Hello tout le monde ! Voici enfin le chapitre 16... Je suis désolée pour les délais toujours plus longs entre les chapitres. La rédaction n'est pas toujours évidente, j'ai les idées mais je n'arrive pas toujours à les coucher sur papier. Mais l'envie d'écrire est toujours là, je vous rassure. Merci de vos soutiens et de votre patience !
Gros spoilers sur le jeu ! Attention, scène de violences dans le chapitre !
Rappel : les dialogues en italique indiquent que les personnages parlent en graléen. Les scènes entières écrites en italiques sont des flashbacks.
Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.
Chapitre 16 : Frère et sœur
« Danse et chante, Glacéenne, protectrice des blanches terres de Niflheim. Peins dans le ciel tes lumières et accorde à ton peuple protection et prospérité.
Extrait de la prière traditionnelle de Niflheim à Shiva – traduction approximative. »
Trente ans après la déclaration de guerre officielle lancée par l'Empire contre le Lucis, la fière capitale d'Insomnia tomba aux mains de Niflheim. Ce qui fut la dernière cité à se dresser devant la toute-puissance impériale s'effondra sans un combat. Cernée de toutes parts par les vaisseaux impériaux et des bataillons de soldats, Insomnia ne pouvait plus espérer gagner le conflit. Privée de son Mur protecteur, délaissée par la magie du Cristal, abandonnée par son roi qu'on croyait mort, la ville ne fut pas longue à publiquement déclarer forfait.
Le simulacre de négociations conduit par la princesse impériale et son chancelier avait abouti à la reddition totale du Lucis. Le gouvernement révolutionnaire s'étant substitué à leur roi fut dissolu vingt-quatre heures à peine après avoir été déclaré. La victoire du Niflheim était totale, tandis que l'armée impériale prenait méthodiquement contrôle de la ville et de la Citadelle. La population civile, désemparée, avait déjà commencé à fuir Insomnia dès la chute du Mur. Désormais, ceux qui n'avaient pas encore quitté la ville se retrouvaient piégés à l'intérieur de la cité, refoulés par le blocus imposé par l'armée impériale. Partout dans les rues, des soldats vêtus de blancs patrouillaient en contrôlant quiconque croisait leur route, réquisitionnant les magasins, arrêtant les Glaives et les sénateurs qui tentaient de prendre la fuite.
Alors que les lucisiens se lamentaient de l'occupation, des morts, des prisonniers, les impériaux hurlaient de joie, incapables de contenir leur allégresse. Des cris de joie montaient un peu partout dans couloirs de la Citadelle, échappés de la gorge des soldats de l'Empire qui peinaient à croire qu'ils étaient enfin entrés dans l'imprenable ville du Lucis, qu'ils foulaient les sols marbrés de la demeure ancestrale des rois du Lucis. Les tentures portant les armoiries royales du Lucis étaient démontées pour être remplacées par des bannières blanches et rouges aux effigies de l'Empire. Libéré de ses menottes, Prompto avait été accueilli triomphalement par les troupes impériales.
– Longue vie au Prince Argentum ! crièrent les uns.
– Que l'argent brille sur la couronne impériale ! clamèrent les autres en s'inclinant.
– Et que l'or illumine les terres blanches de l'Empire ! enchaînèrent en cœur les soldats.
Le prince se sentit noyé par le bonheur enivré des hommes. Il n'arrivait pas à croire qu'il se retrouvait entouré des siens, de son peuple, en terre lucisienne. Il reconnut ça et là quelques visages familiers, des lieutenants et des sergents ayant opéré sous ses ordres. Une grande partie des soldats présents étaient des mercenaires, autrefois fédérés par le commandement d'Aranea. Ils semblaient maintenant fidèles à Stella, à qui ils obéissaient sans réserve. Des Magitecks étaient également présents, procédant mécaniquement aux arrestations des Glaives et des sénateurs lucisiens encore présents dans la salle du trône.
Livius se tortillait vainement dans la poigne de fer de l'un d'eux tandis que Drautos, Clélia et lui étaient entraînés hors de la salle, certainement pour être enfermés dans les geôles de la Citadelle.
– C'est un Magiteck ! s'égosillait-il alors qu'on le traînait à travers la porte. Argentum est un Magiteck ! Un robot ! Vous n'avez pas de prince ! Vous n'avez…
Sa voix se perdit dans les couloirs, mais ses mots résonnaient toujours aux oreilles de Prompto qui se sentit blêmir. L'acceptation de Stella ne signifiait pas que leurs soldats – leur peuple – en feraient de même à l'encontre de Prompto. Le jeune homme tenta de cacher son tatouage sous sa main, mais Stella à côté de lui l'en empêcha en enroulant les doigts autour de son bras. Son visage était grave, mais l'ombre d'un sourire plissait ses lèvres. Fais-leur confiance, ordonnaient ses yeux alors qu'elle le poussait devant leurs troupes amassées autour des deux héritiers.
Le cœur battant jusque dans sa gorge, Prompto se força à garder les bras le long du corps – son tatouage bien en vu – et croisa les regards braqués vers lui. Un silence lourd avait cédé la place à l'allégresse générale suite aux paroles de Livius. Mais au lieu de dégoût ou de colère, ce fut plutôt de la gêne que le prince aperçut sur les visages autour de lui. Une sorte de sentiment de honte aussi, mais qui n'était pas dirigé contre le jeune homme. Prompto sentit la main de sa sœur se poser sur son épaule, un poids réconfortant auquel il se raccrocha pour ne pas flancher. Finalement, un des hommes – un lieutenant, à voir les insignes de son uniforme – s'avança et regarda le prince droit dans les yeux.
– Les lucisiens sont des idiots, annonça-t-il de but en blanc. Ils pensent tous que nous traitons les Magitecks comme des machines.
– Ils ne sont peut-être pas humains, mais ils ont combattu avec nous ! renchérit un autre quelque part dans la foule. Nous sommes des compagnons d'arme !
– Ils font partie du peuple de Niflheim, reprit le lieutenant avec aplomb. Nous ne leur tournerons pas le dos.
– Pas plus que ne le fera la couronne, ajouta Stella.
La respiration de Prompto était devenue sifflante. Les larmes lui brûlaient les yeux et s'en échappaient pour rouler sur ses joues déjà tâchées de sang. Un héritier ne pleure pas devant son peuple, le réprimanda une voix dans sa tête qui ressemblait à celle de Loqui, un prince reste digne et fort devant ses hommes. Il ravala un sanglot à défaut de pouvoir faire tarir ses larmes. La main de Stella était une ancre sur son épaule.
Le lieutenant devant lui observa son prince, puis sourit.
– Le peuple et la couronne ? demanda-t-il.
Tous les regards étaient braqués sur Prompto, expectatifs. Remplis d'espoir. Pour la première fois, Prompto ne ressentait plus le poids sombre de son passé contre son cœur. Il ne ressentait plus rien de la culpabilité qui l'avait si longtemps rongé de l'intérieur. Son tatouage, la vérité sur sa naissance, plus rien n'était un fardeau qu'il devait porter. Son regard glissa sur son tatouage. Laid. Visible. Iedolas lui avait offert un bracelet pour le cacher. Pour dissimuler le secret de son règne, mais pas celui de Stella et Prompto.
Car leur règne, réalisait alors le jeune homme, leur règne à eux ne se basait non plus sur la descendance seule de l'Empereur, mais sur la véritable essence de l'équilibre impérial : le peuple offrant sou soutien à la couronne, la couronne accordant sa confiance au peuple.
– Le peuple et la couronne, confirma-t-il au bout de quelques secondes.
