9

LA PROPOSITION


Drago était sous le choc.

Il n'arrivait plus à prononcer le moindre mot, sidéré par le visage qui le fixait avec un air horrifié. Que foutait Hermione Granger dans sa chambre? Il la croyait morte avec tous les autres. La voir ainsi, devant lui, ravivait des émotions qu'il croyait éteinte: sa culpabilité, son envie, sa jalousie et sa recherche de rédemption. Sans son masque "Miss Prewett" était encore plus belle. Les cheveux d'Hermione, décoiffés dans leur lutte, tombaient dans sa figure apeurée.

Drago fit un pas pour s'approcher d'elle. Il n'avait pas eu l'intention de lui faire du mal. Plus maintenant. Mais la demoiselle ne le comprit pas de cette manière et Hermione sortit sa baguette, à toute vitesse, pour le menacer au creux de sa gorge.

—Si tu m'approches encore, siffla Hermione d'une voix menaçante, tu ne te relèveras plus jamais.

Sa joue portait encore la marque de sa gifle. Ses yeux bruns le foudroyaient d'un feu ardent. Elle était sérieuse, Drago pouvait le sentir. La jeune et jolie sorcière, pleine de principes, était bel et bien morte dans les décombres de Poudlard. Celle qui lui faisait face était d'une toute autre trempe.

Tous deux perçurent des éclats de rires dans le couloir. Drago vit qu'Hermione réfléchissait à ses meilleures options. Dans son expression de panique, Drago décela chez elle, la jeune sorcière qui cherchait toujours à obtenir les meilleurs points, la miss-je-sais-tout insupportable qui s'en sortait toujours. Cela l'irrita et l'amusa à la fois.

—Tu ne sortiras pas vivante d'ici, l'avertit-il sur un ton froid.

—Tu te trompes. Stupéfix!

Le sort gifla Drago avec une violence inouïe. Il valdingua dans les airs et s'effondra contre son lit, se prenant l'armature en chêne du sommier dans le dos. L'air lui manqua et la tête lui tournait. Il était incapable de bouger. Il avait oublié à quel point la magie de cette fille était puissante. Les larmes aux yeux à cause de la douleur, il rampa sur son parquet tandis qu'Hermione se dirigeait vers l'une de ses fenêtres.

Alors que Zabini et Astoria entraient dans sa chambre, certainement pour venir le chercher, Hermione disparut dans les airs, ne laissant dans son sillage qu'un courant d'air.

—Drago! s'exclama Blaise en accourant vers lui.

—C'est rien...c'est rien…, dit-il en essayant de se relever.

La tête lui tourna encore et il avait un goût de sang dans la bouche. Il chancela sur son couvre-lit et Blaise l'aida à s'asseoir.

—Que s'est-il passé? demanda Astoria, les larmes aux yeux.

Drago hésita. Le moment de vérité était arrivé. Ses lèvres brûlaient de divulguer le nom d'Hermione Granger, la dernière survivante du trio exécrable de Potter. Sa survie agirait comme une bombe au gouvernement. Les rebelles n'avaient pas tous péri, une en particulier avait glissé entre les doigts de Voldemort. Mais quelque chose le retint. Il n'aurait su dire quoi. Mais Drago fut poussé à garder le silence. Il revoyait sans cesse le regard que lui avait lancé Hermione alors qu'elle le menaçait de sa baguette. Il y avait tant de colère en elle, autant qu'en lui-même.

—J'ai simplement eu un malaise, mentit Drago.

—Sacré malaise…, fit remarquer Blaise avec sarcasme. On dirait plutôt que tu t'es fait stupéfixier.

—Oh! Mon pauvre amour! sanglota Astoria en se jetant à son cou.

Drago retint un soupir exaspéré alors que la jeune fille se pressait contre lui. Il la repoussa doucement en s'efforçant de sourire.

—Je vais bien, je t'assure, la rassura-t'il. Veux-tu bien rejoindre la salle de bal? Je te suis dans un instant.

—Oui…, pleurnicha encore Astoria. Bien sûr. Je vais rassurer tout le monde.

Elle lui caressa la joue et Drago s'évertua à avoir l'air amoureux. Astoria sortit de la chambre à regret. Avant de refermer la porte derrière elle, la jeune fille accorda un dernier regard à l'élu de son coeur qui parut interminable à Drago. Lorsqu'il entendit enfin le claquement de la porte, il se détendit.

