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Son cerveau semble se remettre violemment en marche, comme s'il s'était pris un coup de jus qui lui remet tous ses neurones en place, les réveillant brutalement de leur apathie.
Ce n'est pas plus mal. Il se sent soudainement plus réveillé qu'il ne l'a pas été depuis un bon moment. L'adrénaline, sans doute. Qu'importe.
Il a une mission. Et s'il la réussit, il pourra peut-être au moins revoir Zoro.
Ils pourraient peut-être s'enfuir d'ici. Quitter cet enfer ensemble. Loin de Kidd et de sa démence.
Il pourrait peut-être essayer de reprendre une vie normale un jour...
Il secoue légèrement la tête alors que ses pas chancelants le font errer dans la maison vide : aucune chance que sa vie ne redevienne normale après ça. Entre ses cicatrices infâmes, ses cauchemars qui s'enchaîneraient probablement durant des années, son incapacité à faire de nouveau confiance à un inconnu...
Il voit tout ça arriver gros comme une maison. Tellement de joyeusetés en perspective alors qu'il n'est même pas encore sorti de cet enfer.
Presque de quoi le décourager de nouveau...
Mais Zoro compte sur lui. Au moins pour lui, il faut qu'il y arrive. Si lui n'a aucune chance de s'en sortir indemne et de s'en remettre un jour, Zoro le peut aisément, lui. Il est fort, bien plus fort qu'il ne l'a jamais été, au fond.
Alors il cherche quelque chose qui pourrait l'aider à ouvrir cette putain de porte.
Ses pas le mènent à la salle de bain et il s'apprête à faire demi-tour tout aussi vite en se rappelant qu'elle est complètement vide, mais un détail lui revient en mémoire.
Les deux fois où Kidd l'a amené ici, il a aperçu un miroir brisé au-dessus du lavabo qui était trop loin pour qu'il puisse zieuter dedans, à chaque fois.
... Osera-t-il ?
Osera-t-il affronter ce que Kidd lui a fait ? Osera-t-il tenter de découvrir la même horreur qu'a apparemment connu Zoro en le retrouvant... ?
Il déglutit. Une fois, puis deux. L'appréhension de ce qu'il va trouver est presque aussi forte que sa curiosité.
... Presque.
Ses pas sont lents sur le carrelage froid alors qu'il sait pertinemment qu'il n'a pas de temps à perdre, mais c'est plus fort que lui. Il a peur de rencontrer ce nouveau Luffy autant qu'il en brûle d'envie.
Et son monde semble s'effondrer un peu plus lorsqu'il découvre son reflet dans la vitre crasseuse.
Le teint blafard, les joues creusées, des cernes qui feraient pâlir son ami Law, ses longs cheveux en pagaille lui couvrant ses yeux vides qui ont perdu toute trace de cette joie et de cette pétillance dont tellement ont vanté l'attirance tout le long de sa vie.
Mais il n'y a plus aucune trace de cette attirance, désormais. Il n'est plus qu'une loque. Que l'ombre de lui-même. Son cou presque décharné atteste de ses faibles forces.
Et il ne parle même pas de cette immonde cicatrice encore rouge sous son œil qui tente misérablement d'imiter sa jumelle gauche, mais qui est si grande et si grossière qu'elle n'en a rien d'esthétique, contrairement à l'autre.
Il est défiguré à vie.
Même sans cette horreur que lui a infligé Kidd, ces mois de souffrance sont gravés au fer rouge sur ses traits à tout jamais.
Il reste là encore quelques minutes avant de se secouer pour reprendre ses recherches : il pourra se lamenter sur son sort autant qu'il le voudra lorsqu'ils se sortiront d'ici.
Ou dans le cas contraire, lorsqu'il mourra sous les coups de Kidd, au choix.
Un choix qui lui appartient peut-être dans une moindre mesure, à cet instant. Tout dépend du temps qu'il a devant lui et de sa chance.
Et jusqu'ici, sa légendaire chance ne lui a jamais fait défaut. Il serait tout de même dommage qu'elle ne l'abandonne dans un moment aussi crucial de sa vie.
Il ne se sait combien de temps il perd à fouiller les vieilles armoires poussiéreuses et remplies de mites qui le font tousser de nouveau comme un forcené. Mais sa chance semble s'éveiller enfin lorsqu'il ouvre la table de chevet de l'une des chambres abandonnées.
Des épingles à cheveux.
La fois où Nami lui a appris à crocheter une serrure ne sera peut-être pas vaine, après tout... Cela ne sera peut-être pas qu'un souvenir amusant d'une soirée un peu trop alcoolisée, mais bien son passe-droit pour la liberté, à lui comme à Zoro.
Il manque de tomber en accélérant sa marche vacillante pour retourner dans la cuisine. Le temps presse, il le sait. Chaque minute qu'il pourra gagner sera une chance en plus d'en terminer avec tout ça.
Il se penche sur la serrure et se racle la gorge pour prendre la parole d'un ton suffisamment fort.
