Bonsoir !
Oulala que je suis anxieuse.
Déjà, j'espère que vous allez bien ! Moi, ça peut aller, mais j'ai énormément de travail en ce moment, donc je vais mettre plus de temps que je ne l'aurais pensé à finir la publication de ce tome – d'ailleurs c'est aussi la raison pour laquelle je publie aussi tard le chapitre 18. Cependant, on se rapproche de plus en plus de la fin. Il reste deux chapitres après celui-là…
Mais ne parlons pas tout de suite de malheur ! Accordons-nous quelques instants pour la gratitude.
Merci à Zélia (pour les messages en privé toujours aussi encourageants) et à Mirtire252 (pour ta dernière review sur le chapitre 17 pleine de compliments), ça me motive énormément, et ça me rappelle chaque fois que je ne suis plus seule dans cette histoire, mais que d'autres personnes m'accompagnent en la lisant !
Bref, trêve de tergiversations.
Ce chapitre-ci est peut-être mon préféré – je l'ai écrit et réécrit une vingtaine de fois, le modifiant toujours plus. En tout cas, j'ai adoré l'écrire, et y ajouter mes propres détails personnels par rapport à l'histoire originale.
J'espère qu'il vous plaira tout autant.
Cependant, petit WARNING : une scène peut être perçue comme particulièrement violente ici. Si vous êtes sensibles à tout ce qui touche au sang, aux blessures impliquant des os brisés, à la torture, etc. Désolée d'avance…
Néanmoins, je ne peux que vous souhaiter une bonne lecture !
CHAPITRE 18
- Bon, je n'ai pas envie de faire du mal à ton frère, ni même à des enfants, alors obéis-moi au doigt et à l'œil, et il ne leur arrivera rien.
Une pause de quelques secondes tandis que je me pétrifiais d'horreur.
- Très bien, me félicita-t-il. Maintenant, dis : « Non, Luis, reste où tu es. »
- Non, Luis, reste où tu es, répétai-je dans un murmure à peine audible.
- J'ai l'impression que ça va être difficile, reprit-il sur un ton amusé, léger et amical. Et si tu t'isolais, histoire que l'expression de ton visage ne gâche pas tout ? Il n'y aucune raison qu'un seul membre de ta famille souffre. Pendant que tu changes de pièce, dis : « Luis, s'il te plaît, écoute-moi ». Vas-y.
- Luis, s'il te plaît, écoute-moi, suppliai-je en me dirigeant lentement vers la chambre, conscient des yeux inquiets d'Allura dans mon dos.
Je fermai la porte en luttant contre la terreur qui bloquait mon esprit.
- Très bien tu es seul ? Réponds par oui ou par non.
- Oui.
- Mais ils t'entendent sûrement.
- Oui.
- Dans ce cas, dis : « Fais-moi confiance, Luis ».
- Fais-moi confiance, Luis.
- Tout a fonctionné bien mieux que ce à quoi je m'attendais. Je pensais devoir attendre encore le retour de ta chère mère, jusqu'à ce que j'apprennes que ton frère et tes neveux n'habitent pas loin. C'est tellement plus facile, tu ne trouves pas ? Moins de suspense, moins d'anxiété pour toi.
Je ne réagis pas, serrant le poing et la mâchoire.
- Maintenant, écoute-moi très attentivement. Tu vas fausser compagnie à tes amis. Tu crois en être capable ? Réponds par oui ou par non.
- Non.
- Comme c'est fâcheux ! J'espérais que tu te montrerais plus inventif. Penses-tu que tu parviendrais à te débarrasser d'eux si la vie des enfants en dépendait ? Réponds par oui ou par non.
Un long frisson parcouru tout mon corps. Il devait bien y avoir un moyen. Je me souvins que nous comptions aller à l'aéroport. Miami International Airport : encombré, plein de couloirs et de recoins…
- Oui.
- C'est déjà mieux. Je devine que ce ne sera pas facile, mais si j'ai le moindre soupçon d'une présence à ton côté, ta petite famille risque fortement d'en pâtir. Tu en sais probablement assez sur nous pour te douter de la vitesse avec laquelle je serais au courant si tu tentais de me doubler. Et de celle qu'il me faudrait pour m'occuper de la petite Nadia ou du petit Sylvio. C'est clair ? Réponds par oui ou par non.
- Oui, chuchotai-je.
Ma voix était tremblante. De peur ou de colère, je ne saurais le dire.
- Bravo, Lance ! Alors voici tes instructions. Tu vas venir chez ton frère. Près du téléphone, tu trouveras un numéro. Appelle-le, et je t'indiquerai où te rendre ensuite.
J'avais déjà deviné où et comment tout cela se terminerait. Néanmoins, je suivrais ses instructions au pied de la lettre.
- Compris ? continua-t-il. Réponds par oui ou par non.
- Oui.
- Avant midi, s'il te plaît. Je n'ai pas toute la journée devant moi.
- Où est Lisa ?
- Attention, Lance ! Tu n'as pas le droit de parler avant que je ne t'en donne la permission.
Je bouillonnai de l'intérieur, mais attendis.
- Il est extrêmement important que tes amis n'apprennent rien de notre petite conversation. Dis-leur que ton frère a appelé, et que tu l'as convaincu de partir de chez lui avec sa femme et ses enfants. Répète après moi : « Merci, hermanito ». Je t'écoute.
- Merci, hermanito.
Je tâchai de contrôler les émotions endiablées qui dansaient en moi.
- Dis : « Je t'aime, frangin. À bientôt ». En espagnol, de préférence, histoire d'ajouter du réalisme. Vas-y, maintenant !
- Te quiero, hermano. Nos vemos pronto.
- Tu as été parfait, Lance. Au revoir, à présent. Il me tarde de te retrouver.
Il raccrocha. Je gardai l'appareil collé à mon oreille, encore sous le choc, et tétanisé par la peur, incapable de dénouer mes doigts. Il fallait que je réfléchisse, j'en étais conscient, mais ma tête était pleine de la panique de mon frère. Je m'imaginais ses enfants, recroquevillés dans un coin, quelque part, sous l'emprise du prédateur. Je mis plusieurs secondes à reprendre le contrôle de moi-même.
Lentement, très lentement, mes idées commencèrent à briser l'épais mur de douleur. À former un plan. Je n'avais plus le choix, désormais, sinon celui de me rendre au sous-sol de mon ancien gymnase pour y mourir. Je n'avais aucune garantie que Luis, Nadia et Sylvio survivraient, seulement le faible espoir que Dudley se satisferait d'avoir gagné la partie, d'avoir vaincu Keith. La détresse me serrait le cœur. Je n'étais pas en mesure de marchander, je n'avais rien à offrir ni à refuser qui puisse l'influencer. J'étais coincé.
Je refoulai ma terreur du mieux que possible. Ma décision était prise. Inutile de perdre du temps à se lamenter sur ce qui en ressortirait. Il était indispensable que je sois maitre de moi devant Allura et Romelle. Leur échapper était absolument essentiel et me paraissait… totalement impossible. Je ravalai cependant mon épouvante, mon affolement, et la colère impétueuse qui grandissait en moi à l'idée qu'il s'en prenne à l'un de ma famille. Ce n'était pas le moment. À la place, je me concentrai sur mon évasion. Espérant que ma connaissance de l'aéroport fît tourner les évènements en ma faveur.
Allura patientait dans le salon, sûrement curieuse. J'avais cependant un dernier deuil à faire avant de la rejoindre. J'étais en effet obligé d'admettre que je ne reverrais plus jamais Keith. Même pas un bref aperçu de son visage à emporter avec moi dans la salle où je m'apprêtais à terminer ma courte vie. J'allais le blesser, je ne lui dirais pas au revoir. Je m'autorisai une seconde fois à fondre en larme, expulsant toute la détresse que j'avais accumulé ces derniers jours. Un peu plus tard, je me ressaisis et sortis affronter Allura.