Blaise était resté et contemplait le manège de Drago, d'un oeil amusé. Il trébucha sur quelque chose à ses pieds et baissa les yeux en fronçant ses sourcils. Il ramassa le masque doré de Miss Prewett et lorsque Drago le remarqua, celui-ci se figea sur place.

—C'est celui de Miss Prewett? sourit malicieusement Blaise.

—Tu connais quelqu'un d'autre qui porte un masque? répliqua Drago avec sarcasme.

Il donnait le change car au fond, il craignait que son meilleur ami ne trouve cela étrange et ne pose plus de questions.

—C'est elle qui t'a jeté un sort? s'amusa-t'il encore.

Drago décida de ne pas lui mentir, du moins pour cette partie-là.

—Oui, répondit-il en se massant la nuque. Elle ne m'a pas raté.

Blaise éclata de rire.

—Tu n'as pas dû y aller de main morte avec celle-là, rit-il de plus belle.

Drago laissa échapper un rictus. Blaise était persuadé qu'il avait violenté la jeune femme et qu'elle n'avait cherché qu'à se défendre. Il connaissait sa réputation et Drago ne pouvait pas vraiment lui donner tort. Cela le soulageait qu'il ne réfléchisse pas plus loin. Cela lui évitait de mentir à son meilleur ami sur la présence d'une des sorcières jadis la plus recherchée d'Angleterre.

—Tu n'as pas honte de faire ça pendant tes fiançailles? le gronda Blaise en imitant sa mère. Plus sérieusement, tu aurais eu l'air fin si c'était Astoria qui avait découvert le masque.

—C'est pour cela que je voulais qu'elle sorte le plus vite possible, sourit Drago.

Blaise donna une tape dans le dos de Drago. Il l'aida à se remettre debout et Drago prit une grande inspiration pour retrouver ses esprits. À sa droite, la fenêtre qu'avait ouverte Hermione pour s'échapper, l'était toujours.

—Descendons maintenant, sinon tes invités vont commencer par se poser des questions, lui dit Blaise.

Drago acquiesça. Il suivit son meilleur ami jusqu'à la porte pour sortir de la chambre. Contre toute attente, il n'avait rien dit. Il avait gardé pour lui la plus grande nouvelle depuis la victoire de Voldemort à Poudlard. Qu'allait-il faire de cette précieuse information? Il n'en savait rien.

De toute façon, il y réfléchirait plus tard, lorsqu'il pourrait enfin se retrouver seul avec ses pensées.

OoO

Hermione tournait en rond dans son appartement.

Dans sa tête, c'était la tempête. L'urgence de sa fuite l'avait retranché dans ses instincts de survie primaires, niant les conséquences de son erreur. Mais une fois arrivée chez elle, Hermione ne pouvait plus se voiler la face. Sa soirée au Manoir des Malefoy était un fiasco total.

Il l'avait vu! Drago avait vu son visage et il l'avait bien évidemment reconnue.

Hermione s'était défait de sa robe, de ses bijoux, des épingles dans ses cheveux. Elle eut le réflexe d'enlever son masque. Mais en rencontrant sa peau nue, elle se mit à trembler. Elle l'avait laissé là-bas. La gifle de Drago le lui avait arraché. Il l'avait vu. Il l'avait reconnu. Elle était perdue.

Elle imaginait déjà ce porc perturbé sa fête de fiançailles pour annoncer à toute sa cour qu'il avait démasqué la mystérieuse Miss Prewett. Il allait crier partout qu'Hermione Granger était encore en vie. Les mangemorts et fils de mangemorts allaient se rassembler en masse. Munis de leur baguette et de leurs visages odieux, ils transplaneraient jusqu'à sa boutique pour la capturer. Plutôt mourir!

Elle pleurait pas de peur mais de rage. Tous ces mois de travail acharné, d'efforts constants, de pas après pas pour atteindre l'ascension sociale. Tout était parti en fumée. Elle avait tout perdu parce qu'elle avait été trop stupide.

Elle aurait dû le tuer! Il avait osé la toucher. Il l'avait violenté et comptait la violer. Elle l'avait à sa merci. Un simple sort et il serait mort, en emportant avec lui son terrible secret. Mais elle ne l'avait pas fait. Elle avait été trop faible pour assassiner quelqu'un. Elle n'était pas un monstre, contrairement à lui.

Que devait-elle faire?

