J'avoue que le sens du timing de Eurus et de Sherlock étaient parfaits dans le chapitre précédent, par pur hasard... l'auteure n'y est vraiment pour rien 0:)
On continue dans les années pas sympas. Vous allez voir, dans les prochains chapitres, des décomptes de jour. Bien évidemment, ce ne sont pas des chiffres au hasard. Même si je ne vous précise que les mois, sur mon plan, je connais les jours précis où se déroule chaque évènement, et j'ai réellement compté chaque jour ! En l'occurrence, il s'est écoulé plus d'un an et demi depuis les évènements du dernier chapitre... Pas encore de nitescence au bout du chemin, mais tenez bon !
Bonne lecture !
Sherlock – 19 ans – novembre 1999
Novembre était le pire mois de l'année, du point de vue de Sherlock. Novembre n'avait aucun intérêt, sinon qu'il lui permettait de porter son manteau acheté au prix fort (ses parents avaient fait une syncope), son Belstaff adoré, devenu une seconde peau et sa marque de fabrique.
582e jour sans intérêt. Son cerveau avait commencé à calculer des dates sans son consentement, et il n'était plus capable de l'arrêter.
582e jour depuis la dernière fois qu'il avait vu John.
581e jour depuis le retour de sa mémoire, et qu'il avait rencontré sa petite sœur.
503e jour depuis le départ pour l'étranger de John.
582e jour depuis qu'il lui manquait à en crever, et qu'il ne pouvait pas pardonner la trahison.
Techniquement, cela ne faisait pas tout à fait cinq-cents-quatre-vingt-deux jours depuis la dernière fois qu'il avait vu John, parce qu'il l'avait aperçu plus d'une fois sur le campus par la suite, mais l'esprit de Sherlock avait choisi comme point de départ leur dernière nuit ensemble, dans la soirée du jeudi au vendredi. Sherlock se souvenait encore avec une précision affolante de son réveil dans les bras de son amant, dans sa chambre universitaire. Leurs corps chauds, alanguis, alourdis par le sommeil. Leurs corps nus, l'un contre l'autre sous les draps, qui réagissaient aux mouvements lents de Sherlock.
La voix rieuse de John, tendre, amoureuse « Pas ce matin, Génie, je dois aller en cours, et je file directement chez mes parents ensuite. On se revoit dimanche soir ». Bien sûr, il avait fini par céder pour un coup rapide, parce que Sherlock obtenait toujours ce qu'il voulait, et le plus jeune avait regardé partir John un peu débraillé, ébouriffé, joyeux, heureux. C'était vendredi matin. Après, tout s'était écroulé tandis que sa mémoire se reconstruisait.
582e jour depuis ce baiser léger sur le pas d'une porte. Ce n'avait pas été un adieu, et c'était ça qui faisait le plus mal. Sherlock n'avait jamais mis fin convenablement à son histoire avec John, et il en souffrait.
Parce que c'était forcément ça qui le faisait souffrir. Pas son absence. Pas le fait de savoir qu'il était à l'autre bout du monde, en train de se faire tirer dessus.
– Monsieur Sherlock ? Il est l'heure d'y aller.
Sherlock grogna en direction de la porte de sa chambre. Celui qui venait de frapper le battant et de parler n'avait pas besoin de s'annoncer, il aurait reconnu sa voix entre mille, à force de l'entendre.
– J'arrive, Boris, répondit-il d'une voix lasse.
De sa petite chambre mal rangée, mais rangée quand même sous l'injonction de John qui y passait nombre de ses nuits, il en était arrivé à un bazar monumental. Il était impossible de mettre un orteil par terre sans marcher sur quelque chose de potentiellement dangereux, voire létale. Des emballages de nourriture à emporter fleurissaient partout, quand il pensait à se nourrir. Sherlock n'avait jamais cuisiné de sa vie, il n'entendait pas commencer maintenant. Il ne sortait plus de cette pièce la journée, à faire des expériences chimiques, jouer du violon à s'en faire saigner les mains, lire absolument tout ce qui lui tombait sous la main. La nuit, il sortait, parcourait Londres, et ses bas-fonds, fumait douze cigarettes à la minute, et essayait de s'oublier dans le bruit assourdissant des coins mal famés.
Sans la moindre hésitation, il déplia son corps recroquevillé sur son lit, et atteignit sans encombre l'endroit où il avait posé son manteau, et l'étui de son violon. Il mit le premier, attrapa le deuxième, et quitta la pièce. Boris, 90kg de muscles pour un 1.90m, l'attendait, le visage impassible. Ça faisait quelques années qu'il était au service de Mycroft, désormais. Il présentait l'atout de savoir piloter à peu près tout et n'importe quoi, et une formidable capacité à se taire et ne jamais s'émouvoir de quoi que ce soit.
