Parfois, une salve de balles se mettait à retentir en contre-bas, mais la rue était si basse que ce chant militaire n'était qu'un écho parmi tant d'autres.

Suspendu au rebord de la terrasse de la piscine, les genoux sous la rambarde en verre, Batman contractait son torse et, mains croisées derrière la nuque, se redressait, défiant la gravité.

Il n'y avait que dans les sommets des tours de l'hôtel qu'il pouvait jouir d'une telle liberté, alors, débarrassé de son heaume et des parties les plus encombrantes de son armure, ne gardant que les collants, Bruce s'entraînait. Sa tête lourde de désirs de vengeance ne l'empêchait pas d'enchaîner les mouvements, rapide et concentré.

Pendant qu'il discutait avec Joker, Lucius Fox avait tenté de le joindre : s'il ne voulait pas se montrer intrusif dans les activités de son patron, le technicien avait tenu à lui présenter ses condoléances.

Sans le savoir, Fox niait les faits concernant Batman de la même façon que Barbara : cela faisait deux ans qu'il travaillait pour Bruce Wayne et il connaissait déjà les rumeurs véhiculées par les journalistes, et dans son message, il ne prenait donc même pas la peine de rappeler qu'il ne croyait pas en la fuite du Joker soutenue par Batman, préférant plutôt assurer à Bruce qu'il était disponible si le besoin de parler se faisait ressentir.

L'inventeur savait que sa relation, avant tout professionnelle, ne serait jamais celle que Batman avait eue avec son mentor, mais être dans la confidence concernant la double vie de Bruce s'accompagnait obligatoirement d'une grande confiance.

Bruce avait toujours apprécié la sérénité de Fox, y voyant même un point commun avec Alfred, mais ce message ne le réconforta pas plus que celui de Barbara et il espérait les oublier en se vidant la tête.

Il haletait mais ne ralentissait pas la cadence de ses relevés de buste ; il pouvait sentir les muscles de son dos se contracter avec un plaisir victorieux. Les courbatures dans ses épaules et ses bras n'étaient déjà qu'un souvenir, diluées dans la chaleur qui pulsait dès qu'il se redressait, faisant travailler son dos, ses abdominaux, ses cuisses.

Ces brûlures le ramenaient un peu plus tôt dans la nuit, au Pioneers Bridge, quand des flammes avaient commencé à dévorer le pont, sous des rafales glaciales. Batman avait cogné la face de Firefly à plusieurs reprises, réchauffé par la violence des coups. Malgré les gantelets, malgré le casque de Lynns, il avait eu la sensation de sentir sa peau contre la mâchoire du pyromane, brûlant d'adrénaline.

Batman frappait toujours plus que nécessaire, Alfred le lui avait déjà fait remarquer, et maintenant, pendant qu'il s'entraînait, Garfield Lynns devait être menotté à un lit d'hôpital, souffrant à cause de ses tempes, de ses joues et de son nez boxés.

Combien de policiers patrouillaient dans le couloir ? Quel était le planning des infirmiers qui venaient lui administrer de la morphine ? Était-il conscient ou inconscient ?

Il pourrait se rendre à l'Elliot Memorial Hospital et tuerait un des responsables de la mort d'Alfred.

Tout doux.

Batman se figea un instant, tête à l'envers.

Il s'emballait : Joker avait glissé le nom de Firefly comme un nouveau suspect, mais il n'avait avancé aucune preuve concrète. Avant d'exécuter sa sentence, il devait analyser la piste.

Avec un rythme moins effréné, Batman reprit ses relevés de buste.

Une luciole de la taille de Garfield Lynns avait certainement été aperçue sur les caméras de surveillance de la ville. En vérifiant les enregistrements entre son expédition au Royal et le décès d'Alfred, Batman pourrait vérifier les agissements du pyromane.

Batman faillit s'arrêter quand il entendit le tintement qui annonçait l'ouverture de l'ascenseur, mais il persévéra. Il était à cinquante-trois relevés de buste.

À la cinquante-quatrième, il vit que le Joker s'était assis sur la rambarde, son portable à la main.

« Je croyais que les chauves-souris étaient toutes maigrichonnes.

— Tout comme les clowns sont censés être drôles.

— Oh, je ne doute pas, Batou, que tu partageras mon sens de l'humour un jour. »

Batman préféra ne pas relever et il continua ses exercices sans un mot ; il savait que le Joker lui dirait de lui-même pourquoi il était venu.

