L'âge de la raison
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King…. Ne m'appartient pas ! Je sais, je sais, quel choc, quelle surprise. Pardon d'avoir ainsi dissimulé la vérité. Je ne suis qu'une humble fanartiste.
Notes :
Joyeuse année à tous ! Vous avez survécu à 2020. Bravo. Merci d'être là, de me lire, de me parler. Merci à Solemntempo, à Corporal Queen et Realgya pour leur soutien éternel. Et merci à tous les autres ! Je vous aime.
...
Gagner à cause de quelqu'un. C'est quelque chose.
J'ai réarrangé deux scènes pour mes besoins. Un bisou à qui remarque !
...
La dernière fois dans L'âge de raison :
La seconde manche est là. La célébration de la victoire de The Ren est interrompue par l'annonce du second match, et la présence de Lyserg parmi les X-Laws. Malgré elle, Tamao ne peut s'empêcher d'être attirée par la sanglante Iron Maiden, et ce n'est que grâce à une étrange présence dans sa tête qu'elle ne fait pas de bêtise.
« Kevin, ce n'est pas le moment de plaisanter. »
Ah bon ?
Jeanne ne sait pas de quoi parle Marco. Elle ne se souvient de rien entre le match et maintenant. En fait, elle a du mal à savoir où elle est, là, tout de suite. Une réunion a eu lieu, elle en est plutôt sûre. Qu'est-ce qui a été dit ? Qu'est ce qui a été tu ?
Elle n'en sait rien.
Elle n'est pas dans le couloir où les choses se disent. Cette discussion, ce moment d'après la réunion, entre Marco Lyserg et les X-III, elle n'en fait pas partie. John et les autres ont disparu dans le dédale des couloirs.
Leur a-t-elle dit si elle serait au repas du soir ?
Elle n'en sait rien.
« Tu es trop têtu, Marco. »
L'est-il ? Ne sont-ils pas là justement à cause de son entêtement ? Même avec sa vie en cendres, son Père salant la terre sous ses pas, même contre les chiffres et malgré les statistiques, il n'a pas baissé les bras. Jeanne a gagné son match à cause de lui.
Elle a gagné
Non ?
« N'y allez-pas, » implore Lyserg. Il pleure à chaudes larmes. « S'il vous plaît, n'y allez pas. Il y a un autre moyen. Il y a forcément un autre moyen.
- Tu as peut-être raison, » dit Meene, et sa voix est douce. Elle n'aime pas Lyserg mais elle ne le brusque pas. Elle est tellement bonne, sa Meene. « Cependant, si nous n'y allons pas, que penseraient les autres ? Que même nous avons trop peur de nous dresser devant Hao ? Comment alors peut-on leur demander d'avoir du courage ? De faire les sacrifices qui seront nécessaires ?
- Mais vous allez mourir, » répond Lyserg, et c'est une accusation. « Comment pourraient-ils tirer du courage de votre mort ?
- Ils sauront que certains sont prêts à donner leur vie, » dit Christopher, lui aussi gentiment. « Ils sauront que le monde entier ne va pas s'incliner et le laisser faire ce qu'il veut. Nous aurons été là. Nous aurons combattu. »
Il y a une voix. Une voix qui essaie de lui parler. Elle essaie d'écouter mais elle n'arrive pas à comprendre ce qui est dit.
Lyserg sanglote bruyamment. Où est-elle ? Elle n'est pas dans le couloir. Elle est dans la bibliothèque déserte, le dos contre la porte à peine entrouverte. Elle voit son corps d'au-dessus, le sommet de son crâne, son immobilité presque parfaite. Comment s'est-elle retrouvée ici ? Qu'est-ce qu'elle a fait depuis son match ?
Elle ne se souvient pas. Rien de cela n'a l'air réel. Il y a quelque chose qu'elle voulait faire, non ? Quelque chose d'important pour Jeanne.
« Marco, tout va bien, » dit Christopher. « Les pleurs de Lyserg nous réchaufferont l'âme demain. Comme dit lors de la réunion, chacun est libre de partir avant le match. Nous nous battrons quoi qu'il arrive, mais si l'un de nous change d'avis, nous ne lui en tiendrons pas rigueur. »
Seul le silence lui répond. Ils veulent tous y aller.
