Au fil des jours, Tom Riddle détourna son attention d'Hermione et retourna, supposait-elle, au travail fastidieux que constituait le fait d'être un génie du mal. Il semblait qu'Abraxas avait été désigné pour être sa nounou et à chaque fois qu'elle n'était pas avec Tom, elle le trouvait près d'elle, prêt à se montrer charmant, le meilleur des hôtes. Il l'emmenait se promener dans ses immenses jardins et lui parlait de sa fiancée, une jolie fille, disait-il, d'après les photos qu'il avait vues. Il ne l'avait jamais rencontrée. Hermione aurait dû être horrifiée par la situation mais elle avait du mal à penser clairement et elle était fatiguée tout le temps. Elle supposait qu'il s'agissait d'un effet secondaire du voyage dans le temps et fit une blague à propos du décalage horaire à laquelle Abraxas sourit poliment alors qu'il ne la comprenait clairement pas.
Sa brosse à dent commençait à lui donner l'impression d'être trop grosse pour sa bouche et elle se demandait si elle était en train de perdre la tête, si le contrecoup du voyage dans le temps et le fait de dormir avec Tom Riddle n'avait pas détraqué quelque chose quelque part. La nourriture riche et copieuse du domaine Malfoy ne semblait pas lui réussir non plus. Elle n'avait pas l'habitude des repas composés de plusieurs plats ni des petits-déjeuners complets chaque matin alors elle se réveillait avec la nausée plus d'un jour sur deux. Elle le cachait à Tom, peu désireuse de le laisser découvrir la moindre faiblesse même s'ils passaient chaque nuit à explorer les myriades de façons dont les corps humains pouvaient s'emboîter et se faire plaisir réciproquement, jusqu'à ce qu'elle ne le puisse plus, jusqu'au matin où elle tituba en direction des toilettes en essayant de ne pas vomir.
— Es-tu malade ? demanda-t-il alors qu'il se tenait debout à la porte de la salle de bain, nu, avec une érection et le regard sur elle.
— Certainement. Ou alors c'est cette satanée soupe d'hier soir qui n'est pas passée. J'ai dit à Abraxas qu'elle avait un goût bizarre. Passe-moi un verre d'eau.
Tom lui tendit un verre, métamorphosé à partir de la poussière qui flottait dans l'air et rempli par magie, et elle en but une gorgée hésitante.
Il l'observa s'essuyer la bouche, l'observa se redresser, l'observa marmonner qu'elle en avait marre de se sentir comme ça. À cela, il demanda :
— Depuis combien de temps cela dure ?
— Je ne sais pas. Quelques semaines, peut-être. Je ne suis pas habituée à la nourriture d'ici.
Tom invoqua sa baguette et lança un sortilège rapide. Il se mit à rire quand une lumière blanche brilla au-dessus de l'abdomen de la jeune femme.
— Tu n'es pas malade, Hermione, dit-il.
Elle connaissait ce sortilège aussi bien que lui et les quelques couleurs qui lui restaient disparurent de son visage quand elle vit la lueur. Elle reprit complètement le contrôle d'elle-même, marcha de la salle de bain jusqu'à la chambre et commença à s'habiller avec des mouvements soignés et circonspects.
— Ce n'est pas possible, finit-elle par dire alors qu'elle attachait la lanière de sa seconde chaussure.
— Je n'ai pas utilisé de sortilège contraceptif. Pas une seule fois. Et toi ?
— Je ne peux pas porter le satané bébé de Lord-foutu-Voldemort, continua Hermione d'un ton qui ne vacillait pas, qui ne perdait pas sa modération. Ce n'est pas possible.
— J'ai conscience que l'éducation à Poudlard laisse à désirer mais tu sais sans doute comment on fait les bébés.
— Ce n'est pas possible, répéta-t-elle.
La rage et le désespoir étaient plus audibles cette fois. Elle attrapa sa brosse à cheveux et la jeta de toutes ses forces sur le miroir, lequel vola en éclats. Elle poursuivit son chemin jusqu'au lit et attrapa sa baguette.
— Je vais dans le jardin pour réfléchir à mes options, dit-elle avant de commencer à s'estomper.
Tom, qui n'avait pas encore quitté l'embrasure de la salle de bain, se précipita à travers la pièce. Elle baissa les yeux vers sa main translucide puis les releva vers quelque chose qu'il ne pouvait pas voir.