« En attendant, je n'ai aucun espoir pour Bane ! Je crois que notre petite blague ne l'a pas fait rire du tout. Il m'a demandé ce que je lui cachais et que, bien entendu, notre contrat ne tenait plus. On a eu un échange assez… explosif !

— Tu perds un allié de taille.

— C'était censé être drôle ?

— Bane a beaucoup de pouvoir. » Continua Batman en ignorant le rire du Joker. Il avait arrêté sa série et, tête à l'envers, Bruce observait à travers la baie vitré une Gotham sens dessus-dessous. Peut-être un aperçu de l'avenir. « Il a des gangs dispersés à travers la ville, même jusqu'à Blackgate. Il est craint par certains de ses hommes, mais il est surtout respecté. Il intimide le Pingouin et ils ont toujours réussi à trouver des terrains d'entente.

— Blah, blah, blah, tout ce que j'entends, Batou, c'est que tu m'accuses de ne pas savoir me faire des amis. Qui a besoin d'ami quand on a un Batman ? »

Cette question le fit réagir : Batman se redressa et ses mains agrippèrent la rambarde avec une telle force qu'elle trembla. Debout sur le rebord, il fusilla le clown du regard. Malheureusement, si le Joker semblait plus pâle que d'habitude, c'était uniquement dû à la clarté de l'hiver.

« Je ne suis ni ton allié, ni ton ami, Joker.

— Tu sais comment se terminent les histoires de collocation : on se dit bonjour dans la cuisine la première semaine, et dans un mois, on se dira bonjour, enlacés dans le même lit. » Il lui tendit ses longs bras : « serre-moi fort contre toi, Batou ! Mais d'abord, va te laver, sinon, tu vas répandre ta sueur sur mon costard. »

Sur ces mots, Joker saisit la serviette pliée sur la rambarde et la jeta sur le justicier. Tout en la rattrapant, Batman insista :

« En supplantant Black Mask, tu prouvais que tu avais les capacités pour t'opposer aux plus grands. Pour te protéger de Sionis, tu aurais pu t'allier à Falcone qui a de bons contacts avec le Pingouin. Tu aurais même pu garder Bane comme une assurance… » Sans surprise, il vit le sourire du Joker toujours aussi large. « … Mais tu t'en moques. Pourquoi ? Tu n'as vraiment peur de rien ?

— Oh si. Des Oiseaux.

— Pardon ?

— D'Alfred Hitchcock. Ce film me terrifie, Batou, tu n'as pas idée ! »

Encore une blague et Batman soupira. Il enjamba la rambarde et s'essuya le torse, remontant jusqu'aux aisselles, la passant ensuite sur sa nuque. Le sang battait à ses tempes et l'engourdissait, inhibant la haine qu'il aurait dû éprouver contre le Joker.

« À ce propos, le Gotham Cinema a l'air de te plaire. Je me souviens que la Gazette mentionnait que tu étais cinéphile.

— Les salles de cinéma sont reposantes.

— J'ai appris que l'un de mes hommes, Ali ou Eli, je ne sais plus, était projectionniste avant de perdre son emploi quand Falcone a fait détruire le cinéma dans lequel il bossait. Entre la tempête et nos petites affaires, cette partie du quartier est bouclée, mais si je lui demandais, Ali pourrait faire fonctionner les machines et maintenir le programme pour toi. »

Batman le fixait, attendant la chute d'une blague, certain que le Joker allait s'esclaffer en lui disant qu'en fait il avait éliminé ce projectionniste, ou qu'il avait prévu de faire brûler le Gotham Cinema, mais rien ne vint.

Joker leva les yeux au ciel :

« Seigneur, Batou ! L'homme qui t'a élevé décède et tu oublies les bonnes manières ?! Merci, Joker ! De rien, à votre service, maître Batou !

— Combien de salles as-tu piégées ?

— Mais enfin, aucune ! Même pas la machine à pop-corn à l'entrée, et pourtant, j'étais tenté, tu peux me croire.

— … Tu défends la tête que tu avais mise à prix, tu deviens l'ennemi d'un assassin que tu avais engagé contre moi, et là, tu proposes d'utiliser un de tes hommes comme projectionniste, comme si le Gotham Cinema nous appartenait… Je n'arrive pas à comprendre ce que tu cherches, Joker.