Une chose était sûre, elle n'allait pas attendre gentiment qu'on vienne la chercher pour l'emmener dans des camps ou pire directement au piloris. Hermione se décida de la marche à suivre. Elle enfila des vêtements plus ordinaires, de ceux qu'elle portait avant toute cette comédie. Elle noua ses cheveux et rangea sa baguette dans sa poche arrière. En contemplant son reflet, elle avait l'impression de retrouver celle qu'elle était vraiment, celle qui n'avait jamais cessé de fuir.

—Winky! appela-t'elle en descendant l'escalier.

—Oui, Miss? Oh! s'exclama-t'elle en voyant son allure. Dans quel état êtes-vous?!

—Va chercher mes livrets de comptes et tout ce que je cache là où tu sais… Nous partons!

—Pardon?! s'étrangla Winky.

—Ne discute pas s'il-te-plaît!

Winky ouvrit ses grands yeux épouvantés puis disparut dans un claquement de doigts. Hermione s'en voulut de s'être montrée aussi sèche avec elle. Mais elle n'avait pas le temps de prendre des gants. Hermione était pressée. Elle descendit tout en bas et se présenta devant le tableau d'Ignotus Prewett.

—Préviens Muriel que j'arrive, s'il-te-plaît.

Le chevalier acquiesça et disparut de son cadre en galopant vers la ligne d'horizon. Winky revint alors qu'Hermione revêtait sa cape, ses maigres bras portant une pile de livres.

—Ça y est, Miss, s'écria l'elfe. Winky a pris tout ce que vous lui aviez demandé.

—Parfait. Dans ce cas, nous pouvons y aller.

Avant de transplaner, Hermione contempla les décors de sa boutique, tout ce qu'elle avait accompli pendant de longs mois. Elle n'était pas sûre de pouvoir y retourner et cela lui fendait le coeur. Ce n'était pas l'opulence, la richesse ou le luxe qui allait lui manquer, mais sa réussite et son travail quotidien. Ici, elle s'était montré utile pour la cause du Phoenix noir.

En un rien de temps, elle se trouva devant la maison de Muriel. La nuit était tombée depuis longtemps et tout était endormi. Hermione entra et se dirigea directement vers le salon où l'attendait une silhouette massive qui allumait déjà des bougies pour éclairer les lieux. Derrière elle, Winky s'était éclipsée. La vieille sorcière portait une ample robe de chambre à carreaux et des pantoufles en velours. Elle avait préparé ses cheveux blancs et éparses pour la nuit en les enroulant dans d'énormes bigoudis pour ensuite s'envelopper la tête avec un bonnet de dentelle.

—C'est vous, mon petit? demanda Murel.

—C'est moi…

Muriel se retourna et constata la mine déplorable de sa pupille. Hermione avait les yeux rouges et reniflait sans arrête. La marque que lui avait laissé Malefoy sur la joue et au poignet n'avait toujours pas disparu.

—Par Merlin…, souffla-t'elle choquée. Venez! Racontez-moi tout!

Elle attira Hermione sur le canapé et les deux femmes se firent face. Quelque chose se brisa en Hermione et toute la peine qu'elle avait essayé de contenir depuis sa mésaventure explosa en elle. La jeune femme ne fondit pas en larmes mais elle se lamenta longuement sur ses travers.

—J'ai été stupide! lâcha Hermione. J'étais trop impatiente! J'ai manqué de prudence et il m'a surprise en train de le voler.

Muriel écoutait en silence, ses petits yeux ridés fixés sur la jeune femme. Il n'y avait aucun jugement dans son expression, aucune colère, ni peur. Elle écoutait simplement. Hermione passa ses deux mains sur son visage. Sa joue était encore douloureuse.

—Il m'a reconnue.

—Vous en êtes sûre? parla encore Muriel.

—Nous étions ensembles à Poudlard, dans la même classe. Evidemment qu'il m'a reconnu. À l'heure qui l'est, il a dû rameuter tous les mangemorts.

—J'en doute... , fit Muriel.

Hermione leva la tête vers la vieille sorcière sans comprendre.

—Si cela avait été le cas, continua-t'elle, Severus nous aurait averti. Ne croyez-vous pas qu'il aurait été l'un des premiers mis au courant? Vous n'êtes pas une sorcière de pacotille, ma chère.

Hermione fronça les sourcils. Muriel avait raison. Rogue se serait déjà précipité chez elle pour la prévenir que ses agents allaient débarquer dans sa boutique. Son professeur l'aurait mis en sûreté. Or, personne n'était venu tandis qu'elle préparait sa fuite. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier?