- Zoro ! J'ai pas trouvé de pied de biche, mais je vais peut-être arriver à ouvrir la porte... !
Son meilleur ami ne lui répond pas tout de suite, mais il entend de nouveau des coups venant de la cave.
- Je te fais confiance, Luffy ! Lui crie-t-il d'une voix essoufflée. J'essaie d'arracher cette foutue accroche du mur de mon côté, alors vas-y !
C'était donc ça, les coups récurrents qu'il entendait... ? Zoro qui frappe dans le mur pour tenter de libérer la chaîne qui le retient à cette foutue cave... ?
Il se reprend rapidement en se secouant la tête et ce sont des mains tremblantes qui approchent les deux épingles de la serrure. Ce fameux cours improvisé de Nami remonte à quelques mois déjà, peut-être même à l'année passée, mais il a la chance d'avoir une très vieille serrure face à lui, bien plus simple à crocheter que les nouvelles plus sophistiquées que l'on peut retrouver sur les portes modernes.
Il a du mal à éviter ses mains de trembler en chœur avec les battements frénétiques de son cœur. Les épingles lui glissent des mains une fois, puis deux, augmentant un peu plus son stress.
Si Kidd revient maintenant et le trouve en train de faire ça... Oh bon sang, il ne préfère pas y penser. En plus de pouvoir oublier définitivement l'éventualité d'être de nouveau désenchaîné, il subirait certainement une punition qu'il ne serait pas prêt d'oublier pour avoir osé se jouer de lui. Pour avoir osé croire qu'il pourrait peut-être retrouver Zoro, le prendre de nouveau dans ses bras...
Zoro... Il avait tellement envie de pouvoir le serrer contre lui pour de bon en étant définitivement libéré de la menace rousse qui plane constamment au-dessus de leur tête comme la pire des épées de Damoclès.
Sa vue se brouille tandis que ses larmes réapparaissent, conséquence de ce stress innommable, de cette peur, de cette appréhension, de cet espoir inespéré. Il les balaie d'un revers de poignet rageur et expire pour se concentrer sur sa minutieuse tâche, essayant également de se focaliser sur les légers bruits que provoque Zoro de son côté pour empêcher son esprit de divaguer.
S'il n'y arrive pas avant que Kidd ne revienne, c'aurait été vain. Un effort et un espoir réduits à néant, à cause de sa propre déficience.
Il ne veut pas s'imaginer foirer son coup. Il se refuse d'imaginer qu'il va se foirer.
Et le cliquetis tant attendu dans la serrure se fait enfin entendre alors que la porte branle dans sa pêne. Un dernier tour de poignet et la cave s'ouvre enfin devant ses yeux hallucinés.
- Luffy ! Tu y es arrivé !
... Oui, il y est arrivé. Même lui n'en revient pas.
Il se relève difficilement et doit s'accrocher furieusement à la rambarde chancelante pour ne pas tomber dans les escaliers, et c'est le cœur serré qu'il revoit sa petite lampe au bas des marches.
Éteinte.
Kidd, enfoiré...
- Luffy bon dieu, ça fait tellement du bien de te voir...
Il allume la lumière tamisée qui lui a tant manqué pour se tourner vers la voix aussi soulagée qu'émue de son meilleur ami. Zoro est là, debout devant le lit qui était encore le sien il n'y a pas si longtemps que ça, essoufflé comme jamais et couvert de sang séché et de contusions diverses sur le visage.
Luffy s'approche en titubant, lentement. Et au bout de longues secondes intenses durant lesquelles Zoro n'a fait que suivre silencieusement ses pas du regard, ils se tombent finalement dans les bras l'un de l'autre.
Le brun éclate en sanglots. Sonores comme ils ne l'ont pas été depuis des semaines, mais la sensation du corps de Zoro bien vivant contre le sien fait exploser quelque chose en lui. Le vert le berce doucement dans ses bras avant de se reculer pour prendre son visage dans ses mains puissantes.
- Luffy, Luffy regarde-moi. Essaie de reprendre ton calme et regarde-moi.
Son corps est parcouru de soubresauts alors qu'il essaie de réprimer ses sanglots comme il le peut, mais il tente de se reprendre, plongeant le regard dans celui auburn et si déterminé de Zoro.
- Écoute, je ne peux qu'imaginer comment tu dois te sentir, mais on a peu de temps devant nous. Il faut qu'on se calme et qu'on agisse au plus vite. On aura tout le temps de célébrer dès qu'on sera loin d'ici, tu n'es pas d'accord ?!
Il parvient seulement à hocher lentement la tête pour lui répondre, son éternel calme contagieux le pénétrant pour apaiser ses nerfs de nouveau à vifs.
- O.K. C'est bien, je suis déjà tellement fier de toi d'avoir réussi à ouvrir la porte... Tu penses que tu arriverais à faire pareil avec celle de l'entrée... ? Comme ça, je me dégage de ces chaînes et on se tire d'ici dans la foulée.
Il lui envoie un regard aussi paniqué que désespéré à cette question.
- Je... Je sais pas...
