Chapitre 10

Après le souper, les dames vaquèrent à leurs occupations domestiques tandis que ces messieurs se retrouvèrent pour un porto. Caroline vint rapidement à dire à son amie que la fatigue l'emportait sur le plaisir que lui procurait la présence de sa chère amie.

« -Je ne vous retient pas plus Caroline. Montez donc vous coucher, nous nous verrons demain. Quant à moi je pense aller chercher quelque ouvrage dans la bibliothèque, j'avoue ne pas avoir sommeil.

-Soit. Je vous laisse à vos lectures alors. Bonne soirée ma chère. »

Mrs Merkham profita de ces quelques instants de calme avant de se mettre en chemin pour la bibliothèque. Alors qu'elle feuilletait avec attention un ouvrage de Voltaire, elle entendit la porte s'ouvrir et deux voix masculines s'élever dans le fond de la pièce. Elle décida de s'approcher afin de signaler sa présence mais se ravisa en constatant qu'il s'agissait de Mr Darcy et de son cousin, le Colonel Fitzwilliam, qu'elle avait fort apprécié au souper.

« -Voilà une soirée des plus calmes. Il y a longtemps que Caroline ne s'est pas contentée de vous complimenter moins de la moitié de la soirée ! Plaisanta le colonel.

-Croyez-moi cher cousin quand je vous dis qu'il me plairait bien plus qu'elle s'abstienne davantage de me couvrir de tant d'éloges.

-Là dessus je ne puis que vous croire. Son amie Mrs Merkham est de bien meilleure compagnie. Qu'en pensez-vous ?

-Je ne pourrais dire le contraire. Elle est bien plus franche et ne s'attarde pas sur les aspects futiles d'une personnalité ou d'un mariage. J'ai eu le plaisir de converser avec elle dans l'après-midi et je dois avouer qu'elle est de bonne écoute, de caractère fort et qu'elle n'a pas une once de méchanceté en elle.

-Ma foi mon cousin vous ne parlez que peu souvent de personnes de la sorte ! Il me semble vous avoir entendu faire de si bons compliments qu'à propos de votre sœur ou de Miss Elizabeth Bennet.

-Il m'arrive parfois de rencontrer des personnes avec qui je peux converser un minimum Richard. Vous en êtes un bon exemple.

-Nous nous connaissons depuis l'enfance Darcy, ce n'est pas la même chose.

-Je connais aussi bien Wickham depuis l'enfance et nous ne sommes pas bons amis pour autant. Nos liens familiaux aident aussi beaucoup, je dois l'admettre. Quant à Miss Elizabeth... Sûrement son tempérament et sa douceur auront eu raison de mon caractère peu sociable et taciturne. »

Le Colonel regardait son cousin avec intérêt et se décida à lui révéler qu'elles avaient été les informations qu'il avait pu glaner durant la journée.

« -Cousin. Je voulais attendre demain pour vous faire un retour sur l'affaire dont vous m'avez chargé mais je pense que vous trouverez davantage le sommeil si je vous expliquais ce soir tout ce que j'ai pu apprendre lors de mes recherches. »

Darcy releva vivement la tête vers son cousin, les yeux brillants et plein d'attention. Il s'installa en face de celui-ci et attendit que son cousin commence son récit.

Le colonel Fitzwilliam raconta d'abord la conversation qu'il avait surpris entre les deux compagnons de Wickham au pub en précisant que le colonel Forster et la sentinelle qu'il avait interrogée par la suite lui avaient tous deux confirmés que Wickham, Phillis et Peterson étaient de bons amis, toujours entourés de jeunes filles. Cependant le Colonel Fitzwilliam s'attarda plus précisément sur les conquêtes de Wickham à la fois nombreuses et bien différentes de celles de ses deux compères par la distinction de ces dames, leur éducation et leurs toilettes précieuses. Ayant toute l'attention de son cousin qui trouvait ces éléments forts intéressants, le colonel continua son récit en expliquant qu'il n'avait malheureusement pas de noms précis mais seulement des informations quant à la voiture de la dame et sa toilette vivement colorée et atypique par son coté oriental. Mr Darcy demanda s'il y avait davantage de détails car il se rendait bien compte que tout cela n'était pas suffisant. Le colonel fit signe à Darcy de se taire et précisa qu'il n'avait pas tout à fait terminé son récit. Il indiqua alors à Darcy qu'il s'avait seulement de l'apparence et des manières de cette jeune dame qu'elle était brune, aux manières peu avenantes voire hautaine. En dernier lieu il expliqua à Darcy que la fameuse voiture était repartie en direction de l'Est en partant du centre de Meryton.

« -Mais enfin Richard ! Il peut y avoir des dizaines de familles avec une dame de cette description ! Il ne vous est pas inconnu qu'une femme de cette description n'est pas anodine !

-Mon cousin si vous vous entendiez ! Votre admiration pour Miss Eliza vous aveugle tellement que vous ne pensez plus aux autres femmes de votre entourage !

-Que voulez-vous dire ?

