TALLNESHIA
Chapitre 10
Blood on my hands
.
Une sensation désagréable s'était emparée d'elle et la tétanisait peu à peu. Elle se retourna, cherchant à tâtons autour d'elle le corps tiède de Balthazar pour aller se rouler en boule contre lui et quémander silencieusement sa chaleur. Mais sa main ne rencontra qu'une matière froide dans laquelle ses doigts engourdis s'enfoncèrent sans difficulté. Tallneshia fronça les sourcils en entendant un crissement sourd. Péniblement, elle se força à ouvrir les yeux et se redressa avec difficulté. Ses muscles étaient douloureux. La luminosité ambiante la fit grimacer pendant quelques secondes, avant qu'une expression de choc ne prenne place sur son visage.
Elle se mit à trembler violemment, et malgré la température ambiante, ce n'était pas seulement à cause du froid.
« Mais… qu'est-ce que… »
Tallneshia n'avait pas la moindre idée d'où elle se trouvait. Elle ne comprenait pas… la veille au soir, elle s'était endormie à l'auberge, bien au chaud dans son lit, bercée par Balthazar, comme toujours. Puis il y avait eu ce cauchemar avec Shyrnhaâm… et ce matin, elle se réveillait ici, perdue au milieu de nulle part, étendue dans la neige et la terre. Les mains rougies d'un sang qui n'était pas le sien, elle le sentait. Ça n'avait pas la même odeur… Avec un mélange de dégoût et de fascination, elle renifla les traînées sanglantes qui coloraient sa peau et sa robe de mage. Pourquoi y avait-il sur elle le sang de plusieurs autres personnes ? Et… Elle aurait juré que…
Craignant la confirmation de ses doutes, elle porta lentement un doigt jusqu'à ses lèvres gercées par le froid, et après une dernière hésitation, passa finalement sa langue sous son ongle. Son cœur rata un battement. Non… Ce goût, elle le reconnaissait.
C'était le sang de Balthazar…
« Qu'est-ce que j'ai fait ? » laissa-t-elle échapper dans un gémissement terrifié.
Elle essuya ses mains sur ses vêtements et serra nerveusement les poings. Tout se mélangeait dans son esprit… Elle n'y comprenait rien. Elle ignorait tout de ce qu'il avait pu se produire pendant la nuit. Elle observa autour d'elle, aux abois, sursautant au moindre son. En proie à l'incompréhension la plus totale, Tallneshia ne savait pas quoi faire, et une brutale envie de pleurer l'envahit. Toute l'assurance qu'elle ressentait lorsqu'elle se trouvait aux côtés du jeune mage s'était envolée avec lui, la laissant craintive et perdue, seule au monde. Où était son ami, est-ce qu'il allait bien ? Comment était-elle arrivée ici ? Pourquoi tout ce sang, sur elle, autour de son corps, dans la neige… Pourquoi celui de Balthazar ? Que s'était-il passé pendant qu'elle dormait ?
Elle ne pouvait pas rester là, elle le savait. Le froid aurait raison d'elle si elle ne bougeait pas. Elle devait se lever, marcher. Mais pour aller où ? L'adolescente n'avait qu'une seule idée en tête, à l'heure actuelle : retrouver son frère de cœur. Mais où pouvait-il bien être ? Elle n'était même pas capable de dire dans quelle direction se trouvait le village où ils s'étaient endormis la veille… pour peu qu'il soit toujours à proximité. Saisie d'un doute, elle tâta sa ceinture, et ne put retenir un soupir de soulagement en y sentant le poids désormais familier des deux couteaux de combat de Balthazar.
Tallneshia se mit à progresser entre les arbres qui l'entouraient. Tout était silencieux autour d'elle. Mais alors que ce paysage hivernal avait pour coutume de l'apaiser, cette solitude glaçante qui l'enveloppait la rendait à présent fébrile. Les arbres aux branches nues se tordaient dans des positions menaçantes. Les broussailles couvertes de givre la faisaient trébucher. Le bois mort craquait sous ses pieds, l'effrayant sans cesse. Les claquements réguliers des sabots de Brasier n'étaient plus là pour la rassurer. Il n'y avait plus autour de ses épaules cette étreinte chaleureuse, rassurante et protectrice. Sans Balthazar, tout était différent, et une fois de plus, elle réalisa douloureusement à quel point le jeune homme lui était nécessaire. Seule, elle avait le sentiment d'être si faible… alors qu'à ses côtés, elle avait l'impression de pouvoir défier le monde entier.
Elle marcha au hasard pendant de longues minutes, jusqu'à apercevoir enfin un peu plus loin une forme qui lui semblait être humaine. À cette vision, son cœur s'emballa et elle accéléra le pas, soulagée de ne plus être isolée au milieu de cet environnement qui lui était parfaitement inconnu. Mais au fur et à mesure qu'elle s'approchait, son enthousiasme disparut. Le corps était étendu de tout son long dans la neige, face contre terre, et ne bougeait pas. Un mauvais pressentiment l'envahit et un frisson d'appréhension lui parcourut l'échine. À sa carrure frêle et ses cheveux courts, c'était un garçon, un peu plus jeune qu'elle, sans doute. La gorge nouée, elle s'accroupit auprès de lui et tendit prudemment une main tremblante. Ses craintes furent confirmées lorsqu'elle sentit les muscles raidis et la peau glacée sous ses doigts. En serrant les dents, elle le retourna sur le dos pour voir son visage.