Voilà ce qu'elle voulait faire. Leur dire de ne pas y aller. Leur interdire. Jeanne veut leur interdire d'y aller. Elle n'aurait qu'à sortir de sa cachette, prendre sa voix la plus douce, et leur dire qu'elle ne veut pas de ce sacrifice.
« Tu as le droit de pleurer, Lyserg, » dit Kevin. « C'est normal d'être triste. Nous avons choisi notre destin, et nous n'hésiterons pas.
- Marco, » demande Meene. « Pourrions-nous parler une seconde ? »
Elle n'entend pas de réponse, mais il a dû acquiescer, parce que deux paires de pas se dirigent vers elle. Jeanne est dans la bibliothèque. Une pièce petite et calme. Ils viennent vers elle et elle sait n'avoir que peu de temps pour se cacher.
Elle disparaît derrière la porte de la réserve, où ils gardent les enregistrements de tout ce qu'ils estiment important. Les réunions, les recherches, les matchs. Les surveillances. Elle repousse la porte juste lorsqu'ils entrent.
Elle est silencieuse. La voix aussi. Ils regardent tous les deux ce qui se passe derrière la porte.
« Marco, » dit Meene. Jeanne se souvient d'un temps où un mot d'elle suffisait à le calmer. Pourquoi n'est-ce plus le cas ?
« Je ne peux pas, » dit-il. « Pardon, je ne peux pas.
- Tu ne peux pas ? Je dois mal entendre, ça ne fait pas partie de ton vocabulaire.
- Arrête. »
Silence. Ils se tiennent de chaque côté de cette pièce exiguë, à peine séparés par la longueur d'une table. Ça pourrait tout aussi bien être un océan, de là où elle se tient.
« Tu n'as pas à y aller.
- Et toi qui reprochais ces mots à Lyserg il y a quelques secondes à peine. »
Elle est fatiguée, pas surprise. Il se renfrogne.
« Ça, c'est bas de ta part, lieutenant.
- Ce qui est bas, c'est de réprimander un enfant pour son humanité, Marco. Tu n'as pas à l'aimer pour lui offrir le respect. »
Ils se fixent. Pourquoi ont-ils l'air de partager plus dans le silence que dans les mots ?
« Je ne veux pas me battre contre toi, » finit-elle par dire. « S'il te plaît, présente-lui tes excuses. C'est un bon garçon.
- Je sais. »
C'est un aveu douloureux qu'elle lui arrache ainsi. Il a grondé Lyserg pour avoir dit ce que lui ne pouvait pas dire. Ce qu'il n'avait pas le cran de demander, pas en public, pas en tant que chef des X-Laws. Elle ne sait pas comment elle sait tout ça; elle le sait, c'est tout.
« C'est un bon garçon, » dit-il en écho.
« Et tu es un homme bon.
- Là, tu vas un peu loin. » Son rire a la beauté du gravier. Il est nerveux, à vif. Elle aimerait ne pas être en train de l'écouter.
« La journée a été dure.
- Demain le sera encore plus. » Les mots sont coupants, non, à couper au couteau. Marco retire ses lunettes et semble prendre son souffle pour un long discours. « Meene, tu…
- Ne fais pas ça. »
Et il s'arrête. Son inspiration, envolée.
« Tu ne peux pas faire ça, » dit-elle doucement. « Tu ne peux pas me forcer à abandonner juste à cause de notre lien. Ça nous dépasse et tu le sais. »
Il est clair qu'il le sait. Dans ses yeux s'agite un océan de rage et de souffrance. Il irait à sa place, s'il le pouvait. Tête la première, malgré ce qu'ordonne leur mission et la logique. C'est terrifiant, de voir ce maelstrom, l'intensité avec laquelle ils ne se touchent pas. Elle peut à peine respirer.
Il se rapproche et défait l'écharpe autour du cou de Meene. Il le fait assez lentement pour qu'elle puisse l'arrêter. Jeanne ne sait pas si elle aimerait qu'elle l'arrête, ou qu'elle le laisse faire.
