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Trois semaines plus tard, une tablée trinquait à « l'heureux couple » dans un restaurant de la banlieue de Lille.

Même si les motifs étaient « baroques » selon l'expression de Laurence, cela devait être l'occasion de passer un bon moment comme le souhaitait Alexina.

Et à la surprise des premiers intéressés, ce le fut.

Le lendemain du passage de Swan, Alexina avait été rencontrée Alice au journal pour parler avec elle et lui dire sa joie pour ce mariage. Avril avait essayé de lui faire comprendre que ce mariage de raison n'avait pas de véritable fondement, Alexina soutenait mordicus qu'elle l'avait prédit.

Alice apprécia le moment avec Alexina quand elles partagèrent le déjeuner. Avril l'avait appréciée au premier regard tout comme Alexina. Sous ces dehors foutraques, Alexina adorait son fils sans ambiguïté et Elle voulait être le trait d'union entre ces deux phénomènes.

Avril était touchante, la quête de ses origines lui était nécessaire pour continuer. Alexina savait que le suicide de son mari avait traumatisé Laurence et encore maintenant, la plaie n'avait pas cicatrisé. Elle le savait prêt à tout pour réparer les injustices. S'ajoutaient les sentiments de son fils, par-dessus tout ça. Alexina comprenait pourquoi son fils n'avait pu résister.

De son côté, Laurence avait contacté son ami, qui bien que totalement surpris par la situation accepta que le mariage ait lieu dans sa commune.

Le jour venu, Alice avait fermé sa chambre de bonne emmenant avec elle ses biens les plus précieux qui tenait en deux valises, trois cartons de livres et sa chère machine à écrire.

Laurence lui avait organisé de la place dans des placards et la chambre d'amis pour qu'elle s'installe. Il était surpris par les lectures d'Alice qui ne se limitaient pas qu'aux romans de gare mais dans des écrits plus soutenus : Camus, Malraux, Simone de Beauvoir, cotoyés Ian Fleming et Guy des Cars !

Les choses prenaient lentement leur place. Le notaire avait répondu à Alice que les volontés de son père devaient s'accomplir avant d'engager quoi que soit. Il y eut donc mariage.

Ils tenaient absolument à éviter les signes extérieurs de leur mariage que pourraient remarquer des étrangers à la situation comme Tricard ou Carmouille.

De fait et dans une ambiance curieuse, se tenaient, devant le maire, des promis assez nerveux. L'union fut on ne peut plus rapide mais le oui de chacun raisonna avec force après s'être promis aide, solidarité et partage, le résumé de leurs motivations.

Sur les conseils de Marlène et d'Alexina, Alice avait fait un effort vestimentaire aux côtés d'un Laurence un peu (beaucoup) mal à l'aise. Il fallait respecter les traditions : quelque chose de neuf : un foulard léger et élégant offert par Alexina, quelque chose de prêté : les gants proposés par Marlène et quelque chose de bleu : un bouquet de myosotis offert par Tim.

Alexina avait décidé qu'il y aurait malgré tout de la joie et, aidée de Marlène, avait organisé une petite soirée pour leur « cercle » comme elle aimait appeler cette bande de fidèles.

La soirée passa joyeusement savamment égayée par les messages très lourds de sens d'Alexina que tout le monde avait accepté de prendre au second degré.

A la fin de la soirée, Tim et Marlène ramenèrent Alexina pour laisser les nouveaux mariés entre eux. Ils se quittèrent sur des ricanements et des gloussements.

Depuis qu'Avril avait posé ses bagages chez Laurence et bien qu'il ait fait des efforts, elle se sentait invitée et pas encore à l'aise dans cet environnement familier mais qui prenait une autre dimension surtout après cette journée riche en émotions.

- Ça va Avril ?

- Non…. Oui… Disons que je manque de repères, tout va tellement vite, je me sens à côté de mes pompes !

Laurence voulait la jouait décontracter mais il avait un peu le même sentiment qu'Avril mais hors de question de le reconnaître, supériorité masculine oblige !

- Détendez-vous Avril ça va aller !

- Dites maintenant qu'on est marié on pourrait peut-être se tutoyer ? C'est bizarre mais bon… je trouve que ça aiderait à prendre mes marques.

- Oui effectivement, ça va prendre son temps quand même avant que je m''y fasse ! Allez bonne nuit Avril !

- Attendez Laurence, euh… je veux dire attends…je voulais ….

Alice partit chercher une boîte dans sa chambre et revint se planter devant Laurence qui attendait qu'Avril crache ce qu'elle avait à dire.

- Oui, donc voilà, je sais que vous avez pris sur vous… euh toi… pour m'aider en acceptant ce mariage. En aucun cas, je ne me sens « mariée », on est bien d'accord, mais je voulais te faire part de ma gratitude par …. Enfin voilà…

Alice tendit la boite à Alice.