Le cri de l'adolescente déchira le silence pesant. Dans un sursaut, elle tomba à la renverse et recula aussitôt de plusieurs mètres en se traînant dans la neige, ses yeux écarquillés d'horreur fixés malgré elle sur le cadavre méconnaissable. Comme vidé de sa substance, ses os se devinaient sous une couche bien trop fine de peau quasiment translucide. De longues balafres striaient profondément ses bras et ses épaules. Sa gorge était presque arrachée. Et plus dérangeant encore, il n'avait pas de sang. Nulle part. Ni au sol, ni jaillissant de ses blessures, ni sur sa peau.
Le cadavre du garçon n'avait plus de sang du tout. On le lui avait pris, entièrement, d'une manière ou d'une autre. C'était terrifiant.
Tallneshia tremblait de tous ses membres. Elle devait se retenir pour ne pas vomir devant ce spectacle morbide, mais ne parvenait pas à en détacher son regard. Même les monstres qu'elle avait pu rencontrer avec Balthazar pendant leurs voyages ne dévoraient pas leurs proies avec une telle sauvagerie… Quelle créature avait pu commettre cette atrocité ? Quelle qu'elle soit, la jeune fille espérait qu'elle ne rôdait plus dans les parages.
Quelque chose se jeta soudain sur elle, la plaquant violemment dans la neige. Après sa découverte, son esprit s'était empli d'images plus abominables les unes que les autres, et cette agression surprise lui fit comprendre que c'était à son tour de mourir, désormais. Elle se remit à hurler tout en se débattant avec frénésie, par pur et pathétique instinct de survie, s'attendant à ressentir l'incroyable douleur de griffes déchirant sa chair, ou de crocs s'enfonçant dans son cou. Mais rien de cela ne se produisit, et entre ses cris, elle finit par reconnaître confusément la seconde voix qui se joignait à la sienne, plus posément.
« Tally, Tally, ça va, n'aie pas peur, c'est moi. Chut, Tally, ça va, tout va bien. Tout va bien. Je suis là. C'est moi. »
« B… Balthazar ? » articula-t-elle, après s'être tue pendant quelques secondes.
« Oui. Tally, tout va bien ? Comment tu te sens ? »
« Je… je sais pas… »
Quelque chose n'allait pas chez le pyromancien, dans la manière dont il lui parlait, mais elle n'arrivait pas à comprendre quoi. Tallneshia était redevenue calme sitôt qu'elle avait reconnu son ami, mais pourtant il mettait du temps à la relâcher. Il la plaquait toujours au sol, et elle se dévissa le cou pour lui adresser un coup d'œil à la fois surpris et interrogateur. Elle frémit en remarquant des traces de griffures le long de son visage. Balthazar plongea ses yeux bruns dans les siens, longtemps. Comme s'il cherchait à déceler quelque chose au fond de son regard.
« C'est toi, Tallneshia… » murmura-t-il enfin avec soulagement.
Il se recula avec un soupir, et l'adolescente se redressa en frottant la neige sur sa robe de mage, déjà trempée de toute manière. Mais avant qu'elle n'ait le temps de faire quoi que ce soit d'autre, il la prit par le bras et l'entraîna avec lui loin du cadavre.
« Attends ! » protesta-t-elle en désignant le corps sans vie derrière eux. « Ce garçon… tu as vu ? »
« Oui. » marmonna le jeune homme en serrant les dents sans se retourner. « Oui, j'ai vu. On doit pas rester là. »
« Pourq… »
Ailleurs dans la forêt, de lointains aboiements de chiens retentirent. Les animaux avaient l'air surexcités. Ils étaient accompagnés d'hommes aux cris menaçants. Les deux amis se raidirent. Une peur panique commença à gagner Tallneshia, qui abandonna l'idée de retourner auprès du cadavre vidé de son sang et suivit son ami sans discuter, au pas de course. Elle ignorait tout de l'endroit où il les menait, mais elle lui faisait aveuglément confiance, comme toujours.
« Balthazar, qu'est-ce qu'il se passe ? » demanda-t-elle d'une petite voix. « Est-ce que… est-ce que c'est nous qu'ils chassent ? »
« Mh. » lui confirma-t-il sombrement sans aucune autre parole d'explication. « Par là, vite. »
Il la tira sur la droite sans prévenir et elle faillit tomber, retrouvant son équilibre juste à temps en trébuchant maladroitement sur des racines gelées. Mais de nouveaux aboiements, plus proches que les précédents, les obligèrent à bifurquer de nouveau. Le mage jura entre ses dents.
« Bordel, on est pas dans la merde… »
« Pourquoi ils nous en veulent ? »
« C'est compliqué. »
« Il s'est passé quoi, cette nuit ? C'est à cause de ça ? »
« Je t'expliquerai, mais pour l'instant on doit se tirer de là. S'ils nous choppent, on est foutus. »
« Qu'est-ce qu'on a fait ? » gémit la jeune fille, qui ne comprenait pas ce qu'il se passait.
« Rien. Nous, rien… » ne put-il s'empêcher d'ajouter à mi-voix.
« Mais… »
« Tally ! »
Le grognement réprobateur de Balthazar, s'il n'était pas agressif, avait au moins le mérite d'être clair, et Tallneshia se tut tandis que leur course-poursuite à travers bois se poursuivait. Ils ne pourraient pas semer les chiens de chasse pendant bien longtemps. Tout ce qu'espérait le jeune homme, c'était parvenir à rejoindre un espace dégagé d'où il pourrait invoquer Brasier. Une fois sur le dos de son étalon démoniaque, ils parviendraient à fuir sans problème. Mais il ne pouvait pas le faire apparaître ici, jamais il n'arriverait à galoper comme un dératé en pleine forêt. C'était à eux de courir, en attendant. Tout en esquivant une vieille souche d'arbre recouverte de givre, Balthazar adressa un bref regard à Tallneshia, dont il n'avait pas lâché la main et qu'il traînait toujours derrière lui. Il espérait qu'elle parviendrait à le suivre suffisamment longtemps pour qu'ils se sortent de ce pétrin.
