

« Spero Patronum. »

Un cerf argenté apparut. Les deux êtres se regardèrent un instant, les yeux bleus argentés plongeant dans les prunelles vertes du Survivant.

« Encore. » commanda Harry.

Cela faisait depuis sa sixième année qu'il était devenu addict à cette technique. Une façon de se droguer pour dormir. Le cerf le regarda d'un air compatissant et empathique de ses grandes pupilles innocentes. Harry savait que c'était malsain, le patronus le lui faisait comprendre en communiquant instinctivement avec sa magie.

« S'il te plaît. Encore. » insista Harry, le regard suppliant, brillant des récentes larmes qu'il avait laissé s'écouler.

Le cerf céda. Il galopa doucement vers lui, puis plongea dans l'esprit du jeune homme. À cet instant, Harry revécut tous les souvenirs reliés à ses parents. Il revit la douceur de sa mère. La tendresse dont elle faisait preuve en s'occupant gentiment de lui. Quand elle le grondait doucement après une bêtise, mais retrouvait très vite son sourire. Quand elle lui dessinait des papillons, qu'elle ensorcelait pour qu'ils volent dans la chambre, et que lui riait, insouciant, en essayant de les attraper de ses petites mains. Quand son père faisait de la buée sur les fenêtres et y traçait un bonhomme qui souriait avant de partir travailler. Les moments d'amour entre eux trois. Quand sa mère cuisinait, et que son père riait en découvrant le carnage. Harry sourit dans son sommeil en constatant que la jeune femme avait préparé le même plat que lui il y a quelques jours. Quand il était témoin d'une bataille d'oreiller entre les deux. Quand Sirius venait, de temps en temps, et lui montrait un vif d'or pour enfants, argumentant auprès de ses parents apeurés qu'il était convaincu qu'il ferait un brillant attrapeur, comme son père. Quand il se changeait en chien, rejoignait le chat et jouait avec lui, insouciant. Quand il bondissait dans une flaque pour arroser son ami puis filait en courant alors que James le poursuivait, bien déterminé à lui faire subir le même sort pendant que Lily les regardait, amusée, avant de courir les rejoindre en riant. Quand Remus venait, qu'il l'apaisait à chaque pleur, le rassurait quand il avait peur, lui parlait calmement, plein de bienveillance. Il lui avait offert sa première baguette pour enfant, argumentant qu'il serait un éminent lanceur de sortilèges, comme sa mère. Quand ses parents avaient dansé sous les feuilles d'automne, sans prêter attention aux moldus à leurs côtés qui les dévisageaient, étonnés. Quand il avait prononcé ses premiers mots. Maman. Papa. Quand ils l'avaient pris dans leurs bras.

Cela était si plaisant, pendant la nuit. Il pouvait se noyer dans les souvenirs, dans ces instants qui lui semblaient idylliques. Dans tout ce qu'il avait toujours voulu connaître.

Mais au matin, à l'heure du réveil, c'était le pire. Peu importait ce qu'il se produisait au cours de la journée, c'était le pire. Se réveiller de son coin de paradis, dans lequel il s'y était cru pendants des heures, pendant que la vérité s'abattait sur lui comme une vague. Ses illusions se brisaient, et la dure réalité s'imposait de nouveau à son esprit. Le pire.

- PDV EXTERNE -

Severus, lui, passait son énième nuit à fixer le plafond. À ressasser les mauvaises pensées, à culpabiliser encore et encore. Si Lily savait qu'il avait tué Black… elle lui en voudrait encore plus. Elle souffrirait encore, et le haïrait encore. Comme s'il n'avait pas fait assez de mal. La traiter de la pire insulte puis la tuer n'était donc pas suffisant ? Il fallait qu'il tue ses amis après. Il renifla dédaigneusement. Ses amis. Elle lui avait promis qu'elle ne lui en voulait plus, mais Severus connaissait la femme. Il savait qu'elle était prête à tout pour le bonheur de tous, il savait qu'elle ne l'avait dit que pour le rassurer. Mais Severus savait qu'il était un monstre. Il avait d'abord fait culpabiliser le cabot, tous les jours. Lors des leçons avec Potter, il avait laissé sa rancœur et sa haine empêcher le garçon de progresser. Qu'il soit ou non comme son père n'importait pas. Qu'il ait violé ses souvenirs n'importait pas. Ce qui importait, c'était que par sa faute, Black était mort. Il n'avait pas empêché le cabot de foncer à la rescousse du gamin. Il n'avait rien empêché, il avait juste provoqué. Et maintenant, il avait rendu Lily triste, il en était convaincu. Encore une fois. Une larme coula le long de sa joue. Severus fulmina et l'essuya rageusement. Il détestait quand ses boucliers cassaient. Il avait peur.