Mon expression parut l'inquiéter, et je m'empressais de parler avant qu'elle ne me pose des questions. Je n'étais pas en état d'improviser.
- Mon frère était inquiet. Veronica l'a prévenu de mon départ, comme le reste de ma famille. Je lui aie demandé d'avertir tout le monde que je vais bien, et surtout qu'il ne reste pas chez lui. J'ai réussi à détourner la majorité de ses questions.
- Nous veillerons à ce qu'il soit sain et sauf, Lance, tranquillise-toi.
Je me détournai. Impossible de lui montrer mon visage. Je découvris alors un calepin aux armes de l'hôtel sur le bureau. Je m'en approchai, concoctant déjà un plan. Il y avait également des enveloppes, ce qui serait pratique.
- Allura, lançai-je en m'évertuant à garder une voix égale, si j'écris une lettre à ma mère, tu voudras bien la poster ou la lui remettre quand elle sera de retour sur Miami ? Ou tu n'auras qu'à la laisser chez elle.
- Bien sûr, Lance.
Son ton était prudent. Elle pressentait que j'étais à deux doigts de craquer. Il fallait que je me ressaisisse.
Je repartis vers la chambre et m'agenouillai près de la table de nuit.
Keith, écrivis-je, la main tremblante, mes mots à peine lisibles. Désolé… Quand tu liras cette lettre, c'en sera peut-être déjà finis du grand et parfait Lance McClain.
Je ne pouvais me résigner à être trop sérieux, malgré l'horreur des évènements qui me tordait l'estomac, et rendait chacun de mes gestes mécaniques. Durant un court instant, je m'autorisais à reléguer la terreur au loin, me concentrant exclusivement sur cette lettre. La seule chose que je laissais à Keith. Et je ne voulais pas que ce seul et dernier souvenir projette l'image d'un pauvre adolescent malchanceux en proie à l'effroi et au désespoir.
Je sais ce que tu vas dire, continuai-je, « Tu es un idiot Lance ! Un idiot sans aucun instinct de survie ! » Et tu as sûrement raison. Mais il tient mon frère et ses enfants, et tu me connais, je ne peux pas rester à rien faire. Le héros raté que je suis ne le laissera pas leur faire de mal.
Je sais, je sais, je suis un égoïste. Mais j'espère que tu comprendras.
Surtout, n'en veux pas à Allura et Romelle. Elles ont été parfaites avec moi. Si j'arrive à leur échapper, ça sera un miracle. Remercie-les plutôt du fond du cœur, au moins de ma part.
Ah, et au fait, je t'interdis de continuer à chasser Dudley. Si tu comptes poursuivre une quelconque vendetta, alors tout ça n'aura servi à rien. Si tu pouvais éviter que mes dernières actions soient vaines, ce serait gentil. Je sais que ton égo risque fortement d'en pâtir, mais tout de même. Je sais aussi que je vais te manquer, et qu'est-ce que je peux le comprendre !
J'hésitais, longuement, le stylo relevé au-dessus de la feuille. Je ne pouvais pas non plus éternellement faire preuve de légèreté. Les mots, à cet instant, étaient trop importants.
Mais, où que je finisse, je sais que tu vas me manquer aussi… Je n'ai qu'un seul regret, ne pas t'avoir vu, ou même senti près de moi, une dernière fois.
Bordel, Keith. Je t'aime. Je t'aime à la folie. Je t'aime comme jamais j'aurais pu croire qu'il était possible d'aimer. Tu as été la plus belle chose qui me soit arrivé. Alors, s'il-te-plaît, ne gâche pas tout. Ne va pas courir après vengeance, ne gâche pas ton existence, ne te mets pas en danger pour un fantôme. Vie, pour toi, mais aussi pour ta famille. Sois heureux, je t'en prie. Fais-le pour moi.
Je t'en demande beaucoup, je sais. Mais tu es Keith Kogane après tout. Tu réussis tout ce que tu entreprends. Je sais que tu peux surmonter cette épreuve. C'est d'ailleurs la seule chose que je te demande : avancer.
Je t'aime, Keith. Pardonne-moi.
Lancelot.
Je pliai soigneusement ma missive et fermai l'enveloppe. Il finirait par la trouver. J'espérais qu'il se rangerait à mes raisons, ne serait-ce que cette fois.
Après un dernier léger sourire, je fermai soigneusement mon cœur.
La terreur, la colère, le désespoir, mon cœur brisé en mille morceaux, tout cela pris moins de temps que ce que j'avais prévu pour me sauter à la figure une seconde fois. Désormais les minutes s'écoulaient plus lentement que d'ordinaire. Lorsque je rejoignis Allura, Romelle était toujours absente. J'étais effrayé à l'idée qu'elles deux ne devinent. J'avais peur de devoir les fuir.
J'avais cru épuiser mes capacités d'étonnement tant j'étais torturé et déstabilisé, mais je fus vraiment déconcerté en voyant Allura agrippée au bureau, comme prostrée.
- Allura ?
Elle m'ignora. Elle se balançait de gauche à droite, et son allure m'effraya – ses yeux étaient vides, hallucinés. Je pensais aussitôt à mon frère et mes neveux. Était-il déjà trop tard ? Réflexe bien humain, je me précipitai vers elle pour la réconforter.
- Allura ! claqua la voix de Romelle.
Immédiatement, elle fut derrière elle, l'arrachant à la table. À l'autre bout de la pièce, la porte se ferma en un petit clic.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.
Elle maintenait Allura en face d'elle, recherchant son regard.
- Lance ? murmura cette dernière.
- Je suis ici.
Elle tourna la tête, et ses pupilles se fixèrent sur moi, toujours aussi étrangement inexpressives. Je compris aussitôt que ce n'était pas à moi qu'elle s'était adressée, mais qu'elle avait répondu à la question de Romelle.
- Qu'as-tu vu ? lançai-je platement.
Romelle me contempla avec acuité, et je m'appliquai à ne rien laissé deviner. Déroutée, son regard fit l'aller-retour entre Allura et moi, flairant une catastrophe. Je pressentais quelle vision Allura avait pu avoir. Alors que je pensais que cette dernière allait cracher le morceau, anéantissant à jamais mes plans d'évasion, elle reprit une expression tout à fait normale.
- Rien d'important, finit-elle par déclarer d'une voix remarquablement paisible et convaincante. La même pièce qu'avant, c'est tout. Veux-tu un petit déjeuner ? ajouta-t-elle en osant enfin affronter mon regard, stoïque, imperturbable.
- Non merci, je mangerais à l'aéroport.
Moi aussi, j'étais parfaitement calme. Je sortis me doucher. Je ne savais comment, mais j'avais senti l'envie frénétique qu'avait Allura, quoi qu'elle la dissimulât à merveille, de me voir quitter les lieux afin d'être seule avec Romelle. Afin de lui confier, sans doute, qu'ils étaient sur le point de commettre une erreur et d'échouer…
Je me préparais avec méthode en me concentrant sur chaque détail. Je prenais, par exemple, garde à mettre mes tennis de sport, afin de me permettre d'être à l'aise si jamais il m'était nécessaire de courir. Aussi, j'enfilai un sweat à capuche, malgré la chaleur extérieure, pour pouvoir y dissimuler mon visage à tout moment. J'avais réussi à calmer la vague d'émotion qui m'envahissait, gardant mon calme et mes idées claires. Je pouvais ainsi réfléchir de manière efficace. Je fouillai dans mon sac à la recherche de mes économies et vidai ces dernières dans ma poche.
J'avais hâte d'arriver à l'aéroport et accueillis avec joie notre départ, vers sept heures. Cette fois, j'étais assis seul sur la banquette arrière de la voiture. Allura était appuyée contre la portière, tournée vers Romelle, ce qui ne l'empêchait pas de me lancer des coups d'œil constants derrière ses lunettes de soleil.
- Allura ? lançai-je d'une voix neutre.
