Chapitre IX - Des Champignons et des Etoiles
Je ne sais définitivement plus où poser les yeux. Tant de couleurs, et tant de formes que je croise et d'autant de qualificatifs dont j'aurais besoin pour en décrire certains. Comme c'est étrange, il y a des humains, des moins humains, aussi, à mes yeux tout du moins, de petite, grande, et moyenne taille, certains revêtus d'armures des pieds à la tête, parfois toutes aussi farfelues que ces individus semblent l'être. Il y a des animaux également, j'ai croisé un gorille géant en entrant dans le réfectoire, et je suis persuadée d'avoir entendu un loup borgne et un renard discuter de courses spatiales, de premières places et d'autres termes qui me sont inconnus. Nul doute que cette conversation n'était pas des plus amicales entre deux supposés rivaux. Oh, et que vois-je maintenant ? Une créature verte et recouverte d'écaille aux pectoraux ridiculement saillants, une gueule allongée, et une couronne décorant fièrement le sommet de son crâne, aussi petite que la bête est grande. Je passe à côté sans attirer l'attention, je ne l'ai déjà que trop fait car chaque fois que j'ouvre la bouche, les regards s'agrandissent.
Je m'installe à une table qui vient à l'instant d'être libérée par un jeune homme vêtu d'une tunique aussi bleue que l'azur de ses deux yeux. Des épis dorés retombent sur l'expression très... crispée ? de son visage. Une jeune femme accoutrée de la même manière et aux cheveux de la teinte du soleil par une belle journée d'été l'accompagne, je la trouve très ravissante, d'autant plus lorsque je crois son regard. Un peu plus en retrait il me semble qu'une troisième personne à l'allure plus androgyne me surveille, impossible de me prononcer sur son genre tant la tunique qui le ou la sculpte, le ou la - encore - couvre de la tête au pieds. Même son visage est partiellement recouvert de mèches blondes ne laissant apparaitre qu'un œil au bel éclat incarnat qui, visiblement, ne décroche pas de ma personne. Lorsque l'individu sort de la pièce, sa longue tresse dansant presque sur les contours de ses omoplates parfaitement dessinées au travers de sa tunique... hum, moulante, moi non plus ne décroche pas. C'est amusant, sa façon de me regarder me rappelle presque le regard d'Hubert lors de mes premiers mois au monastère, lorsque le jeune homme se questionnait encore quant à l'utilité ou non, ou plutôt la nécessité, de me faire, ou pas, assassiner.
J'observe d'une expression plus que dubitative le contenue de mon plateau. Ils appellent cela, selon Corrin, des en-cas, et entre trois couleurs je viens d'avoir le choix. Peu convaincue par l'appétence de ce qui est apparemment un plat, mais dans l'idée de tout de même me sentir rassasiée, j'ai donc choisi le moyen en-cas orangé pour ce petit déjeuner. J'ai du mal à associer cette chose qui ressemble à du vomi directement expulsé de l'estomac d'un loup géant ou de tout autre bête à de la nourriture, et ce n'est pas car la bouillie est colorée que cela me donne envie de l'avaler. D'autant plus lorsque désormais j'imagine un morceau de Loche de Teutates fraichement péchée et parfaitement fumée fondre sur ma langue. Mauvaise fortune ou bien, malédiction, qu'en sais-je, je dois me contenter de cette horrible chose et visiblement ils ne cuisinent rien d'autre ici. Apparemment, les personnes qu'ils nomment « développeurs » avaient dépensé tout leur budget en stage et en couleurs criardes pour les uniformes des joueurs et ont donc du se montrer plus... modestes ? sur bien d'autres « paramètres », comme ils appellent encore, de ce jeu. J'ai aussi entendu dire que de fait, cela réduisait les problèmes d'allergie ou de particularités alimentaires. J'ai entendu pour la toute première fois le terme de végétarisme et cela me semble fou, je n'ose imaginer passer ma vie en réduisant mon plaisir de la sorte et à ne manger que de l'herbe.
J'ose et porte enfin devant ma bouche une cuillérée de ce papin sur lequel mes lèvres puis ma langue s'aventurent, et, par la barbe verte de Saint Cichol s'il la porte encore - mais je ne l'imagine pas sans - cela est totalement... insipide ! Peut-être devrais-je me réjouir de cette absence de gout, je ne sais si je préfèrerais avaler du vomi au goût de viande ou bien une viande au goût de vomi. Ni l'un ni l'autre, ici. Quelle folie, ces développeurs dont tous parlent ont prit tant de soin pour offrir des paysages merveilleux dans les simulations de combats que j'imagine, très aisément, ce qu'ils auraient pu faire de ces plats. J'ai soudain particulièrement hâte de rentrer au monastère, car s'il demeure bien quelque chose que j'aime autant faire que me battre, est bien de remplir mon estomac.
—Vous êtes vraiment particulière, vous savez ?
Dois-je m'en offusquer ou bien prendre cela pour un compliment, surtout ces paroles toutes droit sorties de la bouche d'un semi-dragon. Mais en tant qu'ancien réceptacle et réincarnation de la Divine Ancêtre, je suppose en effet posséder quelques particularités, sans m'en venter.
