Chapitre 10: Houleuses Offenses
Setenta tira sur les manche noires de son haut, tentant de couvrir les bandages qui entouraient ses avant-bras. Il avait, bon gré mal gré, revêtu les habits les plus sérieux qu'il avait. S'ils étaient tous dans les tons sombres, aucun ne portait les emblèmes de sa famille. Tous avaient brûlés en Eire, trois mois plus tôt, et il avait été bien trop occupé pour en faire faire.
Après sa déclaration, plus dramatique qu'il ne l'avait voulu, Uther avait accepté sa requête. Puis, le héraut avait sonné la fin du tournois, lançant le début des réjouissances. Seth été resté là, les bras quelque peu ballant et déconcerté, avant de se retrouver guidé jusqu'à une suite du châ lui avait proposé de lui envoyer une aide pour s'occuper de ses blessures qu'il avait subi mais il avait refusé. Il préférait s'en charger lui-même.
Alors qu'il terminait d'agrafer son col, on frappa à la porte. Seth jeta un bref regard à son reflet, brouillé par l'eau de la vasque, avant d'aller ouvrir. Il était complètement aveugle à la ressemblance qu'il avait brièvement partagé avec son frère.
"Le roi est prêt à vous recevoir sire."
Setenta ne fut pas surpris de trouver un chevalier derrière la porte. Celui-ci l'examina avant de poursuivre:
"Les armes ne sont pas autorisées dans la salle du trône, sire."
Seth leva les yeux au ciel mais acquiesça. Il retira la ceinture maintenant ses doubles lames et sortit de la pièce:
"Après vous."
Son irritation n'était en aucun cas dû au fait de devoir abandonner ses armes. Après tout, il comptait plus sur ses crocs que sur celles-ci. Il s'agissait là d'un agacement de façade, uniquement là pour dissimuler son amusement à la vue de Leon, sous sa forme humaine cette fois-ci.
Ce dernier avait hoché la tête et s'était empressé de se mettre en marche. Uther n'était pas de bonne humeur et ce prince étranger avait les yeux trop jaunes et les dents trop pointues pour ne pas lui rappeler les désagréables souvenir de son bref voyage en Eire. Au moins, le prince en question restait muré dans le silence et, lorsqu'il le quitta devant la salle du trône, lui adressa un salut respectueux. Chose affreusement rare chez la jeune noblesse actuelle.
La grande salle était éclairée par le soleil couchant, donnant au sol un aspect carmin, presque sanglant. Les mains croisées derrière son dos, Seth avança, promenant son regard sur les vitraux et les riches décorations de la pièce. Malgré sa contemplation, il ne sursauta pas en entendant une porte s'ouvrir puis claquer en se refermant. Le jeune roi détacha ses yeux mordorés du paysage et se tourna vers le monarque des lieux. Impassible, ce dernier sembla le jauger un instant tandis que Setenta restait de marbre. Les deux rois étaient aux antipodes l'un de l'autre.
Un monarque expérimenté, à la haine vieillissante, faisant face à un roi qui n'en possédait pas la couronne mais au dos droit et à la mâchoire serrée par une haine dangereusement nouvelle.
"Tu ressembles beaucoup à ta mère." nota Uther en lui faisant signe de s'installer à ses côtés autour de la table ronde.
Le sourire qui apparut sur les lèvres de Setenta aurait pu être celui d'une statue de marbre tant il était crispé. En le tutoyant et en lui rappelant sa mère, Uther le rabaissait dans le rôle d'héritier à peine intronisé qu'il avait la dernière fois qu'ils s'étaient vu. L'irlandais s'exécuta toutefois, s'installant en face d'Uther.
"Et ton fils est ton portrait craché. Il n'est pas encore de retour à Camelot je suppose?"
