Chapitre 10 : Poisons, drogues et visions
Les planches de bois pourries craquèrent sous mes pieds. Un courant d'air glacé traversait le couloir et s'enroulait autour de mon corps. Les ronces chuchotèrent entre elles et se mouvèrent comme des centaines de serpents épineux.
Une tâche d'ombre recouvrait la porte en face de moi, la seule issue possible qu'il y aurait dû avoir. Une silhouette en émergea, une créature des ronces d'où apparut le visage d'un elfe. Des ronces recouvraient ses yeux et laissaient couler des sillons sanglants sur ses joues. La gorge de la créature s'ouvrit sous l'assaut des ronces qui ravageaient son corps. Les fleurs burent le sang et formèrent un grossier collier florale dans le cou de l'elfe.
Les joues ensanglantées, les yeux crevés, la gorge déchiquetée puis recousue par les fleurs, l'elfe tendit ses mains dans ma direction et poussa une longue plainte.
Mes mains trouvèrent mes yeux et je me recroquevillai sur mon lit. La sueur froide me donnait la chair de poule. Mon cœur galopait dans ma poitrine, j'essayai de le calmer. Mon cerveau balaya les derniers vestiges de mon cauchemar. Je pensai à aller voir mon père et me blottir dans ses draps, comme tous les enfants effrayés par leur cauchemar. Oui, c'était ce que j'allais faire.
Ma main trouva un mur. Je fronçai les sourcils. Le mur n'était pas censé être si proche de moi. Mes yeux survolèrent le mur et se figèrent sur les tiges de ronces parcourant le plafond. Il n'était pas censé y avoir de ronces dans ma chambre !
Je me redressai en prenant note des couvertures et des coussins sur lesquels j'étais couché. Est-ce que je m'étais endormi sur le sol ?
Un bruit attira mon attention. Je me retournai et vis quatre elfes à genoux autour d'une petite table. Mon cœur affolé se posait une question : Où ?
Puis la réalité s'abattit sur moi avec la violence d'un ouragan. Mon enlèvement par Helevorn, ma rencontre avec les autres elfes kidnappés, Mikhail l'humain, les peintures, les sculptures, la danse.
Je n'avais pas rêvé, c'était réel.
Les ronces grouillaient en hauteur. Une voix me supplia de me recoucher. Je grimaçai en sentant des épines s'enfoncer dans ma cheville, une ronce s'était enroulée autour.
Vas-t-en !
La plante convulsa et se rétracta en gémissant.
Je m'éloignai et me résolut à approcher du petit groupe d'elfes. Des fruits, du pain, du fromage et un pichet d'eau étaient disposés sur la table basse. Mon ventre se creusa. N'ayant rien mangé depuis la veille, je commençai à avoir faim.
Je m'assis et croisai les bras contre ma poitrine. L'étrange tenue que je portais ne m'aidait pas à me sentir à l'aise.
-Où est-ce que Mikhail t'a amené ? Me questionna Mélian. On vous a vu monter les escaliers. D'habitude, il vient inspecter les nouveaux et fait « visiter » le sous-sol, avant de nous traîner aux douches.
-Je ne sais pas. Une pièce...avec Helevorn.
-Est-ce qu'il y avait une estrade ?
-Non, c'était juste une petite salle. Pourquoi est-ce qu'il y a un humain ici ?
-Helevorn travaille avec ce type, répondit Saeros. Il lui donne ses œuvres et lui s'occupe du sale boulot. On est ce qui ressemble le plus à des créatures exotiques pour les humains.
Je jetai mon dévolu sur une pomme. La sensation d'être observée me fit frissonner. Je levai les yeux et croisai le regard de Lomion. Il avait un air étrange sur son visage. L'elfe roux se détourna, gêné de s'être fait pris.
Je bus une gorgée d'eau et y trouvai un léger goût amer.
-L'eau...
-Droguée, me coupa Saeros, juste pour nous calmer si Mikhail et son arme n'étaient pas suffisant. On ne peut rien faire d'autre de toute manière. Il faut bien que l'on boive et que l'on mange si on veut rester en forme.
Je hochai la tête et me résolus à boire. A vrai dire, ce qu'il y avait dans nos verres n'inquiétait moins que la présence constante des ronces dans mon esprit.
Je somnolai lorsque je me retrouvai seul avec Lomion. Mes membres s'engourdissaient et j'étais décidé à ne pas retomber dans la torpeur de la veille. Malheureusement, mes jambes refusèrent de me porter. Je les allongeai à contrecœur et entreprit de les masser.
Lomion posa une main sur ma jambe. Lui n'avait aucun mal à se déplacer visiblement.
-Viens, je vais t'aider, m'enjoint-il, mains tendues.
Je levai les miennes et hésitai à les poser dans celles de l'ellon aux cheveux roux. Les contacts physiques ne m'avaient jamais vraiment réussi jusqu'ici. Avant que je ne pusse cacher mes mains sous mes aisselles, Lomion les enferma dans les siennes. Il m'encouragea d'un sourire. Je secouai la tête. Et puis, tant pis ! J'avais envie de me dégourdir les jambes et je n'allais pas refuser l'aide de Lomion sous prétexte de faire ma tête de mule.
L'ellon se leva, tenant toujours mes mains. Désormais à genoux, je plantai fermement mes pieds au sol. Prenant appui sur la force de l'elfe, je m'élevai sur mes jambes tremblantes. Lomion murmura des paroles réconfortantes à mon oreille. Je me redressai et parvins à me tenir debout, le front appuyé contre son épaule. Un petit rire le secoua et je le rejoignis. Nous étions apparemment si tendus qu'un rien aurait été capable de nous faire sourire.