Des clameurs montèrent de la foule de soldats. Prompto sentit les bras de Stella lui entourer les épaules, l'enfermer dans une étreinte puissante. Le nez plongé dans les mèches dorées de sa sœur, son odeur familière chatouillant ses narines, il abandonna sa honte en même temps qu'il abandonna l'image de Iedolas. Il était Prompto Argentum, prince de Niflheim, protecteur du peuple de l'Empire.
Et il ne renierait pas ce qu'il était.
OOO
Stella l'entraîna à l'écart quelques minutes plus tard. Les deux héritiers se dirigèrent vers les jardins intérieurs de la Citadelle. Prompto, qui avait passé de longues heures dans ces mêmes allées pour profiter d'une nature qui n'existait presque plus dans son pays, eut un haut-le-cœur en constatant qu'on s'en était servi pour disposer les corps des malheureux tués pendant le coup d'état. Sa sœur promena son regard sur le carnage avec l'indifférence de celle qui était habituée à un tel spectacle.
– Les lucisiens nous ont mâché le travail, commenta-t-elle avec flegme.
– C'est de ma faute, murmura Prompto en détournant les yeux. J'ai semé le chaos en me rendant ici.
Il entendit sa sœur pousser un soupir exaspéré, avant qu'elle n'enroule son bras autour de ses épaules et ébouriffe ses cheveux dans un geste d'affection. Prompto croisa son regard fatigué.
– Quand est-ce que tu vas arrêter de tout porter sur tes épaules ? Les lucisiens sont responsables de leurs actes, pas toi.
Prompto resta silencieux. Même s'il comprenait le raisonnement de Stella – le mécontentement du gouvernement lucisien contre son roi datait de bien avant la venue de Prompto à Insomnia – il n'arrivait pas à se débarrasser d'une partie de sa culpabilité. C'était propre à sa personnalité, il imaginait. Tout comme il avait eu honte de sa naissance, de sa provenance pendant de longues années, comme si ça avait été de sa faute. L'acceptation de son peuple sur sa condition de Magitecks l'ahurissait encore.
« Les Magitecks font partie du peuple. »
Prompto faisait partie du peuple. Il n'était pas un monstre. Il se sentait idiot de ne pas avoir réalisé ça plus tôt. Et pourtant, comme aurait-il pu en parler ? Iedolas l'avait toujours ouvertement méprisé.
Ensemble, le frère et la sœur se dirigèrent vers un des jardins où ni corps ni blessé ne se trouvait. Un écrin de verdure tel que Prompto les aimait, paisible et rempli de vie. Stella embrassa le jardin du regard, examinant les arbres impeccablement taillés et les massifs de fleurs automnales bordant les allées de gravier.
– Je m'attendais à quelque chose de plus impressionnant, lâcha-t-elle d'une voix arrogante.
– Stella…
– Quoi ? C'est vrai. C'est tout petit.
Prompto soupira, mais ne put cacher un sourire amusé. Ça faisait tellement du bien de revoir sa sœur, d'échanger des banalités comme lorsqu'ils étaient plus jeunes. Sous leurs costumes officiels, sous leur prestance impériale, ils restaient Stella et Prompto. Une sœur et un frère, unis par un étrange coup du destin. Le cadet passa le doigt sur son poignet tatoué.
– Depuis quand tu sais pour moi ? Et pour les Magitecks ?
La création des Magitecks relevait du secret militaire. Même le peuple impérial ignorait tout de leur processus de « fabrication ». Les unités Magitecks sortaient par centaines d'immenses usines qui ressemblaient à des boîtes noires, inaccessibles au plus grand nombre. Prompto avait lui-même ignoré leur véritable nature jusqu'à ce qu'il cherche les informations à leur source : Verstael Besithia. Le vieil homme, reclus dans son laboratoire à l'extrême nord de l'Empire, était déjà à moitié fou lorsque Prompto était venu le consulter, et avait tout avoué dans un grand éclat de rire.
Stella se tourna vers lui. Son expression amusée avait disparu pour céder la place à une mine résignée. Elle regarda elle aussi le tatouage sur le poignet de son frère, lisant pour ce qui devait être la première fois la série de chiffres inscrite au-dessus du code-barres.
– Juste après la bataille de Lestallum, quand tu étais encore en convalescence, révéla-t-elle. Tu étais inconscient, on t'avait transféré en urgence à l'hôpital militaire. Tu avais perdu trop de sang, tu avais besoin d'une transfusion. On a retiré ton bracelet pour te mettre la perfusion. Père est intervenu pour qu'on te la place sur le bras gauche, mais on avait déjà tous vu le tatouage…
– Tous ?
– Ton médecin. Moi. Et Ravus.
Le soleil d'automne tapait trop fort. L'air était trop chaud. Prompto avait l'impression de suffoquer. Il s'effondra lentement sur le gazon, les yeux dans le vague. Son médecin à l'hôpital. Ravus. Stella. Ils savaient déjà tous. Et personne ne le lui avait dit. Personne ne…
– Pourquoi vous ne m'en avez pas parlé ? demanda-t-il d'une voix rauque.
Pour la première fois de sa vie, Stella avait l'air penaud. Elle passa une main nerveuse sur sa nuque, regarda au loin pour cacher sa gêne. Son autre main lissait les plis inexistants de son manteau blanc.
– Apparemment, ton docteur connaissaient déjà ton secret, il était lié par serment pour ne rien révéler. Père a menacé Ravus d'exécuter sa sœur quand elle tomberait entre nos mains si jamais il parlait à qui que ce soit de ce qu'il avait vu. Et il a refusé de répondre à mes questions.
Un sourire amer étira ses lèvres.
– Il m'a dit de ne pas m'en préoccuper, ajouta-elle, les yeux voilés de douleur. Que ça n'avait qu'une importance mineure maintenant que j'étais en âge de me marier. Il espérait que je lui fasse de beaux petits-enfants pour faire perdurer sa lignée. Comme si c'était la seule chose qui importait…
– Tu sais très bien que l'Empereur ne m'a jamais aimé, fit Prompto d'une ton sans réplique, encore abasourdi par les révélations de sa sœur. Je ne lui ai servi que de béquille pour sauver son règne et garantir le tien.
– Il ne te considérait peut-être pas comme son fils, mais tu es et tu reste mon frère ! rétorqua l'aînée avec véhémence. On a été élevés ensemble ! Et il s'en fichait. Il s'en fichait aussi que sa propre femme ait…
Elle s'interrompit brusquement. Prompto la regarda sans rien dire, observa sa mâchoire serrée, ses lèvres qu'elle mordait alors qu'elle fixait un point invisible devant elle. Elle n'avait jamais aimé parler de leur… de sa mère.
Quand ils étaient enfants, et que Prompto ignorait encore tout de ses véritables origines, il avait tenté de demander à sa sœur à quoi ressemblait l'Impératrice, au-delà des photos officielles et des portraits. Ce qu'elle aimait faire, le son de sa voix, l'odeur de son parfum… Stella n'avait jamais daigné répondre à ses interrogations, préférant changer de sujet ou tout simplement s'enfoncer dans le silence. Quand Prompto était entré à l'armée à dix-huit ans, sa sœur s'était finalement ouverte sur ce sujet sensible, lui racontant des anecdotes tirées de ses souvenirs d'enfance. Maxima avait été une mère douce et aimante, mais effacée à côté de Iedolas. « Une belle marionnette, » avait même lâché un jour Stella sur un ton mêlant regret et dérision.
La petite fille qu'avait été sa sœur avait été très attachée à sa mère. Prompto regrettait de ne pouvoir partager la peine qu'elle portait depuis la mort de l'Impératrice. Sa sœur desserra finalement les lèvres.