-Cette description, d'une femme brune et hautaine, fière de ses manières et de son rang, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un ?

-Si évidemment. Caroline. Mais il serait trop simple... Quelle preuve avons-nous qu'elle fréquente Wickham ?

-J'ai bien peur de n'en avoir aucune malheureusement.

-Et la voiture partant vers l'Est ?

-Je pense que cet élément pourrait nous être utile. En revenant de Meryton aujourd'hui, je me suis rendu compte qu'il fallait partir vers l'Est pour revenir jusqu'à Netherfield, cependant je ne puis affirmer par une simple direction et une description proche, que Caroline est bien cette femme que m'a décrit la sentinelle. De plus, sur la route de l'Est il n'y a que quelques maison, habitées par des familles honnêtes et modestes, si l'on s'éloigne encore, il y a des familles plus aisées dans lesquelles nous pourrions tout aussi bien rencontrer une telle femme. Il nous faut encore être sûrs Darcy, car si nous avons des soupçons, les preuves nous manquent voyez-vous.

-Oui je le conçois parfaitement. Il ne faudrait pas entacher sa réputation si Caroline n'a rien à se reprocher. »

Entendant soudain du bruit derrière les étagères, les deux hommes sursautèrent et se levèrent pour aller voir. Sachant qu'elle était découverte par le livre qu'elle avait fait choir malencontreusement, Mrs Merkham sorti de sa cache.

« -Pardonnez mon intrusion messieurs, ce n'est que moi. »

-Mrs Merkham ! S'écria le colonel Fitzwilliam.

-Je ne voulais pas vous effrayer, pardonnez-moi.

-Vous ne nous avez pas effrayé mais je dois admettre que nous ne nous attendions pas à rencontrer du monde à cette heure dans la bibliothèque.

-Et n'est-ce pas vous qui, plus tôt dans la journée, m'avez invité à venir ici quand bon me semble Mr Darcy ?

-En effet Mrs Merkham. Et je maintien mon invitation. Venez donc près du feu, il fait toujours frais le soir dans ces rayons.

-Merci monsieur. »

Alors que Mrs Merkham s'installait, le colonel l'interroga.

« -Ainsi vous étiez là ?

-Oui colonel. Je suppose que vous désirez savoir depuis quand et ce que j'ai pu entendre de votre conversation. »

Les deux cousins se regardèrent, inquiets mais néanmoins admiratif de la perspicacité et du courage de cette dame.

« -J'étais présente depuis un moment avant que vous n'entriez tous les deux, je feuilletais alors un ouvrage de Voltaire. C'est l'un des rares auteur français à avoir séjourné chez nous. Et saviez-vous qu'il avait appris notre langue en écoutant les pièces de Shakespeare ? J'avoue que sa pensée me contente assez même si je désapprouve son refus de soutenir les parlements. Mais là n'est pas la question n'est-ce pas ? Si je vous ai dit que j'étais arrivée avant vous, vous en déduisez surement que j'ai pu entendre la totalité de votre discussion. Ce qui est le cas. J'ai voulu tout de suite signaler ma présence mais ce que j'ai entendu à retenu mon geste. Je ne dirai absolument rien à Caroline si cela vous inquiète.

-Pardonnez-moi madame mais pourquoi ne prendriez-vous pas le parti de votre amie après ce que vous avez pu entendre ? Il serait tout à fait logique que vous le fassiez. Répondit le colonel.

-Les raisons qui me poussent à agir en votre faveur me sont propres, je vous expliquerai tout en temps voulu. Pouvez-vous me faire confiance messieurs ? »

Là encore les deux cousins se concertèrent d'un regard et finalement accordèrent leur confiance à Mrs Merkham. Aussi, voyant que les deux hommes ne semblaient pas vouloir reprendre leur conversation, Mrs Mekham les interrogea.

« -Ainsi vous soupçonnez Caroline de fréquenter un autre homme et vous cherchez des preuves ?

-Nous nous posons des questions sur un homme de notre connaissance, à Mr Darcy et à moi en effet. Il se nomme George Wickham. Lors de la dernière rencontre entre Mr Darcy, Miss Bingley et Mr Wickham, Mr Darcy a remarqué que ces derniers semblaient bien proches.

-Il y avait un accord entre eux, il ne se comportaient pas comme de simples connaissances. Quand j'ai vu les échanges qu'ils avaient je me suis tout de suite alarmé, ils échangeaient des regards entendus. J'ai demandé au colonel Fitzwilliam de mener une enquête pour vérifier mes dires et peut-être prouver une éventuelle intimité. Le colonel me faisait le récit des informations récoltées ces jours.

-Je vois. Et vous en étiez à la voiture et la toilette si particulière c'est bien cela ?

-Tout à fait madame. » Confirma le colonel.

Durant les quelques minutes où Mrs Merkham resta silencieuse et soucieuse, le colonel bu un Brandy tandis que Darcy faisait le point dans son esprit, le regard perdu dans le vide. Soudain Mrs Merkham repris la parole.

