9/ Décès, immolations et éviscérations

Drogon en croyait à peine ses yeux face à tant de magnifitude !

L'or éparpillé un peu partout dans le royaume souterrain ne l'intéressait pas le moins du monde, pas plus que les diamants, les bijoux, les pierres précieuses en revanche, cette architecture sublime, aux arcades si finement ciselées… il n'avait jamais rien vu de tel à Westeros ni à Essos !

Quel riche patrimoine culturel ! Il se demandait où pouvaient bien se trouver les formidables concepteurs de ce chef-d'œuvre !

Cependant, toute son admiration envers l'architecture fut soufflée face à celle qu'il éprouva en apercevant son âme sœur, qui sortit la tête de sous son tas d'or et se dirigea vers lui d'une démarche féline.

Smaug le Magnifique méritait bien son titre !

« Vous pensez qu'on peut sortir ? finit par murmurer Dianys au bout de cinq heures passées dans un silence absolu, serrés les uns contre les autres dans la minuscule crevasse par peur du dragon.

- Tais-toi, malheureuse ! couina peureusement Gulpil. Il pourrait nous entendre !

- Un dragon qui a la puissance de faire fondre des roches d'un seul souffle nous aurait déjà dévorés si tel avait été son but, intervint Lomya, toutefois peu rassurée.

- Elle n'a pas tort, la soutint Penninor contre toute attente. Je propose que quelqu'un parte en éclaireur, pour voir où est le dragon. »

Silence.

« Bon, peut-être que si deux personnes partent en éclaireurs, ça va les rassurer, ajouta-t-elle. »

Nouveau silence.

« Trois éclaireurs ? »

Toujours le silence.

« Quatre ? Et je vous préviens, je n'irai pas plus loin !

- D'accord, répondit enfin Babush, je me porte volontaire avec Karrthable, Gulpil et Dianys, mais je veux Melkyor avec nous !

- Quoi ?! protestèrent Dianys et Gulpil en chœur.

- Très bien, adjugé vendu ! les coupa la magicienne. Vous tous, partez en éclaireurs ! »

Les éclaireurs étaient partis depuis quelques minutes à peine que Penninor se tourna soudainement vers Lomya, à laquelle elle avait semblé ne prêter aucune attention.

« Bon, écoute, j'ai quelque chose à te dire, débita-t-elle d'une voix plus aigue et rapide que d'habitude. Mais va pas falloir que tu paniques, sinon je te transforme en crapaud…

- Euh… hein ? bafouilla Lomya, surprise.

- En réalité, je ne suis pas une elfe. »

Penninor arracha ses oreilles en pointe, qui étaient en fait en carton.

« Et je ne sais pas non plus faire de magie… enfin, pas de la vraie magie. En fait, je suis prestidigitatrice. »

Et elle sortit un paquet de cartes de sa poche et les tripota nerveusement, comme pour se calmer.

« Euh… attend… quoi ?! parvint seulement à dire Lomya. Mais… mais… mais pourquoi … ?

- Je vais tout t'expliquer à toi, parce que je ne peux pas en parler aux autres, ils risqueraient de paniquer et je déteste quand les gens paniquent, répliqua Penninor. Mon vrai nom est Guldura Rincevent et j'ai grandi dans un cirque ambulant…

- Attendez… Rincevent… comme le célèbre prestidigitateur Ivan Rincevent, le pyromane qui faisait s'enflammer les pets des vaches avec des feux de toutes les couleurs ? l'interrompit Lomya, la bouche grande ouverte de stupéfaction.

- Je suis sa fille, acquiesça Guldura. Et c'est à cause de lui que je me suis retrouvée ici… voilà mon histoire : j'avais une dizaine d'années, on s'était arrêtés dans le palais des elfes de la forêt de Mirkwood pour donner notre spectacle. Mais Thranduil, le roi des elfes sylvestres, n'avait pas apprécié : il critiqua violemment notre cirque et voulut nous obliger à rembourser les billets. Malheureusement, nous avions déjà dilapidé tout l'argent en vin… La seule issue pour mon père et sa compagnie fut donc de trouver un trésor. Thranduil, ce sale fils d'Ungoliant, leur conseilla sournoisement de tenter la quête de la Montagne Solitaire, en leur assurant que ça correspondait largement à leur niveau. On n'était pas du coin, on ignorait tout de Smaug… Mon père m'a confiée à des villageois avant de partir, mais il n'est jamais revenu. Depuis, j'essaye simultanément de le retrouver et de le venger, ne sachant pas s'il a survécu ou non. »