—Je ne sais plus ce que je dois faire, murmura Hermione, le regard perdu dans le vide. ;Je n'arrive plus à réfléchir. Tout ce travail accompli, tous ces efforts… Pour rien.

Muriel prit les mains d'Hermione et les serra dans les siennes, avec un sourire timide.

—Vous ne devriez pas abandonner si vite.

—Je ne vois pas l'intérêt de continuer, dit-elle avec amertume. Même si, par miracle, Malefoy ait un sursaut de conscience et qu'il décide de m'épargner, je suis bien loin d'atteindre un jour Vous-savez-qui. Les gens de sa cour n'ont que le sang et le nom à la bouche. J'ai beau les séduire, parler et marcher comme eux, ils ne me voient toujours que comme une petite couturière étrangère. Je n'arriverai jamais à approcher Vous-savez-qui.

Muriel lui jeta un regard pénétrant. Contrairement à Hermione, la vieille sorcière connaissait ce milieu, même avant l'avènement de Voldemort. Ce petit parvenu de mage noir n'avait fait que copier les grandes familles aristocratiques sorcières. Muriel avait baigné dedans, goûtant aux scandales, mondanités, cancans et jeux de manipulations.

—Ma chère, votre éducation n'était que la première étape. Nous savions Severus et moi, que ma fortune seule ne vous permettrait pas d'approcher cette petite ordure de mage noir. Nous l'avons espéré. Mais il est évident, au vu des derniers évènements, qu'il vous sera en effet impossible d'espérer vous élever sans un coup de pouce supplémentaire.

—Lequel? demanda Hermione, méfiante.

—Le mariage…

Ces deux petits mots giflèrent Hermione avec la même force que celle de Malefoy.

—Vous êtes sérieuses?

—Très sérieuse! répliqua Muriel. Votre fortune et votre beauté doivent certainement déjà attirer de nombreux soupirants. Vous pourriez ainsi trouver un nom déjà approuvé par le Seigneur des Ténèbres et gagner votre ticket d'entrée pour la cour. S'il n'y avait pas eu cet incident regrettable, vous auriez pu avoir l'embarras du choix. Ce soir, je ne vois qu'un candidat pour vous sortir d'affaire.

—Malefoy! s'exclama Hermione avec colère. Vous songez à Malefoy?! Vous n'y pensez pas!

Hermione s'était levée, hors d'elle. Elle commença à faire les cent pas devant le divan en usant le tapis à ses pieds.

—Réfléchissez, mon petit! S'il ne vous a pas encore dénoncé, c'est qu'il nourrit d'autres desseins pour vous. Ou peut-être est-il guidé par son attirance pour Miss Prewett…

Hermione la fusilla du regard. Mais elle avait vu juste. Hermione ne pouvait pas nier les regards lubriques qu'il lui avait lancé à chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés, sans parler de sa tentative ignoble d'abuser d'elle dans sa chambre. Comment pouvait-elle épouser un tel satyre? Les paroles d'Ornella tournoyaient dans sa tête. Le souvenir d'Irène la hantait toujours. Non, c'était impossible.

—Je ne peux pas! s'exclama-t'elle avec rage. C'est au-dessus de mes forces!

—Il ne s'agit pas de force, très chère, mais de raison et de manipulation. Le mariage est la meilleure méthode pour lier son sort au vôtre. Si vous jouez les bonnes cartes, vous pourriez obtenir le secret, la sécurité et la reconnaissance en un seul coup.

Hermione repensa à sa partie d'échec avec Drago. C'était exactement le même principe, mais en grandeur nature. La reine devait affronter le roi et emporter la partie avant qu'il ne la détruise. N'y avait-il que la solution du mariage pour sauver tout ce qu'elle avait accompli jusqu'à présent? Était-ce le seul moyen pour arriver à ses fins et réussir à vaincre Voldemort? Muriel semblait le croire. Ne devrait-elle pas lui faire confiance? Mais se marier avec Drago Malefoy, c'était aussi se lier à un monstre qui n'hésitait pas à violenter les femmes. Et même si elle l'envisageait… Il savait qui elle était vraiment : une vulgaire sang-de-bourde. Pour le faire adhérer à une telle union, il s'agirait aussi de le convaincre de rompre ses fiançailles avec Astoria, une jeune sorcière belle, riche et surtout bien-née.

—Il n'acceptera jamais, lâcha Hermione. Il sait que je suis une née-moldue.

—Dans ce cas, il vous faudra trouver un moyen de pression.

