Chapitre IX – La Nargolermie


En retard pour le petit-déjeuner, Iphigenia se laissa tomber sur le banc qui entourait la table de Serdaigle, et poussa un profond soupir qui tira ses deux amis de leur conversation. Ils se retournèrent vers elle avec un sourire consterné.

— Qu'est-ce qui t'exaspère encore, de si bon matin ? demanda Pandora, plutôt joviale, au grand damne de sa camarade.

— Si ma présence vous dérange, répliqua-t-elle, piquée au vif, je trouverais bien une autre place.

Elle fit mine de récupérer ses affaires qu'elle avait posées en désordre à ses côtés, et les deux autres éclatèrent d'un rire sonore, s'attirant un regard noir de leur préfète.

— Ne prends pas la mouche, enfin. Raconte-nous tes malheurs.

— Contre qui en a-t-elle ce matin ? Les élèves de cinquième année, Richie Limenton, la tarte trop cuite, l'eau pas assez chaude des douches ? Ou peut-être le professeur Likewell, c'est ton sujet de prédilection du moment, pas vrai ?

Les supputations de Niall décrochèrent un nouveau rire de Pandora, alors qu'Iphigenia se renfrognait de plus belle.

— Ne fais pas cette tête, Iphi.

— Et pourquoi pas ? Votre attitude à tous les deux m'agace, en ce moment. Ce n'est pas parce que vous jouez les tourtereaux que vous devez systématiquement m'exclure de vos conversations.

— Mais cela n'a rien à voir, il s'agit d'une simple petite plaisanterie… Ne te vexe pas, Iphi.

La jeune fille haussa les épaules avec une moue désapprobatrice, mais ne renchérit pas. Pandora et Niall, soulagés, surent qu'ils étaient déjà pardonnés.

— De toutes façons, reprit-elle en étalant agressivement sa marmelade sur une tartine sans défense, cette journée est bien mal partie. Je sens que la matinée va être interminable.

— Si tu aimes si peu le cours de Soins aux Créatures Magiques, pourquoi l'avoir continué cette année ?

— Pour les beaux yeux du professeur Brûlopot, bien sûr !

Sous la table, Pandora décocha un coup de genou à Niall, l'incitant à ne pas surenchérir plus que raisonnable. Iphigenia et lui avaient toujours aimer se faire mutuellement tourner en bourrique, mais elle pouvait se transformer en dragon, si on la titillait trop avant la fin du petit-déjeuner.

— Il y a peut-être un peu de ça, avoua-t-elle en retrouvant sa bonne humeur. Tout le monde n'a pas la chance de trouver l'homme de ses rêves dans sa classe, ajouta-t-elle à l'adresse de Pandora. Mais j'ai surtout repris le cours pour rester avec vous, mes deux imbéciles préférés.

— Quelle offense !

— C'est parce que tu le vaux bien.

— Tu ne devrais tout de même pas reporter toute ta frustration sur cette pauvre Likewell, commenta Pandora, l'air soudainement très sérieuse.

— Oh, à t'entendre, je suis diabolique avec cette pauvre femme.

— Je n'irai pas jusque-là, mais admets tout de même que tu lui mènes la vie dure. Et puis, elle n'est pas si mal, comme professeure. Un peu décalée, mais au moins plus vivante que Binns et plus passionnée que Bertmure !

— Je ne sais pas. Il y a quelque chose qui ne va pas avec cette femme, moi, je vous le dis ! s'exclama Iphigenia en se donnant un air important. Et elle ne prend même pas la peine de déjeuner dans la Grande Salle ce matin, j'espère qu'elle ne nous fera pas faux bond.

Elle se pencha au-dessus de la table, et leur fit signe de se rapprocher. Dans ses yeux pétillait une lueur conspiratrice.

— D'ailleurs, je l'ai aperçue s'enfuir à toute jambe de la Tour Nord, hier, en fin d'après-midi.

— De la Tour Nord ?

— Je me demande bien ce qu'elle est allée faire là-haut.

— Moi, je me demande surtout ce qu'Ogden a pu lui raconter pour qu'elle s'échappe à toute allure aussi effrayée !

— Je suis sûre que tu affabules encore. Ton goût pour les racontars te perdra, Iphi. À moins que tu ne finisses chroniqueuse pour la Gazette !

Couchée dans son lit, fiévreuse, Luna suivait du bout des yeux la course de la trotteuse autour de l'horloge. Les minutes passaient à une vitesse alarmante. Elle sentait toujours aussi nauséeuse, et hésitait à se faire porter pâle. Elle porta une main tremblante à son front.

L'heure tournait, et il allait bien falloir sortir de son lit. Ses élèves l'attendraient bientôt au fond du parc, pour leur premier cours de la journée. Elle avait déjà loupé le petit-déjeuner. Ne pas se manifester, c'était confirmer les dires de Delphia à son sujet. Lorsque le visage de sa collègue se dessina dans son esprit, de nouvelles sueurs froides dégringolèrent le long de sa nuque.