- Oui ?
Prudente.
- Comment ça fonctionne, tes visions ? Keith m'a dit que ce n'était pas fiable… que les choses changeaient.
Affichant l'indifférence, voire l'ennui, je regardais par la fenêtre. Pourtant, il me fut désagréablement difficile de prononcer son prénom. Keith.
- Oui… elles changent, murmura-t-elle comme si elle espérait que ce serait aussi le cas cette fois. Certaines sont plus sûres que d'autres. La météo, par exemple. Avec les gens, c'est moins aisé. Je ne discerne leurs actes que tant qu'ils s'y consacrent. Dès qu'ils passent à autre chose, qu'ils prennent une nouvelle décision, aussi insignifiante soit-elle, le futur se transforme.
- C'est ainsi que tu n'as pas prévu que Dudley viendrait à Miami avant qu'il ait résolu de s'y rendre.
- Oui, admit-elle avec circonscription.
À l'identique, elle ne m'avait pas repéré dans la pièce au miroir tant que je ne m'étais pas déterminé à y rejoindre Dudley. Je m'interdis de penser à ce qu'elle aurait pu voir. Inutile que mon angoisse ne les rende encore plus soupçonneuses. De toute façon, elles allaient me surveiller d'encore plus près, maintenant. Ça allait vraiment être difficile de leur échapper.
Nous arrivâmes à l'aéroport. Soit chance, soit fruit du hasard, l'avion de Keith arrivait au terminal le plus vaste, et qui accueillait le plus de vols. Rien de très étonnant donc, mais c'était exactement celui dont j'avais besoin, car il était immense et en général bondé. Par ailleurs, il existait une porte qui risquait de m'offrir ma seule opportunité de fuir.
Nous nous garâmes dans le gigantesque parking. Je pris la direction des opérations puisque, une fois n'est pas coutume, j'en savais plus sur l'endroit que mes compagnonnes. Nous empruntâmes l'ascenseur jusqu'au niveau des arrivées. Allura et Romelle s'absorbèrent dans la contemplation du tableau d'affichage des départs, discutant les mérites et les inconvénients de New York, Atlanta, Chicago. Des villes que je ne connaissais pas, et ne connaitrais jamais.
Je guettais le bon moment, impatient, incapable de me retenir de taper du pied. Nous étions assis dans les longues rangées de sièges installées près des détecteurs de métaux. Mes compagnonnes faisaient semblant d'observer les passants – en réalité, c'est moi qu'elles surveillaient. Le moindre de mes mouvements était enregistré. J'étais coincé. Me sauver à toutes jambes ? Oseraient-elles m'en empêcher en recourant à des moyens physiques dans un endroit aussi fréquenté ? Ou se contenteraient-elles de me suivre ?
Tirant l'enveloppe blanche de ma poche, je la posai sur les genoux d'Allura. Elle me regarda.
- Ma lettre, précisai-je.
Elle acquiesça et la glissa dans son sac en cuir noir. Keith l'aura bien assez tôt.
Les minutes s'écoulèrent, nous rapprochant de l'heure fatidique. Chaque cellule de mon corps paraissait sentir – espérer – la prochaine arrivée de Keith. C'était une émotion assez stupéfiante. Et assez difficile à supporter. Comme si chaque part de mon être ne pouvait restée plus longtemps séparée de lui. Je me surpris à me chercher des excuses pour rester, pour l'apercevoir une dernière fois avant de me sauver. En même temps, j'avais conscience que c'était irréaliste si je voulais vraiment les semer.
Allura proposa à plusieurs reprises de m'accompagner prendre un petit-déjeuner. Je déclinais toute invitation, prétendant ne pas avoir faim. Focalisé sur le tableau d'affichage, je vis les avions se poser à l'heure les uns après les autres. Celui en provenance de Seattle grimpait peu à peu vers le haut de l'écran. Tout à coup, alors qu'il ne me restait que trente minutes pour prendre la poudre d'escampette, les horaires furent bouleversés – il avait dix minutes d'avance. C'était maintenant ou jamais.
- J'ai faim, annonçai-je aussitôt.
- Je t'accompagne, dit précipitamment Romelle en sautant sur ses pieds. J'ai besoin de marcher aussi.
Je lui souris. Allura nous regarda tout à tour, hésitante. Mais, à mon grand soulagement, elle ne sembla rien soupçonner. Elle attribuait sans doute l'évolution de sa vision à une manœuvre quelconque de la part du traqueur plutôt qu'à une trahison de ma part. Romelle m'escorta en silence, sa main frôlant mon dos comme si elle me guidait. Je feignis de me désintéresser des premiers cafés de l'aéroport tandis que je cherchais du regard l'endroit que je visais. Il se trouvait à deux pas de là, au détour d'un couloir, hors de vue de la perspicace Allura : les toilettes pour homme.
- Tu permets ? lançai-je au moment où nous passions devant. J'en ai pour une minute.
- Je ne bouge pas d'ici.
Dès que la porte se fut fermée sur moi, je détalai. Je n'avais pas oublié le jour où je m'étais perdu parce que ces toilettes avaient deux sorties. Seuls quelques mètres séparaient celle du fond des ascenseurs et, si Romelle tenait sa promesse de m'attendre de l'autre côté, elle ne me repèrerait pas. Je filai sans me retourner. C'était ma seule chance, je devais la saisir, qu'elles m'aperçoivent ou non, d'ailleurs. Les badauds me dévisagèrent avec étonnement, je n'y prêtai pas attention. J'atteignis les ascenseurs et glissai une main entre les portes de celui qui se refermait. Il était plein. Par bonheur, il descendait. Je me faufilai entre des voyageurs agacés après avoir vérifié que le bouton du niveau où je comptais me rendre était bien allumé. Je profitai du court voyage pour enfiler ma capuche et des lunettes de soleil.
Aussitôt que les portes se rouvrirent, je me ruai dehors, poursuivi par des murmures irrités. Je ralentis devant les agents de sécurités postés près de tapis où l'on récupérait les bagages, puis repartis de plus belle en me rapprochant de la sortie. Je n'avais aucun moyen de savoir si Romelle était sur mes traces. Si elle décidait de flairer ma piste, je n'avais que quelques secondes devant moi. Je déboulai dehors, manquant de heurter les portes en verre automatiques dans ma précipitation.
Il n'y avait pas un taxi en vue le long du trottoir bondé.
Vite ! Soit Allura et Romelle étaient en train de se rendre compte que j'avais filé, soit c'était déjà fait, et elles n'allaient pas tarder à me retrouver.
Une navette à destination d'un hôtel fermait déjà ses portes, à quelques mètres de moi. Un hôtel ? Je trouverais forcément un taxi.
- Attendez ! criai-je au chauffeur en agitant le bras.
Par chance, il m'ouvrit les portes pour me laisser entrer. Il paraissait méfiant, aux premiers abords – il avait remarqué mon absence de bagage – mais finit par hausser les épaules. La plupart des sièges étaient vides. Je m'installai aussi loin que possible des autres passagers et me perdis dans la contemplation du paysage tandis que nous nous éloignons de l'aéroport. Je ne pus m'empêcher d'imaginer Keith debout au bord du trottoir lorsqu'il aurait repéré ma trace. Je m'interdis de laisser les émotions me subjuguer – j'avais encore du pain sur la planche.
La fortune semblait ne pas me quitter. Devant l'hôtel en question, un couple à l'air hagard sortait sa dernière valise du coffre d'un taxi. Bondissant de la navette, je me précipitai dans l'auto, sous les regards réprobateurs de tous. Au chauffeur ébahi, je lançai l'adresse de mon frère.
- Je suis extrêmement pressé, ajoutai-je.
- Ce n'est pas à côté ! maugréa-t-il.
Je jetai toute ma monnaie sur le siège avant.
- Ça suffira ?
- Pas de problème, jeune homme !