— Pourquoi ta chambre ressemble d'un coup à mon appartement ? demanda-t-elle.
Sur ces mots, elle disparut, alors même qu'il refermait la main dans le vide à l'endroit où elle avait été à l'instant.
Tom inspira et expira très lentement.
— Ce n'est pas acceptable, dit-il dans la pièce vide.
Tom Riddle ne s'autorisa à être saoul qu'une et une seule fois dans les jours qui suivirent la disparition d'Hermione.
— Je ne comprends toujours pas comment elle a pu ne serait-ce que passer mes sorts de protection, se plaint-il à Abraxas.
L'homme l'examina et dit :
— Je pensais que personne ne pouvait les traverser à part vous.
— Personne, confirma Tom. Je peux te faire passer par un tunnel, mais il faut que ce soit moi qui le fasse. Tu ne peux pas le faire par toi-même.
Abraxas tenta une petite blague :
— Je suis heureux de ne pas être à votre goût. Je ne voudrais pas que vous décidiez de creuser un tunnel à travers le temps et l'espace pour me jeter dans votre lit.
Tom posa le verre qu'il avait à la main avec beaucoup de précautions et se tourna vers Abraxas.
— Répète ça, ordonna-t-il.
Abraxas tenta de garder le contrôle du tremblement qui agitait ses mains en réaction à la soudaine intensité de son Lord.
— Je disais seulement que j'étais heureux de ne pas être à votre goût. Je ne voudrais pas que vous…
— Creusiez un tunnel à travers le temps et l'espace, répéta Tom. Merci, Abraxas.
Il but son verre et ne s'expliqua pas en dépit de la confusion visible sur le visage de l'autre homme.
— Elle t'aimait bien, tu sais. Elle m'a demandé de ne pas te tuer.
Abraxas déglutit.
— Je suis honoré d'entendre cela.
— On peut dire que faire d'elle ta cousine était un bon investissement puisque, maintenant, je me garderai effectivement de te tuer, dit Tom avant d'hausser les épaules. Même si tu te débrouilles pour vraiment m'énerver. Je vais devoir apporter quelques modifications à mes plans. Il se peut que tu ne les apprécies pas toutes.
Abraxas tenta de contrôler sa réaction.
— Va-t'en, dit Tom. Je veux être seul.
Hermione tourna sur elle-même et observa son appartement. C'était, de façon indiscutable, bel et bien son appartement. C'était l'appartement où elle était allée se coucher avant de se réveiller, pour une raison inconnue, au mauvais endroit et à la mauvaise époque. Ses livres remplissaient les étagères. Son chat miaula après elle, quelque peu mécontent de la voir apparaître de nulle part mais sans montrer de besoin urgent ou de colère due à la faim. Soit quelqu'un avait nourri la bête, soit elle n'était pas partie longtemps. Elle toucha une feuille de sa menthe en pot. Elle n'avait pas flétri. Le journal avait été livré par hibou à travers la fenêtre ouverte. Elle l'attrapa et regarda la date avant de le jeter sans le lire. Il n'y avait pas de pile de courrier.
Elle avait été absente une nuit.
Elle s'était réveillée dans le lit de Tom Riddle en 1953, lui avait parlé du futur, avait dormi avec lui, était tombée enceinte, et une seule nuit s'était écoulée dans le monde réel.
Ou dans son époque.
Ou peu importe où elle pensait être.
Elle posa une main sur son ventre. Comment allait-elle expliquer cela ?
Elle rôda à travers son appartement. Il y avait des choses, de petites choses, qui étaient différentes. Sa photo préférée, où elle était avec Ron et Harry, avait été remplacée par une où elle était avec une fille qui ressemblait à Parvati Patil. Elle avait dû changer les choses en voyageant dans le passé et rit à l'idée que l'une des répercussions était qu'elle était devenue, d'une manière ou d'une autre, amie avec Parvati. Elle se frotta le visage et se rendit compte qu'elle n'avait pas de nourriture chez elle et qu'elle voulait – avait besoin – de quelque chose pour apaiser son estomac.
Des oranges. Elle voulait des oranges.
Elle attrapa son sac, passa la porte et descendit pour se rendre au marché. Elle nota de petits changements mais rien de spectaculaire et, alors qu'elle achetait un sac de fruits chez le vendeur du coin, elle vit Ron Weasley, un bras autour de – les yeux d'Hermione se rétrécirent quand elle identifia sa compagne – Lavande Brown.
