Chapitre 10 : Compréhension et évasions

Résumé :

Où Harry comprend Rogue et Rogue comprend Harry, mais aucun d'eux ne se comprend lui-même.


- J'ai couché Minnie pour sa sieste," dit Harry en allumant sous la bouilloire.

- Bien.

- Ne l'abandonnez plus jamais comme ça.

- … je vous demande pardon ?

Harry assembla le plateau de thé, avec le sucre, les tranches de citron et l'horrible théière de Rogue qui semblait être plus vieille que Harry et avoir été utilisée au moins deux fois en tant qu'objet contondant dans une bagarre.

- Je pensais que vous n'aimiez pas quand je me répétais, monsieur.

- Je vous interdis de me parler sur ce ton.

- Quel ton ?

- L'insubordination" murmura Rogue. "C'est l'influence de Black, cette vermine."

Harry se retourna vivement pour lancer un regard noir à Rogue, qui se tenait comme une ombre dans l'encadrement de la porte de la cuisine.

- Au moins Sirius ESSAIE d'être un bon père ! Qu'est-ce que vous essayez de faire, vous ? De la politique ?

- Vous ne savez RIEN.

- Parce vous ne me dites rien. Comment je suis censé aider si vous ne dites pas ce qui ne VA PAS ?

Un silence glacé se fit, comme aucun homme ne tendait pleinement la main vers sa baguette.

Rogue émit un petit bruit pensif, son expression assombrie.

- Je vais réfléchir à vos questions. Faites le thé.

Il sortit de la cuisine, laissant Harry qui se sentait nerveux et pris de vertige, comme s'il avait été sur le point de mener un duel à mort et que son adversaire ne s'était pas présenté.

Faites le thé, Harry. Pas quelque chose de raisonnable comme Sirius, qui au moins savait à peu près comment les gens normaux se comportaient, ou quelque chose de totalement absurde comme Oncle Vernon. Juste… le thé. Faites le thé.

Harry allait faire bien plus que le thé.


L'expression de Rogue quand Harry arriva porteur de deux plateaux de thé, de minuscules sandwichs au concombre et de tartelettes à la confiture était délicieuse. Harry l'enregistra comme souvenir précieux.

- Passez-vous souvent vos nerfs sur la nourriture ?" demanda Rogue, prenant une tartelette à la fraise comme s'ils n'avaient pas été en train de se crier dessus quinze minutes plus tôt.

- Ouais.

- Comment au juste avez-vous préparé une pâte sablée aussi rapidement ?

Harry se remémora la brume de rage dans laquelle il avait travaillé.

- Par magie ?

- Cela soulève un point intéressant sur la préparation avancée de potions," dit Rogue, prenant sa tasse de thé et vérifiant par réflexe mais de façon visible l'absence de poison. Harry fit de même.

Quand chacun fut satisfait sur le fait qu'ils n'allaient pas s'entre-tuer cet après-midi, ils sirotèrent leur thé. Le parfum d'écorces d'orange allait bien avec les tartelettes, songea Harry.

- Quel point, monsieur ?

Harry allait revenir au sujet des soins aux jeunes enfants, promis. Juste… plus tard.

- Lorsque vous vous trouvez en contact avec le flux de votre pouvoir et l'équilibre des ingrédients, tester les recettes devient inutile. Votre magie sait ce que vous voulez, et le fait venir automatiquement. La magie d'un enfant est informe, inutile, et puissante. La magie d'un adolescent est en formation, inutile, et faible. La magie d'un adulte est à nouveau puissante, et vous devez combattre l'instinct de rigidité.

- Comme quand on veut voler, et qu'il ne faut pas penser à l'aspect mécanique, monsieur ?

- C'est très similaire. Si vous avez de la chance, vous aurez quelqu'un avec vous pendant ces rares moment d'invention pour écrire ce que vous faites et comment vous le faites. Ces moments n'arrivent pas souvent dans la vie d'un sorcier, et il est encore plus rare que ledit sorcier se rappelle ce qu'il ou elle a fait.

- Ça vous est déjà arrivé, monsieur ?

- Une fois.

Ça, pensa Harry en mordant sauvagement dans un petit sandwich, ça ne le renseignait pas beaucoup.

- Alors, qu'est-ce que vous pensiez être en train de faire, avec Minnie ?" demanda-t-il.