De plus, ne pas avoir vu le garnement de la journée l'avait stressé. Se pouvait-il qu'il ait été trop loin ? Que le jeune homme se sente mal ? Que Lily lui en veuille encore ? Tant mieux. Il essayait de s'en convaincre. Mais la vérité, c'est que depuis qu'il avait confié ses souvenirs, il avait plus de mal à en vouloir au garçon. Depuis qu'il avait confié ses souvenirs, son cœur lui faisait mal chaque fois qu'il constatait que Potter ressemblait à son père. Auparavant, il s'en convainquait, et cela le rassurait autant que cela le rendait heureux. Maintenant, ce constat le blessait. Avant, Severus était conscient de s'aveugler au sujet de Potter. Maintenant, cela était devenu une telle habitude qu'il ne s'en rendait même plus compte.

Severus passa de nouveau paresseusement le bout de ses doigts sur son avant-bras gauche. La marque qu'il avait délibérément choisi de porter. Un douloureux rappel de ses choix, qu'il ne referait plus à présent. Parfois, il souhaitait tellement revenir en arrière. Je n'ai pas besoin de l'aide d'une sang-de-bourbe ! Cette phrase revenait en boucle dans son esprit. Une deuxième larme coula, qu'il laissa dévaler lentement sa joue, cette fois.

Ses doigts courraient doucement sur la peau pâle de son avant-bras, les yeux toujours fixés sur le plafond. Il détestait la voir. C'était comme une sorte de déni, il le savait, mais voir la marque lui rappelait toujours quelle ordure il était. Lily lui avait dit qu'il s'était racheté, mais il était convaincu qu'elle ne le pensait pas. Elle est simplement parfaite. Elle ne veut que le bonheur de tout le monde, même de moi, qui ai détruit sa vie.

Lorsqu'il avait décidé de rejoindre les Mangemorts, il n'avait pas eu le choix. Déjà, à cette époque, quand vous atterrissiez à la maison Serpentard, votre destin était scellé. Entre les membres des autres maisons qui ne voyaient en vous qu'un futur Mangemort et ceux de la votre qui en étaient, vous n'aviez guère le choix. Vous étiez éduqués par des Mangemorts, vos modèles étaient des Mangemorts. Alors, vous finissiez par en devenir un à votre tour, tout simplement parce que seuls eux vous accueillaient si chaleureusement.

Severus avait toujours été attiré, fasciné par la magie noire. Émerveillé par la puissance de Voldemort. Il avait toujours été brillant. Mais il n'avait connu que des personnes le rabaissant. On lui avait toujours marché sur les pieds, on avait toujours piétiné son ego.

Et là, ce grand homme, puissant, charismatique lui proposait une offre séductrice. Une offre que de toute façon, il n'aurait put refuser, car il était un Serpentard, et que les Serpentard acceptaient cette offre. Des paroles mielleuses. Des promesses de gloire, de puissance. Il allait enfin trouver sa place auprès de personnes comme lui, brillantes, puissantes, capables de grandes choses. Des promesses de respect, de grandeur, de reconnaissance. Il allait tous les impressionner, leur montrer qui était réellement Severus Snape.

Et puis, ça avait été le drame, de nouveau. Il avait causé la perte de la seule personne ayant réellement compté pour lui. Il avait été le premier à se précipiter là bas, avait prit le corps encore chaud de la femme dans ses bras, et avait pleuré plus que jamais il n'avais pleuré. Il ne souhaitait qu'une chose : être de nouveau auprès d'elle, quand même lorsqu'il pensait que tout était compliqué, c'était encore bougrement simple.

