Countdown


« And the clouds above move closer, looking so dissatisfied,
And the ground below grew colder, as they put you down inside.
»

Linkin Park


Dans quel pétrin es-tu allée te fourrer, encore, Yoruichi ?

L'intéressée dédia un sourire particulièrement insolent à son interlocuteur, tout en lui enfonçant un bob rayé sur la tête :

Chut, fais semblant d'être un petit copain très énamouré de ma personne.

Elle avait rabattu la capuche de son sweat noir sur sa tête les coutures formaient des oreilles de chat. Idéal pour faire profil bas, non ?

Mais qui te dit que je ne suis pas complètement énamouré de ta personne ? rétorqua Urahara en levant un regard sceptique sur les bords du bob. Ce chapeau est ridicule.

Yoruichi l'entraîna à sa suite en l'attrapant par le bras, tout en coulant des regards suspicieux autour d'elle. Des agents de sécurité arpentaient la rue, cherchant visiblement quelqu'un ayant commis un terrible méfait. Ou plus spécifiquement, un larcin.

T'en as pas l'air. D'être amoureux, je veux dire. Ridicule tu l'es, mais c'est le but.

Elle cherchait des yeux un moyen de quitter la place envahie de touristes quand Urahara l'attrapa par la taille d'une main et orienta son menton vers lui de l'autre, captant enfin son attention. Puis, avec une lenteur délibérée, il approcha ses lèvres de l'oreille de Yoruichi, comme s'il était en train de déposer un baiser sur le coin de sa mâchoire.

Difficile de jouer les amoureux transis avec une girouette comme toi. Dans quel pétrin es-tu allée te fourrer, encore ? répéta-t-il dans un doux susurre.

La voleuse recula la tête, passa les bras autour du cou de son ami, un sourire rayonnant plaqué sur ses lèvres :

Il semblerait que le plus gros rubis de l'exposition de la couronne ait disparu dans mon sillage.

Mademoiselle Shihōin, je ne vous emmène pas en voyage en Europe pour que vous puissiez commettre quelques menus larcins ! Nous avons une mission ! s'exclama-t-il, faussement outré.

Le sourire de la chapardeuse s'intensifia encore :

Mais la vente dudit menu larcin pourrait suffire à financer le club que tu rêves d'ouvrir, non ?

Sous le soleil méditerranéen particulièrement radieux, Kisuke éclata de rire et fit tournoyer son amie dans ses bras.


— BORDEL, KUCHIKI, LAISSE-MOI SORTIR !

Yoruichi frappait frénétiquement à la porte de la pièce dans laquelle elle était consignée depuis trois jours, affrontant vertiges et nausée, souvenirs nostalgiques et cauchemars asphyxiants. Elle en avait plus qu'assez.

— Inutile, fit la voix de l'interpellé de l'autre côté de la porte. On n'a pas encore décrypté la localisation, donc tu restes, et tu te reposes.

Son ton égal, comme toujours, la mettait dans une humeur noire. Après tout, il avait trouvé son traître et n'avait plus qu'à lui courir après, à quoi bon s'embêter pour un vulgaire informateur ?

— Te fous pas de ma gueule, avec les moyens nécessaires, ça ferait déjà des jours qu'elles seraient décryptées, ces données !

Étaient-elles seulement décryptables ? Cela n'avait-il pas été qu'un vaste mensonge ?

L'absence de réponse la fit hurler de plus belle jusqu'à ce qu'elle fût saisie de spasmes et de tremblements. Elle recula, trébucha et parvint à s'asseoir à même le sol, contre le lit. Ses mains attrapèrent fébrilement le couvre-lit qu'elle tira à elle. À peine une minute après, la porte s'ouvrait sur Renji, armé d'un verre d'eau, d'un peu de nourriture et un cachet. Le jeune homme aux cheveux rouges la considérait avec le même mépris qu'il accordait à tous les toxicos qu'il avait pu croiser dans sa ridicule carrière. Yoruichi rassembla le peu de force qui lui restait pour lui lancer un regard goguenard avant de répliquer, d'une voix tremblante :

— Tu peux laisser la nourriture et l'eau, mais toi et ton stupide cachet opiacé sensé faciliter la désintox', vous pouvez quitter la pièce, merci.

Il se contenta de secouer la tête en rebroussant chemin, probablement convaincu de la folie de la voleuse.


Quand Yoruichi rouvrit les yeux, elle fut presque étonnée de s'éveiller sur le lit qu'on lui avait attribué, et non sur le sol glacial et nu de sa cellule. Elle se redressa avec moins de difficulté qu'à l'accoutumée et passa une main lasse sur son visage. Un rapide coup d'œil au réveil lui indiqua qu'elle avait enfin passé une véritable nuit de sommeil.