Lomya demeura interloquée. C'était si tragique ! Et elle était tellement déçue de ne pas avoir voyagé en compagnie d'une elfe…

« Pourquoi avoir menti à Babush et aux autres au sujet de ta race ? demanda-t-elle. Ça existe pourtant, les magiciens humains !

- Oui, mais les elfes ça permet d'attirer davantage l'attention, répondit la prestidigitatrice. La preuve : tu nous as rejoins uniquement parce que tu pensais que j'en étais une. »

Elle n'avait pas tort, Lomya devait l'admettre.

« Mais donc… si tu n'es pas vraiment une magicienne… ton histoire sur les statistiques, c'était vrai ?

- Oui ! s'indigna Guldura, je ne mens jamais en tout ce qui concerne les mathématiques !

- Ouf… Donc, on a quand même une chance de s'en sortir vivants ? »

La fausse magicienne s'apprêta à répondre, quand un hurlement de dragon l'interrompit. Silencieuses, les deux femmes levèrent les yeux, la gorge nouée.

Finalement, Smaug était heureux de ne pas avoir à voler jusqu'à Esgaroth : une bande d'imbéciles avait décidé de venir l'attaquer pour lui voler son trésor ! Avec Drogon, ils en avaient déjà croqué quatre – des humains, particulièrement stupides – ainsi que leurs chevaux, mais il arrivait encore à sentir l'odeur de deux autres.

Les deux dragons se posèrent sur un pic rocheux et se bécotèrent amoureusement pendant quelques minutes : c'était si bon de tuer ! Les petits humains ne comprenaient pas ce plaisir… quel dommage pour eux ! Rien de tel que de trouver des personnages sympathiques et attachants, et de les éviscérer ensuite ! Bon, en l'occurrence, ces malheureux aventuriers étaient plutôt antipathiques et clichés… mais après avoir suivi leurs aventures sur plus de vingt-cinq pages en police 10 sur Word, les lecteurs allaient certainement éprouver au moins un petit pincement au cœur à leur mort abominable !

Soudain, les deux aventuriers restants décidèrent de se montrer en sortant d'une grotte. L'un d'entre eux, une femme en habits de prestidigitateur, hurlait quelque chose. Intrigué, Smaug tendit le cou pour mieux entendre.

« LES STATISTIQUES SONT INFAILLIBLES ! VOUS NE POUVEZ RIEN CONTRE MOI, BANDE DE SALES DRAGONS !

- Euh… Penni… Guldura… Je ne suis pas sûre que les provoquer soit une stratégie efficace, murmurait Lomya à côté d'elle.

- CE N'EST PAS UNE PROVOCATION, C'EST SIMPLEMENT LA VICTOIRE DE L'ESPRIT SUR L'ECAILLE ! »

Smaug et Drogon se regardèrent, surpris.

« C'est moi, ou ils sont complètement débiles les humains en Terre du Milieu ? demanda le dragon noir.

- Ils ont jamais été très futés, mais là faut admettre… ça dépasse les bornes, fit Smaug en secouant la tête, perplexe.

- J'ai encore un petit creux… on se fait un dessert ?

- Excellente idée, mon chéri ! »

« Oh ! Melkyor ! Où étais-tu passé ? Où sont les autres ? »

Le petit caméléon avait accouru vers Lomya qui l'avait maternellement pris dans ses bras et le caressait pour le calmer. Penninor – enfin Guldura – continuait à gueuler, comme si elle avait perdu la raison. Inquiète, Lomya jeta un coup d'œil aux dragons : ils les lorgnaient d'un air gourmand.