Uther pâlit. Setenta avait un don pour manipuler son ton afin de laisser présager le pire. Ce dernier laissa échapper un rire grinçant:
"Il n'y a pas la moindre raison pour vous de vous inquiéter autant. Nous n'avons fait que nous croiser brièvement dans les bois lors de mon arrivée. Maintenant que ceci a été mis au clair, comptez-vous enfin vous adressez à moi comme un égal ?" conclut-il, laissant passer juste assez de son irritation pour être pris au sérieux.
Si Uther était soulagé, il n'en laissa rien paraître. Le roi posa ses coudes sur la table et joignit ses mains:
"Vous devez comprendre mon attitude cependant. La dernière fois que j'ai vu le prince Setenta Lir, il venait d'avoir quinze ans. J'ai vu ce qui est arrivé à Daingean, comment pouvez vous prouver votre identité." déclara t-il finalement.
Setenta arqua un sourcil mais hocha doucement la tête. La question était légitime.
"Vous n'avez pas mis le pied en Eire depuis que vous en avez pris le contrôle." dit-il sur le ton de l'évidence.
"Comment pourriez vous le savoir?" répliqua froidement celui qui tenait plus de l'opposant que de l'allié.
Un rire bref secoua les épaules de Seth avant qu'il ne fixât ses yeux dans ceux d'Uther:
"Parce que je le saurais. Si vous étiez venu, vous auriez appris que j'avais survécu là où le reste des Lir ont péris. Et, bien sûr, je doute que vous m'auriez accueillit sans armes si vous saviez exactement ce qu'il s'était passé." s'expliqua t-il d'une voix rauque, "Votre question est légitime Uther, mais ne demandez pas de détails que vous ne pouvez entendre." conclut-il, laissant ses yeux s'éclaircir juste assez pour prouver son identité.
Uther ne pu empêcher un mouvement de recul. Il n'avait pas besoin de demander plus de détails de toutes façons. Tout comme il n'avait pas besoin de demander à Setenta ce qu'il pouvait bien vouloir. Il s'agissait là d'une évidence. Toutefois, alors qu'il se recomposait un visage calme, il posa la question:
"Qu'êtes-vous venu chercher ici Setenta?"
Ce dernier arqua un sourcil, ce qu'Uther pris comme une invitation à poursuivre:
"Une vengeance, une armée, un trône?
-D'après vous?" rétorqua Seth sur un ton railleur, "Dag est mort, j'ai déjà une armée qui, à défaut d'être immense, m'est loyale jusqu'à l'os. Vous n'avez qu'une seule chose qui m'intéresse.
-Admettons. C'est mon armée qui a repoussée le Connaught, il n'est que légitime que je garde la terre que j'ai défendu." coupa Uther sur un ton cassant.
Son interlocuteur se mit à rire mais son regard restait terriblement vide, ne laissant pas passer la fureur qui animait le reste de son être.
"Légitime," releva t-il, "Légitime? S'il y a une chose que les Pendragons n'auront jamais de manière légitime, c'est le royaume d'Eire." siffla le jeune homme, "Nous avons des rituels ancestraux, personne ne vous reconnaîtra tant que je m'y opposerais. Je suis le roi légitime,le seul héritier encore en vie de la famille Lir. Selon le pacte que vous et mon père avez signé, vous devriez m'aider à retrouver le pouvoir, tout comme nous l'aurions fait pour Arthur si nos situations avaient été inversées." conclut Seth.
Uther resta silencieux un instant avant de soupirer en s'appuyant sur le dossier de sa chaise.
"Les choses ont changées Setenta. Odran est mort et le Connaught cherchera sans le moindre doute à venger son roi. Il n'y a plus de pacte. J'avais prévenu votre père que s'il voulait poursuivre pleinement notre alliance, il devrait changer certaines choses, ce qu'il a refusé." reprit-il.
Setenta serra les dents. Il avait peu de doutes sur les choses qu'Uther avait voulu changer. Le refus de son père avait peut-être été la raison de sa mort mais Seth ne l'en blâmerait jamais. Au contraire.
"Toutefois, j'ai peut être une solution à proposer."