– Il a seulement voulu m'avouer une seule chose, murmura-t-elle en serrant les poings. Que Mère avait fait une fausse couche. Le bébé était mort-né.
– Je suis désolé, Stella…
La jeune femme poussa un soupir fragile qui semblait contenir des sanglots. Stella ne pleurait pas. L'impitoyable héritière Aurum ne révélait jamais la moindre faiblesse. Elle était un roc. Et pourtant, dans la lumière automnale du Lucis, au milieu même de la Citadelle d'Insomnia, elle paraissait vulnérable, presque fragile.
– Le passé appartient au passé, déclara-t-elle après quelques secondes, sa voix redevenue forte et résolue. Mais j'avais besoin de comprendre… D'où viennent les Magitecks, si mon propre frère porte leur tatouage ? Père ne voulait rien me dire, alors j'ai fait mes propres recherches.
– Tu es allée voir Besithia ? devina Prompto.
Sa sœur hocha la tête, le visage redevenu dur et austère. De toute évidence, sa rencontre avec le scientifique n'était pas un bon souvenir.
– Son laboratoire était presque à l'abandon quand j'y suis allée, dit-elle. Besithia lui-même était à moitié fou. Il était contaminé par le Fléau, il était déjà malade. Mais quand il m'a vu débarquer, il m'a tout raconté… Comment sont conçus les Magitecks. D'où ils viennent.
Prompto baissa les yeux. Quand il avait découvert la vérité sur lui et sur les Magitecks, il avait été horrifié. Des clones. Besithia avait produit des clones à échelle industrielle pour créer ses Magitecks. Avant la naissance de Prompto, il avait fait enlever des villages entiers dans les campagnes les plus reculées de l'Empire pour en faire les sujets de ses expériences. Quand l'Empereur, parfaitement au courant des manigances du scientifique, n'avait plus été en capacité à fournir des explications acceptables pour justifier les disparitions dans la population, Besithia avait mis au point la formule du clonage humain, en se servant de son propre ADN pour produire des clones par centaines.
Ça avait été un choc d'apprendre que son père biologique était un vieillard fou, sans aucun regard pour la vie d'autrui. Prompto s'était senti révulsé à l'idée de partager le moindre point commun avec lui. Son horreur s'était décuplée quand Besithia lui avait expliqué comment il créait ses Magitecks.
– Je n'aurais jamais cru que Père accepterait qu'une telle chose se produise, murmura Stella. Il a laissé Besithia contaminer volontairement des bébés avec le Fléau pour en faire des soldats sans libre arbitre.
– Ce sont des daemons, corrigea le prince en arrachant les brins d'herbe sous ses mains.
– Ce sont des humains, rétorqua son aînée. Ce ne sont pas des monstres, Prom. Ce sont des victimes !
Les doigts de Prompto se crispèrent autour d'une touffe d'herbes. Il pensa aux centaines et aux centaines d'incubateurs alignés dans le laboratoire de Besithia. Des centaines et des centaines de bébés, comme lui. Des centaines de victimes, attendant d'être transformés en Magitecks. Il sentait la bile monter dangereusement vite dans sa gorge et s'efforça de déglutir.
Une ombre le recouvrit. Stella s'agenouilla devant lui, toucha le tatouage du bout des doigts. Ses yeux brillaient étrangement, comme si une pellicule de larmes s'y était accumulée, sans qu'aucune d'entre elles ne coule sur ses joues.
– Ils font partie du peuple, répéta-t-elle à mi-voix en écho aux paroles des soldats quelques minutes plus tôt. Et la couronne n'a pas su les protéger. Je suis désolée, Prom. Je n'ai pas su les protéger.
– Ce n'est pas de ta faute.
– Ce n'est pas de la tienne non plus.
Á les entendre ainsi s'excuser à tour de rôle, à dédouaner l'autre, Prompto avait conscience qu'ils devaient livrer un spectacle ridicule. Où peut-être attachant. Pour être honnête, Prompto se sentait honteux. Honteux d'avoir cru que Stella partagerait l'animosité de Iedolas à son égard si jamais elle apprenait sa véritable nature. Qu'elle ne pensait qu'à la guerre, qu'à la victoire, et qu'elle ne se préoccupait pas du peuple. Stella était réellement une impératrice à qui il pouvait jurer allégeance, une impératrice qui protégerait le peuple de Niflheim.
La douce et fragile quiétude qui enveloppait le frère et la sœur fut brisée par l'arrivée d'un des lieutenants de Stella. C'était un homme au début de la quarantaine, aux épaules larges sous son uniforme, à la mâchoire carrée et aux traits burinés qui dégageait une aura naturelle d'autorité. Il s'inclina devant les deux héritiers assis sur le gazon, se gardant du moindre commentaire quant à leur manque flagrant à l'étiquette impériale et s'adressa à l'ainée.
– Votre Altesse, nous avons récupéré les corps de la commandante Highwind et de son bataillon. Le sergent Wedge et moi-même désirons un transfert immédiat des dépouilles pour les rapatrier à Gralea.
Aussitôt, le peu de sérénité qui s'était instauré dans le cœur de Prompto s'estompa comme du sable balayé par le vent. La tristesse l'engloutit à la mention d'Aranea et de tous ceux qui avaient décidé de la suivre dans cette entreprise folle. Même si le Niflheim avait fini par gagner la guerre, Prompto trouvait à la victoire un goût trop amer. Il se rembrunit, observant Stella donner son accord d'un bref hochement de tête.
Ils regardèrent le lieutenant s'éloigner après un second salut, laissant les deux héritiers à leur intimité.
– Aranea n'aurait pas dû mourir, souffla le cadet, les yeux dans le vague.
– Elle savait dans quoi elle s'engageait en te suivant.
Prompto releva la tête vers sa sœur.
– Wedge m'a dit que tu as fomenté un coup d'état avec Aranea et Ravus pour renverser l'Empereur, déclara-t-il de but en blanc, examinant le visage de l'aînée à la recherche de surprise, d'étonnement ou de déni.
Il ne trouva aucune autre émotion sur les traits de la jeune femme que de la résignation. Elle hocha la tête en signe de confirmation.
– C'est vrai. Père devenait… il avait perdu l'esprit. Son gouvernement était corrompu. Ça ne pouvait plus continuer comme ça. J'avais déjà quelques soutiens dans l'armée, mais pas suffisamment pour mener un putsch. Je me suis rapprochée d'Highwind pour que les mercenaires rallient ma cause. Ravus a accepté de me soutenir avec ses propres bataillons à condition que je rende son autonomie à Tenebrae et à l'Oracle. D'ailleurs, c'est lui qui assure la régence à Gralea pendant notre absence.
Prompto encaissa les révélations tant bien que mal, ne pouvant s'empêcher de penser que tout cela n'avait été que du gâchis. Stella et lui avaient pensé à la même chose : renverser Iedolas. Mais chaque héritier avait agi différemment. Prompto avait choisi de demander une improbable alliance au Lucis, Stella avait préféré fomenter un coup d'état de l'intérieur. S'ils avaient agi ensemble, peut-être que les évènements auraient pu se dérouler autrement.
– Pourquoi tu ne m'as rien dit de tout ça ? s'entendit-il demander.
Sa tête bourdonnait. Il avait mal au crâne. Il pouvait presque sentir la magie du Cristal dans son sang, dans ses veines. Il serra les poings et écouta la réponse de sa sœur.
– Parce que tu m'aurais écoutée ? rétorqua cette dernière sur un ton acide. Tu as toujours pensé que je suivais aveuglément l'Empereur.
– Tu ne t'es jamais opposée à la guerre.