Hermione garda le silence. Elle avait inconsciemment touché la marque sur son bras, celle que lui avait faite Bellatrix au Manoir et qui lui rappelait, sans cesse, sa véritable condition, avec ou sans masque.

Ils se détestaient depuis leur entrée à Poudlard. Pour Drago, Hermione était de ceux qui avaient détruit son monde, sa fortune et sa famille dans la guerre contre son maître. Pour Hermione, il était le sale petit cancrelat qui l'a vu se faire torturer sans lever le petit doigt, celui qui a volé la baguette d'Harry sur son cadavre, celui qui avait violenté Irène jusqu'à la rendre muette, il était le monstre qui l'avait violenté.

—Vous me demandez l'impossible, murmura Hermione.

—Pensez à tout ce que vous avez construit, à ce pour quoi nous avons tous œuvré. Garantir votre sécurité, c'est aussi garantir la nôtre, la mienne, celles de tous ceux que vous avez sauvé tout ce temps. C'est cela que vous devez vous efforcer de préserver à tout prix, Hermione! lui suplia Muriel.

—En me sacrifiant? demanda-t'elle d'une voix dure.

Muriel eut un rictus et déboucha sa meilleure bouteille de Whisky Pur-feu. Elle versa le liquide ambré dans deux verres.

—Vous ne seriez pas la première, dit-elle en tendant un verre à la jeune sorcière démunie.

OoO

Après que tous les invités de son extraordinaire réception soient partis, Drago resta seul dans son grand salon. Astoria avait insisté pour passer la nuit au Manoir, dans la chambre d'ami, bien évidemment. Mais Drago avait réussi à la chasser en douceur. Il voulait rester seul, seulement lui avec ses pensées.

Il était assis dans son meilleur fauteuil, installé devant les flammes de la cheminée, un verre d'alcool dans la main. Quelques mèches blondes lui tombaient dans les yeux et il avait défait son col pour le laisser respirer. Son regard gris était plongé dans le crépitement des bûches dans l'âtre. Il réfléchissait.

Hermione Granger…

Ce nom semblait jaillir du tréfond des ténèbres les plus obscures. Il n'y avait plus pensé depuis la bataille de Poudlard. Elle devait être morte avec tous les autres. Et pourtant, elle était là, à le narguer.

Miss Prewett était en réalité Miss Hermione Granger, la sorcière la plus recherchée, il y avait quelques années. La grande amie de Potter, la petite-amie de Weasley. Elle s'était cachée pendant tout ce temps et elle s'était construite une nouvelle identité. Mais cette boutique, ce luxe… Il douta qu'elle possédât un jour une pareille fortune. Elle devait certainement s'être trouvée un mécène pour monter son entreprise. Quelqu'un d'important qui l'aidait dans l'ombre. Le découvrir pouvait lui servir aussi. Cela ne pouvait être qu'un traître pour aider cette petite écervelée.

Qu'espérait-elle en se mêlant ainsi au sangs-purs? Elle semblait s'être intéressée à sa baguette, celle qu'il gardait cachée dans son coffre, celle qui le tourmentait nuit et jour. Drago eut un rictus en buvant une gorgée de son breuvage. Elle avait cherché à récupérer la dernière baguette de Potter, en hommage. Quelle risible vengeance. Cela lui avait coûté son secret. Son masque était tombé et à présent, Drago savait qui elle était vraiment.

Que devait-il faire au juste?

Sa raison lui soufflait sa chance d'avoir pu démasquer une rebelle. S'il la capturait ou la tuait, pour amener son corps aux pieds du Seigneur des Ténèbres, il lui accorderait ses plus grandes faveurs, il pourrait redorer son nom et devenir un héros aux yeux de tous. Le père d'Astoria ne le regarderait plus avec cet air arrogant et méprisant. Il obtiendrait des terres. Il pourrait même décider de repousser Astoria pour un meilleur parti. Ce serait lui qui deviendrait le meilleur parti à épouser. Oui, quelle merveilleuse vie, ce serait.

Alors pourquoi ne l'avait-il pas encore dénoncé?

