Chapitre 20

Peur

Jaime avait l'intention de conduire jusqu'au Roc, mais après quelques kilomètres, il réalise qu'il a trop de mal à utiliser le volant avec sa prothèse. C'est pénible et difficile de passer les vitesses. Pourquoi les Stark n'ont-ils pas plus de voitures automatiques ? Ce serait tout de même plus simple. Tant pis, il s'arrêtera à une gare et il y prendra un train pour le Roc, et il reverra Cersei. Il s'imagine déjà la serrer contre lui, calmer ses sanglots, lui promettre que tout ira bien. Il ne laissera plus personne lui faire de mal. Il ne la laissera pas se faire de mal à elle-même.

Il voit déjà la scène, il se voit la bercer, il sent presque son parfum, sa peau, ses cheveux dorés contre son visage, sous sa main… sa main. Il regarde longuement la prothèse qui lui permet de conduire, même si c'est difficile. Il n'a jamais aimé cette prothèse, mais il sait que la peau qui se trouve en-dessous, Cersei la déteste. Elle la déteste parce qu'un homme, un vrai, un militaire, un amant, un frère, doit avoir deux mains. Il doit être capable de se battre, de protéger la femme qu'il aime, de lui faire l'amour. Il doit être beau. En un seul morceau.

Lentement, la voiture ralentit. Jaime se retrouve à l'arrêt au milieu des champs enneigés. Il voit à peine la route déserte. Il voit à peine la forêt toute proche. Son cerveau rejoue une à une les conversations qu'il a endurées après son accident.

Cersei s'est détourné de lui quand il avait le plus besoin de soutien. Pas seulement après la perte de sa main, alors qu'il se réveillait la nuit en hurlant, parce qu'il revoyait l'explosion et qu'il se croyait toujours là-bas, en pleine guerre. Même si Jaime a passé des années à essayer de l'oublier, là, cette nuit, il se souvient de Targaryen. Ce fou contre lequel il s'est battu avec ses amis et ses collègues, et qu'ils ont fini par abattre. Targaryen, qui lui a laissé des cauchemars par dizaines, mais dont il n'a jamais pu parler à Cersei. Pas parce qu'il n'y arrivait pas, mais parce qu'elle ne voulait rien entendre. Parce qu'elle ne s'intéressait qu'à ce qui concernait son empire et celui de son mari. Qui se serait soucié d'un chef de guerre qui massacrait des milliers de personnes à l'autre bout du monde ?

Pas Cersei.

Le moteur continue de tourner, mais Jaime ne roule plus. Il revoit son désespoir, ses terreurs nocturnes, sa volonté d'indépendance depuis qu'il vit à Winterfell.

Et si Brienne avait raison ? Si Cersei était déjà en sécurité, au Roc ?

Lentement, le regard de Jaime tombe sur son téléphone portable. Il coupe le moteur, compose le numéro de sa sœur et attend. La sonnerie retentit une fois, deux… cinq… huit… alors qu'il s'apprête à raccrocher, enfin, il entend :

- Allô ?

Il a rêvé de cette voix pendant des mois. Il soupire sans réaliser qu'il retenait son souffle. Son cœur bat plus vite, sa gorge se noue.

- Tu vas bien ?

Il a failli lâcher son prénom, mais il s'est retenu de peu.

- Ça pourrait être mieux, répond Cersei, et ce n'est pas réellement sa voix, c'est une voix plus fatiguée, plus mûre.

Plus usée. La voix d'une femme qui a enduré trop d'épreuves. Jaime peut l'imaginer, assise sur son lit, en chemise de nuit, les cheveux emmêlés, le visage tiré par la fatigue. A-t-elle des stigmates de sa vie conjugale ? Des hématomes bleuissent-ils sur son corps ?

- Tyrion m'a dit que tu étais rentrée au Roc.

- Père a bien voulu me rouvrir la porte.

- Les enfants sont avec toi ?

- Je ne les aurais jamais laissés à leur père.

Le ton de Cersei s'est fait féroce, et pendant un instant, Jaime la revoie comme la lionne qu'elle est.

- Où es-tu ? demande Cersei.

Il déglutit.

- Je suis dans une voiture, en route pour la gare la plus proche. J'avais… je… je pensais sauter dans le premier train pour le Roc, mais je ne crois pas que j'y arriverai. J'ai coupé le moteur. Je suis désolé, je ne peux pas.

- Q… quoi ? Comment ça ?

- Je peux t'aider à traîner Robert en justice. Je peux aller lui casser la gueule moi-même, si tu veux. Je peux t'envoyer de l'argent, t'écouter si tu as besoin de parler, t'aider avec Père s'il te rend la vie impossible. Je peux être ton frère, mais je ne peux pas rentrer au Roc.

- Mais pourquoi ?

La voix de Cersei n'a pas les accents de fureur et d'autorité d'autrefois. Elle a plutôt les échos du désespoir. Ce n'est plus la voix de sa sœur, seulement celle de son ombre. Qu'a-t-elle enduré, pendant ces années où le vernis et l'argent masquaient la réalité ? Qu'a-t-elle subi pour qu'elle, si fière et indomptable, semble si proche de se briser ?