Stella laissa échapper un très long soupir, traduisant l'étendue de son exaspération et de sa fatigue. C'était une vieille dispute qui opposait depuis longtemps les deux héritiers. Le bien-fondé du conflit, la nécessité de la guerre. Apparemment, et en dépit de tout ce qui s'était passé, leurs visions étaient toujours radicalement différentes sur le sujet.
– Je ne suis pas opposée à la guerre parce que c'était le seul moyen de sauver notre peuple, admit effectivement son aînée. Le seul moyen de repousser le Fléau est de récupérer le Cristal.
– Les rois du Lucis incarnent la lumière du Cristal, rétorqua immédiatement Prompto en serrant les poings. Si tu les élimines, la lumière du Cristal meurt avec eux.
– C'est vrai que tu es un spécialiste en la matière maintenant, vu que tu as prêté allégeance au rejeton de Régis.
Le ton était sarcastique, mais Prompto décela la colère sourde et la peine dans le timbre de la voix de sa sœur. Il serra les poings, sentant son cœur tambouriner dans sa poitrine alors que Stella le fixait d'un regard incandescent. L'heure était aux explications. L'héritier Argentum n'offrait son allégeance qu'à l'héritier Aurum. C'était normal que Stella se sente trahie.
Le jeune homme tenta de se calmer, savait qu'il était trop fatigué pour se disputer. Il se saisit son revolver, qu'il avait machinalement glissé dans sa ceinture, et le posa sur l'herbe. L'arme brilla dans la lumière du soleil, solide sous ses doigts. C'était difficile de songer qu'elle était littéralement apparue dans sa main dans un tourbillon d'étincelles bleues. Prompto n'avait pas réessayé de la renvoyer dans l'Arsenal Fantôme, débordé par l'enchaînement des évènements, et trop effrayé à l'idée de ressentir la même agonie qui avait traversé tout son corps, tout son être.
– Pourquoi lui avoir prêté allégeance ? demanda Stella d'une voix dure.
– J'ai fait ce que j'ai cru être le plus juste, murmura le cadet d'une voix inaudible. Je… je croyais que tu soutenais l'Empereur corps et âme. Et le peuple… Je ne pouvais pas les abandonner. Stella, je ne peux pas abandonner le peuple.
Il pensa aux terres blanches de l'Empire, rongées par le Fléau. Il se remémora les constructions anarchiques et bancales d'un bidonville qui s'étaient tissées comme une toile autour des murs de la capitale impériale au fil des années. Les civils venus des campagnes arrivaient toujours plus nombreux se masser aux portes de Gralea, dans l'espoir d'échapper au Fléau qui rongeait le territoire et venus demander une aide que l'Empereur ne leur accorderait campagnes – et leurs champs, leurs vergers, leur nourriture – succombaient au Fléau, transformant humains et animaux en créatures assoiffées de sang. La maladie rongeait leur peuple comme une gangrène.
Prompto sentit la main de Stella dans ses cheveux, ébouriffer les mèches blondes. Il risqua une œillade timide vers sa sœur. Elle ne le regardait pas, la tête tournée sur le côté et fixait un point invisible. Sa mâchoire était contractée, et sa main libre formait un poing serré sur sa cuisse. Elle était furieuse, mais étrangement sa colère ne se déchaîna pas comme le jeune homme l'avait craint.
– Tout aurait été plus simple si tu étais resté à Gralea, grinça l'aînée entre ses dents serrées. Au lieu de déserter pour quémander l'aide du Lucis.
– Je ne l'aurais pas fait si tu m'avais dit tes intentions ! protesta son frère en relevant la tête.
Stella laissa retomber son bras et secoua la tête avec un sourire désabusé aux lèvres.
– Ça, j'en doute, Prom. Ce coup d'état, tu ne sais pas ce que ça m'a coûté.
– Je t'aurais soutenue. Stella, je t'aurais juré allégeance…
– C'est moi qui ait tué l'Empereur, l'interrompit-elle d'une voix tranchante.
Prompto sentit son cœur littéralement rater un battement. Il écarquilla les yeux, le souffle soudain court, oubliant la chaleur du soleil contre sa peau et le parfum des arbres et des fleurs autour d'eux. Le même masque de douleur indescriptible apparut sur le visage de Stella. La dureté de ses yeux s'effaça pour révéler une fragilité que Prompto ne lui aurait jamais soupçonné.
Stella exhala lentement, très lentement. Prompto regarda ses épaules s'affaisser au fur et à mesure que ses poumons se vidaient comme deux ballons de baudruche. On aurait dit qu'un poids immense, énorme, venait de se lester sur son dos et la pliait littéralement en deux. Mais elle ne se brisa pas. Stella Aurum Aldercapt ne se brisait jamais.
– Je n'ai pas voulu ça, murmura-t-elle, les yeux dans le vague. Mais il ne m'a pas laissé le choix.
– Qu…Qu'est-ce que tu veux dire ? balbutia Prompto, la gorge sèche.
Il avait froid, froid. Ses os étaient plongés dans de l'eau glacée, son sang était gelé dans ses veines. Seul son cœur battait, lentement, fort, fort, au point de faire trembler tout son corps. Boum…Boum…Boum…
– Il était malade, dit Stella. Infecté par le Fléau depuis des mois. Il a tout fait pour le cacher aussi longtemps que possible. Mais au final, c'est devenu impossible de ne plus le remarquer…
« Le Palais Impérial ressemblait à un mausolée. Il était vide, froid, un lieu propice à une sorte de recueillement distant. Un fragment d'histoire que l'on contemplait avec un intérêt poli, pas un lieu de vie, encore moins de commandement. En ces murs était le cœur de l'Empire de Niflheim, et il reflétait bien ce qu'était devenu l'Empire. Froid, obscur, hanté par des ombres.
Stella avait grandi ici. Elle y avait ses appartements, elle avait parcouru ces couloirs, exploré leurs moindres recoins alors qu'elle était encore une petite fille et que Prom, à peine capable de marcher, tentait tant bien que mal de la suivre. Elle y avait vécu tous ces instants uniques qui jalonnaient la vie, de ses premières leçons d'armes à sa nomination au poste de Première Commandante. Son cœur était intimement lié à cet endroit vide, mais plus elle avait grandi, et plus elle s'était rendue compte que le Palais n'était qu'une coquille vide.
La jeune femme promena un regard aigre sur les murs de l'antichambre menant à la salle du trône. Les portraits officiels de la famille impériale y étaient accrochés. Celui de Stella trônait en bonne place, en face de celui de Iedolas. Le père et la fille étaient représentés en costume d'apparat, une discrète couronne d'or sur le crâne. Le portrait de l'Empereur avait été fait peu avant la naissance de son héritière, représentant Iedolas encore dans la force de l'âge, ses yeux brûlant d'ambition rivés en direction du peintre. Il était le père dont Stella voulait se souvenir. Un homme fort et ambitieux. Un modèle qu'elle aurait voulu suivre alors qu'elle était encore enfant.
Bien des choses avaient changé en vingt-cinq ans. Où était la grandeur de Niflheim, vantée par Iedolas ? Où était sa puissance, sa majesté ? La rage faisait rugir le sang de Stella, l'amertume teintait sa bouche. Son père était devenu un vieillard sénile, entouré par des lâches qui se confortaient dans les privilèges de leur position – pour la plupart de haut-gradés militaires qui ne méritaient plus leurs médailles – et qui ne feraient rien pour sauver Niflheim de la déchéance.