Il n'arrivait pas à se l'expliquer. Il avait gardé le silence pour attendre la fin de la réception. Mais même alors que les derniers convives avaient quitté sa demeure, il n'avait toujours rien dit. Pourquoi? Il n'en savait rien. La seule chose à laquelle il pensait était le regard qu'elle lui avait lancé lorsqu'elle le menaçait de sa baguette. Cela lui avait rappelé ce moment horrible lorsque sa tante avait torturé cette pauvre fille, ici même, au milieu du salon. Elle lui avait lancé le même regard de haine, alors qu'elle gesticulait sur le plancher en poussant d'horribles cris de douleur. Elle l'avait regardé lui, qui n'avait rien fait et qui avait fini par se détourner pour ne plus voir ce spectacle épouvantable. Il était lâche à l'époque. Ce n'était plus le cas aujourd'hui.

Qu'espérait-il obtenir au juste avec une telle information?

—Drago, l'appela faiblement sa mère dans son dos.

—Je t'avais dit de ne pas me déranger! cracha-t'il sèchement sans prendre la peine de se tourner vers elle.

—Il y a une jeune femme qui te demande.

—Dis-lui de s'en aller! ordonna-t'il en pensant à Astoria.

—Je le lui ai déjà dit mais elle insiste, fit Narcissa. Elle dit s'appeler Emélia Prewett.

Drago se releva brusquement de son siège. Il dévisagea sa mère, sous le choc, se demandant s'il n'avait pas mal entendu le nom qu'elle venait de prononcer.

—Elle est ici? demanda Drago dans un souffle.

—Elle attend dans le vestibule.

Comment avait-elle pu oser revenir? Et par la grande porte qui plus est. Drago ne savait comment réagir à son audace. Elle ne manquait pas de panache, il devait bien l'avouer. Si elle prenait la peine de se faire annoncer, cela signifiait qu'elle voulait lui parler.

—Fais-la entrer…, dit-il à sa mère.

Il était impatient de la revoir, de découvrir ce qu'elle avait à lui dire. Narcissa acquiesça lentement et disparut. Drago vida d'une traite son verre avant de le poser sur le petit guéridon à côté de son fauteuil. Lorsqu'il releva les yeux vers l'entrée, Hermione était là.

Elle portait une longue cape et son visage était dissimulé derrière un masque entier. Même ses yeux étaient plongés dans l'ombre de son faciès. Elle avait perdu l'allure élégante et envoûtante de son alter égo. Drago faisait face à l'Hermione Granger qu'il avait toujours connu, faisant fis de son apparence, obnubilé par ses éternels livres.

—Je n'aurais jamais cru que tu aurais le courage de franchir à nouveau les portes de mon Manoir, dit Drago en voulant la narguer.

Elle ne répondit pas et cela commença à l'agacer. Elle se contentait d'approcher d'un pas lent. Derrière elle, la mère de Drago avait refermé la porte. Ils étaient seuls, tous les deux, dans son salon.

—Je te préfère avec celui-ci, dit Drago en sortant le masque doré qu'Hermione avait perdu dans sa chambre.

Face à son silence exaspérant, il jeta son précieux masque dans les flammes. Hermione tourna la tête vers la relique. Puis, dans un geste lent, elle retira celui qu'elle portait en ce moment. Dans un souffle, Drago contempla une nouvelle fois ce visage qu'il n'avait fait qu'entrapercevoir dans sa chambre. Granger n'avait guère changé malgré les années. Ses yeux bruns, froids et intelligents, le fixaient intensément. Ses cheveux bouclés encadraient ses joues rondes, quelque peu amincies par les privations de ces dernières années. Elle était toujours aussi belle, glaciale et sévère, mais incroyablement attirante.

—Tu ne m'as pas dénoncé, dit-elle d'une voix dure.

Drago sourit et il vit dans ses yeux que cela la rendait folle de rage et d'angoisse. Il se délecta de son expression, en gardant le silence et en allant se servir un autre verre.

—Tu aurais pu rameuter tous les mangemorts à ma boutique, dit-elle encore. Tu aurais pu t'accorder la gloire de ma capture ou de ma mort. Mais tu ne l'as pas fait. Pourquoi?

—Qui sait…, rit-il. Peut-être t'ai-je pris en pitié…

—Ne me fais pas rire, gronda-t'elle.

—Ou alors…, dit-il en ignorant son commentaire, j'attends simplement le bon moment. Comme toi, ici, dans mon salon, seule et vulnérable.

Hermione le contempla avec dégoût.

—Voilà qui te ressemble plus, dit-elle sur un ton cinglant. Mais à ta place, je te déconseillerai de faire ça.

—Et pourquoi donc? s'amusa-t'il.

—Parce que je sais des choses sur toi et ta famille. Des choses qui pourraient te faire tout perdre, jusqu'à peut-être même ta misérable vie.