– Je suis prêt, indiqua Sherlock inutilement.
Il passa ensuite son cerveau en mode pilote automatique, suivant Boris à travers les couloirs de l'université. Il connaissait la chanson par cœur, comme tous les mois. Voiture qui tenait davantage de la limousine, direction l'aérodrome. Y rejoindre Mycroft, qui s'impatienterait comme toujours même quand ils étaient à l'heure. Hélicoptère. Île perdue au milieu de nulle part. Des couloirs, encore et toujours.
Et puis enfin, le sourire illuminé de joie de sa sœur de le voir, pour une journée par mois.
Quand Mycroft l'avait enfin localisée et récupérée, 581 jours plus tôt, les deux avaient déjà eu le temps de se connaître et s'apprivoiser, et jamais Sherlock n'avait connu une connexion aussi profonde et totale avec quelqu'un.
Sa mémoire retrouvée lui rappelait qu'enfant, il ne faisait que repousser Eurus, pour ne jouer qu'avec John, et ne pas supporter que Victor lui préfère parfois sa sœur. Mais il était fâché contre John et Eurus était aussi intelligente que lui. Elle le comprenait. Il la comprenait.
Ils avaient passé des heures ensemble, dans la maison de leur enfance, moitié dans leurs souvenirs, moitié des adultes. Ils avaient joué. Des devinettes ardues, des jeux cruels. Eurus était en fuite depuis deux jours, et elle semblait avoir eu le temps de préparer bien des choses. Elle semblait, plus que tout, vouloir chercher à jouer avec son frère perdu, et cherchait activement comment l'attirer ici. Elle cherchait un nouveau Victor, et elle était sur le point de le trouver, en la personne de John, venu chez ses parents.
Le hasard avait voulu que les pas de Sherlock le ramènent inconsciemment là où il devait être. Il n'avait pas eu besoin de motivation. Il avait accepté le jeu tout entier, et des heures durant, il avait répondu à toutes les attentes d'un intellect qui surpassait le sien.
Sherlock avait fini par résoudre l'énigme que, des années plus tôt, elle chantait. Sherlock avait fini par retrouver les ossements de Victor Trevor. Mycroft les avait rendus à la famille, pour ce qu'il en savait.
Après le débordement de policiers qui avaient débarqué à la maison familiale en ruine, et surtout après que Sherlock avait comblé toutes ses attentes, Eurus avait accepté de se laisser enfermer sans aucun souci, à une seule condition : que Sherlock vienne la voir. Ce qu'il faisait. Tous les mois, selon la même routine, et il retrouvait en elle la familiarité qu'il avait perdue par ailleurs. Elle le comprenait, comme personne.
Mycroft venait, aussi, mais elle ne lui accordait pas un regard. Il était le bourreau, celui qui l'avait faite passer pour morte, l'avait enfermée. Sieger et Violet avaient eu des disputes d'une violence inouïe avec leur fils aîné à propos de leur benjamine, qu'ils avaient crue disparue à jamais. Sherlock n'en avait rien eu à faire. Il ignorait avoir une sœur, il n'en avait cure qu'on l'ait crue morte durant un temps.
Depuis peu, Sherlock avait le droit d'entrer dans sa cellule, sous bonne garde. Au début, il devait se contenter de rester derrière la vitre, mais Eurus avait promis de se tenir sage, et tant que son frère jouait avec elle et répondait à ses attentes, elle ne tentait jamais de lui faire du mal.
Alors il entrait, et elle sautillait vers lui, joyeuse, heureuse, et elle lui soumettait les devinettes et les énigmes qu'elle avait préparées depuis sa dernière visite.
– Tu es lent Sherlock ! s'esclaffa-t-elle. C'est la plus facile pourtant !
Il n'avait jamais connu de difficultés pour comprendre le monde et résoudre tous les mystères sur sa route, mais Eurus le surpassait. Son ego s'en était remis. Elle le surpassait peut-être, mais elle était enfermée. Même si Mycroft semblait envisager de l'utiliser pour faire Dieu savait quoi en rapport avec son boulot, chacun de ses gestes étaient sous surveillance. Sherlock préférait nettement être libre de ses mouvements.