Les portes de la salle du trône s'ouvrirent, tirant la princesse de ses sombres pensées. Elle s'inclina devant la silhouette bossue de l'Empereur, frêle dans des vêtements qui paraissaient désormais trop grands pour lui. Sa peau était presque aussi blanche que son uniforme, marbrée de tâches noires qui, sortant de son col, commençaient à lui dévorer le visage. Les yeux de Iedolas étaient pâles, presque absents, quand ils se posèrent sur fille. Il la fixa un long – trop long – moment avant de lui faire signe de se lever.
– Père, le salua la jeune femme d'une voix tendue.
– Stella…, coassa lentement l'Empereur. Ma fille… mon sang…
Depuis des jours et des jours maintenant, Iedolas répétait la même litanie. Stella. Sa fille. Son sang. Son unique véritable héritière. Il avait fait une croix sur Prompto. Son héritier Argentum ne lui servait plus à rien maintenant que Stella avait découvert la vérité sur sa naissance. La vérité sur les Magitecks.
Elle regarda son père s'avancer difficilement dans la pièce, la démarche laborieuse. Sa respiration était tantôt sifflante tantôt rauque. Il fallait être aveugle pour ne pas voir qu'il était malade. Tous ses conseillers faisaient l'autruche, clamant qu'ils gagneraient la guerre bien avant que l'Empereur ne succombe. Que la lumière du Cristal les sauverait tous.
La princesse serra les poings, ignora la douleur dans sa poitrine et secoua la tête. Les conseillers de Iedolas n'auraient plus leur mot à dire à partir de maintenant. Stella avait rassemblé suffisamment d'alliés pour les chasser du gouvernement. Elle avait le soutien de Tenebrae à travers Ravus. Elle avait tous les mercenaires derrière elle grâce à Highwind, et une bonne partie de l'armée impériale, ses soldats, avec qui elle s'était battue sur le champ de bataille. Elle avait tout ce dont elle avait besoin pour prendre la couronne, pour sauver Niflheim et sauver Prompto. Un seul obstacle se dressait encore face à elle.
– Père, dit-elle en suivant l'Empereur qui s'avançait péniblement vers son propre portrait. Je dois vous parler.
Ce dernier ne se retourna pas, l'air visiblement subjugué par son visage de peinture qui les observait depuis le cadre, mais inclina la tête en signe d'attention. Stella se pinça les lèvres, incapable de reconnaître son père dans cet homme au dos voûté, au regard absent.
– Vous êtes au courant que le roi Régis vient d'être renversé. Les révolutionnaires ont pris le pouvoir.
– Le Cristal… Il est à portée de main…, murmura Iedolas d'une voix rauque. Le Mur effondré. Régis mort… La Pierre de Lumière est à moi.
Á nous, aurait voulu grincer Stella, mais elle serra les dents. Ce serait inutile d'argumenter, et elle souhaitait aller droit au but.
– Prompto est entre leurs mains, reprit-elle. Sa vie est en danger.
Iedolas fit la sourde oreille, marmonnant encore et encore dans sa barbe les mêmes mots : Cristal, lumière, à moi, à moi. Sa fille serra les poings pour contenir sa colère et son indignation.
– Nous devons faire quelque chose, conclut-elle sur un ton catégorique.
Cette fois, un étrange cliquetis émana de l'Empereur. Stella prit quelque secondes pour réaliser que son père riait. Ses épaules maigres furent secouées de soubresauts saccadés avant qu'il n'éclate de rire. Le son résonna dans l'antichambre, rebondit contre les murs et les portraits en renvoyant un son grinçant ressemblant à celui d'une harpe mal accordée.
Iedolas se tourna vers elle, un éclair de lucidité dans les yeux tandis qu'il plongea un regard mauvais dans celui de son héritière. Elle le croisa sans flancher, refusant de montrer le moindre signe de faiblesse.
– Je vais te dire ce que nous allons faire, ma fille, répondit l'Empereur avec un sourire qui ne disait rien qui vaille. Rien du tout.
Dans le ventre de Stella, il y avait une bête, sauvage et vicieuse, tapie au fond de son estomac et qui gronda, menaçante. La princesse fixa le visage méprisant de son père. Auparavant, Iedolas était plus grand qu'elle, la dominant de plusieurs centimètres avec fierté. Aujourd'hui, son dos voûté plaçait son visage au même niveau que celui de sa fille. Ses yeux brillaient étrangement, injectés de sang.
– Les lucisiens menacent de révéler sa véritable identité, insista la jeune femme d'une voix sifflante qui trahissait la rage bouillonnant en elle.
Elle redoubla en intensité lorsque l'Empereur haussa les épaules d'un air désinvolte.
– Qu'ils le fassent. Cela n'a plus d'importance désormais.
– Vous perdrez le trône.
– J'aurais gagné la guerre ! rugit Iedolas dans un brusque élan de violence. Que crois-tu que le peuple désire le plus, désormais ? Un faible prince qui les a lâchement trahis, ou un Empereur qui leur aura apporté la lumière du Cristal ?
Sans laisser Stella répondre, il posa deux lourdes mains sur les épaules de sa fille, serrant les doigts comme les serres d'un rapace. Stella résista à l'envie de le repousser, se contentant de le regarder furieusement.
– Tu es mon enfant, mon sang ! Ma lignée perdurera à travers toi…
– Je ne pourrais pas régner sans Prompto, vous le savez très bien, rétorqua Stella en retroussant les lèvres. La couronne ne peut gouverner sans le peuple !
– Tu donneras au peuple ce qu'il demande, gronda Iedolas. Deux héritiers pour légitimer ton règne. Tout comme je lui ai donné un héritier Argentum pour justifier le mien.
La bête dans le ventre de la princesse rugit d'indignation. Elle pouvait presque sentir le sang affluer vers son visage, battre ses tempes, voiler le visage décoloré de l'Empereur.
– Je ne marierai pas pour vous faire plaisir, siffla-t-elle d'une voix remplie de dédain. Et je n'abandonnerai pas Prompto.
Les doigts autour de ses épaules serrèrent douloureusement, jusqu'à faire grincer Stella de douleur. Distraitement, derrière la colère qui étourdissait son esprit, elle se demanda où son père, si frêle et affaibli par la maladie, trouvait soudain autant de force. Les tâches noires marbrant sa gorge semblaient gagner du terrain, monter le long de sa mâchoire, se faufilant sous sa barbe blanche qui virait au gris sale.
– Tu feras ce que je t'ordonne ! tonna Iedolas d'une voix grinçante.
– Il est mon frère ! explosa Stella.
– Il n'est rien ! Un simple outil qui n'a plus d'utilité !
Avec un cri de colère, la princesse repoussa son père d'un geste brusque, affrontant le regard incandescent qu'il lui adressa.
Retrouvant une agilité surhumaine, l'Empereur se jeta soudainement sur elle. Stella grogna en sentant la main de son père se refermer sur sa gorge pour l'enfermer dans une poigne de fer, puis la pousser contre le mur. Les muscles raides, le cœur tambourinant dans sa poitrine, elle fixa le visage parcheminé de Iedolas. Ses yeux froids rejetaient des reflets étrangement mordorés. Son dos voûté venait de se redresser comme par magie, et il tenait Stella dans une poigne de fer. La jeune femme haleta, terrorisée et furieuse.
Était-ce encore son père qui la regardait à travers ces yeux, bleu pâle dans la lueur de la lumière et mordoré dans la pénombre ? Était-ce encore son père qui retroussait les lèvres pour dévoiler une rangée de dents anormalement pointues ? Entre deux éclats de rire déments, Besitihia lui avait révélé que le Fléau dévorait tout ce qu'il touchait. Quand il n'achevait pas son hôte, il le transformait, le remodelait à son image. Les daemons pullulant dans leurs campagnes avaient été des simples bêtes sauvages autrefois, ou de paisibles villageois. Des êtres humains. Des êtres…
– Fillette stupide, susurra l'Empereur. Si longtemps, j'ai cru que tu me ressemblais. Féroce et fière comme je l'ai toujours été. Mais regardes-toi, maintenant. Faible et idiote, comme ta mère. Comme cet usurpateur que j'ai choisi pour être ton frère.