—Allons bon, ricana Malefoy. Et de quoi s'agit-il?

—Que ton sang ne vaut pas plus que le mien, sourit cruellement Hermione.

Il y eut un silence et Hermione sourit de plus belle. Elle savait qu'elle avait visé juste.

—Tu es folle! dit Drago, d'une voix toutefois altérée.

Les yeux d'Hermione brillèrent de triomphe. Drago ne pouvait dissimuler son trouble plus longtemps. Il était pâle, tendu, et son visage avait enfin perdu cet air arrogant qu'il avait feint pour tenter de la soumettre à son pouvoir.

—J'étais là quand Zabini t'a rapporté ce qu'il avait découvert dans les archives de ta famille. Je l'ai entendu te prévenir sur ton arbre généalogique. Tu n'es pas plus un sang-pur que moi, rit-elle.

—C'est faux! s'écria-t'il.

—"Du côté de ta mère, il est impeccable. Mais du côté des Malefoy… Il se peut qu'il y ait quelques nés moldus dans les cousins éloignés.", dit-elle en repensant à l'extrait qu'elle avait visionné dans sa pensine.

—Tais-toi! cria-t'il avec horreur.

—"Sans parler du scandale de ton arrière-arrière-grand-oncle qui a épousé une moldue. Et je ne te parle même pas des cracmols. Ils sont légions dans ta famille.", récita-t'elle mot pour mot.

Hermione jubilait. Elle voyait Drago pâlir de plus en plus.

—Sale sang-de-bourbe! dit-il avec mépris. À quoi cela t'avance-t'il? Personne ne te croira et je doute que tu viennes répéter cela au Seigneur des Ténèbres. Il t'aura tué avant même que tu ne penses à ouvrir la bouche.

—Pas besoin de mots quand on en a le souvenir.

Drago comprit immédiatement ce dont elle était en train de parler. Cette petite garce en avait extrait son souvenir. Elle était assez puissante et érudite pour réussir ce sortilège. Envahi par une rage sourde, il se rapprocha d'elle et lui saisit le poignet. Hermione n'eut pas le temps de se dégager. Il la broya dans sa main fine dont les jointures blanchirent.

Sans céder à la panique, Hermione sortit sa baguette de sa main libre et la pointa sur Malefoy. Drago fit de même et les deux sorciers se menacèrent dans un silence de mort.

—Lâche-moi, Malefoy! dit-elle. Tu me fais mal.

—J'aimerais te faire bien davantage qu'un simple mal, dit-il entre ses dents.

Il était toujours aussi livide mais ses yeux gris lui lançaient des éclairs. Hermione se mordit la lèvre.

—Je me doute qu'il serait plus facile de me faire disparaître d'un simple sort. En plus, tu t'accorderais les faveurs de Tu-Sais-Qui en faisant taire la seule personne au courant de ton terrible secret. Mais cela ne te sauvera pas, Malefoy. Si jamais je meurs, je me suis assurée que mon souvenir le plus important soit communiqué à ton précieux Seigneurs des Ténèbres.

Drago baissa sa baguette et la relâcha comme si sa peau venait de le brûler. Il recula en arrière, de quelques pas et Hermione laissa tomber son bras qui avait menacé Drago de sa baguette. Celui-ci prit la bouteille de Whisky et en but une bonne gorgée. Son visage était toujours aussi pâle et ses yeux étaient un peu fous.

—C'est de l'argent que tu veux?

—Je ne veux pas d'argent, rit Hermione. J'en ai suffisamment.

—Alors qu'est-ce que tu veux?

—Ton silence sur ma véritable identité, bien sûr...et une autre petite faveur qui m'assurera que tu ne me trahiras jamais.

—Arrête de tourner autour du pot! s'énerva-t'il en titubant légèrement. Dis-moi ce que tu veux!

—Je veux que tu m'épouses.

Drago s'immobilisa brusquement. Il la contempla sans comprendre, comme si elle venait de lui parler dans une autre langue. Petit à petit, son expression interloquée se mua en amusement.

—T'épouser? répéta-t'il.

Il éclata de rire.

—Moi? Épouser une sang-de-bourbe! rit-il avec un suprême dédain.

Hermione le laissa à son hilarité, digne et silencieuse. Elle n'était pas choquée de sa réaction prévisible. Elle attendit simplement qu'il daigne se calmer.

—Je le suis peut-être, dit Hermione avec beaucoup de calme. Mais le sang d'Emilia Prewett est pur.