Les mots d'or sur sa gorge la surprennent parce qu'elle les comprend. Vous ne devriez pas être ici sous la pluie, lit-elle, ou comprend-elle, alors que Meene laisse Marco toucher sa marque du bout du gant.
Lentement, terriblement lentement, Meene le prend dans ses bras, et ses mains passent là où sont les marques de Marco. Qu'est-ce que tu veux ? Jeanne se souvient.
« Très bien, » dit-il comme si son âme n'explose pas en mille morceaux quand Meene se retire. Ils ne se regardent plus. C'est comme s'ils auraient soudain préféré être à des millions de kilomètres l'un de l'autre. Tout sauf à devoir se regarder de nouveau.
« Merci. »
Et puis il est seul, et puis il part.
La fille qui est Jeanne et qui ne l'est pas tombe à genoux dans la petite pièce mal aérée derrière la bibliothèque. Elle peut encore tout arrêter. Elle peut encore se relever, aller voir Meene, et lui dire que malgré tous ces grands mots elle ne les laissera pas aller au-devant de leur mort. Ce que Lyserg ne peut pas faire, ce que Marco ne peut pas faire ? Elle peut.
Elle pourrait. Si ces jambes qui lui appartiennent voulaient bien bouger.
Au matin elles bougent de nouveau, mais il est trop tard.
…
ꙮ
…
Finalement, les garçons vont manger au restaurant. La nourriture de Tamao est oubliée dans leur bâtiment, froide, en vérité peu appétissante. Elle ne leur en veut pas; elle range tout sans un bruit. Manta l'aide. La plupart des préparations serviront au cours de la semaine, mais elles n'auront plus le même goût, ne porteront plus la même joie.
Ils sont encore sous le choc d'avoir vu ce qui est arrivé à Lyserg, et surtout d'avoir découvert le visage d'un ennemi. Les X-Laws ne plaisantent pas, maintenant ils le savent.
Dans le chaos personne n'a vraiment remarqué l'étrange comportement de Tamao. Elle s'en réjouit, parce qu'elle ne le comprend pas vraiment non plus, et elle ne veut pas leur causer du souci. Anna se met déjà assez la pression; en cet instant, Ponchi et Conchi lavent le rez-de-chaussée de fond en comble sous ses ordres. Tamao et Manta sont épargnés, pour le moment, si c'est être épargné que savoir leur amie tendue à ce point sans pouvoir offrir la moindre solution.
Tamao sait qu'elle doit leur dire bientôt. À chaque nouveau plat, chaque nouveau bol qu'elle range, elle sait que rester muette n'est pas seulement preuve de bêtise mais de trahison.
Mais que leur dire ? Qu'il y a une voix dans sa tête ? Que sa boussole interne pointe vers l'Iron Maiden Jeanne comme son nord magnétique ? Rien de cela ne peut leur servir d'une quelconque manière. Les garçons ne parlent jamais vraiment de leurs sentiments, non plus. Il est entendu que Yoh et Anna partagent quelque chose qui leur est propre. Unique. Il est entendu que Ren et Horo-Horo se tournent autour comme des loups affamés. Mais en parler ? Ça ne se fait pas. Et dans cette guerre, il lui faut quelque chose de concret.
Et tout ce qu'elle a, c'est cette voix. Ça, c'était réel, et étrange. Parce que…
« Manta, » demande-t-elle, alors qu'elle enveloppe de tissu ciré un plat de tonkatsu.
« Oui ?