Au bout de plusieurs minutes qui lui parurent durer une éternité, ils parvinrent à un petit ruisseau, qui malgré le froid ambiant n'avait pas entièrement gelé. Une idée traversa subitement Balthazar. Pas la meilleure qui soit par ce temps, certes, mais si ça pouvait leur sauver la vie… Ils n'avaient rien à perdre. Grimaçant d'avance, il daigna ralentir quelques secondes pour désigner le cours d'eau à Tallneshia, qui écarquilla les yeux.
« Je sais. » s'excusa-t-il avant qu'elle ne puisse dire quoi que ce soit. « Je nous sècherai après, promis. Mais si on remonte le courant, les chiens ne pourront plus flairer notre piste, ça sera toujours ça de gagné. »
« D'accord. » murmura-t-elle d'une voix tremblante.
Il pressa sa main dans la sienne, espérant lui transmettre un peu de courage dont lui-même ne disposait à vrai dire aucunement. Ils étaient dans de beaux draps, mais il ne tenait pas à effrayer sa sœur de cœur plus qu'elle ne l'était déjà.
« À trois. Un... Deux… »
Les deux amis pénétrèrent prudemment dans l'eau à la fin de son décompte. Le liquide glacial envahit aussitôt leurs bottes et trempa le bas de leurs vêtements, mais ils serrèrent les dents et s'efforcèrent de progresser pas après pas. Le froid mordant leur engourdissait les pieds. Le lit du ruisseau glissait traîtreusement, et ils faillirent tomber plusieurs fois, mais ils arrivèrent à se retenir l'un à l'autre de justesse et continuèrent à avancer.
« J… Je sens plus mes jambes, Balthazar... » finit par souffler Tallneshia.
« Je sais, on… On va sortir bientôt. » promit le jeune homme en tentant tant bien que mal de lui dissimuler sa panique croissante – les arbres les entouraient toujours, et les chiens n'avaient pas cessé d'aboyer derrière eux. « Encore un peu, Tally. »
« Là-bas ? » proposa-t-elle en pointant du doigt une berge dégagée quelques mètres en amont.
« D'accord. » céda-t-il dans un soupir tendu, comprenant que la plus jeune parviendrait difficilement à en supporter davantage. « Mais on est pas tirés d'affaire, Tallneshia. Ils sont toujours à nos trousses. »
« Oui, j'entends... »
Ils parvinrent à sortir de l'eau, et leur fuite se poursuivit sans qu'ils ne songent un seul instant à se reposer. Les aboiements résonnaient toujours entre les arbres, menaçants. Ils semblaient provenir de partout à la fois. Pire encore, Balthazar avait la nette impression que certains d'entre eux s'étaient rapprochés. Bientôt, des halètements bruyants et des grognements de mauvais augure vinrent se superposer au reste du boucan ambiant, confirmant ses craintes. Il accéléra, Tallneshia sur ses talons, et jeta un bref coup d'œil en arrière. Des formes sombres zigzaguaient entre les fourrés, plusieurs mètres derrière eux. Elles ne tarderaient pas à les rattraper.
« Bordel. On en a deux sur le dos. »
Lui aussi commençait à paniquer sérieusement, sans plus chercher à s'en dissimuler. Cela faisait trop longtemps qu'il n'avait plus ressenti cette impression d'être une proie traquée, sans aucune échappatoire, et bon sang ce qu'il détestait ça. Il n'était pas le seul, d'ailleurs. Le tenace sentiment d'angoisse qui oppressait sa poitrine avait fini par éveiller son démon intérieur. Trop de choses l'agressaient en même temps. Ces hommes et ces chiens qui les poursuivaient, sa partie maléfique qui se délectait du spectacle… Ce que Tallneshia avait fait cette nuit… Balthazar était à bout.
Il devait relâcher la pression, d'une manière ou d'une autre. Sans quoi, il allait exploser, et l'autre ne se priverait pas pour en profiter…
« Tally. Écoute-moi. »
La prise un peu plus ferme des doigts de la jeune fille autour des siens lui indiqua qu'elle l'avait entendu et qu'elle attendait la suite de ses mots.
« Tu vas courir. Droit devant toi, aussi vite et aussi longtemps que tu peux, sans te retourner. Compris ? »
« Mais… et t… ? »
« T'occupe. » la coupa-t-il précipitamment.
Les chiens se rapprochaient d'eux. Ils n'avaient plus beaucoup de temps.
« Moi, je gère les clébards. Toi, tu cours. Ok ? »
Mais Tallneshia secoua la tête.
« Balthazar, non… Laisse-moi t'aid... »
Le mage pila net. Emportée dans son élan, l'adolescente poursuivit sa course. Il l'aida d'une impulsion dans le dos, tout en envoyant de son autre main une langue de feu lécher méchamment le museau de la première bête, qui s'apprêtait à leur bondir dessus.
« TALLNESHIA, SAUVE-TOI ! »
Il espérait de tout son cœur qu'elle allait lui obéir, mais ne prit pas le temps de le vérifier. Il avait d'autres soucis plus urgents à régler… Comme par exemple deux saletés de chiens qui heureusement ne galopaient pas après Tally, mais qui en contrepartie ne songeaient plus qu'à le bouffer, lui. Prêts à bondir, ils le fixaient en grognant sourdement, leurs babines retroussées dégoulinantes de bave. Balthazar recula doucement, un bras dans son dos pour leur dissimuler la nouvelle boule enflammée qu'il était déjà en train de créer.