—Une simple couturière, cracha Drago.

—Si je t'épouse, on oubliera vite mon commerce. Tu auras tout l'argent dont tu as cruellement besoin et que tu as cherché à acquérir en te fiançant à cette pauvre fille.

Drago avait tiqué à son évocation d'Astoria. Il ne riait plus du tout et son regard gris sombre la transperça comme une lame. Hermione regrettait ses paroles. Ne se souciant aucunement de le vexer, elle s'inquiétait plutôt de lui en avoir trop dit. Drago ne disait plus rien. Il s'était d'ailleurs détourné d'elle, fixant les flammes de sa cheminée, la bouteille toujours en main. La lumière dorée caressait son visage pâle et passablement ivre.

—Alors? s'impatienta Hermione.

—Je dois y réfléchir. Pars maintenant. Je ne veux plus te voir.

Hermione acquiesça en silence. Elle remit son masque et s'enquit vers la sortie. Drago n'avait pas fait un geste vers elle, même si elle sentait cette menace grandissante dans son dos, le danger de sa colère noire d'avoir été si facilement pris au piège. Elle se retourna une dernière fois avec de s'éclipser pour de bon.

—Ne tarde pas trop à me donner une réponse. Tu sais ce qui arrivera, si tu me fais faux bond.

OoO

Hermione était rentrée à sa boutique et avait constaté, comme le lui avait soufflé Tante Muriel, que rien n'y avait été saccagé par des mangemorts en mission. Drago n'avait bel et bien rien dit. Il ne pourrait plus jamais parler de toute façon. Elle le tenait en son pouvoir. Le monstre était en cage.

Winky l'avait accompagné et avait tenté de lui servir une collation. Depuis son retour de bal, elle n'avait rien avalé. Elle ne toucha pas au plateau, conservant cette affreuse sensation de nausée au creux de son estomac. Installée dans son lit, elle était restée assise à réfléchir, dans l'obscurité la plus totale. Malgré ses certitudes, elle avait encore peur qu'on vienne la chercher pour l'emprisonner. Elle avait peur de ses décisions et du sacrifice qu'elle était sur le point de faire. Elle avait peur des réactions de Drago et d'elle-même. Rien de bon ne pouvait ressortir d'une pareille entreprise. Il n'y avait pas de courage, pas d'honneur, seulement de la traîtrise et de la manipulation.

Elle avait surtout peur de penser à ceux qu'elle abandonnaient dans cette mission. Elle ne pouvait s'empêcher de songer à Harry, à Ginny et surtout à Ron. Qu'aurait-il pensé de ce qu'elle venait juste de proposer à son pire ennemi? Elle...épouser Drago Malefoy? C'était une blague, une farce grossière, une honte pour le fantôme de son amour.

"Tu m'as laissée seule! Je suis toute seule! pensait alors Hermione. Que pouvais-je faire d'autre? Je n'avais pas le choix!"

Dans l'obscurité de sa chambre, Hermione avait l'impression de distinguer une silhouette sombre, celle de Ron, immobile dans le noir, qui la fixait avec désapprobation. Elle pouvait aisément imaginer sa déception et sa tristesse sur ses traits qu'elle connaissait par cœur. Hermione avait réussi à piéger Drago mais elle n'en éprouvait aucune joie, aucun triomphe. Elle ressentait seulement une brisure dans son âme, comme une sorte d'effondrement sous les yeux de son fantôme.

—Comment as-tu pu faire quelque chose d'aussi horrible? la maudit l'ombre de Ron. Cela ne te ressemble pas. Tu n'es plus celle que j'ai aimé.

Des larmes coulaient sur ses joues. Elle s'effondra, le visage dans ses bras, pleurant à petits coups, tout au long du reste de cette courte nuit.

Un hibou grand duc vint quelques heures plus tard. Winky lui apporta la lettre signée de Drago Malefoy. Les doigts tremblants, elle déchira l'enveloppe pour lire son court billet.

"Je t'épouserai, sale immonde garce!

Mais sous certaines conditions. Attends-toi à la visite de mon notaire dans ton taudis."

D'autres larmes coulèrent encore sur ses joues tandis qu'elle relisait les quelques mots de son fiancé. Elle les sécha bien vite, se laissant envahir par la rancoeur, son amie devenue la plus fidèle. Tandis qu'elle déchiquetait la lettre de son futur époux, Hermione se jura que ces larmes de faiblesse étaient les dernières qu'elle verserait jamais.