10. En coulisse
Cette vignette fait référence à la fin du chapitre VII de Son Orée et son cœur ("Question à la mords-moi le nœud"). Je vous conseille de le relire auparavant ;).
Avertissement : plaisir solitaire, langage un peu cru.
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« Oui. Elle me plaît. »
Elle le définit. Elle, c'est lui. Elle pour ne pas dire Il. Une manière de retarder l'échéance.
Sa discussion avec Armin lui a laissé un goût d'inachevé. Tout cela l'interroge, non, le taraude. Il ne peut pas se débiner indéfiniment. Ce n'est pas son genre.
Plutôt aller au bout des choses.
Eren observe d'autres hommes avec la curiosité d'un chercheur en pleine expérimentation. Par morceaux. Connus et inconnus. Tiens : Connie, il peut le dire immédiatement, n'est absolument pas son genre. Pas qu'il se soit franchement penché sur la question auparavant, mais à bien y regarder, il a quelque chose de rond, de moelleux, pour ne pas dire flasque : la forme de sa tête, peut-être. Kirschtein, indépendamment de son caractère de chien et de sa face de cheval, est bien foutu, surtout au niveau de la courbe de ses reins, alors qu'il les cambre fier et suffisant. S'il l'avait surpris en train de lui reluquer le cul… Il paraderait peut-être moins, cela dit. Eren glousse ; il préfère en rire, ça le soulage, là. C'est ça ou paniquer.
Il déambule dans les couloirs de la fac, les yeux alertes, croisant un premier sujet, éliminant aussitôt l'idée – ce n'est pas qu'il est prof, il s'en fout, ça ne rentre pas dans ses critères – non, c'est juste que lui, il ne le sent pas, trop massif, trop… rectangulaire. Puis un autre, un étudiant cette fois, aux cheveux courts affleurant son cou svelte et délicat. Eren s'imagine l'approcher et, alors qu'il se retournerait, l'embrasser les yeux fermés. Ça ne le dégoûte pas. Bon.
Quand il passe auprès de lui, il n'ose pas regarder son visage.
Il en a assez vu pour aujourd'hui. Il rentre. Ses yeux se promènent bien malgré lui au gré des formes qu'ils rencontrent.
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Le soir, au sortir de la douche, il s'observe même dans le miroir, nu. Il se demande ce qu'il y a de désirable en lui, ça n'a aucun sens, ce n'est pas forcément ce qu'il cherchera chez d'autres, non ? Sa peau est encore claire, saison oblige ; elle se teindra très vite d'un hâle doré au retour du soleil, pour peu qu'il délaisse la B.U.. Bien qu'il y ait planté sa tente, Eren n'a pas la prétention d'être un cerveau. Il n'est pas non plus très musclé : on est loin des clichés du mâle bodybuildé transpirant de virilité – quoiqu'il transpire plutôt pas mal. Il baisse les yeux sur son torse plat, note sa silhouette mince, élancée, qui glisse sous son éminence thénar[1]. Se dit qu'il pourrait aimer ça, lui aussi.
Pour l'heure, il se sait capable d'émettre des préoccupations esthétiques : beauté, laideur. Mais est-ce suffisant ?
Il essore ses cheveux dégoulinants au-dessus de la baignoire. L'autre jour, on lui a dit qu'il était craquant, avec son chignon, que ça lui donnait un aspect ébouriffé, sexy. Est-ce qu'il aimerait, lui aussi, glisser ses mains dans des cheveux – il veut dire par là, sur la tête d'un homme ? – les mettre en désordre, les empoigner, les sentir ? Peut-il encore affirmer, de façon catégorique, comme il l'a souvent fait dans d'autres domaines : non, c'est pas mon genre ?
Alors qu'il termine de se sécher, il ne peut éviter plus longtemps la question brûlante qui s'émeut sous ses doigts – l'idée de toucher un autre sexe que le sien, qu'il sent durcir, de prendre en main l'érection chaude et palpitante, sa bite, bordel, et de le laisser glisser son pouce jusqu'au gland – là. Il se mord la lèvre. Gémit.