Un instant, Jaime s'imagine la retrouver au Roc, dans son ancienne chambre, voir à nouveau sa peau, son sourire. Il imagine sa nouvelle fragilité, les ombres sous ses yeux, les creux que les soucis ont laissés sur son visage. Il imagine la haine de son mari qui coule dans ses veines.

Il imagine ce que ce serait, de recommencer leur folie. De la toucher à nouveau de cette façon que rien ni personne ne semble comprendre ou accepter. Il sent déjà ses sens s'enflammer.

Mais il imagine aussi jusqu'où, cette fois encore, cela pourrait les mener. Où cela finira par les mener. Parce qu'il n'existe pas de possible pour les jumeaux damnés.

- Si je reviens te voir, souffle Jaime, je me passe la corde au cou. Je suis désolé, mais c'est la vérité. Je ne peux pas lui faire ça.

- Faire quoi ? A qui ? De quoi est-ce que tu parles ?

- Il y a quelqu'un ici à qui je ne veux pas qu'on apprenne mon suicide. Et c'est ce qui se passera si je viens te voir. Je le sais, Cersei. Et si tu m'aimes ne serait-ce qu'un peu, tu le sais aussi.

Pendant longtemps, seul le silence lui répond. C'est la première fois que Jaime parle à sa sœur depuis son emménagement dans le Nord, mais c'est aussi la première fois depuis des années qu'il s'exprime si ouvertement, et il sait que si elle ne le comprend pas maintenant, jamais elle ne le fera.

Le silence est assourdissant. Jaime a l'impression qu'on lui creuse la poitrine avec un couteau, et il sait, il en est certain, que Cersei éprouve une chose similaire à cet instant. Car malgré tout ce qu'elle a pu lui faire, elle l'a aimé. Elle a éprouvé, aussi ce sentiment d'absolu quand ils se touchaient. Peut-être l'aime-t-elle encore. Peut-être ressent-elle aussi un peu de ce désespoir qui le prend à la gorge, car il vient de réaliser qu'il l'aime encore, qu'il ne cessera jamais de l'aimer. Elle est son premier amour, l'autre part de lui-même. Son absolu. Son poison.

Un souffle passe dans le téléphone, puis la sentence tombe, d'une voix mourante :

- Je sais.

- . -

Brienne est tétanisée. Elle a appris à domestiquer sa peur quand elle travaillait dans la police, il a bien fallu, car parfois les choses tournaient mal, il fallait être capable de réagir, de faire son travail, de domestiquer la Peur. Celle qui la clouait sur place quand elle était petite, quand elle s'est retrouvée un matin au milieu du salon, devant le corps immobile de sa mère. Elle avait fait un malaise au milieu de la nuit, en l'absence de Selwyn. Brienne, neuf ans à l'époque, est restée figée de longues minutes sans bouger, sans penser, presque sans respirer. Il a fallu que son frère dévale l'escalier et la percute pour qu'elle parvienne à nouveau à bouger.

En grandissant, Brienne a appris à domestiquer la Peur.

Mais depuis que Renly est mort, la Peur est revenue, comme une lame de fond qui l'a totalement submergée et broyée.

Et là, cette nuit, alors qu'elle se tient debout dans la cour gelée de Winterfell, la Peur la reprend. Elle ne sait pas combien de temps elle reste figée, incapable de faire le moindre geste, incapable de s'arrêter de trembler et de pleurer.

Son esprit mélange tout, la dépression de Jaime vers laquelle il roule à nouveau, la Peur qui la dévore depuis son enfance, Renly dont le corps disloqué n'aurait jamais tâché le bitume si elle ne lui avait pas demandé de venir la retrouver cet après-midi-là. Elle n'entend pas Nyrah qui couine près d'elle, elle ne voit plus la cour enneigée, elle ne sent que le froid qui l'engourdit et la douleur et la Peur qui la détruisent de l'intérieur.

Peut-être que Jaime a raison. Peut-être qu'elle lui ferait plus de mal si elle le convainquait de rester à Winterfell. Peut-être ferait-elle comme pour Renly. Peu importe qu'on ait dit et répété que c'était un accident, que personne n'aurait pu le prévoir. Quand elle se réveille la nuit après un cauchemar, elle ne pense pas que tout ça n'a été qu'un drame malchanceux. Elle pense au coup de téléphone qu'elle a passé à Renly ce jour-là, pour le convaincre de se traîner hors de son lit.

Les larmes gèlent sur ses joues. Elle sent ses genoux flancher, sa poitrine lui donne l'impression de se fendre en deux. Tout se mêle dans son esprit.

Elle a déjà tellement perdu. Trop perdu.

Sa mère, son frère, son meilleur ami, son traître de fiancé, Catelyn Stark, son île natale dont elle ne supporte plus la vue, Loras dont elle ne peut plus croiser le regard sans avoir envie de s'ouvrir les veines, alors qu'elle sait que cela ne ramènera jamais Renly.