- Tu disais que Yoh et Anna pouvaient sentir l'humeur l'un de l'autre. Mais à quel point est-ce qu'ils… » Elle cherche ses mots et peine à ne pas paniquer, maintenant qu'il a arrêté de ranger pour l'écouter. « À quel point est-ce qu'ils partagent leurs états d'esprit ? Est-ce qu'ils peuvent se parler en pensée ? »
Il fronce les sourcils, en ce qu'elle craint être un jugement, mais qui n'est en fait qu'examen approfondi. « Je ne sais pas vraiment. C'est rare, ça, je le sais, et Yoh n'en parle pas souvent. »
Elle le sait aussi. Yoh ne lui en a touché que quelques mots, alors qu'ils se connaissent depuis toujours. Peut-être que s'ils s'en étaient parlé avant. Peut-être. « Est-ce que ça n'arrive que lorsque… les porteurs de l'anneau se sont embrasés ? Le partage ? »
Il hausse les épaules. « De ce que j'en sais. Mais c'est assez mal étudié. La recherche là-dessus est interdite, tu sais, depuis certaines expériences pas vraiment éthiques – oh ! »
Son visage change de couleur et il manque crier, tout excité. « Tamao, il s'est passé quelque chose ? Tu as trouvé ton âme sœur ! »
Il parle si fort et Tamao rougit. Elle ne veut pas qu'Anna ou ses esprits l'entendent; elle fait de son mieux pour le faire taire. « S'il te plaît ! Je ne sais pas si c'est ce qui se passe, et je ne veux pas leur donner des idées alors que… »
La bouche de Manta forme un petit 'oh', et il reprend dans un murmure : « Qu'est-ce qui s'est passé ?
- C'était pendant le match. » Il grimace, et elle murmure un 'pardon' fragile. « J'ai… j'ai entendu quelque chose, dans ma tête. C'était étrange… comme si quelqu'un me serrait fort. Et me parlait, et… ce n'était pas une hallucination. Elle savait des choses que j'ignorais. Elle… Il… Je ne sais pas, ça ne ressentait pas du tout les mêmes choses que moi. Le match était différent pour lui.
- C'est bizarre, » admet Manta. Il est pâle, et il peine clairement à s'exprimer. Le souvenir est encore teinté de nausée. « Je ne te regardais pas vraiment pendant le match, mais on aurait su si quelqu'un d'autre était avec toi. Et il n'y avait pas de fantôme inconnu, non plus. »
Ils se regardent, aussi confus l'un que l'autre.
« Réfléchissons logiquement. Tu as entendu la voix, pas vrai ? As-tu pu la reconnaître ? As-tu une idée de qui ça peut être ? »
Non, Tamao ne l'a pas reconnue. Elle était concentrée sur le match; même maintenant elle ne se souvient plus très bien de ce qu'elle a entendu. Mais elle se force à réfléchir.
« C'était quelqu'un qui ne se sentait pas menacé, » finit-elle par dire. « Quelqu'un qui regardait le match, et qui n'avait pas peur. »
Il frissonne. « C'est sûr que ça élimine pas mal de gens, alors. Cette fille était terrifiante. »
Tamao acquiesce, même si elle n'a pas eu peur, sur le coup.
Ils n'ont cependant pas le temps d'en déduire quoi que ce soit, parce qu'une porte se claque, et tout d'un coup Ren est dans la pièce, agité.
« Sinistre bâtard, » jure-t-il dans sa barbe, et il attrape l'une des cannettes qu'ils n'ont pas encore rangées. Le métal tremble. Est-ce que c'est sa main qui tremble ? Ren a peur de si peu de choses.
« Que se passe-t-il ?
- C'est Hao, » admet-il, avant de soudain sembler remarquer la nourriture. Son visage se tord en un air coupable. « Il a essayé de… je ne sais même pas. »
Elle s'est toujours sentie intimidée par Ren, mais elle fait un pas vers lui. « Est-ce que tu vas bien ? »
Il la regarde, un peu surpris, et semble se hérisser un peu avant d'acquiescer. « Ça va, c'était juste bizarre. Juste…
- Tamao. » La voix d'Anna est si tranchante qu'elle pourrait percer un mur. « Monte à l'étage. Prends Manta. Maintenant. »
Sa voix tremble. La voix d'Anna ne tremble jamais.
« Il m'a suivi, » comprend Ren. Ils hésitent une seconde. Tamao regarde la porte. Elle sait déjà qui va s'y présenter, dans si peu de temps. Quelqu'un qui ne se sentait pas menacé. Ça ne peut quand même pas… ?
« Toi, tu restes, » dit Anna à Ren, qui acquiesce. Il a l'arme à la main, comme s'il pouvait faire quoi que ce soit avec. Tamao ne veut pas laisser Anna toute seule, mais Anna n'est pas seule, et Manta a besoin qu'on le protège, alors elle l'emporte dans ses bras et grimpe les escaliers quatre à quatre.