On frappa à la porte et, une seconde plus tard, Byakuya pénétrait dans la pièce. Chose peu courante, Yoruichi eut soudainement honte de son apparence, de son état, de la stupidité de ses actions. Elle détourna le regard du visage altier et froid de l'homme qui l'avait fait tant vibrer.

— On part dans une heure, énonça Kuchiki en lui tendant des vêtements propres. Tu devrais te préparer.

Yoruichi releva soudain la tête :

— Urahara ?

Il opina du chef et alors qu'elle se levait pour courir prestement vers la salle de bain, il la retint par le poignet.

— Tu te sens prête ?

— Bien entendu, répliqua-t-elle, la défiance illuminant son regard.

Seulement, Byakuya ne voyait pas que la défiance; il lisait sur les traits de Yoruichi l'épuisement maladif et probablement bien d'autres choses. Il percevait le rythme de son pouls et le tremblement de ses mains sous ses doigts. Il soupira et acquiesça à nouveau avant de la lâcher. Puis, une fois qu'il eut atteint la porte, il ajouta :

— Tu aurais pu prévenir avant de partir, tu sais. On t'aurait retrouvée plus vite.

Le ton était accusateur et, contrariée, la voleuse mentit :

— Je n'avais pas réalisé que ça importait.

La colère s'était à nouveau emparée d'elle, injustifiée et embarrassante.

— Vraiment ? rétorqua-t-il, toujours aussi froid.

Elle émit qu'une brève expiration excédée et hautaine avant de répliquer à son tour :

— Non, mais je sais d'expérience que quand on me dit de venir seule, vaut mieux s'en tenir là. La vie d'Urahara est en jeu et je n'allais pas la risquer pour flatter ton orgueil de flicaille.

Certains lui auraient ri au nez, auraient répliqué vulgairement. Pas Byakuya :

— N'est-ce pas ton égo, plutôt, qui est blessé ?

Yoruichi pinça les lèvres. Il avait visé juste.

Pourtant, ces derniers jours de désintoxication lui avait laissé tout le temps dont elle avait besoin pour consulter ses dossiers sur l'affaire. Parmi eux se trouvait les informations sur Byakuya que Kisuke lui avait confiées la dernière fois qu'elle l'avait vu. Cela semblait être une éternité auparavant. Elle s'en voulait de ne pas avoir plongé dans cette mine d'information plus tôt.

— Pas autant que ton honneur, agent Kuchiki. Mes plus sincères félicitations, à quand le mariage ?

Une fois la surprise passée, les traits de Byakuya se chargèrent de condescendance et de fureur glaciale. Il était presque aisé de suivre le fil de ses pensées; ce qui avait été un moment d'égarement pour lui, une entorse à son code de conduite impeccable, semblait désormais être un jeu pour elle, un piège prédestiné, une blessure volontaire. Yoruichi réalisa immédiatement son erreur mais ne desserra pas les dents pour tenter de la réparer.

Il posa avec une lenteur délibérée les médicaments sur la commode près de la porte, tacite insulte à la vulgarité et le mépris que lui inspiraient désormais à la voleuse et son addiction. Là où il aurait pu vanter ses talents d'espionne, il préférait juger ses procédés peu conventionnels. Et sur ces accusations silencieuses, il quitta la pièce.

L'étreinte glaciale qui s'éprit de Yoruichi se confondait aisément avec celle provoquée par le manque. Les tremblements qui la secouaient, les frissons d'horreur qui courraient sur sa peau aussi, auraient pu être les conséquences de son sevrage soudain.

Mais ce n'était pas la drogue, que son organisme réclamait, c'était l'absence d'un début de complicité, cette once de considération arrachée et, par-dessus tout, le respect qu'on ne lui témoignerait plus qui créaient ce néant en elle.

Un élan de fureur la saisit soudain. Dans un excès de rage, elle balaya ce qui se trouvait sur la commode : objets, cachets, vase, tout alla trouver le sol dans un fracas qui en rien ne calma la colère qui pulsait dans ses veines.

Kisuke. Pense à Kisuke.

Si elle ne se calmait pas, ils ne la laisseraient pas partir avec eux. Ils ne l'emmèneraient pas retrouver son ami. Et elle n'était pas en état de fuir les lieux et de les filer. Non, elle n'avait pas le choix. C'était bien la première fois depuis bien des années que sa précieuse liberté lui était arrachée de la sorte, qu'elle se retrouvait dans l'étau du gouvernement. Un rire amer gronda dans le fond de sa gorge : ce n'était pas pour rien qu'on leur enseignait de ne s'attacher à personne. Elle en faisait actuellement les frais.