Je m'adossai contre la banquette arrière, mains dans les poches, tandis que la voiture démarra sur les chapeaux de roues. La ville familière défilait derrière la vitre, mais je n'y prêtais aucune attention, trop occupé à garder le contrôle de mes nerfs. J'étais bien décidé à ne pas craquer, maintenant que mon plan avait fonctionné. Il ne servait à rien d'ouvrir les vannes à la terreur ou à l'angoisse. Ma route était tracée, ne restait plus qu'à la suivre. Bref, au lieu de paniquer, je fermai les yeux et m'imaginai passer les vingt minutes de trajet en compagnie de Keith.
Je rêvai que j'étais resté à l'aéroport pour l'accueillir. Je n'aurais pas hésité à me percher sur un siège, ou quelque autre objet surélevé, pour apercevoir au plus vite son visage parmi la foule. Il aurait fendu cette dernière avec grâce et aisance puis, toujours aussi téméraire, j'aurais couru le prendre dans mes bras. Il m'aurait enveloppé des siens, me procurant un immense sentiment de sécurité. Je me demandai où nous serions allés. Quelque part dans le Nord, pour qu'il puisse sortir au grand jour. Ou dans un endroit très reculé où nous aurions lézardé ensemble au soleil. Je l'imaginai sur la plage, sa peau étincelant comme la mer. Nous serions restés cachés autant de temps que nécessaire – ça n'aurait pas eu d'importance. Être coincé dans un hôtel avec lui aurait été une sorte de paradis sur terre. J'avais encore tellement de question à lui poser. J'aurais pu lui parler à l'infini, sans jamais dormir, sans jamais le quitter. Son visage m'apparaissait de façon si claire, à présent… j'entendis presque sa voix. Et, malgré l'horreur et le désespoir, je fus heureux, l'espace d'un instant. Plongé dans la rêverie qui me permettait d'oublier la réalité, j'avais perdu la notion du temps.
- Hé ! c'est quel numéro ?
L'intervention du chauffeur de taxi me tira de mes pensées fantaisistes, effaçant les si jolies couleurs de mon délire. L'épouvante, triste et implacable, se rua aussitôt dans la place vacante.
- 5821.
Mes accents étaient tellement étouffés que le type me jeta un coup d'œil inquiet, histoire de s'assurer que je ne faisais pas une crise d'asthme.
- Nous y voilà, s'empressa-t-il d'annoncer, sûrement désireux de me voir quitter sa voiture au plus vite et espérant que je ne réclamerais pas ma monnaie.
- Merci, murmurai-je.
Inutile d'avoir peur, me rappelai-je. La maison était vide. Il fallait que je me dépêche ; ma famille m'attendait, terrorisée ; la survie de mes proches dépendait de moi. Je me ruai vers l'entrée et tendis automatiquement la main vers l'avant-toit pour m'emparer de la clef de secours. J'étais venu assez souvent pour que l'endroit me soit parfaitement familier. Je déverrouillai la porte. À l'intérieur, tout était sombre, vide et normal. Je courus vers le téléphone, allumant les lampes du salon au passage. Sur un bout de papier était écrit nettement un numéro à dix chiffres que je composai. Je le portai à mon oreille. Il n'y eu qu'une seule tonalité.
- Allô, Lance ? lança la voix détendue du traqueur. Tu as fait vite. Je suis très impressionné.
- Ils vont bien ?
- Très bien. Ne t'inquiète pas, ils ne présentent aucun intérêt pour moi. Sauf si tu n'es pas seul, bien sûr.
- Je le suis.
Je ne l'avais jamais autant été de toute mon existence.
- Parfait. Tu connais la salle de sport qui se trouve dans ce quartier ?
Luis y habitait encore plus près que chez ma mère.
- Oui, répondis-je, je sais où il est.
- À tout de suite, alors.
Je raccrochai.
Je filai aussitôt et me propulsai dans la chaleur infernale. Je ne m'attardai pas devant la maison. À quoi bon ? Elle était vide, elle incarnait l'épouvante et non plus le sanctuaire qu'elle avait pu représenter autrefois. L'endroit où j'aimais aller pour me changer les idées, en passant des après-mis entiers à jouer avec mes neveux. Aujourd'hui, la dernière personne familière à avoir arpenté les pièces familiales était mon ennemi.
Je voyais presque ma mère, debout à l'ombre du grand eucalyptus du jardin, regardant ses petits-enfants courir et s'amuser. Lisa et Luis se prélasser au soleil, sur les transats, alors que l'on avait placé une piscine gonflable sur la pelouse pour chahuter avec Nadia et Sylvio. Les souvenirs valaient mieux que la réalité qui m'attendait aujourd'hui. Pourtant, je les fuis, galopant à fond de train, abandonnant tout derrière moi.
J'avais l'impression de me traîner, comme si j'avais couru dans le sable mouillé, comme incapable de trouver une prise sur le trottoir en béton. Malgré tout, jamais je n'avais couru aussi vite de ma vie. Je ne voyais presque pas le paysage défilé autour de moi. Je faillis trébucher, me raccrochant à un poteau pour ne pas m'étaler au sol, à men écorcher les mains. Je réussis à atteindre le premier carrefour. Plus qu'une rue ! Je fonçais, je haletais, j'étais en sueur. Le soleil me brûlait la peau. Violent, il m'éblouissait en se réfléchissant sur le sol blanc. Je me sentais dangereusement exposé. Je regrettai les forêts vertes et protectrices de Volthrone – qui l'aurait cru quelques mois auparavant ? Volthrone… la maison.
Quand je débouchai à l'angle d'une autre rue, j'aperçus le gymnase, tel que je me le rappelais. Le parking était vide, les stores tirés. J'étais hors d'haleine. L'épuisement et l'effroi m'avaient vidé. Seule la pensée de mes neveux et mon frère me permit de poursuivre mon chemin. M'approchant, je découvris l'affichette scotchée de l'autre côté de la porte vitrée. Manuscrite sur papier blanc, elle stipulait que la salle était fermée pour le week-end. Je tournai prudemment la poignée, le verrou n'était pas tiré. Le souffle court, j'ouvris le battant.
Le hall était sombre et désert, frais aussi, car l'air conditionné fonctionnait. Le guichet d'accueil était fermé, le sol exhalait une odeur de nettoyant industriel. En face de moi, les escaliers menant au sous-sol. Plongés dans la pénombre, angoissants. Fébrile, je les empruntai, la main glissant sur la rambarde en plastique. Une fois en bas, je marchai encore quelques mètres, jusqu'à arriver devant la pièce fatidique. La porte était grande ouverte.
La frayeur qui s'empara de moi était si puissante qu'elle me piégea littéralement. Je pouvais entendre mon cœur frapper contre mes tympans. J'étais pétrifié sur place. À cet instant, la voix de mon frère résonna.
- Lance ? Lance ?
Les mêmes accents paniqués que lors du coup de fil passé à presque six heures du matin. Je me ruai dans sa direction, bien décidé à lui venir – même désespérément – en aide. Cependant, à chaque pas en direction de sa voix, ses mots échappèrent à toute logique.
- Lance, ne refais plus jamais ça ! continua-t-il. Maman m'aurait remonté les bretelles s'il t'était arrivé malheur.
Une fois dans la grande pièce d'entraînement, je regardai autour de moi, intrigué, essayant de détecter l'endroit où il se trouvait. Il rit, et je me retournai brusquement, déconfit.
Il était là, sur un écran de télévision, et moi aussi. Il ébouriffait mes cheveux avec soulagement. Je reconnus tout de suite le lieu et la date des évènements : c'était lors de nos vacances d'été à Cuba, dans la résidence secondaire de mes grands-parents. L'année précédant la mort de mon grand-père, et trois ans avant celle de sa femme. Un jour nous étions allés à la plage, et j'avais voulu attraper un petit serpent qui traînait près des buissons secs, à la lisière du sol sablé. Mon frère, censé me surveiller, m'avait vu juste à temps, alors que la bête s'échappait en zigzagant. « Lance ? Lance ! » avait-il crié, affolé. À cette époque, j'avais neuf ans. Luis n'avait même pas encore rencontré Lisa. Tout ceci appartenait au passé, et non au présent. Ce n'était que des souvenirs.