Il l'ouvrit et découvrit une magnifique montre chronomètre qui avait dû coûter une petite fortune. Sur le boîtier, la date du jour était écrite.

Laurence était ému de cette attention.

- Oh merci il ne fallait pas, vous savez …. enfin tu sais que … enfin… voila….

- Jamais été aussi clair que ce soir, Swan !

Laurence lui demanda de patienter aussi et revint avec le coffret à l'enseigne d'un bijoutier bien connu de la place de Lille. Elle y trouva une chainette en or avec un pendentif . Sur la face du pendentif, était frappée une colombe s'envolant et à l'arrière le prénom Alice et la date du jour.

- Ça reste une grande journée pour vous, pour votre futur, il fallait marquer le coup, dit-il gêné d'expliquer son cadeau. Et par pitié, n'y voyez… vois pas une laisse autour de ton cou mais une façon discrète de v... te faire un cadeau. La colombe prend son envol… comme vous, comme toi !

Alice était surprise et touchée de l'attention. Elle lui laissa mettre le pendentif.

Ils se regardèrent et puis Alice se mit sur la pointe des pieds pour lui poser un léger baiser sur les lèvres.

- Merci Laurence, merci pour tout, c'est magnifique. A demain !

Et elle s'enfuit dans sa nouvelle chambre tête baissée pour qu'il ne la voit pas rougir d'émotions.

Comme le pressentait Alice, la vie à deux au quotidien ne fut pas une sinécure pour ces deux célibataires endurcis.

Entre l'ordonné et la bordélique, beaucoup d'efforts furent faits pour ne pas entrer dans d'hystériques colères pour des riens du tout jusqu'au jour où Laurence fut excédé de la nonchalance et du fourbi qu'Alice mettait dans son petit déjeuner.

- Y en a marre Avril, merde ! C'est compliqué de visser le pot de confiture comme il faut ? Je l'ai foutu par terre !

- Et oh ça va ! j'ai pas fait exprès et puis merde aussi, faut toujours marcher sur des œufs avec toi.

- Mais la vie à deux Avril, c'est pas compliqué, on évite le merdier !

- Oh ben t'es gonflé, et toi ça te ferait mal de prévenir quand tu rentres à pas d'heure. Moi j'attends comme une conne que Mooossieur se décide à rentrer pour diner, c'est pas compliqué le téléphone!

- Fallait pas m'attendre, je l'ai dit ! Je travaille !

- Ben oui mais quand même c'est la moindre des choses quand on vit ensemble, enfin tu vois ce que je veux dire !

Ils se firent face à face, la colère aux lèvres et eurent le même mot de la fin avant que Laurence ne parte :

- Merde !

Laurence arriva au commissariat sans avoir complètement évacué l'engueulade matinale, il n'aimait pas qu'on déroge ses rituels, c'est pas compliqué à comprendre quoi !

- Bonjour Commissaire, comment allez-vous ?

- Mal, tout va mal Marlène !

- Mon dieu que se passe-t-il ? Le père d'Alice ?

- Non Alice elle-même, c'est pas possible de faire un pas sans trouver un pull, des chaussures qui trainent, la vaisselle, elle se fout de tout, quoi !

- Allez… laissez-lui du temps, ça ne fait que quelques jours et puis vous aussi il faut vous détendre.

- L'ordre me détend Marlène c'est pas compliqué, vous, vous le savez !

- Oui commissaire, je sais, répondit un peu moqueuse Marlène qui voyait son commissaire en peine transe pour des broutilles. Vous lui avez dit ?

- Ce matin mais elle m'a répondu que moi aussi j'avais qu'à faire des efforts !

- Allons bon ! pourquoi ?

- Que je la prévienne si je rentre tard ! Non mais c'est pas ma mère !

- Ben non c'est votre ép… enfin c'est votre f… enfin c'est un peu la personne avec qui vous habitez !

- Et alors quoi je bosse !

- Mais c'est pas une raison ! Vous êtes rentré tard ?

- Boff pas trop c'était presque minuit…

- Oh commissaire c'est pas possible ce que vous faites ! Vous vous moquez d'elle ! Un jour Tonton Raymond avait l'habitude de rentrer tard du bistro et bien Tata Lucette…

- Marlène j'étais pas au bistro !

- Oui d'accord mais mettez-vous à sa place, c'est d'ailleurs ce qu'a fait Tata Lucette si vous me laissiez finir ma phrase ! Tonton Raymond est rentré sans qu'elle soit à la maison et ça l'a bien dressé comme elle disait !

- Vous voulez me dresser Marlène ?!

- Non je dis que la vie est différente maintenant que vous habitez avec quelqu'un et vous devez la respecter. Et qu'il faut qu'Alice trouve sa place chez vous et c'est pas simple !