Si elle avait pu parler, Stella aurait rétorqué que Prompto n'était pas faible. Idiot sans doute, mais certainement pas faible. Et encore moins un usurpateur. Il avait hérité d'un titre qu'on lui avait donné, acceptant les honneurs et endossant les responsabilités. N'était-ce pas pour le peuple qu'il avait rejoint le Lucis ? N'était-ce par pour le peuple qu'il avait risqué sa vie et son honneur ?
Comme s'il avait lu dans ses pensées, un sourire mauvais étira les lèvres presque inexistantes de Iedolas. Il dégageait une odeur rance, écœurante, alors qu'il se pencha vers elle pour lui murmurer à l'oreille.
– Sais-tu que c'est le Chancelier qui m'a donné cette idée quand ta mère est morte avec son pathétique rejeton ? C'est lui qui a été choisir un bébé parmi les centaines de clones de Besithia. Tu ne l'aimes pas, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que ça fait, de savoir que c'est grâce à lui que tu as ce… « frère » auquel tu sembles si attachée ?
Ses doigts noueux écrasèrent lentement la gorge de Stella. Elle enroula sa main gauche autour de son poignet, consciente qu'elle n'aurait pas la force de le repousser. Elle haleta, suffoqua, sentant son cœur battre furieusement contre sa poitrine et le sang affluer dans sa tête. Si ça continuait, elle allait perdre connaissance. Elle pouvait entendre la voix de l'Empereur – grinçante, narquoise – sans arriver à en discerner la moindre parole.
La bête dans son ventre hurlait de rage. Son corps bougea presque de lui-même, pétri par des années et des années d'entraînement, de combat et d'expérience sur le champ de bataille. L'étiquette impériale interdisait de porter des armes en présence de l'Empereur, même aux héritiers impériaux. Stella n'avait jamais vraiment obéi aux règles. Elle avait certes laissé son épée avant d'aller voir son père, mais elle avait gardé un poignard passé à sa ceinture.
Le manche ouvragé de l'arme trouva sa place dans le creux de sa main droite en même temps que les portes de l'antichambre s'ouvrirent avec fracas. Stella n'entendit pas la voix qui cria dans le dos de l'Empereur. Son bras décrivait déjà une trajectoire oblique en direction de Iedolas. Si ce dernier n'avait pas été distrait par le nouveau-venu qui s'était apparemment jeté sur lui pour tenter de les séparer, il aurait probablement pu esquiver l'attaque. Elle était simple, directe, prévisible.
La lame s'enfonça dans le cou de l'Empereur jusqu'à la garde. Un cri à percer les tympans résonna aussitôt dans la salle et la main qui étranglait Stella disparut. La princesse avala une large goulée d'air, un voile blanc devant les yeux, s'appuyant contre le mur pour s'empêcher de tomber à la renverse. Elle entendait des grognements à côté d'elle, le bruit sourd d'un corps qui chutait au le sol. Elle baissa les yeux vers ses mains tremblantes. Sa manche droite était constellée de minuscules gouttelettes rouges. Des larmes lui brûlèrent les yeux, lui brouillèrent la vue.
Elle ravala sauvagement un unique sanglot qui pesait contre sa gorge, battit des paupières pour en chasser les larmes, et tourna lentement la tête. Le corps inerte de l'Empereur gisait sur les dalles de marbre. Accroupi à côté de lui, Ravus observait la princesse avec des yeux prudents. Il tenait dans sa main le poignard de Stella. Une flaque de sang noir grossissait au sol.
La jeune femme ferma les yeux, se détourna d'un mouvement brusque, fixa les portes ouvertes devant elle. Ravus, apparemment, était venu seul. Elle resta ainsi un long moment, immobile, figée dans cet espace-temps où rien n'était joué, et tout se déciderait. Elle n'avait pas voulu ça quand elle était allée voir son père. Elle n'avait pas souhaité ça. Elle n'avait pas…
– Altesse ? demanda le Grand Général d'une voix anormalement douce. Stella ?
Entendre son nom prononcé par un autre que son père ou son frère était un choc. Comme recevoir une gifle. Elle ne se rappelait plus quand elle avait révélé son nom à Ravus. Elle lui faisait confiance. Il était un allié, un ami, un…
– Stella, répéta ce dernier qui s'était relevé mais ne l'avait pas approchée. C'était de la légitime défense.
La princesse ferma les yeux, se battant contre un rare sentiment de nausée. Était-ce ainsi que Prompto s'était senti chaque fois qu'il s'était retrouvé en première ligne sur le front ? Elle s'appuya plus lourdement encore contre le mur.
– C'était mon père, s'entendit-il répondre d'une voix cassée.
– Il était en train de se transformer en daemon. Il vous aurait tué si vous n'aviez pas réagi.
Sûrement. Mais ça n'aidait pas de le savoir. Stella ne trouva pas la force de se retourner. Elle sursauta lorsque la main de Ravus se posa sur son coude, mais elle ne se dégagea pas. Elle le laissa la guider lentement vers la sortie. L'air semblait plus frais dans le couloir vide, plus respirable. La jeune femme en gonfla ses poumons au maximum, expira lentement, recommença jusqu'à ce que ses mains cessent de trembler, que la sueur sur son front refroidisse, que le sang battant dans ses veines comme les eaux d'un torrent redevienne aussi calme que l'onde tranquille d'une rivière. Un semblant de lucidité retrouvé, elle se tourna vers Ravus.
Le jeune homme l'observait pensivement. Il s'était placé entre elle et la porte de l'antichambre, en masquant la vue. Elle ne chercha pas à regarder par-dessus son épaule et croisa son regard.
– Vous êtes blessée, l'informa-t-il d'une voix neutre.
Il désigna son cou. Un collier d'hématomes devait décorer sa peau. Elle avait enduré pire.
– Je vais bien, répondit-elle sur un ton catégorique qui aurait été plus crédible si sa voix n'avait pas été traversée de légers soubresauts.
Le plus vieux lui adressa un regard clairement dubitatif, mais ne chercha pas à insister.
– Devons-nous suivre le plan ? demanda-t-il après quelques secondes. Où y a-t-il des changements suite à cet… imprévu ?
Une grimace se peignit sur son visage ordinairement impassible à ses propres mots. Un frisson glacé secoua l'échine de Stella. D'un geste brusque, elle fit volte-face et s'éloigna du Général de quelques pas. Elle se passa une main légèrement tremblante sur le visage, essuya les gouttes de sueur constellant ses tempes. Ses doigts retombèrent sur sa poitrine et se refermèrent instinctivement sur son médaillon d'argent.
Prompto. Elle devait penser à Prompto.
– Rien n'a changé, déclara-t-elle en tortillant le bijou entre ses doigts. Nous avons préparé ce coup d'état depuis des mois. Je dois récupérer mon frère.
– Les lucisiens ne le tueront pas, affirma Ravus. Pas tant qu'ils croient pouvoir vous faire chanter.
– J'ai déjà ordonné qu'on leur envoie une réponse pour les faire patienter. Je compte passer par Accordo avant d'aller les voir. Il est temps de convaincre la Chancelière de se ranger de notre côté. Le Lucis sera définitivement isolé.