Ils sont à peine arrivés en haut qu'on toque à la porte. Elle se colle contre la paroi, dans l'angle mort de l'entrée, pour pouvoir écouter, sans trop être vus.
Anna ouvre la porte en silence, comme si elle ne craignait rien.
« Yoh n'est pas là, » dit-elle.
« Dommage, mais je ne suis pas là pour lui. »
C'est bien Hao. Tamao ne peut plus respirer.
« Je t'ai dit que je n'étais pas intéressée.
- Ce n'est pas pour ça que je suis là, non plus. »
Des pas résonnent dans le hall. Il a réussi à contourner Anna. « Oh, c'est pour qui tout ça ? N'est-ce pas un peu tôt pour célébrer la victoire de Yoh ? Ah, je vois. Dommage que personne n'y ait touché.
- Cette nourriture ne t'appartient pas.
- Je ne crois pas à la propriété privée, » dit-il, débonnaire, et Tamao l'entend mordre dans un morceau de karinto. Pourquoi Anna ne l'a-t-elle pas encore giflé ?
« Qu'est-ce que tu veux, » tonne Ren, plus qu'il ne demande.
« Je ne suis pas là pour toi, » répond Hao. « Je t'ai fait mon offre, et maintenant c'est à toi de la prendre, ou de la laisser.
- Alors pourquoi es-tu là ? » La voix d'Anna est plate. Elle ne se laisse pas empoisonner, manipuler par l'attitude de Hao. Droit au but. Tamao l'envie.
Elle perçoit un son, comme si on froissait des vêtements. Elle aimerait voir ce qui se passe, mais elle ne peut pas bouger. Manta essaie de lui souffler quelque chose, mais elle n'arrive pas à comprendre quoi.
« Quelqu'un a perdu ça, » dit Hao. « Ma petite a un peu joué avec, mais il faut s'y attendre quand on ne fait pas attention à ses affaires. » Seul le silence lui répond. "J'ai jeté un œil. L'auteur a un certain talent. Et l'arrogance qui va avec. Ces dessins sont-ils appropriés, selon la fiancée de Yoh ? Juste pour savoir, si je me sens de peindre un peu.
- De quoi parle-t-il, » murmure Manta, mais l'estomac de Tamao s'est complètement décroché. Elle sait. Elle peut entendre les pages bouger.
« Je n'étais pas sûr de qui pouvait avoir fait tout ça, au début. Yoh a tout un groupe maintenant, et je ne voulais pas que ces images tombent dans les mains de n'importe qui. Mais étant donné que l'auteur de ces dessins semble connaître ton fiancé si intimement, j'ai pensé que tu serais la meilleure personne pour choisir quoi en faire. »
L'insinuation fait chauffer les joues de Tamao. Elle veut disparaître.
« Je sais très bien qui a dessiné tout ça, » Anna dit, après une éternité. « J'avais donné mon autorisation. Par ailleurs, je suis heureuse de voir que tu as finalement pris le temps de le rendre à son propriétaire.
- Je t'ai dit que je ne croyais pas à la propriété privée. » Encore du bruit. « Une Shamane aussi faible n'a rien à faire ici. Les choses vont bientôt s'accélérer.
- Est-ce une menace ?
- Ren, ne pose pas de questions idiotes. »
L'intru est de retour dans l'entrée, elle le sait au son. Elle ose jeter un œil en bas des escaliers; il est en train de partir.
« Dis-lui de retourner au Japon, » dit Hao tranquillement alors qu'il passe la porte, un karinto à la main. « Elle y sera beaucoup plus heureuse. »
…
ꙮ
…
Hao ne rentre pas pour le dîner. Ça n'inquiète pas Rackist outre mesure; leur maître ne risque rien sur cette île et c'est à Turbein de cuisiner, de toute façon. Opachô est triste d'avoir perdu son cahier de coloriage, mais Turbein l'a distraite en lui demandant de couper les radis en fleurs. Elle se débrouille bien avec un couteau, et là où d'autres s'inquièteraient qu'elle puisse se blesser ici c'est simplement une bonne idée.
Le camp est animé. Ils parlent des matchs à venir avec feu. Les sorcières sont heureuses d'ouvrir le bal devant Hao; comme toujours, elles plaisantent Achille, et comme toujours il semble que deux gouttes de nitroglycérine suffiraient à le faire exploser.
Rackist n'a aucune envie d'assister à ça; il se lève.
« Je vais voir Peyote, » annonce-t-il à la cantonade. « Achille, viens avec moi.
- Quoi ? » Irascible, toujours. « Pourquoi ?
- Parce que je te le demande. »
Achille ne prend jamais très bien qu'on lui donne des ordres, mais le statut de Rackist est suffisamment explicite pour qu'il obéisse, malgré ses pleurnicheries.
…
Le bâtiment suffit à le rendre nerveux. L'endroit respire la faiblesse : une infirmerie tenue par les Paches, pour ceux qui n'ont pas de soigneurs, ou pas de compagnons.
Ou pas de maître qui se soucie suffisamment d'eux pour venir les chercher.
Achille est obligé de suivre Rackist, alors il le suit, mais chaque pas est appréhensif. Hao ne leur a pas demandé d'aller chercher Peyote; si c'était ce que lui était parti faire, Rackist ne serait pas ici.
Leur chemin jusqu'ici a été silencieux. Rackist n'a jamais été très volubile, mais cette fois c'est Achille qui n'a rien osé demander. Pourquoi sont-ils ici ? Pourquoi est-ce que Peyote n'est pas revenu tout seul ? Qu'y a-t-il à gagner, à parler à un perdant ?
Ils croisent un Pache dans le hall du bâtiment. Achille ne le reconnaît pas, dans cette seconde où leurs regards se croisent. Rapidement, ils sont menés à la chambre de Peyote. Rackist s'approche du lit; pas Achille. Il reste à la porte, séparé du malade par des rideaux et des appareils humains qu'il ne connaît pas. Ça ne lui suffit pas. Il préfèrerait être au camp, à se réchauffer devant le feu. Au moins Rackist ne l'oblige pas à se rapprocher. Au moins peut-il s'appuyer contre le mur blanc de l'entrée, avec l'espoir à demi fou de s'y enfoncer, de disparaître dans le béton.
Il n'a aucune raison d'avoir tout d'un coup peur de Peyote. Est-ce que c'est ça qui l'immobilise ? Une peur de Peyote ? Tout ce qu'il sait, c'est que ses pieds sont pleins de plomb, et sa bouche de métal.
Rackist a apporté une boîte du camp, et l'odeur de nourriture ne fait qu'empirer la nausée d'Achille.
« Réveille-toi, Peyote. Tu dois manger. »
Les Paches ne lui ont donc rien donné ? Achille se risque à jeter un coup d'œil dans la pièce. Il y a un plateau près du plat, intact. La nourriture ne devait pas être très bonne, suppose-t-il, ou se force-t-il à supposer. Comme si son estomac pourrait supporter le goût de la nourriture, s'il devait jamais se trouver de l'autre côté de la pièce.
Une voix se lève pour répondre à Rackist. Elle est spectrale, âpre, difficile à identifier. « Je ne dors pas. » Il semble souffrir. Les Paches ne l'ont pas soigné ? « Il n'est pas venu. »
Les Paches auraient tout aussi bien pu ne pas le soigner. Achille se sent avaler des couteaux. Rackist se contente de soupirer.
« Il a eu une journée bien remplie et il doit se préparer pour demain.
- Ne me fais pas rire. Il pourrait tuer ces raclures dans son sommeil. »
C'est vrai. Achille n'a pas eu besoin de regarder les X-III deux fois pour s'en convaincre. S'ils se présentent dans l'arène, ils mourront. Et c'est tant mieux.
Rackist ne dit rien. Achille connaît bien ce silence. C'est le silence austère et implacable du professeur, du prêtre, du père du camp. C'est celui qu'emploie Rackist quand il veut qu'ils fassent quelque chose, et qu'il le veut assez fort pour n'accepter aucune dérobade.
« Je n'ai pas faim, » dit Peyote, comme un enfant qui fait un caprice. C'est l'effet des silences de Rackist.
« Je suis venu avec un repas, et je ne repartirai pas avec. Assieds-toi.
- Je t'ai dit que je n'avais pas faim. »
Il est pathétique.