« C'est ça… Venez me chercher, allez… »
Le premier molosse bondit avec un aboiement rauque. Le pyromage parvint à l'esquiver en se jetant par terre, se mettant à la merci du second chien. Avant qu'il n'ait eu le temps de réagir, celui-ci avait refermé ses crocs sur son mollet. Balthazar hurla de douleur, et par réflexe, donna un coup de pied dans les côtes de l'animal, tout en attrapant sa tête à deux mains pour le repousser. Alors qu'il s'attendait à devoir lutter fermement pour récupérer sa jambe en sang, le chien lâcha prise rapidement. Un concert de couinements et de gémissements déchirants retentit, et le jeune homme réalisa, un peu tardivement, que sa boule de feu était toujours en train de brûler au creux de sa paume lorsqu'il s'était débattu.
Il venait, purement et simplement, de carboniser le crâne de l'animal qui l'avait attaqué. Il en était bien désolé (quoique, pas tant que ça, en fait), mais cela avait au moins le mérite d'avoir mis hors d'état de nuire l'un de ses deux adversaires. Le pyromage se releva aussi vite que possible pour ne plus être trop vulnérable et se tourna en boitant vers l'autre chien de chasse, qui l'observait prudemment quelques mètres plus loin. Malgré ce qu'il venait de faire subir à son compagnon canin, il semblait hésiter à l'attaquer de nouveau.
« Toi… Tu me fous la paix... » haleta-t-il sombrement, soutenant sans broncher le regard jaunâtre de la sale bestiole.
Comme pour lui répondre, l'animal se mit à grogner et adopta une posture agressive. Balthazar l'imita, les dents serrées. Il devait arrêter d'utiliser sa magie, sans quoi il n'aurait plus suffisamment de psyché pour invoquer Brasier ! Mais il fallait aussi qu'il se débarrasse de ce foutu chien… Lentement, une force sombre commença à l'envahir, et il faillit laisser échapper un gémissement. Non, non, non, ce n'était absolument pas le bon moment pour ça !
… Quoique… Peut-être que le démon pouvait l'aider, pour cette fois…
En tentant de se contrôler de son mieux, comme il l'avait appris plus ou moins, chaotiquement, plusieurs années plus tôt à la Tour des Mages avant ce fameux incident, il laissa émerger une part d'aura ténébreuse autour de lui. Sans rendre la transformation totale, il sentit ses ongles se muer en griffes, ses dents s'allonger pour se changer en crocs, et l'arrière de son crâne devenir douloureux, laissant deviner l'émergence de ses cornes.
« Casse. Toi. »
Le molosse ne demanda pas son reste et détala aussitôt. Il avait beau être un chien de chasse fidèle et obéissant, il y avait une large frontière entre attaquer un humain affaibli et s'en prendre à une créature tout droit sortie des Enfers. Balthazar esquissa un sourire mauvais en voyant l'animal s'enfuir piteusement et dut se retenir pour ne pas pousser un rugissement de triomphe. Ce n'était pas lui qui en avait envie… Grommelant sourdement, il porta une main à son front.
« Putain, c'est officiel… Je hais ces saloperies. »
Toujours cette voix grave et caverneuse qui n'était pas, ne serait jamais la sienne. Quelque chose n'allait pas… il mettait trop de temps à redevenir lui-même. Il devait reprendre le contrôle, maintenant. Mais son démon ne l'entendait pas de cette oreille. Un intense mal de tête l'assaillit. Il voulut avancer, mais sa jambe blessée ne supporta pas son poids et il s'effondra dans la neige, ses paumes encore tièdes du fait de ses sorts plaquées contre son front. La lutte intérieure dura plusieurs minutes avant qu'il n'arrive enfin à reprendre le dessus, et même s'il fut soulagé de se sentir commencer à reprendre son apparence humaine, il s'en inquiéta néanmoins. Ce qu'il s'était produit pendant la nuit les avait tous affectés, son démon y compris, et il n'aimait pas ça. Pas du tout.
Doucement, il se redressa à genoux. Son crâne lui faisait encore mal – les cornes n'avaient pas tout à fait fini de se résorber. Il s'apprêtait à se relever lourdement pour partir en boitant à la recherche de Tallneshia, priant pour qu'elle soit saine et sauve, mais une voix tremblante lui fit savoir que ce n'était pas la peine.
« … Balthazar ? »
« … Et merde. » se contenta-t-il de soupirer mentalement.
De toute manière, il fallait bien que ce moment finisse par arriver un jour. Il jeta un regard las par-dessus son épaule à l'adolescente qui avait rebroussé chemin pour venir le rejoindre. Ça ne l'étonnait même pas. Il s'attendait à ce qu'elle fasse ça, à vrai dire. Malheureusement pour lui…
Alors qu'elle s'avançait dans sa direction, Tallneshia se figea net entre les arbres, stupéfaite par le spectacle qui l'attendait. Elle avait déjà vu Balthazar blessé. En revanche, rien ne l'avait préparé aux bouts de cornes noires qui jaillissaient entre les cheveux ondulés de son ami, ni aux yeux rougeoyants qu'il venait de tourner vers elle. Il tenta de lui sourire faiblement, et sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle recula d'un pas. Pourquoi ses dents étaient-elles aussi pointues ?
Elle avait peur de commencer à comprendre… pourtant, son esprit refusait d'accepter cette idée. Non, ce n'était pas possible… Pas lui... N'importe qui d'autre, mais pas lui...
« Balthazar... » répéta-t-elle du bout des lèvres dans un murmure hésitant. « Est-ce que… c'est toi ? »
« Oui. Oui, c'est bien moi, Tally, je te le promets. » insista-t-il devant son air perdu.
Heureusement qu'il avait au moins récupéré sa voix normale. Il était certain qu'il n'aurait jamais pu regagner sa confiance dans le cas contraire. La jeune fille ne s'approcha pas de lui pour autant, mais ses traits crispés semblèrent se détendre légèrement.