L'écran devint soudainement bleu.
Je pivotai lentement sur mes talons. Il se tenait immobile, près de la sortie de secoure, si figé que je ne l'avais même pas remarqué. Sa main était fermée sur la télécommande. Nous nous dévisageâmes longuement, puis il sourit. Il me frôla presque en allant reposer l'objet près de la télé. Je l'observai minutieusement.
- Désolé, Lance, mais il valait mieux que ta famille ne soit pas impliquée, tu ne penses pas ?
Il était courtois, presque gentil. Alors, je compris. Ni mon frère, ni les petits ne risquaient rien. Avec des heures de retard, la perspicacité me frappa. Nous étions en week-end. Luis, Lisa et les enfants se rendaient toujours soit chez ma mère, soit chez les parents de Lisa le samedi et le dimanche. Lesquels habitaient au Texas. Ma mère étant à New-York, ils ne pouvaient être restés à Miami. Ils n'avaient jamais été terrifiés par ces yeux rouge sombre enfoncés dans la peau anormalement blême de la créature qui se tenait devant moi. Ils étaient sains et saufs. Une immense bouffée de soulagement s'empara de moi.
- Si, répondis-je, la voix apaisée.
- Tu ne sembles pas furieux du petit tour que je t'ai joué.
Je fus le premier surpris de ma réaction. Sans crier gare, j'éclatai de rire. Ma voix claironnante résonna à travers l'immense salle vide, ricochant sur les murs. Était-ce dû à la soudaine tombé de tension et d'angoisse ? Ou parce que je riais de ma bêtise ? Du fait que je m'étais si facilement laisser berner ? Qu'importe. Cette soudaine euphorie me donnait du courage. Plus rien n'avait d'importance. Ce sera bientôt fini. Veronica, Luis, maman, toute ma famille… personne n'aura été atteint. Ils n'auront pas eu à avoir peur. J'en étais presque étourdi. Pourtant, malgré cette étrange allégresse, un fond de frayeur persistait, accompagné d'une renaissante colère envers moi-même pour m'être laissé envahir par les émotions – au point de ne pas deviner que tout cela était un coup monté – et envers celui qui avait menacé de s'en prendre à ceux que j'aimais. Mes rires se dissipèrent doucement.
- Comme c'est étrange. Jamais aucune de mes proies n'a eu une telle réaction face à sa propre fin.
Ses prunelles foncées me jaugeaient avec intérêt. Les iris en étaient quasiment noirs, bordés d'une trace rubis. Il était assoiffé.
- Je dois reconnaître ça à ta race, reprit-il. Vous autres humains vous révélez parfois passionnants. Tes motivations me désarçonnent. On dirait qu'une part de toi n'a aucun instinct de survie… c'est fascinant.
- Ce n'est pas la première fois qu'on me le dit, lâchai-je, la voix devenue claquante.
Ma propre témérité me désarçonna. Dire que quelques secondes auparavant j'étais terrorisé. Bras croisés, il m'étudiait avec curiosité. Ni son attitude ni ses traits n'étaient menaçants. Il était tellement banal. Seuls le teint blafard et les yeux creusés auxquels j'avais fini par m'habituer le trahissaient. Il portait un t-shirt blanc à manches courtes, et un jean délavé.
- J'imagine que tu vas me jurer tes grands dieux que ton ami te vengera ? lança-t-il avec ce qui me parut des accents bravaches.
- Je ne crois en aucun dieux, contrai-je. Et, désolé de te décevoir, mais j'ai interdit à mon petit-ami de tenter quoique ce soit à ton encontre.
À la mention du mot petit-ami, il grimaça.
- Je me doutais bien qu'il fallait plus que de l'amitié pour être aussi protecteur, avança-t-il. Mais je suis curieux, comment a-t-il réagi à une telle interdiction ?
- Aucune idée, je lui ai seulement laissé une lettre.
Quelle drôle de situation c'était de converser avec ce prédateur mondain !
- Une lettre, comme c'est romantique ! Respectera-t-il tes dernières volontés ?
Ses intonations s'étaient durcies, et le sarcasme sous-jacent démentait son affabilité.
- Il a intérêt, marmonnai-je.
- Hum… Dans ce cas, nos espérances diffèrent. Tu vois, tout cela a été un peu trop facile et rapide. Pour être franc, je suis déçu. J'attendais un défi plus relevé. Après tout, il ne m'a fallu qu'un brin de chance.
Je ne répondis rien.
- Quand Marie-Anne n'a pas réussi à approcher ta sœur, je lui ai ordonné d'enquêter sur toi. Il ne servait à rien d'arpenter la planète à te traquer en vain alors qu'il me suffisait de t'attendre confortablement dans un lieu de mon choix. Bref, après avoir parlé à Marie, je suis venu ici, à Miami. Quelle grande famille tu as ! J'avais l'embarras du choix. Je pensais rendre visite à ta petite maman. Je t'avais entendu dire que tu voulais rentrer chez elle. Tout d'abord, j'ai eu du mal à croire que tu étais sérieux. Puis j'ai réfléchi. Les humains peuvent se montrer très prévisibles, ils aiment les places familières et sûres. Et quelle machination admirable – te rendre, alors que tu étais te censé te cacher, dans le plus évident des endroits, celui-là même où tu avais affirmé aller. Naturellement, ce n'était qu'une intuition. D'ordinaire, j'ai toujours un pressentiment, concernant la proie que je chasse, un sixième sens, si tu veux. En fin de compte, j'ai décidé de m'attaquer à ton frère… et ses enfants. Les humains et les enfants… toute une histoire. J'étais sûr de réussir mon coup. J'ai eu ton message en m'introduisant chez lui. Évidemment, j'ignorais d'où tu avais appelé. Avoir ton numéro était très utile, mais tu aurais pu aussi bien être en Antarctique, à ce stade. Or, le jeu ne fonctionnait qu'à condition que tu te trouvais tout près.
Je l'écoutai dévider sa petite histoire, imperturbable.
- Puis ton cher et tendre a pris un avion pour Miami. Marie les surveillait pour mon compte, bien entendu. Dans une partie impliquant autant de joueurs, il m'était impossible de faire cavalier seul. Bref, ils m'ont appris ce que je voulais savoir : tu étais ici. Je m'étais préparé. J'avais déjà visionné tous vos délicieux petits films de famille. Ensuite, ça n'a plus été qu'une question de bluff. Vraiment très simple, comme tu le constates, très loin de mes standards habituels. C'est pourquoi je souhaite sincèrement que tu te trompes pour ce qui est de ton jeune amoureux, comprends-tu ? Keith, si je ne m'abuse.
Je ne prononçai pas un mot. La colère prenait peu à peu le pas sur la peur. Ses fanfaronnades – arrivant certainement à leur fin – avait de quoi me mettre en rogne. Ce discours ne m'était sûrement pas destiné, d'ailleurs. Quelle gloire avait-il à me vaincre, moi le misérable humain ?
- Cela t'ennuierait-il beaucoup si je laissais à mon tour une lettre de mon cru au cher Keith ?
Reculant, il s'empara d'une petite caméra digitale posée en équilibre au sommet de la stéréo. Un voyant rouge indiquait qu'elle tournait déjà. Il régla minutieusement la prise de vue, élargissant le champ. Je le contemplai, scandalisé.
- Excuse-moi, mais je ne crois pas qu'il résistera à l'envie de me chasser une fois qu'il aura regardé ça. Je ne voudrais pas qu'il rate quelque chose. Tout ça n'a été que pour lui, tu sais. Tu n'es qu'un humain qui, malheureusement, s'est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Et qui fréquente indubitablement les mauvaises personnes, si je puis me permettre.
Il avança vers moi, souriant.
- T'es un putain de psychopathe, grognai-je.
- Hep, hep, hep ! Ce n'est pas très beau de dire de tel mots devant une caméra…
Une vague de nausée me tordit l'estomac. Je n'avais pas prévu ce film amateur. Cet homme – ou plutôt ce monstre – me dégoûtait.
- Avant de commencer… une petite précision. Tu aurais pu m'échapper dès le début. Si tu savais combien j'ai craint que ton soupirant y songe et me gâche mon plaisir. Car c'est arrivé, figure-toi. Oh, il y a environ un siècle ! La seule et unique fois où ma proie m'a échappé. Ou devrais-je dire mes proies, en l'occurrence. Mon rival était si bêtement entiché de ces deux gamins qu'il s'est résolu à accomplir ce que ton Keith a été trop faible pour entreprendre. Quand il a deviné que j'en avais après eux, il les a enlevés de l'orphelinat où il travaillait – je ne comprendrais décidemment jamais l'obsession de certains d'entre nous pour les humains – et les a cachés de moi durant quelques années, avant de finir par faire le choix le plus judicieux. La fille n'a même pas ressenti la moindre douleur, tandis que son frère a été consumé plus que de raison. Les pauvres petits, la guerre leur a arraché père et mère, et ils ont passé toute leur enfance dans des orphelinats ou des familles d'accueils à se faire maltraiter. Quelques siècles plus tôt, ils auraient grandi dans la rue, ou seraient morts de faim. Dans les années 1910, les enfants étaient mieux protégés. Lorsqu'ils se sont réveillés, tous deux forts de leur nouvelle jeunesse, c'est comme s'ils découvraient la liberté et l'indépendance. Le vieux vampire les avait transformés en deux des nôtres. Je n'avais plus de raison de les toucher. Par vengeance, j'ai détruit leur créateur sous les yeux du garçon, précisa-t-il en soupirant.
- Bandor et Romelle, soufflai-je, ahuri.
- Oui, tes amis. J'ai été vraiment surpris de les retrouver. Leur clan devrait arriver à en tirer un peu de réconfort. Après tout, c'est donnant-donnant : toi contre eux, les seuls qui m'aient échappé. Quel bonheur ! Et ils sentaient tellement bon. Encore aujourd'hui, je regrette de ne pas avoir pu goûter au moins l'un des deux… Leur odeur était plus enivrante que la tienne, même. Désolé, je ne voulais pas te vexer, s'excusa-t-il faussement. Ton parfum est délicieux, masculin mais tout à fait naturel.
Il avança jusqu'à se retrouver à seulement quelques centimètres de moi. Il se pencha pour humer délicatement ma peau, je sentis le bout glacé de son nez contre ma joue, tandis que ses doigts effleuraient ma gorge. Écœuré, je me reculai vivement. À l'expression de mon visage, il sourit.
- Bon, murmura-t-il en laissant retomber sa main, il faudrait que nous nous mettions au travail. Ensuite, j'appellerai tes amis pour leur signaler où tu es ainsi que mon petit message.
J'étais vraiment nauséeux, maintenant. J'allais souffrir – je le lisais dans ses pupilles. Il ne lui suffirait pas de gagner, de se nourrir et de partir. La fin rapide que j'avais escomptée me serait refusée. Mais, plus forte que la peur, la fureur et la répulsion face à un tel être me poussèrent à riposter.
- T'es un vrai enfoiré de sadique, l'insultai-je. Si tu crois que je vais te faire le plaisir de répondre à tes attentes.
Il se contenta de pouffer. Il s'éloigna de quelques pas et me contourna avec décontraction, comme s'il essayait de trouver un meilleur angle de vue en admirant une statue dans un musée. Son visage ne se départit pas de son expression avenante tandis qu'il s'interrogeait sur la manière dont il allait s'y prendre.
- Espèce de taré, marmonnai-je.
Soudain, il bondit, adoptant cette position accroupie qui commençait à m'être familière, et son sourire aimable s'élargit lentement, s'agrandissant jusqu'à n'être plus un sourire mais un rictus fait de dents découvertes et luisantes. Puis, il fonça sur moi.
L'adrénaline et l'instinct de survie durent totalement prendre possession de mon corps et de mon esprit car, je ne savais par quel miracle, je réussis à me mouvoir, esquivant de justesse son attaque. Lancé dans ma soudaine vitesse, je fonçai vers la sortie de secoure, fuyant à toute jambe. J'avais conscience de la futilité de mon geste, mais une force inexplicable en moi me força à essayer de sauver ma peau, me faisant presque perdre le contrôle sur mes muscles. C'était prévisible, mais il se dressa devant moi à une vitesse fulgurante. Je parvins cependant à dresser mes bras en face de mon visage dans un geste défensif tandis qu'il dirigea son point sur ma figure. Même si son geste avait été trop rapide, j'avais réussi à le prédire – sûrement mes réflexes de mes années de combat. Malheureusement, mon instinct avait oublié la force que possédait de telles créatures, et à peine ses phalanges s'abattirent sur l'un de mes avant-bras que j'entendis, plus que je ne sentis, mes os se tordre dans un craquement sinistre. La force du coup me projeta contre le miroir à l'opposé qui, lorsque ma tête le frappa violemment, se brisa en mille morceaux sur le sol. Une pluie de débris tomba sur mon corps, coupant ci et là ma peau à découvert. La surprise et l'adrénaline m'empêchèrent néanmoins d'avoir mal. J'avais le souffle coupé.
Il se rapprocha lentement.
- Très jolie effet, commenta-t-il, de nouveau amical, en examinant le verre brisé. Je savais que ce miroir donnerait de l'ampleur dramatique à mon petit film. Sans compter l'ironie de l'endroit, celui où tu as appris à te battre. Malheureusement, aucune éducation ne pourra te permettre de te défendre contre un être supérieur comme moi. N'est-ce pas parfait ?
L'ignorant, je me relevai en position accroupi, chancelant, le sang dégoulinant sur mon visage. Mes mains sur la glace coupante s'écorchèrent. Je me forçai à ne pas regarder mon bras droit qui devait actuellement se tordre dans un angle plus qu'inquiétant.
- C'est que tu es coriace, toi ! s'exclama-t-il, exalté.
Une fois encore, il bondit en ma direction, et une fois encore, mon corps réagit tout seul, me faisant rouler sur le côté pour esquiver. Je l'entendis pousser un grognement de frustration.
- Rapide aussi, à ce que je vois… maugréa-t-il. Plus que n'importe quel autre de mes proies…
Poussé par un élan de conscience, j'avais récupéré un bout de verre brisé dans mon escapade, que je serrais entre mes doigts au point de m'en blesser. Si au premier abord je voulus m'en servir pour me défendre, je compris bien vite que cette arme ne serait que futile. Cependant, une idée eut le temps de germer dans mon esprit. Une idée seulement née de ma fierté et de l'envie d'humilier mon assaillant. De ne plus être sa victime. Je relevai mon regard vers lui, avec un sourire moqueur qui le décontenança. Je brandis mon bout de verre sous ses yeux éberlués, et dirigea son angle le plus pointu et tranchant directement sur ma poitrine.
- Pas question ! hurla-t-il.
Le bout de verre eut à peine le temps de déchirer mon sweat qu'une poigne de fer s'enroula autour de mon bras, m'empêchant de le planter en plein dans mon thorax.
- Tu es peut-être rapide, siffla Dudley, énervé par mon impertinence, mais certainement pas plus que moi. De plus, tu es ridiculement faible.
Dans une brusque torsion, il tordit le poignet de mon bras encore indemne. Je perçus une seconde fois le craquement écœurant de mes os, avant d'en éprouver de violents élancements, me faisant lâcher mon arme improvisée. Lorsque la douleur me submergea, je m'écroulai au sol. Malgré tout, je me mordis violement la lèvre, ne voulant laisser aucun son en sortir. Il éclata de rire.
- Tu résistes encore ? s'émerveilla-t-il, plein de plaisir sadique dans la voix. Mais j'arriverais à t'arracher des hurlements.
Sur ce, il m'aplatit au sol, sur le ventre. Sa main toujours autour de mon poignet, il tira en arrière. Je sentis alors mon épaule se déboiter en un angle difforme. Cette fois-ci, je ne pus retenir un hurlement de martyr à l'agonie. Je me dévissai le cou pour voir les dégâts. Mon épaule était pratiquement retournée. Je tentai instinctivement de me dégager de sa prise, en vain, sa force et la douleur étaient trop puissantes. Il s'esclaffa encore.
- Voilà ce que je voulais entendre ! Mais peut-être devrais-je m'attaquer aux jambes pour t'empêcher de fuir une troisième fois.
Respectant ses paroles, je sentis son pied écraser avec violence ma cheville, dont je sentis les ossements se tordre à s'en rompre. Toujours dans un élan de fierté, je mordis mon bras libre pour étouffer mon cri. Je tentai de fuir en rampant au sol, mais me rendis bien vite compte qu'il m'était impossible d'avancer même d'un centimètre.
- Vraiment, Lance, tu n'es pas amusant.
Alors, il libéra mon poignet, qui s'écroula mollement sur le sol, pour ensuite agripper mes cheveux en une poigne d'airain. Je fus obligé de relever la tête, sentant mon cuir chevelu s'arracher presque à mon crâne.
- À présent, ne souhaites-tu pas réviser ta dernière requête ? me demanda-t-il plaisamment. Tu ne préférerais pas que Keith se lance à mes trousses ?
- N'écoute pas cette enfoiré, Keith, réussis-je à grogner. Ne le laisse pas gagner la…
Il lâcha mes cheveux pour attraper ma capuche et la tirer en arrière, me faisant glisser sur le sol, contre les débris de verre. Je sentis un morceau entamer mon crâne, puis une autre coulée de sang, plus abondante que les autres, se répandit dans mes cheveux à une vitesse affolante, imbibant mon col et mes épaules, gouttant sur le plancher.
Un brusque vertige s'empara de moi, mais il n'était rien comparé à la bouffée d'espoir qui m'envahit. Ses prunelles, si froides auparavant, brûlaient désormais d'un feu incontrôlé. Cette abondance de sang qui tâchait mes vêtements et le sol rendait sa soif irrésistible. Qu'importe son intention de me faire souffrir jusqu'à mon dernier souffle, il n'allait pas se retenir très longtemps.
Qu'il en termine. Telle fut ma pensée première. Je souriais bêtement à l'idée qu'il n'ait pu assouvir son désir de sadique. J'entendis alors de façon sourde le grondement du prédateur. Ma vision était floue, mais je pu deviner sa silhouette sombre s'approcher de moi. Dans un ultime effort, je portai instinctivement ma main à mon visage pour le protéger. Cependant, l'hémorragie me faisait perdre peu à peu connaissance, et à peine était-il arrivé à ma hauteur que je me sentis sombrer.
Je dus certainement avoir plongé en plein rêve en m'évanouissant, car me parvint le plus joyeux des sons que mon esprit fût à même d'évoquer, aussi beau et envoûtant qu'il était fantomatique : un autre grognement, un rugissement plus grave qui tremblait de fureur. Parallèlement, je sentis qu'on m'attrapait le poignet pour le soulever. Puis une vive douleur qui mordait ma main levée me ramena soudain vers la conscience. Pour autant, je ne réussis pas à rouvrir les yeux. Je sentis seulement que la morsure fut violemment arrachée de ma chair.
Alors, je compris que j'étais mort. Sinon, comment expliquer que j'entendisse, à travers les eaux profondes et menaçantes de l'inconscience, un ange m'appeler, m'invitant vers le seul paradis dont j'eusse envie.
- Oh non, Lance ! s'écria-t-il, horrifié.
Derrière cette musique si ardemment désirée retentissait un tumulte affreux que mon esprit tentait de fuir. Une basse rageuse qui grommelait, un craquement repoussant, une mélopée aigüe qui s'interrompait brusquement. Je me concentrai sur la voix angélique.
- Lance, je t'en supplie, réveille-toi ! Je t'en prie, Lance, je t'en prie ! Lance !
« Je suis là », voulais-je lui répondre. Mais rien. Je ne retrouvais pas mes lèvres.
- Adam ! hurlait l'ange qui paraissait souffrir mille morts. Lance, Lance, non, oh par pitié, non, non !
Il sanglotait, de ces sanglots heurtés et sans larmes. Il n'aurait pas dû pleurer, c'était mal. J'avais envie de lui dire que tout allait bien, mais j'étais toujours profondément plongé dans les eaux noires, et j'avais trop de mal à respirer.
On appuya sur ma tête. Aïe ! La souffrance transperça l'obscurité pour m'atteindre, et, soudain, d'autres douleurs plus vives suivirent. Je poussai un cri d'agonie qui rompit les eaux sombres.
- Lance ! s'exclama l'ange.
- Il a perdu beaucoup de sang, mais la blessure n'est pas profonde intervint une autre voix, calme. Attention à son épaule, elle est complètement luxée. Et son avant-bras cassé.
Un ululement de rage mourut sur les lèvres de l'ange. Un brusque élancement me déchira la cheville. Tout cela ne pouvait être le paradis, j'avais trop mal.
- La cheville aussi, je pense, poursuivait Adam avec méthode.
Puis mes diverses souffrances s'estompèrent, balayées par une concurrente, une incandescence abominable dans ma main qui éclipsait tout le reste. La sensation infâme qu'on me brûla vif.
- Keith…
Malheureusement, ma prononciation était si tremblante et sourde que je ne compris pas moi-même.
- Tout va s'arranger, Lance. Tu m'entends ? Je t'aime.
- Keith, répétai-je, ma voix trahissant de plus en plus ma douleur.
- Je suis près de toi.
- J'ai… mal…
- Je sais, Lance, je sais… chuchota l'ange, rassurant, tout proche. Tu ne peux rien faire ? ajoutait-il, plus éloigné, avec des accents angoissés.
- Passe-moi ma sacoche, s'il te plaît… Retiens ton souffle, Allura, ça sera plus facile.
- Allura…
- Elle est là aussi, c'est elle qui t'a trouvé.
- Ma main… elle brûle.
- Adam va te donner de quoi calmer la douleur.
Pourtant, la souffrance continuait de se propager, de plus en plus puissante. Je voulais hurler, mais je n'y arrivais tout simplement pas.
En dehors de cette impression que l'on eut embrasé ma main, un instinct, enfouis profondément en moi qui tentait par tous les moyens de ressurgir, me criai que ce brasier était mauvais. Incompatible. Malsain. Comme une alerte qui préviendrait l'arrivée d'un virus, éveillant définitivement tous mes sens.
- Ma main brûle ! réussi-je enfin à hurler en jaillissant enfin du néant ténébreux.
J'ouvris les yeux, m'attendant à enfin croiser le visage de mon ange. Mais ce que je vis me convainquit que je n'étais définitivement pas au paradis, mais bien en enfer. Penché au-dessus de moi, une silhouette sombre et lugubre m'observait de ses yeux incandescents. Elle avait une forme humanoïde, mais n'avait pourtant rien d'humain. Je ne distinguais d'elle que cette paire d'yeux brillant d'un bleu froid et glacé, tel la base d'une flamme. Sa rétine était une longue fente effrayante, semblable à celle d'un félin, et la sclérotique, qui aurait dû être blanche, était d'un noir de jais, comme le reste de son corps. Je perçus aussi ses dents, ou plutôt ses crocs saillants et menaçants.