Elle avait prétendu ne pas vouloir être son ennemie. Une part de Luna ne demandait qu'à y croire. Mais elle avait déjà entendu de tels discours – de la part de ceux qui l'avaient livrée aux Mangemorts ; de ceux même qui l'avaient enfermée dans une cave pendant des mois. Nous ne sommes tes ennemis, c'est ton père que nous voulons. Les mots dataient de plusieurs années désormais, mais résonnaient toujours cruellement dans son esprit.

Elle secoua sa tête pleine de Joncheruines. C'était ridicule. Les situations n'étaient en rien comparables. Et pourtant, elle était terrifiée. Elle ne pouvait se fier à personne, ici. Elle ne pouvait prendre le risque d'être découverte.

Et si Delphia avait décidé de faire part de ses doutes à qui que ce fut ? Et si ses dires remontaient aux oreilles de Dumbledore ? Se pouvait-il que le directeur se doute de quoi que ce fut ?

Prise d'un vertige, elle ferma les yeux, et inspira profondément. Tout ceci était ridicule. Si on avait pris des mesures à son encontre, si la moindre chose avait été entreprise, elle en aurait déjà ressenti les conséquences. On serait venu la tirer de son lit. Elle devait se reprendre.

Déterminée à aller de l'avant, elle se prépara en vitesse. Son esprit, malgré tout, revenait inlassablement à la petite professeure de Divination. Elle ne l'avait pas dénoncée ; voulait-elle donc véritablement l'aider ? Aurait-elle dû lui faire confiance, et tout avouer ? Peut-être ne pouvait-elle pas s'en sortir seule. Elle avait refusé une main tendue, et elle savait d'expérience que ce genre d'occasion ne se présentait pas tous les jours. Surtout pas à son égard.

— Pardonnez mon retard, un petit contretemps !

Luna rejoignit ses élèves au pas de course, maintenant son chapeau d'une main pâle. Son teint cireux et ses yeux cernés attirèrent quelques regards interrogateurs, et, bien sûr, Iphigenia se permit une remarque en aparté.

— En retard, et mal fagotée. C'est une honte !

Pandora lui envoya un coup de coude discret dans les côtes, outrée. Elle la conjura d'avoir un peu d'indulgence, prétendant que ses railleries finiraient par la rendre aigrie avant l'âge.

Le cours se déroula chaotiquement. Luna ne cessait de perdre le fil de ce qu'elle disait, et Iphigenia ne ratait pas la moindre opportunité de distiller ses piques assassines, déstabilisant encore davantage la jeune professeure. Cette dernière pâlissait à vue d'œil. Lorsque la matinée toucha à sa fin, elle paraissait sur le point de s'évanouir.

— Êtes-vous malade, professeur ? demanda Iphigenia, déterminée à lui faire remarquer que donner cours dans cet état mettait leur santé à tous en danger.

— Peut-être, admit Luna, désireuse de trouver un prétexte à son comportement. Probablement une forme bénigne de Nargolermie. Rien de bien inquiétant, somme toute.

— Nargolermie ? Qu'est-ce que c'est que cela ? s'enquit innocentent John Fergusson.

— Une infection transmise par les Nargoles. Des parasites qui infestent les plantes suspendues, comme le gui, par exemple.

— Les Nargoles ? répéta Iphigenia. Enfin, professeure, ce sont des créatures de conte. Tout le monde sait pertinemment qu'ils n'existent pas.

Son ton était terriblement condescendant. Elle croisa les bras sur sa poitrine, hautaine.

— Je vous demande pardon, miss Foley ?

— Aucune source sûre n'a jamais publié d'expertise à leur sujet. En clair, on n'a jamais prouvé leur existence. Ce sont des créatures imaginaires.

— Permettez-moi de ne pas partager votre avis.

— Mais professeur, personne…

— Parce qu'aucun papier ne fait état des connaissances à leur sujet, cela doit vouloir dire que les Nargoles n'existent pas ? Enlevez vos œillades. Si nous raisonnons ainsi, les Moldus devraient-ils avoir raison de prétendre que nous n'existons pas ?

— Cela n'a rien à voir, soupira la jeune fille.

— La situation est exactement…

Luna fut coupée par les cloches qui annonçaient l'heure du déjeuner. La majorité de la classe, atterrée par le débat stérile qui opposait l'élève et la professeure, en profita pour s'enfuir.

— N'oubliez pas votre synthèse sur les créatures Transmutiformes ! s'écria Luna à l'assemblée.