Tiré de ses pensées, le plus jeune fit signe au monarque de poursuivre:
"Avec la perspective de nouvelles attaques, je ne peux pas retirer ma tutelle pour le moment. Je ne tiens pas non plus à contracter un nouveau pacte avec l'Eire tant que ses problèmes internes ne seront pas résolu. Mais il existe d'autres façons de contracter une alliance.
-Seriez-vous en train de proposer une alliance de sang?" s'enquit Setenta, bien que la réponse ne fit que peu de doutes.
Uther acquiesça:
"Vous avez déjà rencontré dame Morgane, elle est déjà une politique avisée et nos deux familles y gagneraient."
Le plus jeune fronça les sourcils. Il n'aimait pas cette idée pour de multiples raisons. La première était que les mariages arrangés le dégoutait, surtout lorsqu'ils étaient planifiés sans l'un des concernés. La deuxième était purement politique: savoir qu'Uther garderait une influence sur l'Eire lui était insupportable. Et enfin, l'idée de s'engager de cette manière lui rappelait douloureusement Cian.
"De ce que je sais, Morgane est votre pupille, non votre fille. Il est impossible pour elle de contracter une alliance de sang au nom des ne resterait alors que le prince Arthur, mais il n'est pas vraiment mon genre." répliqua Setenta, un sourire narquois aux lèvres.
Avant qu'Uther n'ait pu répondre, la double porte de la salle s'ouvrit brusquement, laissant passer le prince Arthur, suivit de près par Merlin bien que celui-ci ne semblât pas particulièrement ravi d'être là.
"Quand on parle du diable..." nota Setenta en tournant son attention vers les nouveaux venus.
Uther soupira.
"Ainsi, Merlin n'avait pas mal entendu. Vous êtes bien le prince Setenta." lança le blond en s'approchant de la table.
L'attitude provocatrice de l'irlandais toujours fraîche dans sa mémoire. Le sourire de ce dernier ne fit que s'agrandir:
"C'est roi Lir pour vous prince." répliqua -il, ne faisant qu'agrandir la colère d'Arthur et le désespoir d'Uther.
"Aux dernières nouvelles, vous êtes un roi sans terre ni couronne." corrigea le blond sur un ton froid.
Le plus âgé des deux laissa échapper un léger rire:
"Ce serait une erreur tactique de me croire sans ressources prince Arthur. A moins que vous ne possédiez ma couronne, ce qui n'est pas le cas car je suis le seul à savoir où elle est, ou que j'abdique, vous ne contrôlerez jamais mon peuple. Ils sont trop libres pour vous. Et je préférerais mourir que d'abdiquer en faveur de qui que ce soit." déclara t-il sur un ton qui tenait d'abord du mentor lorsqu'il s'adressait à Arthur avant de passer à celui d'un dirigeant sûr de lui lorsqu'il avait tourné son attention sur Uther.
Ce dernier ne répondit pas tout de suite. Il savait déjà tout cela. L'Eire et ses maudits rituels... Chaque habitant, chaque tradition, chaque vie était en corsetée dans un méandre de légendes et de magie. Une magie étrangère, incontrôlée, dangereuse, la même qui lui avait pris sa femme des années plus tôt et qui menaçait bien trop souvent son royaume et son fils.
"Alors nous sommes dans une impasse. Je ne peux rendre le trône d'Eire, et ce dans son propre intérêt, sans une alliance de sang-"
Avant qu'Uther ne puisse finir, il fut interrompu par une voix féminine:
"J'espère que vous ne comptiez pas m'inclure dans cette 'alliance' sans en discuter avec moi auparavant."
Morgane, contrairement à Arthur, avait l'avantage d'être discrète. L'ombre d'un sourire apparut sur les lèvres de Setenta. Il l'avait entendu. La brune avait passé une robe carmin et semblait passement énervée et il ne pouvait pas lui en vouloir.
Uther passa une main fatiguée sur son front. S'il avait espéré garder les choses sous contrôle, c'était désormais chose perdue.
"Setenta, vous avez déjà rencontré ma pupille, dame Morgane, durant le tournois."