— Qu'est-ce que tu essaies encore de comprendre chez moi ?

— … Tu as raison, je ne devrais même pas essayer. Mais souviens-toi que je ne renonce pas à t'éliminer, pas après toutes les horreurs que tu as commises.

— Dans quelques semaines, tu me remercieras d'avoir tué Loeb.

— Tu as obligé Sionis à tuer sa propre petite copine, tu as crevé l'œil gauche du directeur Joseph avec une cigarette, tu as…

— Que veux-tu que je te dise ? Je suis créatif !

— Tu es malade.

— Et contrairement à toi, je n'ai aucune limite. » Batman serra les lèvres. « Hé ! Si tu essaies de me faire culpabiliser, tu perds ton temps, Batou. »

Non, il n'essayait pas de le faire culpabiliser : cette énumération était surtout pour lui, pour qu'il se souvienne de la cruauté de ce dingue, pour qu'il se rappelle pourquoi, depuis leur première rencontre, il devait le tuer.

Mais pourquoi ne l'avait-il pas fait alors ? Au lieu de laisser Bane le tuer au sommet de l'hôtel, Batman avait bondi dans le vide, sauvant le Joker d'une chute mortelle.

Et depuis qu'ils avaient fui Blackgate, les occasions pour l'étrangler n'avaient pas manqué…

« J'aurais dû te tuer.

— On ne regrette jamais les folies, Batou. Mais tu sais quoi ? Donne-moi quatre jours. Quatre petits jours pour que je prépare l'accueil de Mister Univers. Au moins, ta vengeance n'est plus très loin, Batou ! Je pense qu'on a un peu énervé Bane et ce n'est qu'une question de temps avant qu'il vienne briser tous. Nos. Os.

— Si les hommes de Black Mask ne nous ont pas tués d'une balle dans la tête d'ici là…

— Oh, c'est vrai, il est encore là, lui aussi ! J'avais oublié ! » Ricana Joker. « Alors c'est ça : il ne reste plus que nous contre les autres méchants. »

Batman ignorait si le Joker se moquait quand il vint poser sa tête sur son épaule en tapotant son dos. C'était la première fois qu'ils se touchaient peau contre peau. Cette réalité, cette évidence l'effrayait trop pour qu'elle soit supportable, alors Batman le repoussa.

S'il avait eu cette réaction dans l'immédiat, elle aurait été plus crédible.

« Il n'y a pas de nous, Joker.

— Quand Bane arrivera, si. À ce moment-là, tu pourras le tuer, ensuite tu tueras Lynns, et enfin tu décideras de mon sort. Tu pourras m'éliminer ou me laisser vivre, tu auras le choix, Batman. Mais si tu m'épargnes, alors crois-moi : Gotham nous appartiendra. »


Quatre jours.

Dans quatre jours, il deviendrait ce dont Gotham avait besoin : un bourreau sans pitié.

Restait à savoir si, dans son ombre, un clown serait compté dans ses victimes ou s'il serait en train de jongler avec des têtes coupées.

Comment pouvait-il douter ?! Bien sûr que son corps serait à la morgue, juste à côté de celui de Bane et de Firefly !

Batman soupira, sentant un malaise peser entre ses épaules.

Après cette entrevue dans la salle d'eau, il s'était isolé au Gotham Cinema, prenant ses distances avec le Joker. Par fatigue, mais peut-être également par crainte : les litanies que les démons murmurent prennent toujours plus d'importance quand elles sont écoutées, or, plus que jamais, le justicier avait besoin de silence.

Déjà, il devait vérifier si les soupçons du Joker étaient fondés concernant Lynns. Pirater les caméras de surveillance du Diamond District demanderait un peu de temps, tout comme de regarder les séquences récupérées, mais cela ne devrait pas lui prendre plus de quatre jours.

Depuis la salle de projection, enfin dans le calme, Batman essaya de se connecter aux réseaux du commissariat.

Alors que les connexions s'amorçaient, il pensa à Barbara Gordon.

La fille de Jim, malgré son jeune âge, semblait être douée pour l'informatique. Il se souvenait de son air futé mais sans malice, comme capable de résister aux influences de Gotham, à l'instar de son père.

Ils étaient des gens biens, mais pour combien de temps ?