Elle se doucha rapidement, d'abord à l'eau froide pour glacer sa colère, puis à l'eau chaude pour réchauffer son âme. Ses longs cheveux à nouveau attachés en une queue de cheval haute, son visage lui paraissaient bien plus émacié qu'elle ne l'avait d'abord pensé. Elle faisait vraiment peine à voir.

Serrant les dents, elle enfila à la va-vite les vêtements qu'on lui avait apportés : noirs, épais, c'était la tenue classique de tout intervenant militaire dans une mission, les armes en moins. C'était encombrant, pas comme les vêtements de voleuse qu'elle aimait tant, ceux qui épousaient ses formes comme une seconde peau. Diantre, elle aurait probablement préféré une paire de jeans et un col roulé plutôt que ces matières qui ne lui rappelaient que trop son temps à l'armée.

Une fois prête, elle attendit, assise sur son lit, étouffant dans la pièce qui l'avait tenue captive ces derniers jours. Coudes sur les genoux, mains liées devant elle, elle se noyait dans son impatience.

Enfin, la porte s'ouvrit.

Elle s'était attendue, pendant quelques secondes, à devoir affronter le visage de Byakuya. Mais ce fut un inconnu, agent d'intervention lambda, qui apparut dans l'encadrement de la porte :

— On y va, fit-il simplement.

Appréciant le laconisme et le professionnalisme de son libérateur, Yoruichi opina du chef et le suivit docilement.


Le trajet se fit en silence.

Yoruichi évitait soigneusement de croiser le regard de Byakuya et il lui rendait la pareille avec une indifférence toute calculée. De toute façon, elle avait autre chose à faire que de se soucier de sa non-relation avec l'ancien agent de la brigade des stupéfiants. Le futur mariage de Byakuya n'était pas ses oignons, pas plus que Byakuya n'avait le droit de se mêler de l'addiction de Yoruichi, de son style de vie ou de son besoin de liberté.

Une seule pensée l'obsédait : Kisuke.

Quand ils en vinrent enfin à faire halte, la porte du van s'ouvrit et Yoruichi se précipita sous la pluie torrentielle. Elle avait été brièvement briefée en chemin et savait où ils se trouvaient. Le port industriel était plongé dans la semi-obscurité et les larges bateaux tanguaient sous les intempéries. Yoruichi devait avouer qu'elle ne pouvait pas deviner où se trouvait Urahara par elle-même et consentit à retourner auprès de la petite équipe. Cinq hommes, elle comprise. Voilà toute la considération qu'on portait au sauvetage de Kisuke Urahara, pour ses bons et loyaux services suivis d'une trahison bien méritée. Quelle plaisanterie.

Elle ravala son fiel et patienta, poings serrés, tremblante de frustration et de froid. Elle emboîta le pas à la petite équipe et ils finirent par trouver l'embarcation décrite. Plutôt petite, pas amarrée comme les autres, ses propriétaires avaient jeté l'ancre à l'écart, les privant d'accès.

Deux hommes partirent à la capitainerie pour réquisitionner une embarcation tandis que le troisième scrutait le navire avec des lunettes infrarouges.

— Alors ? s'impatienta Byakuya.

En d'autres circonstances, Yoruichi se serait étonnée d'avoir été devancée par cet homme qui, toujours, demeurait de marbre. Au lieu de cela, elle guettait, avide d'information.

— Je ne distingue qu'une signature mais… C'est très faible.

Non, non, non.

Le sang de Yoruichi ne fit qu'un tour.

— Yoruichi !

Elle entendit à peine la voix de Byakuya par-delà la pluie torrentielle. Jetant ses bottes et la veste tactique d'un seul mouvement, elle plongea dans l'eau glaciale et furieuse du port et, en quelques brasses laborieuses, parvint à s'approcher du navire désigné plus tôt. Une vague plus furieuse que les autres la projeta contre la coque du bateau, mais pas assez fort, heureusement, pour la sonner. Dès que l'occasion se présenta, elle se saisit du cordage trempé, qui glissait sous ses doigts tremblants. Elle se hissa hors de l'eau à la force des bras de peur de s'emmêler les jambes sous le flux et le reflux incessant, puis entreprit l'ascension, le visage battu par les éléments déchaînés.

Le pont l'accueillit avec rudesse lors de son atterrissage raté, ajoutant quelques hématomes à sa riche collection. Ses vêtements alourdis par l'eau lui collaient à la peau et elle avait la désagréable impression que tout la ralentissait : du sol détrempé qui glissait sous ses pieds au tangage irrégulier du bateau, Yoruichi progressait avec difficulté dans les ténèbres suffocantes.

Elle déboula finalement dans la cabine après en avoir enfoncé la porte de son épaule déjà douloureuse. Dans la pénombre ponctuée d'éclats de lumières offerts par l'orage, elle distingua finalement le corps de son informateur, son ami.