« -Sans doute ma démarche est-elle osée mais puis-je vous demander si je peux vous apporter mon aide dans cette affaire ?

-De quelle nature serait cette aide je vous prie ?

-Ne soyez pas si méfiant colonel. Je pensais à la toilette de cette dame. Comment comptez-vous vous y prendre pour vérifier chaque garde-robe du comté ? Ne serait-ce pas plus facile qu'une femme vous aide dans cette partie de votre investigation, ainsi vous pourrez vous concentrer sur l'attelage et les allers et venues de ce Wickham.

-Fitzwilliam, elle n'a pas tort. Nous ne pouvons décemment pas nous rendre dans les appartements de Caroline et fouiller. Je pense que nous pouvons lui faire confiance. Insista Darcy pour que le colonel accorde sa confiance à Mrs Merkham.

-Très bien. Mais il nous faut être discrets. Rappelez-vous que nous n'entacheront pas la réputation de Miss Bingley si nous n'avons pas assez de preuves. Mrs Merkham, nous vous faisons totalement confiance, il en va du bonheur de personnes qui me sont chères dans cette maisonnée. Je prends cette histoire très à cœur.

-Moi de même colonel. Vous avez ma parole, si tant est qu'elle ait une valeur pour vous.

-Nous prenons votre parole très à cœur Madame. Confirma Darcy.

-Je vous remercie Mr Darcy. Bien il se fait tard, je vais me retirer. Bonne nuit. »

Les cousins répondirent en cœur les formalités d'usage lorsqu'une dame se retire. Après avoir discuté encore un moment de la situation saugrenue qu'ils venaient de vivre, Darcy et Fitzwilliam en arrivèrent à la conclusion que Mrs Merkham pourrait être vraiment utile dans l'avancée de leurs questionnements grâce à sa proximité avec Miss Bingley. Restait comme problème pour le colonel des raisons pour lesquelles Mrs Merkham souhaitait les aider. Il fit part de ses doutes à Darcy qui lui conseilla de rester sur ses gardes avec celle-ci s'il ne la considérait pas comme de confiance. De son côté Darcy réitéra sa pleine confiance en elle avant d'aller se coucher.

Toute la soirée l'ambiance à Longbourn avait été agitée et effervescente, si bien qu'Elizabeth après avoir lu la lettre de Charlotte eu du mal à supporter cette soirée. Elle restait silencieuse et ne parlait que lorsque que l'on le lui demandait. Elizabeth écoutait les histoires de Wickham et sa mère s'extasiant devant celles-ci. Jane, bien qu'absorbée par son fiancé avec qui elle conversait joyeusement, gardait tout de même un œil sur sa petite sœur. Cette dernière, alors que Mr Bingley revenait avec deux tasses de thé, lui fit part de son inquiétude grandissante.

« -Elizabeth a reçu une lettre de Charlotte Collins aujourd'hui, depuis elle est dans un grand désarroi.

-J'ai remarqué en effet quelle semblait bien pale lors de mon arrivée. Que disait cette lettre ?

-Je ne sais pas. Elle a refusé de me laisser la lire ou de me dire de quoi il s'agissait. Elle est profondément affligée depuis l'annonce de ses fiançailles, d'ailleurs nous en avions parlé. Mais son état s'est bien empiré depuis cette lettre. Mère ne semble pas se rendre compte de sa tristesse.

-Ma chère, ce que vous me dites n'est pas sans rappeler quelqu'un de ma connaissance, qui se trouve être fraichement fiancé également, mais qui ne semble pas véritablement emballé par cette perspective.

-A qui faites-vous référence ?

-Mon bon ami Darcy.

-Mr Darcy ? Mais il est tout de même fiancé à votre sœur, comment pouvez-vous tenir un tel discours ?

-Ma douce, vous teniez le même discours à propos de votre propre sœur il n'y a pas cinq minutes. S'amusa Bingley en voyant que sa remarque avait rougir sa fiançée. Je disais donc que le mariage de Darcy et de ne ma sœur ne semble contenter que la moitié des concernés et cela coïncide aussi avec l'humeur morose de votre sœur. Nous avons tous les deux constaté un changement d'humeur chez l'un comme l'autre au même moment, peut-être existe-t-il un lien ?

-Je ne saurais le dire. Elizabeth est toujours discrète quant à ses inclinations, hormis Wickham elle n'a jamais fait allusion à un autre homme.

-Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans cette lettre qui semble tant l'affliger ?

-Je ne pourrais me soustraire à la lire à ses dépens...

-Même si cela peut faire le bonheur de votre sœur ? »

Jane ne répondit pas. Elle était face à un problème de conscience quant à cette lettre qui pourrait lui apporter les réponses dont elle avait cruellement besoin pour aider sa sœur. Elle hésitait à entrer ainsi dans l'intimité de sa sœur sans en avoir reçu explicitement l'invitation. Jane choisit alors pour l'instant de continuer à veiller sur le moral de sa jeune sœur et sur leurs mariages.