Elle ne veut pas le perdre aussi. Elle veut continuer à voir ses cheveux blanchir. Mais la Peur la prend aux tripes, et elle ne voit plus rien, sinon un puits de douleur, du sang sur le bitume, Renly disloqué, Jaime inerte, le visage creusé, exsangue, privé de vie comme si on la lui avait aspirée jusqu'à la dernière goutte.

Elle veut qu'il vive. Que lui, au moins, vive.

Elle veut qu'il lui raconte des histoires de guerre en regardant les étoiles. Qu'il fasse fuir Tormund en générant des rumeurs idiotes. Qu'il l'aide à retourner nager à la piscine. Qu'il la batte au poker et continue de rester dans le Nord, parce qu'une vie simple et son amitié à elle auront suffi.

Elle voudrait être assez pour le convaincre de vivre, lui au moins. Elle voudrait ne pas lui faire de mal.

Elle ne veut plus se retrouver toute seule.

Ses jambes se dérobent pour de bon sous elle, et elle s'effondre.

- . -

Il neige quand Jaime gare la voiture dans la cour de Winterfell. Il neige toujours quand il en descend et que son regard accroche une forme avachie au milieu de la cour. Son cœur manque un battement. Nyrah, collée contre la silhouette engluée dans la neige, couine sans résultat.

Jaime claque la portière et se précipite. Recroquevillée sur elle-même, à genoux, Brienne a le regard fixe et vide, les joues striées de larmes gelées. Sa peau a rougi et bleuie, elle est très certainement en hypothermie.

Jaime s'agenouille à sa hauteur, le cœur en morceaux. Sa main vient saisir celles de Brienne, qu'elle tient contre sa poitrine. Il n'a jamais touché de peau aussi froide.

- Tu ne peux pas rester là. Il faut qu'on rentre.

Il voudrait dire « Tu vois, je suis revenu », mais il n'y parvient pas. Lentement, il voit les yeux de saphir remonter vers les siens, comme s'ils étaient rouillés, et Jaime s'efforce de sourire le plus doucement possible. Mais au fond de lui, il crève de peur. Il ne peut croire qu'il est responsable de l'état de Brienne. Il ne peut pas croire qu'elle soit si proche du point de rupture.

Il prie, surtout, pour qu'elle ne l'ait pas déjà franchi.

- Il gèle, insiste Jaime en lui pressant la main. Lève-toi. On doit rentrer.

- Tu… t…

Mais aucun mot ne passe les lèvres bleuies de Brienne. Elle ne paraît pas seulement perdue, ou fragile. C'est comme si elle s'apprêtait à voler en éclats. De nouvelles larmes lui tombent des yeux, traçant des sillons sur la peau glacée.

Jaime hésite, puis passe son bras estropié autour des épaules de la jeune femme et l'étreint. Son visage s'enfouit dans les cheveux blancs de givre, et sa main unique serre celle de Brienne, toujours un peu plus fort.

- Je ne vais nulle part, chuchote Jaime. Je suis désolé. Je suis là, je ne bouge plus, Brienne. Je te le jure. Je reste avec toi.

Il sourit difficilement. Un peu tristement.

- J'ai choisi de vivre.

Plus tard cette nuit-là, Jaime sait qu'il devra laisser un message à Tyrion pour lui dire que Brienne et lui auront du retard au travail le lendemain, et qu'il faudra que les Greyjoy prennent soin des écuries durant la matinée. Peut-être même durant la journée. Et il devra discuter avec son frère de ce qu'il s'est passé, de Cersei. Plus tard, Jaime se demandera s'il n'a pas lui-même franchi une ligne cette nuit, car quand il aura réussi à relever Brienne, à la ramener dans sa chambre, à la réchauffer et la coucher, il restera là, indécis, et finira par se glisser sous la couette pour la tenir doucement. Pour sentir peu à peu la peau glacée retrouver un minimum de vie. A ce moment-là, perdu dans ses pensées, coincé entre le bord du lit et sa meilleure amie, bercé par le souffle profond du chien collé à Brienne, Jaime se demandera s'il ne vient pas en effet d'éviter une catastrophe tout en franchissant une ligne invisible.

Mais il finira par s'endormir en silence, ses bras autour de Brienne, et les mains glacées de la jeune femme serrées sur son t-shirt, cramponnées à lui comme s'il allait disparaître.

Tout cela s'étirera dans la nuit, dans le froid, dans l'anonymat du Nord. Mais à cet instant, tout ce que Jaime voit et entend, c'est le murmure tremblant qui s'échappe des lèvres Brienne :

- Ne me laisse pas.

Il se souvient d'une supplique analogue, plus d'un an auparavant, quand elle veillait au chevet de son lit d'hôpital, après sa commotion cérébrale. Alors il la serre un peu plus fort la jeune femme contre lui et l'embrasse sur le front sans réfléchir. La peau est glacée, tremblante.

- Promis.