Réfléchir stratégiquement dissipait la brume tourmentée de son esprit. La jeune femme retrouvait ses réflexes de commandante, de chef des armées. Elle s'était servie de son esprit logique pour organiser ce coup d'état qui devait définitivement marquer un tournant dans l'histoire impériale. Mettre un terme à la guerre, chasser la corruption du gouvernement, et ramener la lumière au Niflheim. Elle ne pouvait pas craquer et tout gâcher maintenant.
Aussi chassa-t-elle fermement la douleur qui s'ancrait en elle, ignora-t-elle les cris qui tambourinaient dans son crâne pour se focaliser entièrement sur le moment présent. Sur la prochaine étape de son plan.
– Je pars pour Altissia demain, décida-t-elle. Entretemps, nous devons imposer notre autorité, chasser les derniers partisans de mon père, et…
Elle jeta un bref regard vers l'antichambre, mais la haute silhouette de Ravus lui bloquait toujours la vue. Tant mieux. Elle devait garder son sang-froid. Le Général hocha la tête. Ses yeux étaient presque doux.
– Je vais m'occuper de l'Empereur, promit-il. Il serait sans doute mieux de ne pas ébruiter la nouvelle de sa mort au-delà des frontières de l'Empire pour le moment. Il vaut mieux que les lucisiens croient qu'ils négocient avec Iedolas.
Stella regarda son ami. Depuis que Lunafreya était revenue à Tenebrae, il paraissait plus serein, plus heureux. Il l'était sans doute, mais le retour de sa sœur ne l'avait pas pour autant détourné de sa loyauté envers la princesse impériale. Stella se sentait stupidement rassurée. Elle pouvait toujours lui faire confiance.
– Je te laisse au commandement de l'Empire en mon absence, déclara-t-elle.
– Et concernant le Chancelier ?
Les yeux bleus de la princesse s'aiguisèrent comme la lame d'une épée. Toute sa colère, son désarroi et sa douleur se concentrèrent contre l'ombre d'Izunia, planant au-dessus de Niflheim comme un mauvais présage.
– Il vient avec moi, murmura-t-elle d'une voix doucereuse. Il est temps de rendre au Lucis ce qui lui appartient.
Et de débarrasser l'Empire de cette épine qui l'empoisonnait depuis trop longtemps, ajouta-t-elle silencieusement. »
Les poings de Stella étaient si serrés que ses jointures avaient viré au blanc. Elle refusait obstinément de tourner la tête vers Prompto, de croiser son regard comme si elle avait honte de ce qu'elle y verrait.
– J'ai caché le décès de l'Empereur au peuple jusqu'à mon départ pour Accordo, ajouta-t-elle d'une voix monocorde. Je voulais éviter que des rumeurs se propagent au-delà de nos frontières. Ravus s'est chargé de faire une annonce publique aujourd'hui à Gralea. Les funérailles se dérouleront la semaine prochaine. Personne ne sait rien à proposer ce qui s'est vraiment passé, à part Ravus et toi. Officiellement, Iedolas est mort de maladie.
Le silence retomba dans le jardin, presque paisible. Prompto cligna des yeux plusieurs fois avant de s'apercevoir que des larmes en tombaient chaque fois qu'il battait des cils. Il essuya prestement son visage. Iedolas ne lui avait jamais porté la moindre affection, mais le jeune homme était certain que l'Empereur avait, à une époque, sincèrement aimé sa fille.
L'obsession du vieil homme pour le Cristal avait tourné à la folie pure, pour qu'il s'attaque ainsi à son unique enfant. Le Fléau l'avait lentement dévoré de l'intérieur, le dérobant définitivement de ses dernières traces de lucidité.
– Je ne voulais pas que ça se passe comme ça, dit encore sa sœur presque plus pour elle-même que pour lui. Je voulais le renverser. Le mettre à l'écart.
Il n'aurait jamais supporté l'idée d'être supplanté par sa propre fille, aurait voulu rétorquer Prompto. Il t'aurait tué, tu n'as pas eu le choix. Aucune de ces réponses ne lui parut pertinente, importante. Stella avait sacrifié bien plus que lui pour arriver à ses fins. Il ne pourrait rien lui offrir d'autre que son soutien. Sa présence.
Alors il tendit la main, vaguement surpris lorsque son aînée resserra les doigts autour des siens. Ses épaules tremblaient, remarqua-t-il. Et quand il aperçut des larmes, brillantes comme des perles dans le soleil automnal, tomber dans l'herbe, il posa son front contre celui de Stella.
Dans la lumière mordorée, leurs médaillons renvoyèrent des éclats d'or et d'argent.
OOO
Tenebrae avait retrouvé sa reine. Pourtant, les jours heureux de son apogée n'étaient pas revenus sur la cité des Oracles. Enfermée dans le palais où elle avait grandi, Lunafreya fixait d'un regard triste la mer qu'elle pouvait apercevoir depuis la fenêtre de sa chambre. Le châle bleu de Sylvia était posé sur ses épaules, tentant vainement de ramener un semblant de chaleur à la jeune femme. Mais sa peau demeurait froide, son cœur glacé.
Ravus se tenait près de la porte. Á voir ainsi la silhouette de sa jeune sœur lui tournant le dos, il avait l'impression de revoir sa mère. Sylvia et Lunafreya avaient toujours partagé une frappante ressemblance, de la couleur océan de leurs yeux jusqu'aux nuances d'or de leurs longs cheveux. Il se sentait presque intimidé, et pendant de longues secondes, il resta immobile et silencieux, n'osant pas annoncer sa présence.
– Tu ne peux pas me retenir ici éternellement…
La voix de Lunafreya n'était qu'un soupir à peine perceptible. L'aîné se redressa brutalement dans un craquement d'étoffes. La jeune femme se retourna pour lui adresser un regard fatigué. Le cœur serré, Ravus ne put que constater que les cernes sous les yeux de l'Oracle semblaient avoir doublé de volume, que ses traits étaient toujours plus tirés, que son regard ternissait de jour en jour.
– Je ne peux pas te laisser partir, contra faiblement le général impérial.
– L'Empire vient de gagner la guerre. De quoi as-tu peur pour me retenir encore ici ? Les gens ont besoin de moi.
– Tu n'es pas en état de voyager.
Un sourire douloureux à voir parce qu'il était doux, parce qu'il était tendre, étira les lèvres de Lunafreya. Elle se dirigea vers son lit d'une démarche raide, sur des jambes tremblantes. Couchée de tout son long sur les draps du lit, Pryna leva la tête lorsqu'elle s'assit lentement sur le matelas. Elle ressemblait à une vieille femme tourmentée par les rhumatismes, affaiblie par ses muscles fatigués d'avoir travaillé pendant une longue vie.
– Toi et moi savons tous les deux que je ne serais bientôt plus en état de rien, murmura l'Oracle en caressant la fourrure immaculée de la chienne.
– Ne dis pas ça, rétorqua aussitôt Ravus d'une voix qu'il aurait voulu sèche mais qui n'était qu'implorante. Tu vas guérir. Une fois que le Cristal sera transféré à Niflheim…
– Tu cherches à empêcher l'inévitable, l'interrompit sa sœur sur un ton sans réplique. La Prophétie doit s'accomplir pour que le Fléau disparaisse définitivement d'Éos.
Un silence buté fut sa seule réponse. Elle leva la tête et observa la mâchoire tendue de son frère, ses yeux oscillant entre fureur et chagrin. Elle poussa un soupir qui affaissa ses délicates épaules, fit onduler la cascade de cheveux qu'elle portait pour une fois détachés. Lunafreya, comme Sylvia avant elle, était née pour lutter contre les ténèbres du Fléau. Personne, pas même Ravus, ne pourrait l'en protéger.