- J'avais mis en place des sorts de surveillance," dit Rogue d'une voix pincée. "Elle n'était pas en danger."

- Il y a plus dans ça que – que le danger. Regardez Voldemort.

- Et pourquoi, dites-moi donc, le joignez-vous à cette interminable conversation ?

- Dumbledore et moi on a parlé des parallèles de sa vie avec la mienne. Devenir orphelin, être… bon, une des différences c'est l'âge auquel on s'est retrouvés orphelins, et ce qui s'est passé après. J'ai été remis à des membres de ma famille, qui n'étaient pas très bien mais auraient pu être pire, lui a perdu ses parents plus jeune et il a été envoyé dans un orphelinat.

- Vous essayez de me mettre en colère. Pourquoi ?

Harry s'interrompit pour réfléchir, et se rendit compte que le train de ses pensées était resté bloqué sur une voie de garage.

- Pas la peine de répondre," dit Rogue, alors que Harry essayait de comprendre pourquoi la colère de Rogue envers lui semblait moins désagréable que sa propre colère. "Je comprends."

Harry regretta de ne pas comprendre lui-même.

- Je vais surveiller Minerva ce soir," continua Rogue. "Vous avez quartier libre, mais je vous suggère de réviser le Compendium, nous en discuterons demain."

- À propos de Mme Malefoy-

- Pas maintenant.

- Quand, alors ?

- Bientôt.

Harry fronça les sourcils, et gagna du temps en leur versant à nouveau du thé et en servant d'autres petits sandwiches et tartelettes. Il ne comprenait pas. Il ne se comprenait pas lui-même, il ne comprenait pas comment Rogue pouvait faire ça à une petite fille-

Ça ne ressemblait pas du tout à Rogue, hein ? Il était à peine capable de la poser, n'aimait pas qu'elle soit éloignée de plus d'une pièce de lui. Quand Harry était arrivé, Rogue avait été irrité, mais il n'avait pas été anxieux. Même maintenant, Rogue était calme, concentré, presque à l'aise – comme si tout était sous contrôle et qu'il était totalement apaisé, à sa manière.

C'était incroyablement suspicieux, et Harry réalisait que c'était aussi quelque chose qu'il comprenait, peu importe ce que Rogue pensait savoir à propos de Harry.

- Vous l'avez oubliée," dit Harry à sa tasse de thé. "Vous étiez nerveux, et vous avez occlus, et vous avez occlus tellement fort que vous avez oublié qu'elle était autre chose qu'un projet à l'étage."

Le silence fut sa seule réponse. Un coup, un coup, un coup palpable.

- Vous me reprochez d'abuser de mes propres potions, et ensuite vous faites ça ?" demanda Harry, regardant son professeur immobile comme un roc. (Son professeur avait été beaucoup moins énervant pendant cette brève période d'existence rocheuse). "Combien d'autres choses vous continuez à occlure, monsieur ? La guerre est finie."

- Oui," dit lentement Rogue. "La guerre est finie."

- Vous ne devriez pas remettre les choses à leur place, alors, monsieur ? Déballer ce que vous avez caché, au lieu d'ajouter des choses à dissimuler ?

- Je ne vous ai pas demandé un laïus, apprenti.

- Alors vous serez content de me faire un laïus sur l'usage approprié de l'occlumancie, monsieur," dit Harry, avant de faire à son professeur un sourire sans aucune pitié.

- Vous avez fini ?

Ne pas hurler à Harry de quitter la pièce était, du point de vue de Harry, une marque de docilité inconfortable de la part de son seul-et-unique-espion-et-professeur-de-potions.

- Non, je pense que je vais prendre une autre tartelette," répondit Harry.

- Vous noterez la recette," dit Rogue, et sur cette note étrangement banale, un armistice temporaire fut déclaré au sujet de l'élevage d'enfants et des secrets. Harry s'en contenta, au moins pour le moment, et le reste de la journée s'écoula de façon habituelle. Il n'aurait pas besoin d'enlever Minnie Dee ce soir et de s'enfuir avec elle, au moins.

Au lieu de cela, il prit son balai pour un vol de nuit le long de la rivière, avec comme seule lumière les étoiles qui se reflétaient sur l'eau sombre, et il tourbillonna autour de la cheminée du vieux moulin ; et, pour un petit moment, comme le vent lui sifflait dans les oreilles, plus rien n'eut d'importance.