« Pourquoi tu… es comme ça ? » osa-t-elle, sans être sûre de ses mots. « Est-ce que… est-ce que tu vas bien ? »
Elle eut un sursaut de surprise quand les cornes de Balthazar disparurent tout à fait. Celui-ci soupira en se massant le front, soulagé de sentir la douleur refluer pour ne plus devenir qu'un lointain souvenir.
« Ça va. » répondit-il évasivement.
Il tendit l'oreille un instant et poursuivit avant qu'elle ne l'interroge à nouveau :
« Je crois que j'ai calmé les chiens pour un moment… Faut qu'on bouge. »
« Ça se dégage un peu plus loin, y'a moins d'arbres. » l'informa Tallneshia en hochant la tête, se rappelant à son tour qu'ils étaient toujours poursuivis. « Mais… »
Malgré une dernière hésitation, elle trouva enfin assez de courage pour s'approcher de son ami et l'aider à se remettre debout.
« … je pouvais pas partir sans toi. »
« Merci. » souffla le jeune homme, reconnaissant. « Allez, on se tire. »
« Juste… promets-moi que tu m'expliqueras tout, après. Je ne comprends rien à ce qu'il se passe... »
« C'est juré. Moi aussi, j'ai besoin d'y voir plus clair. »
Les derniers mots de Balthazar glacèrent Tallneshia. Est-ce que ça signifiait que lui aussi n'avait aucune idée de ce qu'il venait de lui arriver, ni de ce qu'il s'était produit cette nuit ? Pourquoi s'était-elle endormie dans ses bras à l'auberge pour se réveiller dehors dans la neige ? Pourquoi y avait-il eu ces morts au village ? Pourquoi les habitants les chassaient-ils, et pourquoi lorsqu'elle était revenue le chercher, Balthazar était-il en train de se transformer en une sorte de monstre, avec des cornes et des crocs ? Tout commençait à s'imbriquer dans son esprit, et la terreur qui l'habitait depuis qu'elle avait repris connaissance continuait de croître, jusqu'à en devenir étouffante.
Est-ce que… son ami pouvait être responsable du massacre de la nuit ? Est-ce qu'il lui avait… caché des choses, pendant toutes ces années qu'ils avaient passées ensemble ?
Tallneshia le soutenait pour l'aider à avancer, comme elle l'avait fait autrefois, lorsqu'ils avaient été attaqués par les loups, dans le Nord. Mais quelque chose était différent, aujourd'hui. Elle se sentait mal à l'aise auprès de lui. Comme aux premiers temps de leur rencontre, quand elle craignait encore sa magie du Feu, elle se méfiait à nouveau de Balthazar... Et elle s'en voulait, quelque part.
Elle aurait voulu ne plus jamais ressentir ça envers lui.
Aussi rapidement que le leur permettait le mollet blessé du jeune pyromage, ils gagnèrent l'orée de la forêt dont Tallneshia avait parlé, où les troncs d'arbres commençaient à s'espacer pour laisser deviner les plaines dégagées qui s'étendaient plus loin.
« Attends… » lâcha Balthazar dans un souffle. « Je vais appeler Brasier, ça devrait être bon à partir d'ici. »
« Tu peux ? »
Il se demanda si elle lui posait la question à cause de son état de faiblesse, ou par la faute du démon dont elle avait enfin eu un aperçu. Suivant aussitôt cette interrogation, il décida qu'il ne voulait pas savoir. Il craignait la réponse.
« Ouais. Laisse-moi deux minutes. »
Elle hocha la tête et le laissa prendre appui contre un solide chêne à l'écorce rugueuse, qui le soutiendrait mieux qu'elle. Pendant qu'il se concentrait sur son invocation, elle se décala légèrement, s'éloignant de lui de quelques centimètres sans qu'il ne le remarque. Alors que l'étalon noir apparaissait près d'eux, plus lentement qu'à l'habitude, Tallneshia se fit la réflexion qu'elle aurait dû s'en douter avant. Ce cheval aux crins bleus de flammes froides, dont il préférait taire l'existence et à qui personne d'autre que lui ne pouvait commander… Son pouvoir unique de télépathie, qui leur avait souvent été utile, mais qu'il conservait comme un secret à cacher honteusement… et ces nombreuses fois où elle l'avait vu grimacer après un combat où il avait beaucoup utilisé ses flammes. Quand elle lui demandait s'il allait bien, il s'était toujours plaint d'un mal de tête. Mais s'il ne s'était jamais agi de ça ?
Elle commençait à douter de tout à son sujet. Au point même de se demander s'il était vraiment parti de la Tour des Mages à cause d'une banale dispute avec ses professeurs, deux ans plus tôt, ou bien s'il n'y avait pas autre chose là-dessous…
Ils montèrent sur le dos de Brasier, l'un derrière l'autre comme à leur habitude, et le cheval partit au triple galop à travers les plaines, les éloignant de ces hommes qui les pourchassaient, et de ce village maudit où aucun d'eux ne voulait plus jamais remettre les pieds. Par réflexe, Balthazar referma ses bras autour de Tallneshia, comme il le faisait toujours. Mais cette fois, l'adolescente se garda bien de répondre à son étreinte en s'adossant contre son torse. Remarquant la distance qu'elle s'appliquait à établir entre eux depuis qu'elle l'avait surpris sous sa forme de demi-diable, il étouffa un soupir silencieux. Ils allaient avoir besoin d'une longue discussion, tous les deux. Parce que si elle croyait vraiment que lui était le monstre et qu'elle était la pureté incarnée, alors elle se fourrait le doigt dans l'œil jusqu'au coude.
.
Tallneshia et Balthazar passèrent la journée entière à chevaucher. Ils ne souhaitaient qu'une seule chose : s'éloigner aussi loin que possible de ce secteur désormais traumatisant du Cratère. Cependant, bien différent de leurs trajets habituels, pimentés par les traits d'humour du pyromage et les mille et unes questions de la plus jeune, ce voyage-ci se fit dans un silence pesant. Ils ne se parlèrent pas, même lorsqu'ils grignotèrent en fin de matinée. Chacun se contenta de se servir dans le sac avant de le tendre à l'autre. Tallneshia évitait soigneusement le regard de Balthazar, attendant qu'il daigne lui expliquer les événements qui s'étaient produits. Mais celui-ci, la gorge nouée par l'angoisse, ne parvenait pas à se lancer. Il savait qu'il allait devoir aborder avec son amie des sujets épineux, et il craignait ses réactions. Il ne voulait ni l'effrayer, ni la braquer. Pourtant, il avait beau retourner encore et encore dans sa tête tout ce qu'il avait à lui dire, il ne trouvait pas de manière plus douce pour lui faire ces révélations.
Le moment crucial de tout lui apprendre était enfin arrivé, et Balthazar avait peur. Peur de perdre la confiance de Tallneshia, peur qu'elle ne le rejette, peur du fossé qui avait déjà commencé à se créer entre eux, et qui risquait de s'élargir encore plus dans les heures à venir. Il aimait Tally, de tout son cœur. Il ne voulait pas la perdre à cause du démon. Mais cela risquait pourtant de se produire. Et après tout ce qu'ils avaient vécu ensemble, il savait qu'il ne le supporterait pas.
Ils finirent par s'arrêter en fin de journée, un peu avant que le soleil ne commence à se coucher. Balthazar les avait dirigés vers des terres aux températures un peu plus clémentes, malgré l'hiver, et la neige commençait à fondre par endroits. La nuit aurait tôt fait de la solidifier à nouveau, mais peu leur importait. Toujours sans échanger une seule parole, ils dressèrent un campement sommaire. Tallneshia réunit de quoi faire un petit feu, que le pyromancien se chargea d'allumer après avoir tiré leurs couvertures du sac, les avoir étendues par terre et s'être effondré plutôt qu'assis dessus. Cela faisait déjà cinq bonnes minutes qu'il faisait mine de fouiller dans leurs affaires à la recherche de mousse désinfectante, de baume cicatrisant et de bandages pour soigner sa morsure au mollet, quand il parvint enfin à lâcher d'une voix rendue tremblante par l'appréhension :
« Bon… je crois qu'on doit parler… »
« Mh. » lui confirma timidement Tallneshia, à la fois impatiente et craintive.
« Y'a eu tellement de choses en même temps, je… Je sais pas trop par où commencer, je t'avouerais. »
Lui qui avait toujours eu le discours facile, il n'arrivait pas à se lancer. Un violent regain de culpabilité l'envahissait. Peut-être que tout aurait été plus simple s'il lui en avait parlé dès le départ… Dès leur rencontre ? Mais elle avait à peine dix ans et ne connaissait rien au monde…
« Justement. » lui souffla une voix intérieure qu'il avait toujours pris soin de ne jamais écouter. « Elle ne savait rien de rien, à l'époque. J'aurais pu lui montrer, en lui faisant croire que j'étais juste normal. Elle aurait pas tiqué. Mais… ç'aurait été lui mentir. Je pouvais pas. Et maintenant, elle est comme les autres. Elle me voit comme un monstre. »
Il avait sorti du sac tous les matériaux de soin dont il avait besoin, et prit inutilement la peine de les aligner soigneusement à côté de lui, au centimètre près. Ce n'était qu'une excuse ridicule pour mieux retarder l'inévitable. Après avoir recompté trois fois ses bandages, s'être assuré que le couvercle du pot de baume cicatrisant n'était pas coincé et avoir exagérément tâté la mousse désinfectante pour vérifier qu'elle n'avait pas séché et était toujours utilisable, il osa jeter un coup d'œil en direction de Tallneshia. Elle ne le regardait pas. Assise à quelques mètres de lui sur sa propre couverture, près du feu qu'il avait allumé, elle contemplait ses doigts. Elle se les lécha pensivement, faisant discrètement froncer les sourcils au jeune homme. Ce fut finalement elle qui le relança, puisqu'il n'osait pas reprendre la parole.
« J'ai ton sang sous mes ongles… Je reconnais son goût. Alors… Ces griffures sur ta joue, c'est moi ? »
Balthazar ne fit pas de commentaire sur son étrange faculté. Il pressentait que c'était sûrement la moins déroutante des choses qu'il entendrait ce soir. Passant une main sur son visage, il hocha lentement la tête. Pour la première fois depuis plusieurs heures, Tallneshia parvint à le regarder en face.
« Je suis désolée… Je sais pas ce qu'il s'est passé, je me suis endormie avec toi dans la chambre à l'auberge, j'ai fait un cauchemar mais tu ne m'as pas réveillé cette fois, elle m'a étouffé et puis je me suis réveillée dans la neige… »
« … Qui t'as étouffée, Tally ? » demanda doucement Balthazar.
« … Shyrnhaâm. » murmura l'adolescente dans un filet de voix, avant de détourner le regard.