Comme pour prouver ce qu'ils pensaient tous les deux, une violente toux secoua le corps de Lunafreya. La jeune femme se recroquevilla sur elle-même par instinct, couvrant sa bouche de ses mains. C'était une toux rauque, grasse, qui compressait ses poumons et brûlait sa gorge. En deux enjambées, Ravus avait traversé la chambre et s'agenouillait devant sa sœur. Il extirpa un mouchoir de la poche de son manteau et le glissa entre les doigts tremblants de l'Oracle. Cette dernière plaqua l'étoffe contre sa bouche, laissa échapper une nouvelle rafale de toux qui tira une grimace à son frère.
De minuscules larmes avaient perlé aux coins des yeux de Lunafreya. Elle les rouvrit lentement quand la crise fut terminée, inspirant doucement l'air parfumé de sa chambre. Elle n'avait pas besoin de regarder le mouchoir pour savoir qu'il était taché de sang.
Ravus resta silencieux, les mains tremblant de peur ou de rage. Elle souffrait de le voir ainsi, condamné à assister à la lente agonie de sa sœur, tout comme il avait vu leur mère s'éteindre brutalement. Elle ferma les yeux en sentant les doigts de Ravus se refermer sur les siens dans un geste implorant.
– Dis-moi quoi faire, supplia-t-il. Pourquoi ce mal continue-t-il de te ronger ? As-tu prêté serment à un autre Astral avant Titan ?
Contre toute attente, un sourire attendri étira brièvement les lèvres de Lunafreya. Leur mère leur avait appris à tous deux que l'Oracle des oracles, dernière reine de Tenebrae, devra un jour prêter serment aux Astraux pour que puisse s'accomplir la Prophétie. Mais ce faisant, elle devra faire don de sa vie pour libérer Éos des ténèbres du Fléau.
Au contraire de sa jeune sœur, Ravus avait toujours refusé la finalité de la Prophétie avec une violente véhémence. Il pensait pouvoir sauver Lunafreya en l'empêchant d'accomplir son devoir. Lunafreya reconnaissait bien là son frère. Raisonné, logique, pragmatique. Pour lui, les légendes étaient pareilles à des équations à multiples inconnues qu'il fallait résoudre pour pouvoir les contourner. Mais il ne comprenait pas que le destin était déjà en marche, et que Lunafreya avait choisi, depuis bien longtemps, quelle voie serait la sienne.
– Ravus, murmura-t-elle en serrant faiblement les mains du général. Il est trop tard maintenant. Mon serment à Titan m'a définitivement lié au destin d'Éos. Tant que notre monde sera attaqué par le Fléau, mon corps sera lui aussi attaqué par la maladie. Je m'éteindrais d'une manière ou d'une autre, que ce soit en me cachant ici dans l'espoir d'échapper à un destin qui ne m'effraie pas, ou au Lucis pour accomplir mon devoir auprès de Noctis.
Les grands doigts de Ravus se serrèrent presque douloureusement autour de ses poignets frêles à la mention du prince – du nouveau roi – du Lucis.
– Noctis et moi sommes nés pour cette finalité, termina Lunafreya plus pour elle-même que pour son frère. Maman l'a su dès l'instant où le Cristal a choisi le Roi de Lumière.
Des larmes tombaient sur les mains de l'Oracle. Ce n'étaient pas les siennes. Le cœur de la jeune femme se remplit de douleur. Elle savait que Ravus avait tout tenté pendant ces douze dernières années pour la sauver du destin qui l'attendait. Il était allé jusqu'à s'associer à un coup d'état fomenté par la princesse Aurum pour renverser son propre père. Il avait risqué sa position dans l'armée impériale et sa propre vie. Lunafreya aurait voulu pouvoir apaiser ses peurs, faire taire ses tourments, mais elle avait sa propre mission à accomplir. Ses propres choix à faire.
– Je hais les Astraux, grinça Ravus sans relever la tête. De quel droit jouent-ils avec ta vie ?
– Oh, Ravus…
Le bref éclat de rire détonna comme un coup de fusil. Surpris, l'aîné se redressa pour adresser un regard interloqué et outré à sa sœur. Le sourire de Stella ne portait aucune amertume. Son visage s'était illuminé, faisant momentanément disparaître la fatigue de ses traits, les cernes sous ses yeux, les gouttes de sang au coin de ses lèvres.
– Il existe tellement plus que ce nos yeux voient ou que nos oreilles entendent, dit-elle. La lumière transcende la mort.
Son sourire se fana aussi soudainement qu'il était apparut.
– Mais si les ténèbres triomphent, il ne restera rien, pas même une seule étincelle d'espoir.
Les yeux soudains ternes de l'Oracle ressemblaient à une nuit sans étoiles. C'était comme voir la flamme d'une bougie s'éteindre brutalement, la lumière du soleil disparaître derrière de menaçants nuages gris. Lunafreya s'éteignait à petits feux sous les yeux de son frère, et il ne pouvait rien faire pour la protéger.
Le général impérial ferma les yeux dans un effort de contenir sa douleur. Il se raccrocha aux mains de sa sœur, deux ancres chaudes et rassurantes contre son cœur glacé par la peur, les doutes et le chagrin.
– Si je te laisse partir, tu poursuivras ton œuvre, murmura-t-il presque accusateur. Tu continueras de lier des serments avec les autres Astraux.
– Oui.
Lunafreya n'essayait même pas de nier, mentir ou adoucir la vérité. Son honnêteté était crue, tranchante et impitoyable comme la lame d'une épée. C'était comme un coup qu'elle infligeait à Ravus, une blessure qu'il recevait de plein fouet. La résolution sur le visage de l'Oracle était parmi celles qu'on ne pouvait briser.
– Je ne veux pas te perdre, murmura le général comme un enfant perdu dans les ténèbres.
Il sentit les mains de sa sœur se dégager des siennes pour se poser sur ses tempes. Lunafreya se pencha pour déposer sur son crâne un baiser léger comme un papillon. Le châle bleu de Sylvia frôla sa joue, embaumé du parfum de l'ancienne Oracle. Si Ravus fermait les yeux, il pouvait presque croire être revenu des années et des années en arrière, à cette époque si lointaine qu'elle ressemblait à un rêve où il n'était encore qu'un petit garçon que Sylvia berçait dans ses bras. Mais ce fut la voix de Lunafreya qui résonna contre ses oreilles, douce et chantante.
– Je serais toujours dans ton cœur et tu seras toujours dans le mien, promit-elle. Chaque fois que tu fermeras les yeux, tu entendras ma voix. Chaque fois que tu pleureras, tu sentiras ma présence auprès de toi. Et chaque fois que tu riras, tu te souviendras de mon sourire.
Une chaleur, douce et rassurante, enveloppa Ravus. Le jeune homme ouvrit les yeux et vit les volutes d'étincelles dorées flotter dans les airs, dessinant d'élégantes arabesques qui flottaient au-dessus de sa tête comme une couronne. Les yeux de Lunafreya se vissèrent dans les siens, étincelant comme deux étoiles.
– Les Astraux peuvent réclamer ma vie, dit-elle d'une voix soudain plus ferme mais toujours douce. Mais jamais ils ne pourront nous dérober du lien qui nous unit.
Les volutes mordorées dansèrent entre eux, tissant un cordon qui partait des mains de l'Oracle pour rejoindre celles de Ravus. L'amour transcende les barrières, avait coutume de dire leur mère. Et si Lunafreya était sa digne héritière, Ravus ne pouvait qu'espérer être à la hauteur du destin qui serait le sien.
Voilà pour ce chapitre. Pas de Noctis pour le moment, mais il reviendra le chapitre prochain. Merci d'avoir pris le temps de lire, et n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez !