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Le jour suivant, il l'observe. Assis. Penché. De dos. Sur la tranche, entre deux rayons. La nervosité le dispute à l'appréhension, d'autant plus que, dans toute cette affaire, il essaye de passer inaperçu. Manquerait plus qu'il se fasse gauler, ha.
Du creux de ses bras, faussement avachi, il observe. Les jambes fines, la démarche légère mais à l'assise plus solide qu'un roc. La peau d'albe, lisse et sculpturale, qu'émeut la bouche pincée, le souffle sarcastique aux morsures abruptes. La puis les mains, froides sans doute, dispensant caresses furtives mais opiniâtres. Le dos enfin, qu'il a haut et abrupt, comme une falaise – s'était-il jamais sorti le balai du cul (rebondi au demeurant) ? Il l'observe, plein de superbe ; il dégage tout à la fois quelque chose de rigide et de vibrant, comme un marbre dont les veines palpiteraient. Cela le fascine. Mais est-ce – est-ce suffisant ?
Alors, il tente d'agréger les morceaux. Les yeux toujours fixés sur lui, il s'imagine se placer sur son chemin pour qu'il le heurte, là, au détour d'un rayon, à la faveur d'une volte-face, ou tout simplement en le croisant – n'importe quoi qui précipiterait le contact. Seulement, ce putain de parano doté d'un sixième sens trouverait moyen de l'éviter ; pour le surprendre, il faudrait sans doute lui sauter dessus par une nuit sans lune, au doux son alibi d'un train lancé à pleine vitesse – et encore. Eren n'aurait ni la patience ni la lâcheté d'attendre pareille occasion. Il sauterait. Là, dans la B.U.. Il sauterait.
A quelques centimètres d'équivoque, l'homme vacillerait sous l'esquisse d'un écart (Ah, c'est lui), s'immobiliserait nonchalamment : il aurait les jambes écartées et le déhanché d'un David[2], la cambrure qui appelle l'œil, attire la main, à défaut d'obtenir l'explication de cet entredeux. Alors, Eren avancerait d'un pas que l'autre éviterait d'une dérobade, le narguant jusqu'à le toucher, enfin, d'une main brûlante, coercitive, qui gravirait son corps, rapprochant leurs hanches, oh – distantes d'un souffle qui s'amenuise trop lentement…
Là – sa bouche s'assèche devant ce visage qui se cabre, ces yeux qui sans ciller l'acculent et le défient d'aller plus loin. Eren étourdi reçoit comme une claque dont la violence lui tord la tête. Regarde les choses en face ! Une bouffée de chaleur t'éprend, te plie ; lancinante, elle te noue le ventre, te ceint les cuisses, raidis ton sang dont l'urgence et la retenue pulsent crescendo, jusqu'à ce que tu réalises – c'est ça, tu veux ça, le désir, cette montée vertigineuse au sommet duquel tu te prosternes, toi, jeté à terre par les tremblements de ton corps qui s'érige et se meurt, oh frémir éraflé, s'effeuiller, s'entremêler au sien – non, à lui, juste – à lui.
Le cœur battant, un hoquet sur les lèvres, tu suffoques. T'embrases. Ouais. Il prend corps.
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[1] Clin d'œil à la fiction Mémoire à dominante kinesthésique de Nalou (fandom Sherlock), dans laquelle j'ai croisé, pour la première fois de ma vie, cette notion d'anatomie dont j'ai trouvé le nom très beau. Il s'agit de la partie de la paume qui se meut avec le pouce.
[2] David de Michel-Ange, majestueuse (et immense, ahah) statue aujourd'hui conservée à la Galleria dell'Accademia de Florence.
À lire : La Vénus d'Ille de Prosper Mérimée – je n'ai pas pu m'empêcher de penser à elle, avec toutes ces histoires de statues !
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A votre avis, quel est le lien entre cette vignette et la précédente ? :)
Ce qui relie la 8e et la 9e vignette, c'est une opposition (hé oui, encore ^^) entre une scène dialoguée et une scène silencieuse – au final, toutes deux avec le même message : ils s'aiment.
Voilà longtemps que certain(e)s d'entre vous ne m'ont pas laissé de nouvelles. J'espère vous revoir bientôt ;).
Bises.