Et puis, il avait eu de nouveau une décision à prendre. Il avait eu encore moins le choix que la première fois, car cette fois, il s'était déjà engagé. Cette fois, il était trop tard pour effacer les mauvais choix. Et pourtant, il avait choisi le camp de Lily. Au fur et à mesure, il avait même commencé à adhérer aux idées de l'Ordre. Il voulait sauver toutes les vies qu'il pouvait. Il exécrait toujours le gamin insolent qu'il s'était promis de protéger, mais ce n'était pas grave. Il était agréable de s'en plaindre auprès du vieux citronné, mais pour lui même, cela ne changeait rien. Il savait toujours qu'il avait commis l'irréparable.

Certains prétendaient qu'être un agent-double était pratique, et plus sécurisant que n'importe quelle autre position. Que c'était une position de lâche, d'indécis. Quel que soit le vainqueur, Severus serait dans le bon camp. Il ne serait la cible d'aucun des camps. Mais la vérité était toute autre. Il devait garder ses boucliers toujours parfaits, sans la moindre petite faille. Voldemort était un Legilimens de génie, et en outre, était un friand utilisateur régulier du Doloris et de diverses méthodes de torture. Il en avait fait les frais. N'importe lequel des deux chef de camps pouvaient conclure qu'il était passé à l'ennemi. Il devait jouer la comédie en permanence, au point que parfois il se perdait lui-même. Il avait sûrement le rôle le plus dangereux de la guerre, le plus délicat. Choisir les informations à donner, minutieusement, pour qu'elles correspondent à la réalité, mélanger subtilement la vérité et le mensonge, les entremêler et garder toujours la même version des faits, sous torture ou sous pression. Et bien sur, être la balle dans la partie la partie de Ping Pong des deux plus grands mages de tous les temps n'était pas de tout repos, physiquement comme mentalement.

Sans compter qu'il devait se coltiner aussi bien des fous furieux comme Bellatrix Lestrange ou Fenrir Greyback que la copie conforme de son harceleur doté des yeux de sa Lily. Merveilleux.

« Tempus. »

Trois heures quarante-deux.

« Spero Patronum. »

- PDV EXTERNE -

Le soleil dardait ses rayons sur les deux hommes qui poussèrent en concert un grognement, avant de se rendre compte d'où il se trouvaient, et que leur doux rêve n'était qu'une belle illusion.

Une heure plus tard, il se retrouvèrent – avec un peu plus de bonne humeur – dans le salon. Harry commença à préparer du café, avant que Severus ne se lève, affolé, en lui répétant qu'il s'en chargerait, que le café, c'était bien, mais qu' il serait simplement appréciable qu'au passage la maison ne s'écroule pas.

Harry rit légèrement, mais fut interrompu par une vision pour le moins déconcertante. À la fenêtre, une trentaine de hiboux était agglutinée, remuant et se cognant dans la paroi de verre pour être le premier à pouvoir offrir la lettre qu'ils portaient fièrement. Pétrifié sur place, il parvint quand même à jeter un regard aux autres fenêtres de la pièce, les mains tremblantes, pendant qu'un rictus satisfait venait étirer les lèvres du Maître des Potions. Le même tableau se reproduisait à chaque vitre, des hululements retentissant sans cesse.

« Que… que… je… ce… ce n'est pas mon anniversaire, pourtant… si ?

- Oh, je pense que vous feriez mieux de jeter un œil à la gazette... »

Harry retourna sa tête tremblante vers son professeur et croisa avec un rire nerveux le regard insolent de celui-ci.

« Vous n'avez quand même pas…

- Il semblerait que si... » Son sourire s'élargit pendant que ses yeux noirs pétillaient.

Harry s'approcha de la table du salon, où Dobby, malgré les protestations de Harry, s'évertuait à déposer un exemplaire de la Gazette chaque matin. Il reconnut de loin sa tête en gros plan sur la Une. Oulah. Ce n'était pas bon, ça. Pas bon du tout. Il s'approcha encore et put lire le titre. « Harry Potter, un cœur à prendre ! Le Survivant célibataire ! » Il haussa un sourcil et rit nerveusement avant de s'affaler sur le canapé, les yeux fixés sur l'exemplaire du journal, écarquillés, un étrange sourire machinal déposé sur son visage. Puis, après être resté figé de stupeur pendant environ trois bonnes minutes, sous l'éclat de rire de l'ex Mangemort, il darda son regard vers lui. Un regard qui promettait ne vengeance. Oh, il allait s'amuser, lui aussi.