Urahara.

Elle se précipita sur lui, se jeta à genoux sans se soucier du bric-à-brac qui jonchait le sol, ignorant les protestations de son corps que trop surmené. Elle le redressa, le serra contre elle, saisit entre ses mains son visage livide. Quelques-unes des gouttes d'eau qui perlaient sur la voleuse glissèrent sous la loi inexorable de la gravité, roulèrent sur la joue froide de Kisuke.

Il ouvrit les yeux et un pâle sourire courba le coin de ses lèvres.

— Yoruichi…

Le murmure bas et douloureux écorcha les oreilles de l'intéressée.

— Tiens bon, je vais te sortir de là. Tu m'entends ?

Elle tremblait de tous ses membres, grelottait de froid et de panique, les yeux écarquillés par l'horreur à mesure que tout espoir l'abandonnait. Avec sa main enroulée autour de la nuque de son ami pour lui maintenir la tête droite, elle pouvait sentir, tout contre son poignet, le pouls ralentir.

L'intime conviction qu'elle ne pourrait pas rejoindre ni l'hôpital ni Isshin à temps l'envahit, insatiable bourreau qui lacérait son âme. Elle devait essayer, elle ne pouvait pas le perdre. Elle ravala les sanglots qui menaçaient de poindre, saisit Kisuke sous le bras, le souleva, commença à le traîner au-dehors, laborieusement. Et à chaque pas, elle lui répétait de rester avec elle, de tenir bon, de ne pas lâcher, qu'elle ne le laisserait pas crever.

Elle ne le laisserait pas crever.

La tempête, véritable furie d'éléments, s'abattit sur eux sitôt la cabine quittée, et Yoruichi cherchait une issue du regard, désespérée de constater que l'unique solution était de se jeter dans la mer houleuse. Elle doutait fortement que dans son état actuel, Urahara pût survivre aux caprices des vagues sauvages et glaciales.

L'espoir bondit dans sa poitrine quand elle vit Byakuya se hisser sur le pont et s'avancer vers elle pour lui porter main forte. Contre toute attente, ils avaient réussi à manœuvrer une petite embarcation pour la rejoindre. Il fit mine prendre l'informateur par l'autre bras dans le but de le hisser sur son épaule. Mais il s'arrêta aussi tôt dans son mouvement, reposant l'homme sur le pont.

— Qu'est-ce que tu fous, bordel ?

Par-dessus les fracas de l'orage, la voix de Yoruichi se teintait d'hystérie. Elle le gifla de toutes ses forces. Il se contenta de la repousser sans ménagement, et sous la pluie battante, Byakuya entama un massage cardiaque, tentant d'insuffler un peu de vie chez l'informateur. S'arrêta bientôt.

— Qu'est-ce que tu fous ?!

Yoruichi se précipita à genoux, pris la relève, compressant la cage thoracique en cadence, insufflant de l'air, ses lèvres trempées et glacées sur celles de son amis.

— Me lâche pas, Kisuke.

Et elle répétait ses mouvements inlassablement, parfois déséquilibrée par la houle incessante, parfois aveuglée par ses cheveux collés sur son visage par l'eau.

Elle ignora tout du monde froid et détrempé qui l'entourait, tout des voix qui s'adressaient à elle au milieu du vacarme.

— Putain, me lâche pas.

Ignorant tout du chagrin et du désespoir qui pesaient comme une enclume sur sa poitrine, tout de la sensation curieuse de la peau froide et cireuse de Kisuke sous la pluie.

Une main impérieuse accrocha son épaule. Elle se dégagea sèchement. Tremblante comme une feuille, elle abattit son poing sur la poitrine d'Urahara :

— Reviens !

Un coup encore :

— Reviens, reviens !

Une poigne ferme empêcha son poing de s'abattre une troisième fois. Elle eut beau se débattre, on l'écarta peu à peu du corps inerte de son ami. Byakuya referma ses bras autour d'elle, saisit le visage de la voleuse entre deux doigts et, dans un mouvement ferme, l'obligea à faire face à ses prunelles anthracites, sombres et austères, faire face à son ton, calme et implacable :

— C'est trop tard.

Elle trembla de plus belles, les yeux inondés de larmes.

— Non…

Le ton implacable se fit plus doux :

— C'est trop tard, Yoruichi.

Elle se laissa attirer dans une étreinte, incapable d'esquisser le moindre geste, s'imprégnant peu à peu d'une réalité improbable : elle n'avait pas pu sauver Kisuke. Et si les larges épaules de Byakuya pouvaient l'abriter de la tempête qui faisait rage, il ne pouvait pas la protéger de la sécheresse incendiaire qui enflait dans son cœur.