Yo !
Cet OS a été écrit dans le cadre de la Nuit du FoF, en décalé mais toujours en une heure sur le thème « Joli ».
Croyez-le ou non, j'étais jusqu'à aujourd'hui passé à côté de l'épisode Poupéflekta. Alors que GOD il est bien. Donc ça m'a donné l'inspiration nécessaire.
Bonne lecture !
Tellement plus que ça
Elles lui plaisent. Les photos. Elles lui plaisent beaucoup.
Elle a choisi celle avec tout le groupe comme fond d'écran de son ordinateur, et celle avec Rose sur son téléphone. Elle arrive à se regarder. A se regarder vraiment.
C'est moins angoissant que le miroir, parce que c'est fini. C'est fait. L'instant a été saisi et elle ne peut pas le gâcher, peu importe ce qu'elle fait maintenant. C'est rassurant. Comme un super-pouvoir, et elle se surprend à sourire.
Elle se trouve jolie. Elle ne le croyait pas vraiment. Même si Luka le lui dit tout le temps. Même si Rose le lui répète, mince. Elle inspire. Expire. Prend son courage à deux mains comme elle quitte sa cabine pour aller trouver celle de sa mère. Son hublot est ouvert, mais la fumée de sa cigarette semble miraculeusement attirée par l'intérieur.
« Maman ? »
Anarka se tourne vers elle, lui fait un grand sourire.
« Tu as besoin de quelque chose, mon petit ? »
Elle baisse un peu la tête. Sa respiration trébuche et elle se concentre un moment pour remettre de l'ordre dans ses poumons. Elle entend la cigarette de sa mère s'écraser dans le cendrier de la table de chevet, ses pas.
« Ça ne va pas ?
— Si ! Si. Tout va bien. Enfin, je voulais … Te demander quelque chose.
— Je t'écoute.
— Je voudrais m'inscrire dans une agence de mannequinât. »
Adrien lui a conseillé quelqu'un. Il a dit qu'il lui avait montré les photos et qu'elle les avait beaucoup aimées. Qu'elle voulait la rencontrer. Avec un responsable légal. Anarka ne répond pas tout de suite, alors elle lève les yeux. Elle n'est pas contente. Bon sang, ça se voit. Juleka s'y attendait. Sa mère ne lui dit jamais qu'elle est jolie. Elle lui dit qu'elle est brillante, et créative, et douée et forte.
« Tu es beaucoup trop jeune pour ça.
— Adrien est mannequin.
— Et c'est pour ça qu'il ne peut pas être un membre permanent de Kitty Section. C'est ce que tu veux ?
— Maman ! »
Anarka ne laisse pas place à l'argumentation. Elle a croisé les bras. Elle va camper sur ses positions. Mince. Non, non. Ça ne peut pas se finir comme ça : avant d'avoir commencé. Elle plie la bouche. Elle n'aime pas ne pas être d'accord avec sa mère. Pourtant, ça arrive de plus en plus souvent, sans qu'elle parvienne à avoir le moindre contrôle dessus. Elle inspire.
« Adrien ne peut pas jouer avec nous parce que son père ne veut pas. »
… comme tu ne veux pas que je sois mannequin.
« Juleka. Il y a tellement de choses que tu peux être, que tu peux faire. Tu peux être rockeuse, ou avocate, écrivaine ! Tu peux être ce que tu veux. Pourquoi tu ferais ça ?
— Parce que c'est ça, ce que je veux ? »
Elle n'aime pas comme sa voix sonne incertaine. Au moins elle ne tremble pas.
« J'en doute. La mode … C'est un monde cruel. Surtout pour les filles. Et surtout pour les filles de ton âge.
— Tu y as travaillé ? Dans la mode ?
— Non.
— Alors comment tu peux savoir ?
— Ne prends pas ce ton avec moi ! Et puis on n'a pas les moyens. Il faudrait faire prendre des photos, trouver une agence … tu as une idée du temps et de l'argent que ça demanderait ?