C'était un véritable démon qui flottait au-dessus de moi. Soudain, il tendit vers mon visage ce qui ressemblait à une main, mais dont les griffes et la forme tordue faisaient d'avantage penser à la patte d'une bête sauvage.
Je poussai un hurlement d'effroi et de douleur, tout en refermant les yeux, échappant à ce spectacle affreux.
- Lance ? m'appela l'ange.
Il semblait tout aussi effrayé. Cependant, sa voix m'enveloppa assez pour éloigner l'hallucination dont j'étais victime. Mais elle ne pouvait empêcher la douleur de se propager, brûlant chacune de mes cellules.
- Keith ! criai-je. Éteins-le ! Le feu, arrête-le !
J'étais torturé par d'atroces souffrances.
- Adam ! Sa main !
- Il l'a mordu.
La sérénité d'Adam avait cédé la place à la consternation. Keith hoqueta d'horreur. Une autre voix, que je ne reconnus pas, et qui résonna seulement dans mon esprit, me chuchota d'autres paroles : il faut t'en débarrasser. Couper, s'il le faut.
- Coupez-là ! Coupez ma main ! hurlai-je, répétant bêtement ce qu'il m'avait été dit.
Un silence d'à peine quelques secondes suivit mes suppliques.
- Tu dois le faire, Keith.
Allura. Tout près de ma tête. Ses doigts frais essuyaient le liquide chaud qui parcourait tout mon visage.
- Non !
- Allura… gémis-je.
- Je ne vois rien, Keith, insista-t-elle. Tu sais ce que ça signifie…
- Je ne peux pas lui infliger ça…
Sa souffrance était palpable, me blessant encore plus.
- Si je ne vois rien, c'est qu'il n'y survivra pas ! insista Allura.
Vite ! aboya la voix dans ma tête. Il ne faut pas que le venin atteigne ton cœur !
- Coupe la, Keith… réussi-je à articuler dans un hoquet de douleur.
- Non !
- Tu veux prendre le risque que le venin le tue ?! s'énerva définitivement Allura.
Un autre silence. Je pouvais deviner l'expression de Keith, en plein dilemme.
- Il y a peut-être une autre solution, intervint Adam.
- Laquelle ?
- Essaie de sucer le venin. La plaie est propre.
Tout en parlant, il tripotait mon crâne, enfonçant et tirant sur la peau, provoquant une souffrance qui se diluait dans celle du brasier, m'arrachant un autre cri plus puissant que les autres.
- Ça va marcher ? demanda Allura, tendue comme un arc.
- Aucune idée. En tout cas, il faut faire vite.
- Adam, je… je ne suis pas sûr d'y arriver, murmurait Keith, sa belle voix au supplice.
- Il le faut, pourtant. Je ne peux pas t'aider, je dois m'occuper de stopper cette hémorragie, surtout si tu lui tires du sang par la main.
Je me débattis, ce qui réveilla la douleur de mes bras.
- Keith !
Malgré le risque de recroiser la bête démoniaque, je rouvris les yeux, espérant apercevoir, à la place, mon ange. Oui ! Son visage parfait avait pris la place de l'entité monstrueuse, partagé entre chagrin et incertitude.
- Allura, trouve-moi de quoi caler ses bras. Décide-toi, Keith, ou il sera trop tard.
Soudain, une détermination féroce remplaça le doute dans les prunelles de Keith. Sa mâchoire se crispa, et ses doigts frais et forts emprisonnèrent ma main incandescente. Il me jeta un dernier regard empli de promesses, avant de courber la tête. Ses lèvres froides se posèrent sur ma peau.
D'abord, la souffrance fut encore plus vive. Je hurlai et luttai contre les bras qui me ceinturaient. Allura prononçait des paroles apaisantes. Quelque chose de lourd maintenait mes jambes au sol, et Adam avait coincé mon crâne dans l'étau de son coude. Mais je finis par me calmer, lentement, au fur et à mesure que ma main s'engourdissait et que la douleur s'atténuait. Le feu faiblit, lueur rouge de plus en plus lointaine, tout comme ce sentiment d'alerte qui avait été aussi puissant que la douleur. Je me sentis de nouveau glisser dans l'inconscience et j'eus peur de retomber dans les eaux noires et de perdre Keith dans les ténèbres, tout en prenant le risque de recroiser le démon. Je tentai de l'appeler. Je ne m'entendis pas. Eux, si.
- Il est juste à côté, Lance, me rassura Allura.
- Reste, Keith, reste avec moi… Je ne veux pas le revoir…
- Je ne te quitte pas, ne t'inquiète pas, me dit-il, épuisé mais également triomphant. Il ne te fera plus jamais de mal.
Il dû certainement croire que je parlais de Dudley, et non de l'étrange et effrayante créature qui s'était penchée au-dessus de moi tandis que j'avais la sensation de brûler. Je poussai un soupir de contentement. Le feu s'était éteint, la bête semblait avoir disparue, l'étrange voix dans mon esprit aussi, les autres souffrances étaient contenues par la léthargie qui s'emparait de mon corps.
- Tout est sorti ? s'enquit Adam quelque part, très loin.
- Son sang est propre, murmura Keith, j'ai perçu le gout de la morphine.
- Lance ? m'appela Adam.
- Mmm ?
- Le feu a disparu ?
- Oui, soufflai-je. Merci, Keith.
- Je t'aime.
- Je sais.
J'étais éreinté. Tout à coup retentit ma mélodie préférée, le rire tranquille et soulagé de Keith.
- Lance ? répéta Adam.
- Quoi ?
J'étais fatigué, je voulais dormir.
- Où est ton frère ?
- Au Texas, avec les enfants. L'autre m'a eu. Il a regardé nos films de vacances.
Mes accents outragés étaient ridiculement faibles. Brusquement, je me souvins d'un détail et j'essayai d'ouvrir les yeux.
- Romelle et Bandor… la vidéo… il les connaissait. Je crois que Bandor le savait, mais pas Romelle.
Malgré mes efforts, ma voix n'était qu'un chuchotis.
- Ça sent l'essence, ajoutai-je, surpris en dépit de mon hébétude.
- Il est temps de filer, annonça Adam.
- Non, je veux dormir.
- Dors, chéri, je vais te porter, murmura Keith.
Le mot « chéri » enclencha des palpitations dans mon cœur. Malgré tout ce qu'il venait de se passer, je trouvai encore le moyen de m'émouvoir de ce genre de petites attentions. Je sentis qu'il me prit dans ses bas, bercé contre son torse, flottant, toute peine envolée.
- Dors, Lance.
Tels furent les derniers mots qui me parvinrent.
Woaw.
J'ai mis du temps à l'écrire celui-là. J'ai parfois l'impression que certains évènements se déroulent vite, et que je n'ai pas assez détaillé certaines émotions, mais, sinon, globalement j'en suis plutôt fière.
La lettre pour Keith… je l'ai repris un million de fois. Je voulais que les adieux de Lance lui correspondent, mais montrent également tout l'amour et tout le regret qu'il porte en lui. Ai-je réussi ?
La scène avec Dudley, de la défense de Lance à la pure et simple torture. Début de certaines bases (même si j'ai laissé quelques indices tout au long de ma fiction) sur la suite de l'histoire… (Je parle du tome 2)
La morsure aussi… qui, j'imagine, a dû vous intriguer…
Et puis plein d'autres trucs !
Ralala ! il n'est pas plus long que les autres, et pourtant ce chapitre m'a paru interminable (dans le bon sens du terme), et m'a pompé toute mon énergie. Mais j'ai vraiment adoré l'écrire, pas que je suis fan de torture (absolument pas), mais parce qu'il y a vraiment de l'action, et parce que ces dernières scènes vont marquer un tournant dans l'histoire.
Bref j'espère que ça vous a plus aussi ! J'attends vos avis avec impatience !
Gros bisous et à la prochaine (je vais m'écrouler dans mon lit, je suis décédée de fatigue).