Soudain, un détail la frappa. Secouant l'épaule de la fausse elfe pour attirer son attention, elle lui fit part de son observation :

« Ton histoire avec les statistiques, là, ça faisait intervenir un seul dragon, Smaug, commença-t-elle. Sauf que là, il y en a deux… ça ne va pas bousiller toute l'hypothèse de départ, au sujet des un millions de victimes et de la chance sur un million ? »

Guldura s'interrompit, tout-à-coup pâle comme un linge. Lentement, elle se tourna vers la jeune femme, les yeux écarquillés de terreur. Ses dernières paroles furent :

« Par la barbe de Terry Pratchett ! »

A ce moment précis, Drogon l'avait cueillie et écrabouillée dans sa mâchoire, éclaboussant de sang et de boyaux son amie, qui poussa un hurlement digne d'une actrice dans un film d'horreur.

Le couple gay regarda longuement la petite humaine qui tenait un caméléon dans ses bras. Finalement, Smaug s'exclama :

« Oooooh, il est trop kawaii! Il s'appelle comment ? »

Comprenant que le terrible dragon s'adressait à elle, Lomya répondit d'une voix faible :

« M…M…M…Melkyor…

- Il est adoraaaaable ! renchérit Drogon, qui avait fini de mâcher Guldura.

- On peut pas la tuer, le petit Melkyor est attaché à elle ! fit remarquer Smaug.

- C'est vrai… en plus, elle me rappelle un peu ma mère adoptive, elle aussi tenait Rhaegal dans ses bras, exactement comme ça ! raconta Drogon.

- Je peux le caresser ? demanda Smaug à Lomya.

- Bien sûr, allez-y… » dit celle-ci d'une voix blanche.

Du bout de sa griffe, le dragon chatouilla le caméléon, qui sembla apprécier et gazouilla comme un nouveau-né.

« Trooooop choupi ! Je vais prendre une photo ! ronronna Drogon en sortant son Portable Draconique.

- Et… et si on l'adoptait ? » proposa Smaug.

Drogon se tourna brusquement vers lui, les sourcils froncés.

« Quoi ? C'est notre premier rencard et tu veux déjà parler d'avoir des enfants ? »

Il avait l'air déçu et un peu vexé.

« C'est pas très délicat de ta part…

- Rhoooo, ça va, c'était pas grand chose ! On va pas se fâcher pour ça ! »

Drogon demeura interloqué : Smaug n'avait pas l'air de vouloir lui présenter ses excuses ! Quelle attitude hautaine !

« Pas grand chose ? Tu ne te rends pas compte de ce que ça implique, de s'occuper d'un enfant ? Et ma liberté dans tout ça ? Et mon consentement ?

- Ça va, ça va, je ne faisais qu'émettre une proposition…

- Mais tu te rends compte à quel point tu peux manquer d'humilité, parfois ? Franchement, Smaug, je ne m'attendais pas à une telle attitude de ta part…

- Mais… t'es vachement susceptible, en fait !

- Susceptible ? Moi ?! Mais ça va pas de m'insulter comme ça !

- Attend, attend, on passait une chouette soirée, tenta Smaug de rattraper le tir avant que tout ne dégénère. On ne va pas tout gâcher pour quelque chose d'aussi futile, non ?...

- Donc maintenant, mes sentiments c'est quelque chose de futile ! Ah bah bravo ! »

Sans qu'il ne puisse rien y faire, Smaug s'enfonçait de plus en plus. Finalement, désespéré, il finit par bredouiller :

« Bon… viens, on rentre… on va pas se disputer devant un bébé caméléon, si ? »

Drogon plissa les yeux.

« D'accord, mais je fais ça uniquement pour le caméléon, pas pour toi ! décida-t-il. On s'en va. »

Et il battit des ailes pour s'élever dans le ciel, suivi de peu par un Smaug un peu déboussolé.

Lomya s'était évanouie de terreur au début de leur dispute. Elle se réveilla environ dix minutes après leur départ, tandis que Melkyor lui léchait la joue d'un air inquiet.

Sans un mot, la jeune femme s'assit, ramenant ses genoux contre son menton, prit le caméléon contre sa poitrine et pleura de toutes les larmes de son corps. Ses compagnons d'aventure… non, ses amis… ils étaient tous morts…

Prise d'un sanglot, elle se roula en boule sur le sol.