- Comment ça ? Elle vous a fait des remarques ?

- Mais attendez ce n'est pas votre faute ou disons vous ne faites pas exprès… vous comprenez ?

- Oui ….bon …. peut-être… alors je fais quoi ?

- Déjà vous la lâchez un peu sur tout ça, elle va y venir tranquillement. Et puis, vous appelez quand vous rentrez tard c'est pas compliqué, non ?

- Non effectivement….

- Et puis arrêtez de vous brailler dessus, Ya moyen de trouver un compromis, non ?

- Oui bon peut être…

Laurence n'aimait pas se faire remettre à sa place en général et par Marlène et Alice en particulier.

Néanmoins, la sagesse de Marlène ayant été transmise à Laurence mais aussi à Avril, ils convinrent de faire des efforts communs.

Avril essayait, avec difficulté, de limiter son bazar à sa chambre que Laurence qualifiait ironiquement de Capharnaüm et que la femme de ménage n'avait pas le droit de pénétrer.

Alice appréciait que quelqu'un gère les corvées du quotidien et adorait cette gentille dame qui travaillait pour Laurence depuis plusieurs années. Avril l'avait déjà croisée mais il avait fallu expliquer la colocation de M. Swan. Elle lui racontait aussi l'organisation traditionnelle de Laurence ce qui horrifiait Alice qui avait plutôt l'âme bohème.

Concilier deux têtes dures n'allait pas de soi, loin de là mais ils y mirent de la bonne volonté. Ils s'en rendirent compte un jour où Laurence l'avait invité à dîner un soir où le travail les avait particulièrement occupé la semaine pendant laquelle ils s'étaient à peine croisés. Ça leur avait manqué à tous les deux de ne pas se parler, voire s'aboyer dessus ou plus simplement discuter.

- Alors Avril comment va Marie Chantal ces derniers temps ? demanda Laurence en s'installant confortablement.

Alice ne rentrait plus dans le jeu systématique de la mise en boîte.

- Pffff… toujours Marie Chantal ! Tu sais pas t'arrêter ! Non là je suis sur un truc, ça va ronfler à Lille tu peux me croire ! J'ai dégoté le scoop du siècle tu vas voir ça va cartonner !

- C'est sur quoi ?

- Tu vas en entendre parler et pour une fois c'est moi qui aurais pris les devants !

- Vas-y je t'écoute !

- Et bien on a reçu au journal plusieurs lettres anonymes dans laquelle des enfants seraient échangés à leur naissance, voire volés dans une clinique, tu te rends compte ?

- Des lettres anonymes ?

- Et oui, et il semble qu'il se passe de drôle de choses dans une clinique privée du quoi…

- Mais pourquoi tu ne m'en as pas parlé, c'est une affaire pour la police !

- Mais je suis dessus depuis cette semaine et c'était tellement fou que j'attendais pour être sûre.

Laurence la regarda avec un sourire et une pointe de satisfaction.

- Ya du progrès dit donc !

- Comment ça ?

- Tu ne t'es pas enflammée, tu as organisé ton enquête, chapeau !

Alice rougit du compliment de Swan et elle attendait la petite phrase qui tue.

- Parce que tu m'as tout appris c'est ça ? lui dit-elle souriant.

Swan ne cacha pas son sourire narquois.

- Ben quoi c'est vrai, de l'ordre de la méthode, tu vois ça paie !

- Tu lâches jamais, toi ?

- Et non !

Ils trinquèrent en attendant d'être servis.

Alice se rembrunit néanmoins,

- Tout cela me ramène à moi aussi…c'est tellement dégueulasse !

- Ah ….

Laurence se tut en attendant qu'Alice exprime ce qui la tracassait.

- Tu vois cette histoire m'a remuée, des enfants volés ou échangés, je me suis dit que ça aurait pu m'arriver que, même, peut être c'était mon histoire…

Instinctivement Laurence prit la main d'Alice pour la soutenir voyant son regard se voilait de larmes.

- Ca va aller Alice, ça va aller….

Alice se reprit. Respirant profondément avant de répondre.

- Et donc je vais aller voir le notaire qui m'avait contactée pour mon père.

Laurence attendait tout en sachant ce qu'elle allait lui dire.

- Et je vais lui montrer l'acte de mariage, le livret de famille. Comme cela je saurai enfin quand rencontrer mon père. Tu pourras me dire où tu as mis les papiers.

Laurence se rendait compte que lorsque Colbert allait découvrir son rôle dans leur mariage, le malheur allait s'abattre sur eux. Son sang ne fit qu'un tour, il devait absolument jouer la montre sans idée précise pour y parvenir.

- Oui, bien sûr je te les donnerai. Pas de souci on voit ça la semaine prochaine.

Le dîner se poursuivit et Alice était heureuse du bon moment qu'elle passait avec Laurence.