« D'accord. » souffla-t-il, toujours sur le même ton. « Et qui est Shyrnhaâm ? »
« C'est elle. La voix de mes cauchemars. C'est… moi. »
Mal à l'aise, Tallneshia remonta ses genoux jusque sous son menton, entoura ses jambes de ses bras et se mit à se balancer doucement d'avant en arrière. Tout d'abord elle garda les paupières douloureusement serrées, mais elle ne tarda pas ensuite à rouvrir les yeux pour perdre son regard dans les flammes ardentes qui brûlaient devant elle. Balthazar sentit que c'était à son tour de parler, pour lui laisser un peu de répit. Il était curieux et redoutait en même temps de découvrir qui était exactement cette Shyrnhaâm, dont la jeune fille lui parlait ce soir pour la première fois, alors même qu'elle était semblait-il liée à ces mauvais rêves qui la tourmentaient depuis des mois et des mois. Un silence passa, puis il se mit à raconter :
« À un moment pendant la nuit, tu as commencé à t'agiter. Comme quand tu fais tes cauchemars, d'habitude. J'ai essayé de te réveiller, Tallneshia, je te jure. Je t'ai secoué, vraiment fort. Mais je… j'arrivais pas à te faire revenir avec moi. Il se passait quelque chose de pas normal, et je pouvais rien faire… »
« C'était elle… » frissonna l'adolescente.
« Et puis, d'un seul coup, tu t'es calmée et t'as ouvert les yeux. Mais ils étaient plus mauves, ils étaient… »
Balthazar hésita. Tout allait s'enchaîner à partir de cet instant. Quelques secondes s'écoulèrent, durant lesquelles seuls les crépitements des branchages enflammés et le léger sifflement du vent froid se firent entendre. Ce fut Tallneshia qui osa encore une fois briser le silence, redoutant ce qu'il allait lui révéler.
« … Ils étaient comment … ? »
« Comme étaient sûrement les miens tout à l'heure. » avoua finalement le pyromage dans un soupir désolé. « Rouges et luisants. Comme un feu démoniaque qui brûle dans les ténèbres. »
« … Démoniaque ? » releva la jeune fille d'une petite voix hésitante, en lui jetant un regard en coin craintif, espérant avoir mal compris le sens de ses mots.
Il était temps d'arrêter de se voiler la face. Et d'ailleurs, ça faisait déjà belle lurette que sa morsure était désinfectée et que passer et repasser ce petit bout de mousse verte sur son mollet ne servait plus à rien. Balthazar jeta au loin le végétal désormais inutile et leva la tête vers son amie.
« Je suis vraiment désolé, Tallneshia. Peut-être que j'aurais dû t'en parler dès le début. Mais j'avais trop peur que tu me rejettes… Je ne suis pas un pyromage comme les autres. Tu te souviens, quand on a été à Érodant ? »
« Oui. »
« Evelyne est ma mère. Mais Nicolas est mon père adoptif. Mon vrai père… »
Il marqua une pause le temps de grimacer, mais poursuivit tout de même :
« Il s'appelle Enoch. C'est le Diable. Ce qui fait de moi… un demi-diable. »
« C'est à cause de ça, tes… les… ? »
L'adolescente mima ses cornes. Il acquiesça.
« Il y a quelque chose, à l'intérieur de moi. Ma partie démoniaque. La plupart du temps, elle se tient tranquille. Mais parfois, elle essaye de prendre le contrôle. Ils étaient censés m'apprendre à maîtriser ça, à la Tour des Mages. J'ai jamais réussi. » murmura-t-il amèrement.
« Dis… »
Tallneshia s'était remise à fixer les flammes. Elle hésitait. Balthazar attendit en étalant le baume cicatrisant sur sa jambe. Du bout des doigts, il en appliqua également un peu sur les griffures qui couraient le long de sa joue. Il fallait dire qu'elle n'y avait pas été de main morte lorsqu'elle l'avait attaqué…
« Tu crois que… je suis une demi-diablesse, moi aussi ? »
« Ha ! Ça se saurait, crois-moi. » ne put s'empêcher de pouffer sarcastiquement le jeune homme. « Remarque, tu serais vraiment ma sœur, quelque part… » se surprit-il ensuite à regretter.
« Shyrnhaâm elle est comme ça… » se dévoila enfin la plus jeune.
Elle redoutait de sentir de nouveau, comme à chaque fois qu'elle tentait de parler d'elle, le même étau invisible peser sur sa poitrine et entraver sa gorge, l'empêchant d'émettre le moindre son. Mais ce soir, elle parvenait à s'exprimer librement, et comptait bien en profiter pour se libérer de son fardeau invisible. Depuis le temps qu'elle voulait partager ce terrible secret avec Balthazar…
« Elle est à l'intérieur de moi, elle aussi. Elle a des pouvoirs… Elle lit dans ma tête, et elle est forte. Beaucoup plus que moi. Elle te sent, aussi. C'est grâce à elle que j'ai réussi à te rejoindre, quand on est partis d'Érodant. »
« Si vraiment ta Shyrnhaâm est de nature maléfique, c'est plutôt mon démon qu'elle doit sentir, pas moi. » releva le mage, avant d'oser une tentative d'humour : « Ou alors je pue autant que ça ? »
« Non, non. » le rassura Tallneshia, trop absorbée par ses craintes et ses questionnements pour comprendre qu'il s'agissait d'une plaisanterie.
« Parle-moi plus d'elle. » demanda prudemment Balthazar. « Qu'est-ce que tu sais à son sujet ? Tu as dit que c'était la voix de tes cauchemars. Qu'elle était… toi. Qu'est-ce que tu voulais dire par là ? »
L'adolescente lui expliqua. Ses mauvais rêves, Shyrnhaâm qui l'attendait dans les ténèbres, qui lui ressemblait tellement. Ses menaces, et leur simulacre de combat, la veille, qui lui avait fait perdre connaissance alors même qu'elle était en train de dormir. Au fur et à mesure de son récit, le regard de son ami s'assombrit.