— J'ai … j'ai déjà des photos. »
Elle sort son téléphone, ouvre la galerie pour montrer les clichés à sa mère après retouches.
« Elles sont bien, non ? Je suis jolie dessus.
— Mais mon petit … Tu es tellement plus que ça … »
Le regard de sa mère sur elle, presque attristé, et elle recule comme sa mère s'avance. Elle n'a pas envie d'être touchée. Pas maintenant. Elle veut se recroqueviller dans son lit. Oublier cette conversation et appeler Rose, entendre sa voix et peut-être lui demander de chanter quelque chose. Juste pour elle.
« Et alors ? Je peux être tout ce que je suis et jolie ! Même si tu le crois pas ! »
Elle a senti venir le début d'une crise d'angoisse, pourtant autre chose la surpasse maintenant. Elle ne sait pas d'où vient la force en elle qui lui permet de lever les yeux et d'affronter le regard de sa mère. Cette fois, elle est surprise.
« Comment ça ? Bien sûr que je sais que tu es jolie.
— Alors pourquoi tu ne me l'as jamais dit ?
— Parce que ce n'est pas important. Ta vie ne dépend pas de ce à quoi tu ressembles. C'est ce qu'il y a dedans, qui compte. »
Elle ne lâche pas son regard. Elle comprend. Elle comprend ce que pense sa mère, bien sûr. Elle a été élevée avec cette idée. Mais quand elle voit de jolies personnes, sur les affiches, dans la rue, au collège, qui sourient à visage découvert, elle aimerait bien arriver à être comme ça. A avoir confiance comme ça.
« Mais c'est important pour moi.
— Pourquoi ? »
Il y a un léger changement dans le ton. Elle sait que sa mère l'écoute. Anarka s'assied sur son lit, tapote la place à côté d'elle. Juleka vient s'installer.
« Tu ne te sens pas bien dans ta peau ? »
Juleka réfléchit. C'est compliqué, comme question.
« Ça dépend. Pendant la séance photo … Je me sentais bien. Et je me sentais jolie. Et parce que je me sentais jolie je me sentais libre. Je veux refaire ça.
— Tu n'as pas besoin d'être jolie pour–
— Qu'est-ce que tu en sais ? »
Oh. Elle ne coupe jamais la parole. Et même si elle le faisait, en temps normal, on ne l'entendrait pas. Mais là elle a presque crié, elle s'est relevée d'un coup. Un sentiment d'incompréhension et d'injustice lui tire le ventre. Elle a envie de prendre sa mère et de l'attirer à l'intérieur d'elle-même, pour qu'elle sente, elle aussi, ce que ça fait.
« Je suis pas comme toi ! J'arrive pas à m'en foutre ! »
Couper la parole. Jurer. Est-ce qu'elle est en train de devenir méchante ? C'est le même sentiment qu'elle a eu avant chaque akumatisation, mais il fonctionne différemment cette fois. Elle ne jette plus ses aiguilles sur elle, mais dehors. Sur sa mère. Ça sort, ça sort.
« Tu dis que tu veux qu'on soit libres, mais c'est seulement quand ça t'arrange ! Tu penses que le système scolaire est pourri, alors tu as attendu des années avant de nous mettre à l'école, et je comprends, parce que non, c'est pas idéal, oui, c'est difficile de se mêler à des groupes et c'est pas juste, oui on apprend ce que l'État veut qu'on apprenne et on reproduit à petite échelle un système oppressif, mais le plus dur c'est que quand on a débarqué là-dedans, Luka et moi, on n'était pas prêts ! T'as voulu nous élever dans un monde idéal mais c'est dans le monde réel qu'on doit vivre, et si moi je suis capable de comprendre ça, ce que tu as fait et pourquoi, et que toi, de l'autre côté du fil tu ne prends même pas la peine de m'écouter quand je te dis quelque chose est important pour moi, tu fais exactement ce que ta mère faisait ! »
Les jambes coupées, le souffle court. C'est épuisant. Sa propre voix lui fait mal à la tête. Elle pense qu'elle va s'effondrer.