Iphigenia lui lança un dernier regard affligé, et suivit le mouvement, entraînant Niall dans son sillon. Luna se laissa tomber sur sa chaise de fortune, et prit sa tête dans ses mains. Qu'avait-elle bien pu faire, pour mériter une désapprobation si virulente de la part de la meilleure amie de sa mère ? Comment allait-elle bien pouvoir s'en sortir, si elle n'était même pas capable d'obtenir le respect d'élèves de dix-sept ans ?

Une main douce se posa sur son épaule. Elle releva le visage, et ses yeux fatigués se posèrent sur la silhouette de Pandora.

— Je suis désolée du comportement d'Iphi, professeur. Elle est ingérable, parfois, et… Elle n'a pas sa langue dans sa poche, mais elle ne pense pas toutes les bêtises qu'elle raconte.

Luna cligna des yeux, un peu étourdie. Ce contact l'avait mue d'une émotion étrange. Il avait une sorte de familiarité entre elles, et pourtant, une terrible distance qu'elle ne pourrait jamais franchir.

— Ce… Ce n'est rien, balbutia Luna.

Elle se redressa et massa ses tempes endolories. La jeune fille s'écarta, et cela lui serra le cœur. Elle aurait voulu la garder près d'elle, bien qu'elle sache que cela n'avait pas le moindre sens.

— Ce n'est rien, reprit-elle avec plus d'assurance. J'ai eu dix-sept ans moi aussi – et ils ne sont pas si lointains. Je connais ce besoin de s'affirmer, qui passe souvent par la décrédibilisation des autres.

— Elle n'est pas méchante, assura Pandora en s'essayant à ses côtés, rassurée. Simplement, parfois, elle a ses humeurs, et elle peut se comporter comme une petite peste.

— Espérons que cela lui passera.

— Je vais lui en parler, professeur. Je vous promets que cela ne se reproduira pas.

— Tu as un grand cœur, Pandora. Prends garde à ce que les autres n'en profitent pas trop.

La jeune fille grimaça, confuse, remarquant que sa professeure la tutoyait et l'appelait par son prénom, à l'inverse des autres élèves. Mais elle ne s'en formalisa pas.

— Vous avez raison. En tout cas, sachez que moi, je trouve vos cours captivants !

— Voilà qui m'enchante ! Si je peux aider ne serait-ce qu'une élève…

— Je suis certaine que beaucoup d'autres partagent mon avis, vous savez.

Elle laissa sa phrase en suspens, et jeta un coup d'œil à ses amis qui l'attendaient pour aller déjeuner.

— Je vais devoir vous laisser, je…

— Bien sûr. À très vite.

Pandora la salua d'un signe de tête et s'élança pour rejoindre ses amis. Elle arriva rapidement à leur niveau, quelque peu essoufflée.

— Qu'est-ce que tu…

— Je suis allée t'excuser pour ton comportement, coupa-t-elle sèchement avant qu'Iphigenia n'eut terminé de poser sa question. Non mais tu te rends compte ? Tu as de la chance qu'elle soit gentille ; avec Babblings, tu aurais hérité d'un mois entier de retenue !

Son amie baissa les yeux, et parut se rendre compte de sa bêtise, comme une enfant prise en faute. Après un court instant de silence, elle marmonna dans sa barbe :

— Je n'ai pas vraiment réfléchi, je…

— Et bien, la prochaine fois, pense un peu à ce que tu dis. Pauvre professeure.

Pandora reprit son chemin vers le château en levant les yeux au ciel. Niall et Iphigenia échangèrent un regard interrogateur.

— Fais attention, chuchota cette dernière, je crois bien que le professeur Likewell va te voler ta petite amie. Je ne comprends pas ce qu'elle peut bien lui trouver.

Au loin, Luna suivit des yeux leurs silhouettes qui disparaissaient de son champ de vision. Le rouge lui était monté aux joues. Quelle contenance pouvait-elle bien garder, si elle se faisait maintenant consoler par ses élèves ? Certes, elle était seule et sans repères dans ce château ; dans cette époque, mais ce n'était pas une raison pour se laisser aller de la sorte.

Ce n'était pas ainsi qu'elle risquait de s'en sortir.

Décidée à se reprendre en main, elle rassembla ses affaires pour affirmer sa présence au déjeuner aux côtés de ses collègues. Mais, alors qu'elle s'apprêtait à quitter son lieu de classe, une fois grave lui parvint depuis la lisière de la forêt.

— Jeune Luna, te voilà dans tous tes états.

Elle se retourna dans un sursaut, une main sur son cœur affolé. La silhouette haute de Macsen se détachait parmi les arbres sombres.

— Macsen ! Quelle frayeur j'ai eu.

— Je vois ton esprit bien troublé. Retrouve-moi ce soir, passées tes classes. Nous irons marcher.

Sans lui laisser le temps de répliquer, il s'éclipsa.

L'esprit embrumé, Luna nota mentalement le rendez-vous.