« On est pareils, toi et moi. » finit-il par murmurer avec compassion. « Moi aussi, quand je perds le contrôle, j'ignore tout de ce qu'il se passe autour de moi. Je ne sais pas ce que je… ce que l'autre est en train de faire. »
« C'est ce qu'il s'est passé, tout à l'heure ? »
« Non. J'avais encore le dessus. C'était juste pour effrayer le chien. »
Les yeux mauves de Tallneshia s'écarquillèrent d'horreur.
« C'est pas moi qui t'ai griffé cette nuit… c'est Shyrnhaâm. » comprit-elle enfin dans un gémissement impuissant. « Elle était moi… Alors… Tout ce sang… Ce garçon mort, dans la neige… C'est… C'est moi qui l'ai… ? »
Elle fourra son visage déjà ruisselant de larmes entre ses genoux et éclata en sanglots, continuant de se défendre vainement d'une voix étouffée, secouée de spasmes et de hoquets :
« C'est… C'est pas moi, Balthazar… Je voulais pas… C'est elle qui a… Je te jure, je voulais pas… »
« Je sais, Tally. Je sais. »
Le jeune homme termina d'enrouler le bandage autour de son mollet. Il retint un grognement lorsqu'il serra un peu trop la bande de tissu, puis adressa à Tallneshia un regard désolé. Il détestait toujours autant la voir pleurer.
« Pourquoi elle est dans ma tête ? » sanglotait l'adolescente en pressant son crâne entre ses mains. « C'est elle que je sens depuis que je suis toute petite… Oncle Caeron a toujours dit que c'était rien. Mais je veux pas tuer des gens ! Je veux pas trouver que ton sang sent bon, et avoir envie d'en boire dès que t'es blessé ! Je veux pas ! »
« Tally... »
« Je veux plus que ça arrive, Balthazar… Je veux pas… Plus jamais… »
« Hé. Tallneshia. »
Il se traîna jusqu'à elle et l'attrapa pour la serrer entre ses bras, sans lui demander son avis. En lui caressant le dos et les cheveux, il lui parla doucement, tentant de la calmer. Elle pleurait sans l'écouter, mais cela ne l'empêcha pas de continuer. Il ne comprenait que trop bien ce qu'elle ressentait. Il était passé par là avant elle. Elle était sous le choc, traumatisée par ce qu'elle venait de découvrir. Elle avait besoin de craquer, d'ouvrir les vannes et de laisser son angoisse s'exprimer. Il était là pour elle, pour lui permettre de lâcher prise, pour l'empêcher de s'effondrer.
Quand il était à la Tour des Mages, personne n'avait jamais rempli ce rôle pour lui.
Au bout d'un long moment, elle finit par s'apaiser. Tremblante, elle releva lentement la tête, essuya ses larmes du revers de la main en reniflant et jeta un coup d'œil penaud à son ami. Celui-ci ne l'avait pas lâchée. Il lui adressa un sourire rassurant auquel elle n'était pas encore capable de répondre.
« Pourquoi… ? Pourquoi je suis pas normale, Balthazar ? »
« Je ne suis pas normal non plus. » murmura maladroitement le jeune homme, démuni face à sa question.
« C'est pour ça que les gens nous chassent ? »
« Oui… On est trop différents d'eux. On n'arrive pas à se contrôler, et ça leur fait aussi peur qu'à nous. »
« J'ai l'impression que toi t'as jamais peur. » soupira Tallneshia en se blottissant contre lui.
« C'est qu'une impression. » pouffa-t-il sans joie, le regard sombre.
« Si Shyrnhaâm c'est pas une diablesse… Alors qu'est-ce que c'est ? »
« J'en sais pas plus que toi. Un mélange probable de toutes les saloperies ténébreuses et démoniaques qui peuvent exister. »
Un silence passa de nouveau, jusqu'à ce que l'adolescente ne le rappelle d'une petite voix hésitante :
« Balthazar ? »
« Oui ? » souffla-t-il.
« Moi, j'ai peur. »
Il lui prit la main et la lui serra, le plus fort possible.
« Je serai avec toi, Tally. Quoi qu'il arrive. Tu ne seras plus jamais seule face à Shyrnhaâm, je te le promets. »
« Et moi je serai là quand tu te battras contre ton démon. » répondit la petite.
Sa méfiance avait disparue aussi rapidement qu'elle était réapparue. Elle avait compris pourquoi Balthazar ne lui avait rien dit. Il ne cherchait qu'à la protéger, comme il l'avait toujours fait. Et au fond, c'était exactement ce qu'il lui avait dit : ils étaient les mêmes, lui et elle… Le jeune homme hocha gravement la tête, son regard ancré dans celui de Tallneshia.
« C'est toi et moi contre le monde entier, petite sœur... »
« Bah… ç'a toujours été comme ça, non ? »
Le retour des remarques candides et évidentes de Tally. Pour un peu, elle aurait presque réussi à le faire sourire de nouveau. Mais il se contente d'acquiescer tristement sans rien dire. Il en rêvait… mais jamais Tallneshia et lui ne parviendraient à se faire accepter tels qu'ils étaient en réalité. C'était impossible. Les humains étaient trop cons pour ça. Il avait cherché, pourtant. Espéré. Tellement.
Mais la tolérance n'avait pas sa place dans le Cratère.
.
C'était le dixième chapitre de "TALLNESHIA" !
Shyrnhaâm s'est enfin dévoilée, et la vie de Tallneshia ne sera plus jamais la même à partir d'aujourd'hui...
J'espère en tout cas que ce chapitre vous a plu !
N'hésitez pas à laisser une petite review si le cœur vous en dit, et on se donne rendez-vous dans une semaine pour le prochain chapitre !
D'ici là, prenez soin de vous, servez-vous en cookies et en chocolat chaud virtuels, et des bisous ! :-)