Durant tout le temps où Sherlock jouait avec Eurus, Mycroft restait là. De l'autre côté de la vitre. Il les observait. Au début, Sherlock avait pensé qu'il les surveillait (précaution inutile vu les multiples caméras de la pièce) mais il n'en était rien. Il attendait simplement le jour où Eurus daignerait se souvenir qu'elle avait un deuxième frère. Ce n'était jamais arrivé.
Parfois, ses parents étaient là aussi. Elle ne leur avait jamais adressé la parole, pas un mot. Ils étaient insignifiants pour elle. Alors, incapables d'avoir un lien avec leur fille de dix-huit ans, ils se contentaient de regarder leurs deux derniers enfants jouer du violon ensemble.
– J'ai eu des nouvelles de John Watson, récemment.
Sherlock darda un regard furieux sur son frère. Il profitait de l'hélicoptère du retour, dont Sherlock ne pouvait évidemment pas fuir à loisir, pour engager une conversation qu'il ne voulait pas avoir.
– Sur mon numéro professionnel, Sherlock. J'apprécierais vraiment ne pas être dérangé dans mon travail pour ça.
Sherlock ne répondit pas, indifférent, le visage résolument tourné vers l'extérieur. Non pas que ça changeait quelque chose.
– Pourrais-tu faire quelque chose pour faire cesser cela, s'il te plaît.
– Non, asséna Sherlock, têtu.
– Sherlock, arrête de faire l'enfant. John a le droit à une explica...
– LE DROIT ! s'étrangla Sherlock. Après m'avoir menti !
Il s'en voulut aussitôt. La douleur, pernicieuse compagne, refit son apparition. Il détestait montrer la moindre faiblesse à son frère. Il maîtrisa le mieux possible son visage, se recomposa une façade calme et sereine, comme si les 582 jours n'étaient rien. Qu'il ne les comptait pas.
– Nous t'avons tous menti, Sherlock, répondit posément son frère.
– Pas de la même manière. Pas deux fois.
Il détestait cette conversation. Il détestait se sentir obligé de répondre par réflexe à cause du besoin désespéré qu'il avait de parler de John, parce que ça atténuait la douleur de la perte.
Mais il n'arrivait pas à s'en remettre. Le lundi après sa rencontre avec Eurus, Sherlock n'était pas retourné à la fac. Le mardi, John s'était fortement inquiété et il avait commencé à le chercher partout. Le mercredi, il avait appelé ses parents, n'ayant pas le numéro de Mycroft. C'était eux qui lui avaient appris que « Sherlock savait et avait rencontré Eurus »
– Mon Dieu. J'arrive immédiatement.
Sherlock était juste à côté du combiné et il se souvenait encore de l'émotion dans la voix de son amant, la gorge serrée.
Il se souvenait aussi avoir arraché l'appareil des mains de son père, pour cracher dans l'écouteur avec toute la haine et la colère qu'il ressentait :
– Inutile de venir, je ne veux pas te voir, sale menteur !
Ça avait été si faible, au regard de sa colère ! Il avait crié, oui, hurlé même. Mais les insultes, le mépris, tout ce qui tourbillonnait dans sa tête, rien n'avait semblé sortir.
– Ok. Je comprends. Je t'aime, Sherlock.
Il avait raccroché. Et n'avait plus tenté de contacter Sherlock, même quand il l'avait croisé sur le campus quand il était retourné à la fac. Il se contentait de l'observer de loin. Il avait l'air malheureux.
Mais le pire était venu quand Sherlock avait accepté de faire un pas en avant et lui parler, au bout de quelques semaines. Mike avait ouvert la porte de la chambre qu'ils partageaient et lui avait répondu :
– John ? Il est déjà parti. L'armée a avancé sa date de départ. Il prenait le train ce matin pour rejoindre sa base. Sa formation commençait immédiatement. Il n'aura pas de vacances !
Sherlock avait déduit le reste seul. L'engagement dans l'armée à la fin de la troisième année pour avoir les moyens de faire médecine, son rêve. Mike n'avait pas réalisé que Sherlock n'en connaissait pas un mot avant ça.
La trahison du départ s'était ajoutée à celle du mensonge et Sherlock ne pouvait pas pardonner. Il ne pouvait que souffrir. Et refuser toutes les tentatives de communication de son ancien ami.
– Certes, agréa Mycroft. Mais au moins, réponds-lui pour lui dire que tu vas bien et que tu ne veux plus qu'il te contacte. Ça me fera des vacances.
– J'y penserai à l'occasion, répliqua Sherlock sans en penser le premier mot.
Le silence retrouva ses droits dans l'habitacle de l'hélicoptère. 582 jours sans John.
Reviews si le coeur vous en dit ? :) Prochain chapitre - mai 2000