—Je suppose que Luigi oubliera très rapidement ce que vous avez dit ce matin, elle reprend. Quant à Mario, c'est moins certain, plus les jours passent plus sa frustration semble croitre.
Ah, il s'agit donc encore une fois de ces deux moustachus croisés plus tôt que j'aurais apparemment offensés d'une quelconque manière. Il faut pourtant de tout pour faire un monde et je ne condamne aucunement la prostitution même si j'aime préciser ne jamais m'être adonnée à ce genre de pratiques souvent coûteuses. J'entends ensuite Corrin et Azura discuter des pauvres histoires de cœur du garçon à la salopette bleue et casquette rouge, plombier apparemment, même si j'ignore ce que c'est. Paraitrait-il qu'après avoir passé des décennies, je crois ? à courir après sa princesse, celle-ci aurait fini par lui faire comprendre qu'elle n'entretenait aucun intérêt romantique le concernant. Le moustachu aurait donc fini par sombré dans la dépression et il aurait même été retrouvé une fois à deux doigts seulement de se jeter dans la bouche d'une « Plante Piranha ». Au lieu de me sentir triste je pense aussitôt à Bernadetta qui a toujours eu un genre d'attrait pour cette végétation très particulière. Ah, ai-je donc si peu de sensibilité pour autrui ?
—Vous ne mangez pas, Edelgard ? je demande à mon impératrice restée jusque là plutôt discrète.
Elle n'a pas touché à son assiette, même après m'avoir vu terminer la mienne, et je ne peux cesser de m'inquiéter pour elle. Je trouve son regard bien embrumé, et ses pensées scellées. Je lève les yeux pour essayer de trouver l'objet qui requiert ainsi toute son attention, et comprend vite ce qui la mine lorsque je vois celle à la petite couronne qui lui a tant manqué de respect la veille s'approcher de notre table.
—Je constate que vous vous êtes déjà habituée au manoir et à ses... habitants.
Difficile de me concentrer car mes yeux sont aussitôt attirés par la petite chose rondouillette qui flotte autour de la Gardienne de l'Univers avant d'enfin réussir à se poser sur elle. Mes yeux, pas l'étoile volante, celle-ci ne serait probablement plus de ce monde si elle avait osé.
—On ne parle déjà plus que de vous, en particulier les habitants du royaume des Mycètes. Il faut croire que ces derniers ne sont bien capables que de ça, à défaut de savoir se battre...
—Ne venez-vous pas vous-même de ce royaume ? demande très innocemment et tout sourire la dragonne.
—Diantre ! Comment oses-tu me mettre dans le même panier que cette planteuse de navets et ses hommes de main ? Je viens de l'Observatoire de la Comète, moi !
Quelle familiarité, mais au moins, ce n'est pas mon aigle qui subit la condescendance et les foudre de la nourrice des Luma, comme elle s'est autoproclamée. Le regard dédaigneux de la blonde se voit ensuite attiré au même titre que son attention alors que j'entends s'ouvrir les portes du réfectoire. Je lève le nez dans cette direction, à mon tour, bien trop curieuse, pour apercevoir le bonbon rose à la robe qui me semble tant encombrante.
—Regardez là, à se pavaner avec une ombrelle alors que nous sommes à l'intérieur. A croire que le soleil a fait sécher les mycorhizes dans sa tête ! Quelle insupportable princesse !
—C'est amusant, pour quelqu'un qui prétends ne pas la supporter, je trouve que son prénom revient souvent entre vos lèvres.
Oh, j'ignorais jusque là le trait de caractère que je pourrais qualifier de suicidaire, chez Corrin. Ou bien peut-être que les dragons ont, tout comme les chats, plusieurs vies. Que de découvertes intéressantes depuis que je suis là, j'espère me souvenir de tout ça pour mon retour à Fódlan, ne sait-on jamais s'il me faudrait affronter de nouveau des dragons un jour. A force, peut-être vais-je finir par prendre la main et développer des techniques particulières. Quoiqu'il en soit, ce petit dragonnet d'argent continue de sourire sur la Gardienne de l'Univers, qui, elle, semble avoir cessé de respirer.
—Oses de nouveau dire quelque chose de ce genre et je m'assurerai personnellement que tu ne participes pas au tournoi ! J'ai la main plutôt longue, sans mauvais jeux de mots...
—Vous n'étiez pourtant pas à la réunion importante qui a été mentionnée hier, je m'étonne à son attention.
Je rejoins Corrin sur le banc des accusés à en croire son regard qui, si j'étais un chat, me priverait aussitôt d'une vie. Que puis-je y faire, après tout ? Je n'ai jamais eu le don de manier ma langue, et je doute fort que cela fasse partie de monnouveau moveset. Et puis, n'avons nous pas seulement énoncé des faits, ici ? Même s'il me parait évident qu'ils n'ont pas été très agréables à entendre, maintenant que la princesse vêtue de sa robe bleue s'éloigne la tête haute et armée d'une moue dont il serait certainement très facile de se moquer, la tâche jaune virevoltant autour d'elle. D'ailleurs, c'est étonnant, pendant moins d'une seconde, j'ai presque cru voir sa peau crayeuse ponctuée de rouge. Ma foi, peut-être n'était-ce que mon imagination.
Ou bien existe-t-il un lien entre les étoiles et le bonbon.