Si Batman avait voulu demander de l'aide à l'adolescente pour les caméras de surveillance, elle aurait réussi à lui procurer les enregistrements en un rien de temps, mais il n'était pas sûr de pouvoir supporter de lui mentir, de faire comme si il pouvait encore être un modèle.

Assis en tailleur sur son lit, il observait le symbole de connexion qui chargeait en continu. Dehors, la tempête avait perdu de son souffle ; les flocons n'étaient plus des gifles glaciales, seulement des moutons duveteux et blancs, du moins, jusqu'à ce qu'ils fondent sur le bitume sale.

Batman étouffa un grognement ; la connexion venait d'échouer. La météo plus clémente n'empêchait pas la nécessité d'une meilleure proximité, alors le vengeur remit son heaume, prêt à partir pour son expédition.

La nuit tombait peu à peu, rendant les sommets des bâtiments sombres et donc sûrs, fiables pour une chauve-souris. Batman réajusta sa ceinture et sa cape avant de quitter son refuge.

Au bout du couloir qui rejoignait le hall d'accueil, une musique se faisait entendre depuis l'extérieur, laissant croire qu'une fête foraine s'était dressée à la place du Royal Hotel. Au-delà des portes vitrées, Batman aperçut des clowns et des saltimbanques modernes. Ils en venaient de plus en plus, ou bien il s'agissait des mêmes mercenaires avec de nouveaux masques, de nouveaux maquillages.

Peu important leur nombre, ils participaient tous au festin de lumières et de musique.

Pourtant, le Joker était nulle part : en quittant le justicier dans la salle d'eau, il avait prétexté devoir organiser une véritable fête pour Bane. « Et je dois faire quelques courses ! » avait-il déclaré, mais son rire n'avait rien auguré de bon.

En voulant quitter le cinéma, un détail retint Batman dans le hall : une longue flèche verte avait été taguée sur un des tapis de l'entrée, se contorsionnant vers le premier guichet à gauche.

Le clown était passé à son insu. Serrant les dents, Batman songea qu'il devrait trouver une technique pour bloquer le passage et empêcher le fou de revenir.

Posée sur le rebord du guichet, encerclée de flèches à la peinture vive, une bobine de film, dans sa boîte en métal, reposait sur un manuel abîmé. Il n'y avait rien d'inscrit sur le couvercle cabossé et Batman hésita à l'ouvrir.

Les pellicules étaient inflammables et le Joker avait peut-être piégé la boîte pour qu'une étincelle embrase la bande au moment de l'ouverture ? Le manuel, juste en dessous, semblait plus quelconque et, du bout des doigts, Batman se risqua à le feuilleter.

Il s'agissait d'un livre d'instructions pour projectionniste, abordant les bases avec beaucoup de détails, mais d'autres notes s'étaient ajoutées au stylo vert. « Attention à ne pas rayer la pellicule avec tes grosses griffes », « ça a l'air chiant, mais crois-moi : ça vaut le coup », « si ça marche pas, tape un peu dessus ». Chaque moquerie se terminait par un petit visage souriant en guise de point final.

Sur une des pages, le Joker avait dessiné plusieurs chauve-souris et le texte imprimé apparaissait en transparence sur les ailes fourchues. L'une d'elles tenait une proie entre ses pattes : un petit clown joyeux.

À la dernière page, un ultime mot riait de ses longues lettres tremblantes : « Joyeux Noël (encore) ! »

Après une inspiration, Batman ouvrit la boîte en métal avec délicatesse et fut soulagé de n'y trouver qu'une bande intacte.

Il savait qu'il n'aurait pas dû céder à la curiosité, qu'il devait se concentrer sur la piste à creuser concernant Lynns, mais la folie du Joker intriguait.

Si le Joker était un véritable clown inoffensif, il aurait certainement épaté beaucoup de gamins à des fêtes d'anniversaire avec des chasses au trésor captivantes ou des tours de magie surprenants.

Or, il était un criminel sadique, voire pervers, et il éveillait une sorte de curiosité malsaine avec des surprises démesurées. Jouer à la roulette russe avec le Joker, c'était découvrir si une chambre du barillet avait bien une cartouche… ou bien des confettis.

Finalement, sa curiosité piquée, Batman céda.

Aidé du manuel d'instruction, il eut besoin d'une heure et demie pour installer la bande dans la machine de la salle de projection 2 — après avoir rangé, avec grand soin, While the city sleeps.