Cela faisait cependant très longtemps qu'elle ne l'avait pas vu, selon sa propre expérience du temps, alors elle courut presque, ses talons dansant sur les pavés avec l'aisance d'une femme qui avait passé les dernières semaines à parcourir des chemins en gravier dans toutes sortes d'escarpins, et elle attrapa son bras.
— Ron, dit-elle, presque à bout de souffle. Comment vas-tu ?
— Je… vais bien, répondit-il en regardant Lavande, une question dans les yeux. Hermione, c'est bien ça ?
Elle fit un pas en arrière.
— Ron ?
— C'est l'une des amies de Padma, souffla Lavande à mi-voix.
— D'accord, répondit Ron avant de se retourner vers elle avec un grand sourire. Ravi de te revoir. Comment les choses vont pour toi depuis l'école ?
Elle fit un autre pas en arrière.
— Est-ce que tu es allée à une fête costumée ? demanda Lavande. J'adore tes chaussures. Je n'arrive jamais à trouver de bonnes chaussures historiques. Pour les vêtements, c'est assez facile, mais… il faut que tu me dises où tu te fournis.
Hermione baissa le regard vers sa robe, une des nombreuses tenues qu'Abraxas avait dénichées pour elle, et commença à se sentir défaillir.
— Bien. Je crois que je suis peut-être un peu… dis bonjour à Parvati – Padma – de ma part, d'accord ?
— Ça marche, répondit Lavande avant de jeter un regard à Ron qui ajouta :
— C'était super de te voir. On doit y aller, là, mais on garde le… ouais.
Les deux se dépêchèrent de partir et Hermione ferma les yeux pendant un moment.
Elle n'arrivait pas à imaginer un monde où elle et Ron Weasley n'étaient pas amis. Elle tomba presque alors qu'elle retournait à son appartement, le sac d'oranges entre les mains. Elle avait voyagé dans le passé et avait échangé son amitié avec Ron – et probablement avec Harry – contre le bébé de Tom Riddle. Le temps qu'elle atteigne sa porte, les larmes coulaient à flot le long de ses joues et elle les dégagea d'une main rageuse alors qu'elle rentrait chez elle.
En premier lieu, elle sortit un album de promotion de Poudlard. Elle trouva son nom dans l'index et parcourut les pages. Elle était à Serdaigle. Sa meilleure amie était Padma Patil. Elle s'était rendue au Bal de Yule en septième année avec Draco Malfoy (« c'est seulement parce qu'on est cousins, pauvre tache » avait-il écrit dans la marge à côté du cliché où ils souriaient tous les deux au photographe).
Elle ne se rappelait rien de tout cela. Elle se rappelait d'une guerre. Elle se rappelait avoir donné un coup de poing dans la face de fouine de Draco Malfoy. Elle se rappelait avoir campé pendant un an dans le froid avec Ron et Harry.
Mais…
Il y avait presque un écho. Comme un rêve qu'elle aurait à moitié oublié, où Draco lui tendait un verre de punch et lui disait quelque chose et où elle allait faire les boutiques avec Padma pour trouver une robe. Pour cette robe.
Elle mit les mains sur sa tête et la secoua comme si elle pouvait forcer ses souvenirs à être les bons, à correspondre avec l'album devant elle, ou alors à faire correspondre l'album avec ce qu'elle savait de son passé. Elle tourna les pages aussi vite qu'elle put. Ron et Harry étaient toujours meilleurs amis. Harry était toujours Attrapeur.
Il n'y avait pas eu de guerre.
Il n'y avait pas eu de guerre.
Il n'y avait pas eu de guerre.
Elle posa une main sur sa bouche quand elle réalisa cela. Il y avait un club de nés-moldus. Il y avait une page pour la S.A.L.E. Il y avait un Draco Malfoy préfet en chef qui avait l'air de s'ennuyer ferme alors qu'il serrait la main du Ministre de la Magie pendant que celui-ci coupait le ruban d'inauguration de la nouvelle section d'Étude des moldus de la librairie. Elle plissa les yeux devant la photographie de mauvaise qualité, rapprocha l'album et posa un doigt sur le visage qui n'avait pas vieilli.
— C'était très bizarre de te voir en tant qu'enfant, dit une voix familière dans son dos, l'accent distingué toujours un peu trop parfait. Et tu as besoin d'améliorer tes sorts de protection.
Elle ne se retourna pas.