« Je ne te permets pas !
— Je n'ai pas besoin de ta permission pour parler. Tu m'as tout appris sur les techniques d'oppression Maman. Délégitimiser les sentiments de l'autre, les faire taire. Tu y penses tout le temps, tu te bats contre ça et tu te rends même pas compte que je fais la même chose que toi. »
Son dernier souffle, son dernier effort. C'est bon, maintenant elle n'en peut plus. Le visage de sa mère est fermé. Elle ne sait pas si elle a gagné ou perdu, mais elle sait qu'elle s'est battue, pour elle-même et de toutes ses forces. Elle est épuisée maintenant, et elle se laisse tomber sur le lit. Une grimace de sa mère, et elle se concentre pour écouter. Juste écouter la réponse, et puis elle ira dans sa cabine. Ou dans la cabine de Luka. Elle s'assira par terre, dos contre le lit et il lui jouera quelque chose sans lui demander d'expliquer. Si elle a besoin il la prendra dans ses bras. Sans doute qu'il la prendra dans ses bras de toute façon. Elle veut ça maintenant. Elle réalise à peine qu'elle a envie de pleurer que les larmes coulent déjà, et les bras de sa mère autour d'elle la bercent.
« Shhh. Shh, tout va bien.
— N-Non. Tout va pas … pas bien.
— Je suis désolée mon petit. Tu sais, quand j'ai su que tu serais une fille, j'ai pensé que tu serais comme moi. Et j'ai été surprise. Parce que tu es si silencieuse. Si délicate. Si jolie et fragile, et j'ai tellement peur pour toi. Tu m'as surprise parce que tu ne me ressemblais pas, et je ne savais pas quoi faire de ça. Et maintenant, ah ! Tu me surprends parce que tu me ressembles. Tu grandis trop vite. C'est ma faute.
— C'est pas …
— Si, si. Merci de m'avoir crié dessus. Je t'ai toujours dit « si on ne t'écoute pas, parle plus fort ». Je ne pensais pas que c'était à moi que tu devrais parler plus fort. Tu sais, je n'ai jamais pardonné ma mère. De tout ce qu'elle m'a interdit. De tout ce qu'elle m'a empêché de faire en voulant me protéger. Je ne veux pas que tu vives avec ça.
— Maman … Je suis désolée. »
Voilà, elles pleurent toutes les deux. C'est la première fois que Juleka voit sa mère pleurer. Elle sent ses sanglots qui résonnent dans son dos. Quelque chose qui a lâché. Un fil tendu qui d'un coup cède.
« Je vais faire mieux pour toi mon petit. Je te promets.
— Ça veut dire que … ? »
Anarka soupire. Elle ne peut pas se contredire à ce point.
« Je refuse que tu joues à la mannequin dans mon dos. Tant que tu vis ici, il est hors de question que tu sentes le besoin de me cacher les choses qui te font du bien.
— Merci.
— Mais je vais te dire une chose que j'ai dû apprendre par moi-même. Sur certains points, ma mère avait raison. Ne rigole pas ! Je n'essaie pas de te convaincre. Seulement, si un jour tu te rends compte que le mannequinât n'est pas pour toi, que tu ne t'y sens pas bien, ne t'oblige pas à persévérer pour avoir raison. Parce que là, maintenant, tu as raison. Tu veux essayer. Tu as raison. Et quoi qu'il se passe ensuite, cet instant ne doit pas perdre sa valeur à tes yeux. Il ne changera jamais.
— Comme … comme une photo. »
Anarka opine du chef, Juleka sent le menton qui frotte son crâne. Lentement, elle ferme les yeux. Elle s'endort là, comme une toute petite enfant dans les bras de sa mère.
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Voilà.
A plus !