« Ne fais pas l'enfant. Tu n'es pas malade et Turbein a préparé ce repas pour toi. »
Un demi-mensonge, mais Peyote semble l'avaler, et la couverture se froisse. Achille ne peut imaginer être réduit à cette chose sur le lit. Il refuse de l'imaginer. Devoir être obligé à manger, s'étaler comme une fleur fanée sur un matelas d'hôpital.
Cela fait trop longtemps qu'Achille est dans la pièce; le mélange des parfums de nourriture et de médicaments est devenu un arôme de pourriture qu'il devra laver de ses vêtements, de ses cheveux. Si ça veut même partir.
« Pourquoi es-tu ici, Rackist ? »
La réponse tarde à venir.
« Que veux-tu dire ?
- Ce que j'ai dit. Turbein est déjà venu. S'il voulait me donner des falalels et une manakeesh il pouvait me le donner à ce moment-là. Les Boz ne sont pas ici, si c'est eux que tu cherches.
- Je ne m'attendais pas à ce qu'ils viennent te voir. Vous n'avez jamais été très proches. »
Peyote grogne quelque chose qui ressemble à musicos ampoulés dans sa barbe. Il a raison. Qui voudrait se rapprocher de ce duo d'inutiles ? S'ils ne veulent pas rentrer, tant pis pour eux. Hao n'a aucun besoin d'eux.
« Les Paches ne me laisseront pas dormir ici. Ils disent que je peux sortir.
- Tu as l'air en bonne santé.
- Tu vas me demander de rentrer ?
- Je ne sais pas. Qu'est-ce que tu veux faire ? »
Qu'est-ce que c'est que cette question ? Peyote a perdu, mais il peut encore se battre. Peut appeler des esprits, peut chasser des âmes, peut…
Mais s'il peut faire tout ça, s'il est en parfaite santé, pourquoi n'est-il pas rentré tout seul ?
Non, ce n'est pas la question.
La question, c'est pourquoi est-ce que Rackist a l'air de lui donner le choix ? Il n'y a que Hao. Il n'y a rien d'autre. Perdre dans le tournoi, ce n'est pas juste perdre dans le tournoi. C'est perdre le droit d'être en présence de Hao, aux repas de Hao, dans les pensées de Hao.
Qui pourrait le supporter ?
Peyote ne le peut pas, clairement. Peyote et sa musique et ses squelettes et sa morgue est désormais comme enchainé à son lit. Comme mort.
« Tu es là pour me tuer, » finit-il par dire. « Il t'a dit de venir me tuer. » Et il ne le dit pas avec haine, ou avec mépris.
Il le dit avec gratitude. Lui qui a perdu n'est plus qu'un détail gênant, une question ouverte, mais Hao ne l'a pas abandonné. Hao répond à la question en accompagnant son mouton égaré vers l'autre monde. Achille entend toute cette pensée se dérouler comme si Peyote l'avait exprimée à voix haute. Il en voit le charme. Oh, qu'il en voit le charme. Qu'il aimerait que Hao…
« Bien sûr que non, lui dit Rackist. « Est-ce si difficile d'imaginer une vie sans lui ? Tu as tout un monde dans lequel vivre. Tu as fait ce que tu devais pour notre roi; si tu veux t'arrêter maintenant, il ne t'en voudra pas.
- Qu'est-ce que tu… ?
- Je veux dire que pour Hao, ta vie et ta mort n'ont aucune importance. »
Le plomb coule dans l'estomac d'Achille comme dans un chaudron en fusion, une mare tourbillonnante et tourbeuse. Soudain il sait que s'il reste il va vomir, alors il ne reste pas. Il s'enfuit, sort de l'infirmerie, et court à travers les rues tranquilles et obscures. Il ne s'arrête pas avant d'être complètement perdu dans les bois. L'air de la nuit lui pique les joues, les cailloux et les racines éraflent ses chaussures, mais il ne peut pas distancer son propre esprit et la pensée qui vient de commencer à l'obséder :
Pour Hao, ta vie et ta mort n'ont aucune importance. Qui pourrait le supporter ? Comment pourrait-il le supporter ? Comment le supportera-t-il ?