Assez naïvement, Bruce se dit qu'il avait désormais les compétences pour placer lui-même certaines des pellicules : sur l'étagère, des boîtes en métal avaient attiré son attention au premier matin, mais elles avaient été des trésors intouchables. Boulevard du Crépuscule, Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?, Dr. Jekyll et Mr. Hyde — la version avec Spencer Tracy, un acteur qu'il affectionnait — et autres merveilles…

Mais réussirait-il vraiment à revoir ces œuvres ? Il faudrait avant qu'il se débarrasse de cette colère, de ce chagrin.

Il faudrait qu'il redevienne Bruce Wayne.

Quand la machine se mit à ronronner, Batman éteignit les lumières de la pièce exiguë et, prêt à se concentrer, s'installa sur un haut tabouret qui donnait une bonne vue sur la salle de cinéma en contrebas.

À sa grande surprise, le film était une succession d'enregistrements de plusieurs caméras de sécurité dans Diamond District, Coventry et Park Row.

L'heure et le numéro de la caméra apparaissaient toujours dans le coin en haut à droite de l'écran gigantesque, permettant au justicier de se repérer dans l'enchaînement.

Les carrefours enneigés, agressés par des rafales puissantes, se peignaient en noir et blanc, imitant un vieux film aux plans statiques. Sur certaines séquences, la silhouette de Firefly n'était qu'une tache d'ombre, fendant l'écran, mais les caméras situées plus haut avaient réussi à le filmer, et à l'heure à laquelle Batman grimpait les derniers étages du Royal, le pyromane se dirigeait bien à l'ouest de Gotham. Vers l'île du manoir Wayne.

En parallèle, quelques caméras du Diamond District avaient bien enregistré l'activité au Royal : la chute vertigineuse de Lester Buchinsky, dit l'Electrocutioner, tout comme l'ascension compliquée de Batman. L'affrontement contre Bane avait été trop haut pour être aperçu, mais le sauvetage du Joker, lui, avait été immortalisé sur la bande.

Batman revoyait leur folie à deux, leur valse effrénée vers l'impact, le coup que le clown avait essayé de donner à Batman alors qu'il tentait de le tenir contre lui.

N'avait-il pas été aussi fou que lui à ce moment-là ?

Qui d'autre aurait sauté pour partager cette chute de plus de 300 mètres ?

Ils ressemblaient à deux fous, deux lunatiques, deux dingues, deux chtarbés, deux…

L'extrait en noir et blanc aurait pu provenir aussi bien d'un film catastrophe que d'une romance. Et malgré la large culture cinématographique de Bruce, il refusa de voir le parallèle.

Un plan de caméra suivant le ramena à ses soupçons concernant Firefly : le pyromane, trente minutes plus tard, attaquait le Pioneers Bridge. Il avait commencé par les piliers au centre, certainement pour y placer des explosifs, répétant la même tactique juste sous le pont.

C'était incroyable. Les caméras de surveillance avaient filmé en direct un criminel qui appliquait du semtex sur les bases d'un pont historique et fréquenté quotidiennement, et la police n'avait rien fait.

Vive Gotham.

Croisant ses doigts sous son menton, Bruce réfléchissait : si la combinaison de Firefly était un feu étincelant, elle était beaucoup moins bruyante qu'un hélicoptère, moins encombrante aussi, ce qui avait facilité l'attaque. Mais en comptant l'aller-retour et le temps de préparer l'explosion, Firefly ne pouvait pas être de retour au Pioneers Bridge en moins d'une heure. Comment était-il déjà de retour au pont… ?

Sauf qu'il y avait deux Firefly.

Batman se redressa, s'approchant de la fenêtre de projection. Il le voyait : sur le pont, trente minutes après les premiers incendies allumés, un autre homme profitant du même jet-pack et des mêmes armes s'invita, faisant fuir le premier pyromane.

D'autres caméras retracèrent le chemin du Firefly numéro un, et il se rendait au nord de la ville, à Park Row.

Vers le quartier général de Bane.

Batman comprenait maintenant : le vrai Firefly était parti à la batcave, pendant qu'un homme de Bane, caché dans la même combinaison intégrale, attaquait le Pioneers Bridge pour brouiller les pistes, laissant le temps à Lynns de terminer sa tâche et de revenir.

Le patron de ce mercenaire et Firefly bossaient bien ensemble.

Batman donna un violent coup de poing sur la table.