- Tu te sens d'aller voir pour essayer, ou pas ? On n'a malheureusement pas beaucoup d'autres options tant que je suis cloué à ce foutu mur...
La peur s'infiltre dans ses os en même temps que sa faible estime de ses propres capacités. C'est déjà un miracle qu'il n'ait réussi à forcer la vieille serrure de la cave dans son état, alors celle toute neuve de la porte de l'entrée... ?
- Je... Je vais jamais y arriver, Zoro... Et si... Et si Kidd revient au même moment... ?
- Tu ne l'entendras pas arriver avant pour te cacher ? Il est en voiture, non ? Je crois me souvenir vaguement avoir été transporté dans un coffre...
- Euh, o-oui... J'entends qu'il se gare à chaque fois avant qu'il rentre, mais...
- Combien de secondes se passent entre le moment où tu entends la voiture et celui où il ouvre la porte, à ton avis ?
Il s'agit d'une question tellement intelligence qu'il se sent stupide de ne jamais y avoir prêté attention, toute cette dernière semaine. Zoro a des réflexes et un instinct de chasseur dans l'âme, ce n'est pas nouveau qu'il le démontre. À sa place, il aurait certainement relevé le moindre détail qui pourrait jouer en sa faveur en vue d'une éventuelle fuite. Il se serait certainement débattu jusqu'au bout comme un fauve avide de liberté.
... Contrairement à lui, qui avait abandonné dès les premiers jours face la sauvagerie de Kidd.
- Hey, hey, Luffy ! s'alarme Zoro d'une voix douce en entendant ses nouveaux sanglots revenir au galop. Ne pleure pas, ça va aller ! Je sais que c'est difficile, je sais que je te demande beaucoup, et crois-moi sur parole quand je te dis que si je pouvais nous sortir de là tout seul, je le ferais sans hésiter ! Mais on a malheureusement pas le choix, Luffy... Et je sais que tu es très bien conscient qu'on joue nos vies, à cet instant...
Sa mâchoire tremble alors qu'il a les yeux résolument clos pour essayer de réprimer ses pleurs, ce désespoir et cette peur infâme qui le traversent de part en part. Il hoche la tête pour signifier à Zoro qu'il comprend, qu'il le sait...
- Alors, il faut que tu essaies de faire ce dernier effort, O.K. ? Concentre-toi, je suis sûr que tu peux trouver une estimation de ce temps que tu auras devant toi si tu entends sa putain de voiture. Combien de temps environ, à ton avis ? Plutôt vingt secondes ? Plutôt cinq... ?
Il expire fort pour essayer de retrouver son calme, concentrant toutes ses ressources sur sa mémoire.
En réalité, cela dépendait des jours. Cela dépendait certainement des moments où Kidd ramenait des bricoles qu'il récupérait dans son coffre. Mais ce n'est pas l'important. Il doit faire une estimation vague, un minimum.
... Et pour quelqu'un qui a été privé de repère temporel durant si longtemps, l'exercice n'est réellement pas simple.
Les yeux toujours clos à quelques centimètres du visage de Zoro, il se concentre intensément.
- ... Pas moins de quinze secondes, je dirais, finit-il enfin par lâcher dans un souffle.
- Je ne te demande pas si tu es sûr de toi... ?
Il rouvre de nouveau les yeux pour les planter dans ceux de Zoro, aussi suppliants qu'incertains. Son meilleur ami semble comprendre le message et lui envoie un sourire magnifique de douceur et de rassurance.
- Et tu te sens d'agir en moins de quinze secondes pour te préparer à son arrivée... ?
Il avise Zoro longuement, plutôt incertain de ce qu'il insinue dans cette phrase.
- ... Me préparer... ?
- Aller te cacher ou, au mieux... Te défendre.
Les yeux auburn se font bien plus durs, soudainement. Furieux, presque meurtriers.
- Si je ne peux pas le faire à ta place, ça serait bien que tu puisse le mettre hors d'état de nuire du mieux que tu le peux, Luffy, rajoute-t-il d'une voix dure.
- ... Mais... Tu-tu as vu dans qu-quel état je suis... ? lui répondit-il d'un air paniqué. J'serai incapable de f-faire quoi qu'ce soit... T'as vu la force qu'il a... Et moi...
- Tu as l'effet de surprise de ton côté, au pire des cas. Et on a la chance qu'il n'ait pas beaucoup de neurones, cet enfoiré.
Luffy fronce les sourcils, cherchant de nouveau à comprendre l'insinuation. Mais pour toute réponse, Zoro tourne la tête vers sa droite, en direction des étagères délabrées qui reposent contre le mur. Luffy suit son regard, perdu, jusqu'à ce qu'il aperçoive enfin ce que Zoro souhaite qu'il voit, gentiment posé en évidence sur un des rayons.
Le couteau de chasse de Kidd.
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Courage Luffy, courage ! Profite-donc de l'idiotie de Kidd ! Lui qui est au moins aussi stupide que toi dans le canon ! (je sais je suis trop joyeuse pour être honnête... Hohohoho...)