-Je suis désolé pour hier.
Je levai les yeux vers lui, confus. Il soupira, et son souffle souleva quelques mèches de mes cheveux.
-Même si l'humain n'est pas censé nous causer de dégâts permanents, pour parler poliment, il n'en reste pas moins un homme curieux. On n'a pris l'habitude de ne jamais laisser un de nous seul dans les vestiaires en sa présence.
-Je comprends, ne t'inquiètes pas. Pourquoi est-ce que j'ai autant de mal à me déplacer ? Soupirai-je.
-Tu dois mal réagir à ses décoctions de digitale pourpre. C'est ce qui a tué Cyriel, ajouta-t-il, pensif.
Un frisson involontaire me saisit. Notre petit instant de tranquillité venait d'être balayé comme poussière au vent.
Un raclement de gorge nous surprit. Nous tournâmes la tête d'un même mouvement. Mikhail, l'humain, nous surveillait. Je pouvais entendre l'eau coulait. Saeros se tenait tapis près de la cloison des douches et guettait Mikhail. Ils étaient revenus alors.
Je me laissai aller contre Lomion, la tête dans son épaule, mes jambes refusant de me porter plus que nécessaire.
Je me retrouvai de nouveau allongé au sol, les poignées liés, conscient mais sonné. La salle où je me trouvai était plus grande que celle où je m'étais retrouvé attaché sur un tabouret. Les murs étaient recouverts de draps. Un lustre en fer forgé suspendu au plafond. Des bougeoirs sur pieds étaient disposés à ma droite et à ma gauche. Un drap blanc était tendu derrière moi et je me trouvai également allongé sur le même support.
Des chevalets étaient disposés ça et là ainsi que des toiles vierges et des feuilles blanches. Plus inquiétant, des armes, des chaînes, des accessoires dont je n'avais pas envie de savoir l'utilité, étaient accrochés sur un tremplin.
Des pieds apparurent dans mon champ de vision.
-Que vas-tu faire avec lui ? Demanda la voix gutturale de l'humain.
-Que voudrais-tu que je fasse ? Répliqua froidement l'elfe.
Je perdis connaissance un instant et fus ramené à la réalité lorsque l'homme me releva. J'entendis leur discussion sans comprendre ce qu'ils se disaient. Une main agrippa mes cheveux et tira ma tête en arrière. Une fiole fut portée à mes lèvres. Un liquide coula dans ma bouche, je m'étouffai. Mon corps fut pris de soubresauts. Mon estomac se soulevait et tentait de me faire recracher le liquide.
Des bras m'entourèrent et la voix apaisante de mon professeur me parvint. Ses doigts coururent le long de ma gorge. Mon regard se bloqua sur les flammes des bougeoirs. Le monde disparut autour de moi. Une odeur de brûlée emplit mes narines. Un concert de voix envahit mes oreilles. J'eus du mal à respirer.
Un nuage de fumée s'élevait. Des éclairs orangés traversaient le brouillard noir. Les flammes léchaient les ronces. Au travers, le chant d'un oiseau et une respiration laborieuse.
-Tout va bien, cajola une voix, ce n'est qu'un mauvais moment à passer.
Mon corps sursauta violemment. Je pouvais presque sentir mes os vibrer. J'avais l'impression d'être tombé du ciel et de m'être écrasé au sol.
-Tout va bien, trésor ?
Je regardai mon professeur à travers mes yeux embués. Accroupi devant moi, il remuait une petite fiole. J'étais essoufflé.
-Qu'as-tu vu ? Qu'as-tu ressenti ? Mes camarades appellent cette boisson, le Nectar. Je suis fier d'avoir participé à sa préparation. Nous l'utilisons lors de nos rituels : tu n'imagines pas tout ce que la perte des repères peut engendrer. Les élus du Seigneur Sombre peuvent même avoir des visions prophétiques. Les plus chanceux reçoivent des dons. Moi, je suis un artiste. Je crée la vie et je la reprends.
Ses paroles s'engluèrent dans mon esprit, leur sens m'échappait. L'elfe s'empara de mes mains et posa ses lèvres sur mes doigts.
-Tout tableau, et surtout tout portrait, se situe au confluent d'un rêve et d'une réalité. Moi, j'imagine ce que je désire, je veux ce que j'imagine, et je crée ce que je veux. La lumière a une ombre, c'est elle que je veux peindre. Même s'il faudra faire des sacrifices. Je connais une histoire de quand j'étais petit : elle raconte comment un sculpteur a pu donner vie à sa création. La passion dérobe la vérité à nos yeux, comme un manteau qui cacherait au statuaire les beautés de son modèle. Je veux voir ce que j'ai vu en toi avant les autres et que tu me le révèles. On n'est jamais autant soi-même que lorsque l'on est en colère, triste ou que l'on a peur. On se révèle lorsque nos actions parlent avant nos mots.
Une longue épine effilée apparut entre ses doigts, avec laquelle il piqua mon pouce. Une perle de sang en jaillit.
-Les poisons et les drogues restent les meilleurs amis des artistes, susurra-t-il.
Des spasmes agitèrent mes membres qui se crispèrent. Je devins aussi raide qu'une poupée de porcelaine entre ses mains. Il s'amusa à déplacer mon corps et à le positionner dans la posture qu'il désirât. Une fois satisfait, il m'abandonna et commença à crayonner derrière un chevalet.
-Mikhail m'a dit que tu t'entendais bien avec Lomion. Peut-être pourrais-je organiser une séance avec vous deux ?