— J'ai dû apprendre à parcourir les différentes réalités pour renvoyer la bonne version de toi dans le passé, continua-t-il. La version d'ici n'aurait pas essayé de me tuer.
— Alors tu l'aurais tuée, répondit Hermione.
— Je te préfère comme tu es, dit Tom Riddle. Ce monde que j'ai changé pour toi a de nombreux avantages. Je suis sain d'esprit, pour commencer, et vivant, et l'homme le plus puissant de la société sorcière britannique, et aucun fonctionnaire geignard n'a l'audace de me dire quels sorts je devrais ou ne devrais pas utiliser. Mais tu étais totalement ennuyeuse dans ce monde. Et j'avais besoin de la véritable toi – cette version de toi – pour que la boucle fonctionne. Paradoxe.
Hermione ne lui faisait toujours pas face, même si elle reposa l'album de promotion.
— J'ai changé le monde pour toi, dit Tom Riddle. J'ai attendu pendant de nombreuses décennies le retour de mon Hermione.
— Il n'y a rien qui cloche avec mes sorts de protection, finit-elle par dire. C'est simplement que je ne les avais pas ajustés pour empêcher d'entrer le sorcier le plus sombre que le monde ait jamais connu puisque tu étais mort à l'époque. Je peux m'arranger pour que tu sois mort à nouveau.
Il rit.
— Tu m'as manquée.
Elle se leva et se tourna pour lui faire face.
— Ministre de la magie ? demanda-t-elle.
— Depuis environ trente ans maintenant, confirma-t-il. Cela vaut mieux que la créature folle furieuse que tu as aidé à tuer, il me semble.
Il avait sorti l'une des oranges du sac et la faisait passer d'une main à l'autre. Sa voix conservait son ton amusé et calme mais ses yeux l'observaient de haut en bas comme pour s'assurer qu'elle était réellement là et cela lui fit comprendre que si, pour elle, elle avait disparu sous ses yeux il y avait moins d'une heure, pour lui c'était il y a cinquante ans.
Il l'avait attendue pendant cinquante ans.
— Tes parents sont vivants dans cette moitié de la boucle, dit-il alors qu'elle le regardait, alors qu'il s'imprégnait du moindre détail de son apparence. Ils te connaissent. Ils sont probablement différents – tu étais certainement différente – mais ils sont là et ils savent qu'ils ont une fille.
Elle acquiesça, silencieuse alors qu'elle l'examinait et réfléchissait à ce qu'il avait fait, à la promesse qu'il avait, apparemment, tenue.
— Attends de rencontrer mon assistant, Regulus. Il s'est occupé du fastidieux problème des droits des elfes.
Elle fit tourner la bague de fiançailles autour de son doigt.
— Nous devrions nous marier avant que cela commence à se voir, continua-t-il sans tenir compte de son absence de réponse. J'ai fait en sorte que le monde soit accueillant – ou au moins pas ouvertement hostile – envers les nés-moldus, même si grâce aux papiers créés par Abraxas tu es, de façon assez amusante, toujours une cousine éloignée des Malfoy, mais la plupart des gens restent assez conservateurs sur les questions de moeurs.
Hermione sourit quand elle finit par réaliser que Tom Riddle était plus nerveux qu'elle ne l'avait jamais vu. Elle le laissa mariner pendant encore un long moment avant de se rendre à l'inévitable et elle dit :
— Cela va être tellement malaisant d'avoir Padma Patil comme demoiselle d'honneur alors que je suis à peu près sûre que je n'ai jamais échangé plus d'une douzaine de mots avec elle.
— En effet, répondit Tom tandis qu'il réduisait la distance entre eux et l'embrassait sur le front. Je suppose que ce sera un peu bizarre.
Elle se pencha vers lui, soulagée qu'il soit là, horrifiée d'être soulagée et toujours incommodée par ce qu'elle savait désormais être une nausée matinale.
— Laisse-moi te peler une orange, dit-il. Je sais qu'elles sont bonnes pour ce genre de nausée. Mon amour.
— C'est très gentil. Merci.
— Ce n'est rien. Du moment que tu es là.*
* En VO il y a un jeu de mot avec "You're welcome" : le premier sens est "de rien", mais le mot "welcome" veut aussi dire "bienvenue" ou "bon retour" dans certains contextes. Ici la formule de politesse contient donc un sous-texte plus profond qui révèle les émotions de Tom.