Ils rentrèrent à pied à l'appartement en devisant de tout et de rien. Alice mourrait d'envie d'aller voir un concert de yéyé, et ça ne branchait pas trop Laurence qui voulait, lui, voir du théâtre.

- Franchement les yéyés, pffff…..

- Puisque nous devons faire les compromis, je te propose le concert, demain samedi et nous irons au théâtre dimanche, plutôt que de ne rien faire, faisons tout !

- Ok, ça marche !

Ils se topèrent dans la main.

En arrivant à l'appartement, ils se souhaitèrent une bonne soirée regagnant leur chambre respective.

Dans la nuit, des cris réveillèrent Laurence, sans bien trop savoir ce qu'il se passait. Il se rendit compte que les cris venaient de la chambre d'Alice.

Il se leva et alla écouter ce qu'il se passait.

- Non, non !ne me laissez pas ici, revenez ! Je veux rentrer chez moi, non !

Elle semblait faire un cauchemar qui la perturbait au point que lorsque Laurence s'assit à ses côtés pour la réveiller, elle se réveilla en pleurs tout en lui assenant des coups de poing.

- Non, non emmenez-moi ! Je veux partir !

- Alice, Alice réveille-toi, ça va, tu n'as rien à craindre, je suis là, réveille-toi !

Alice se réveilla soudain, la terreur dans les yeux, Laurence lui tenant les bras pour l'empêcher de le frapper.

- Mais quoi, qu'est-ce que tu fais là ?

- J'ai entendu des cris, tu faisais un cauchemar !

Alice se rallongea sur son lit le cœur battant.

- Oh oui mon dieu, des gens me volaient et me laissait à l'orphelinat, c'était moi avec ma tête de maintenant et personne ne m'entendait.

Alice était en nage après s'être débattue dans ses cauchemars.

- Attends je vais te chercher un verre d'eau, je reviens.

Laurence partit chercher un verre d'eau et ramena un somnifère léger pour qu'Alice dorme d'un sommeil de plomb et sans rêve.

- Tiens prends ça, ça va te faire du bien.

- C'est quoi demanda-t-elle méfiante ?

- Un somnifère pour que tu dormes sans rêve.

- J'aime pas trop ces machins-là, ça rend tout groggy !

- Prends en la moitié histoire de te reposer.

A contre cœur, Avril prit la moitié du comprimé. Puis se remit la tête sur l'oreiller, passant sa main sur son visage pour sécher ses larmes. En regardant Laurence, elle reprenait son souffle, le souvenir de son cauchemar toujours présent.

- Tu veux bien rester le temps que je m'endorme, j'ai pas envie d'être seul.

Laurence sourit devant le regard d'Avril. Il s'installa plus confortablement à ses côtés, éteignit la lumière et adressa quelques mots de réconfort pour qu'elle trouve le sommeil.

Le sommeil le gagna certainement et il s'endormit à ses côtés.

Alice se réveilla d'un sommeil lourd. Il était samedi et elle n'avait pas de foire agricole ou d'inauguration à suivre pour le journal donc c'était repos.

Cependant si elle se sentait lourde, elle se rendait compte qu'il n'y avait pas que le somnifère qui pesait sur elle mais aussi une grand carcasse à ses côtés.

Elle en fut surprise puis se rappela la nuit passée et l'intervention de Laurence. Elle s'était réveillée une ou deux fois encore avec ce cauchemar mais la présence de Laurence l'avait rassurée.

N'osant pas bouger, elle se prit au jeu de le regarder, le découvrant au « naturel », dépourvu du vernis d'arrogance et de sa froideur habituelle.

Elle commençait à apprécier l'homme qui la soutenait, plus seulement le commissaire avec son balai dans le c….

Alexina aimait à lui parler de son fils et de ses nombreux défauts, mais derrière tous ces fameux défauts, Alexina lui dessinait patiemment l'homme qu'était son fils et tout son amour profond et ça plaisait à Alice.

Elle avait pris le temps d'apprécier ses qualités humaines, bien cachées, mais solides. Un jour, il lui avait fait remarquer que l'on avait plusieurs couches de personnalités et qu'il n'avait pas besoin que les gens sans importance le connaissent. La surface d'arrogance suffisait à éloigner les imbéciles, Ceux qui comptaient savaient qui il était, lui répliquant qu'elle était dans la même situation mais qu'elle aboyait comme un roquet. Chacun son style.

Elle aimait sa force cérébrale, son esprit vif, son élégance naturelle, son attention pour les autres. Elle commençait aussi à le regarder autrement à le comprendre sans qu'il parle, et réciproquement.

C'est un mec bien….

- Merci, chuchota-t-elle.

Elle crut le réveiller par ces mots mais il ne fit que bouger pour mieux se rapprocher, la protégeant instinctivement. Ce qui n'était pas pour lui déplaire…