L'interpellé acquiesça:
"Ma dame."
Morgane le salua d'un raide mouvement de tête avant de reporter son attention sur Uther, sous le regard quelque peu inquiet d'Arthur et Merlin.
"Ne changez pas le sujet, voulez-vous? Si je suis à servir d'outil de négociations, j'aimerais autant en être informée." reprit-elle, les mains sur les hanches.
Ce n'était pas une attitude inhabituelle chez la jeune femme mais elle faisait généralement plus dans le sarcasme que dans l'attaque frontale.
Pour la première fois depuis qu'il était entré dans la pièce, Setenta se tint parfaitement coi. Il avait un vague sourire aux lèvres devant la verve de la jeune femme.
"Et si vous commenciez par vous asseoir avec nous Morgane?" proposa Uther pendant l'intervalle laissé par la brune.
"M'asseoir ? Quelle générosité de vous préoccuper de mon confort." rétorqua celle-ci en levant les yeux au ciel.
"J'ai déjà refusé la proposition de votre tuteur ma dame-" commença Setenta avant d'être interrompu.
"Le simple fait qu'il ait fait une telle proposition m'offense!" s'exclama Morgane.
Son ton s'était fait vacillant sur la fin mais elle avait su se reprendre rapidement. Tant et si bien que seul Merlin sembla le remarquer. Le jeune homme fronça les sourcils et fit un mouvement pour se rapprocher de la jeune femme tout en restant à moins d'un mètre d'Arthur. Remarquant l'attitude du serviteur, ce fut au tour de Seth de comprendre que quelque chose d'inhabituel avait eu lieu. Il n'eut cependant pas le temps de s'en préoccuper plus.
"Ma 'proposition' comme vous semblez décidé à l'appeler n'était pour le moment qu'une ébauche. Même si il en avait été autrement, il aurait fallu des semaines, peut être même des mois avant de pouvoir conclure quoi que ce soit." répliqua Uther sur un ton plus dur alors qu'il commençait à s'irriter de l'attitude de sa pupille, "Votre offense n'a pour le moment pas lieu d'être contrairement à la mienne à l'idée de vous voir vous impliquée là où nul n'a fait appel à vous." poursuivit-il sèchement.
"Je vous demande pardon?" siffla Morgane, visiblement choquée.
Même Arthur semblait être du même point de vue qu'elle, dévisageant son père d'un air surpris. Merlin tentait de garder un air neutre tandis que Setenta poussait un lourd soupir en passant une main fatiguée sur son visage. Le peu de respect qu'il avait encore pour Uther Pendragon venait de passer à travers les vitraux, au figuré hélas.
"J'ai horreur de me répétez alors ne m'y forcez pas ma dame. Maintenant, si vous ne souhaitez rester que pour me faire part de votre agacement, je vous serez grès de quitter la pièce sans attendre." ajouta le monarque sans une once de pitié (ou de respect).
Les pommettes de sa pupille prirent une teinte aussi rouge que sa robe avant de pâlir brutalement. Cette fois-ci, ce ne fut pas son ton mais bien tout son corps qui vacilla. Elle tenta de reprendre son équilibre en s'appuyant contre le dossier de l'un des sièges mais finit par s'effondrer, blanche comme la mort.
"Morgane!" s'écria Arthur.
"Vas immédiatement chercher Gaius!" ordonna Uther à Merlin alors qu'il s'approchait de la jeune femme.
Après un bref instant d'hésitation, celui-ci obéit, quittant la pièce pour être remplacé par des gardes. Setenta s'était à peine levé qu'une épée se trouvait sur sa gorge, Arthur l'empêchant d'agir.
"Oh, bien sûr, c'est votre père qui vient d'insulter jusqu'à sa dignité mais c'est sur moi que vous pointez votre épée. Logique." souffla Seth alors que la lame frôlait sa carotide, l'obligeant à relever la tête.
Cette entrevue ne prenait vraiment pas le tour qu'il aurait pu espérer.
