Bonsoir, il y a encore des gens qui se souviennent de cette traduction ? J'espère que oui parce que le chapitre 10 est enfin là après plusieurs mois !
Écrit par Frecklefrog
Teruki réussit à maintenir l'illusion de son bien-être pendant deux semaines de plus avant que tout parte en vrille. Parce que, comme il est logique qu'il finisse par tomber malade, ou que Reigen le mette directement dans l'impasse concernant ses parents le jour où il n'avait pas l'énergie de mentir, il est logique que La Griffe s'en reprenne à lui.
Il ne s'est pas entraîné à utiliser ses pouvoirs sur les gens, cependant. Même maintenant qu'il évite le Bureau des Esprits et Autres Trucs depuis presque trois semaines, il n'a pas recommencé à entraîner ses pouvoirs sur les autres. Il a juste continué à exorciser des esprits en grande partie pendant six mois, ce qui est différent, moins robuste. Reigen s'était bien fait comprendre, lorsqu'il avait demandé, en disant que les pouvoirs psychiques ne devaient pas être utilisés contre les autres à moins qu'il s'agisse d'une urgence, et La Griffe ne s'en était pas pris à lui- pendant longtemps. Des mois, même.
Il y a des gens, dorénavant, qui remarqueront, qui poseront des questions s'il disparaît soudainement- ou, du moins, il y en avait, jusqu'à ce qu'ils aient percé le trou de trop dans sa fierté précaire et qu'il ait décidé qu'il n'avait plus besoin d'eux. Mais durant les six dernier mois environ, alors qu'il avait passé de plus en plus de temps avec Mob et Reigen et moins de temps seul dans son appartement en n'ayant rien d'autre à faire que de s'entraîner avec ses pouvoirs, Teruki avait petit à petit commencé à se demander si c'en était fini. Si La Griffe l'avait oublié. Il avait commencé à se sentir en sécurité. Il avait arrêté de s'entraîner.
Quelle erreur.
Il est deux heures trente du matin un mercredi soir, et il se lève dans son pyjama à motif d'étoiles pour prendre un verre d'eau. Encore dans les vapes et hébété par le sommeil, il ne remarque pas les personnes accroupies dans le noir jusqu'à ce que leurs auras commencent déjà à se manifester.
Individuellement, ils sont tous beaucoup plus faibles que lui, mais ils sont six, et il n'est plus entraîné, bercé dans une fausse impression de sécurité. Se servir de ses pouvoirs pour se battre, découvre-t-il, c'est un peu comme faire du vélo. Il peut toujours le faire, même s'il ne s'est pas entraîné pendant des mois, mais il est instable, lent, trop en décalage pour prendre l'avantage- Il a passé trop de temps avec des gens en qui il a confiance, trop de temps sans une attaque. Il se surestime et il les sous-estime, comme il a tendance à le faire, et ils en profitent : bloquant toutes les échappatoires, l'encerclant dans le centre de son appartement, et lançant attaques synchronisées après attaques d'énergie psychique.
Il parvient à les battre- pas avant qu'ils réussissent quelques coups, mais il y arrive. Bien sûr qu'il y arrive. Ce n'est même pas difficile. Rouillé comme il l'est, il les surpasse facilement en terme de puissance brute, même lorsqu'ils attaquent tous en même temps, mais ses temps de réactions se sont considérablement détériorés, et il avait hésité avant de contre-attaquer, parce que- on ne doit pas braquer ses pouvoirs sur les autres gens. Stupidité. Il n'aurait jamais dû se laisser autant aller pour oublier que ces gens là veulent le capturer mort ou vivant. Quelque chose de chaud et d'humide coule le long de sa tempe venant de là où leurs forces psychiques combinées l'ont envoyé contre un meuble, et son poignet est étrangement mou. Ledit poignet le brûle avec une douleur virulente lorsqu'il tente de le bouger.
L'adrénaline du combat s'évanouit rapidement. Son souffle est saccadé et instable.
Ce n'est pas comme la dernière fois, avant Mob et Reigen, où il n'y avait que trois médiums et ils étaient si faibles qu'il n'avait eu besoin que d'un instant pour les assommer, ou la fois précédente, où ils n'en avaient envoyé qu'un. Ses parents avaient été présents, la première fois, sa mère l'avait fermement tenu après qu'il se soit jeté dans ses bras et qu'il avait prétendu ne pas être terrifié, elle l'avait soulevé, dépoussiéré, et nettoyé l'égratignure sur sa joue que l'aura de l'autre médium avait entaillée. Pendant un instant, il pense l'appeler.
Il est trois heures du matin. Il ne devrait déranger personne. Il peut s'en occuper tout seul. Il est responsable, tout le monde le dit. Il est assez mâture pour vivre seul. Il est spécial. Il est spécial. Il doit l'être.
Sauf qu'il n'est pas spécial, si ? N'est-ce pas là exactement ce qu'il a appris ?
C'est comme si une ampoule s'allumait dans sa tête. « Je suis un enfant, » chuchote-t-il, « Je… ne suis pas un adulte. Je… Je ne devrais pas avoir à combattre des adultes. »
Après un moment de délibération, Teruki titube jusqu'à l'avant de son appartement, là où il avait lâché son téléphone pendant l'attaque. Il doit être prudent et marcher lentement, sa vision tourne et il commence à tomber et à chanceler dès qu'il bouge trop vite. Son téléphone est sous la silhouette avachie du plus gros sbire de La Griffe. Utiliser le peu d'énergie psychique pour le retourner provoque une vive douleur qui le lance à la tête, et il doit se plier en avant et prendre de profondes inspirations par la bouche afin de s'empêcher de vomir. Il devrait appeler la police. Il devrait appeler ses parents.
Les mains tremblantes, il compose le numéro de Reigen.
Le téléphone sonne une, deux, trois fois. Teruki n'a jamais appelé Reigen auparavant, il ne sait pas combien de temps il lui faut pour répondre généralement, mais cela semble trop long. Ses jambes, tremblant encore suite à la montée d'adrénaline, le lâchent, et il se rattrape de justesse contre le mur, se laissant glisser vers le bas jusqu'à ce qu'il soit assis au sol.
Au moment où Teruki pense qu'il ne va pas répondre, la voix de Reigen résonne à travers le combiné.
« Teru ? »
Elle est rauque à cause du sommeil et minuscule à cause du téléphone, mais c'est indéniablement Reigen. Le soulagement qui parcourt Teruki est beaucoup plus fort qu'il ne devrait avoir le droit de l'être, et ce soulagement pousse l'agaçante démangeaison aqueuse dans ses yeux à remonter et à déborder. Un petit hoquet s'échappe entre ses dents. Pendant un bon moment, il ne peut pas parler.
Il y a un bruit de l'autre côté de la ligne. Teruki sent une once de culpabilité au-delà du soulagement, qu'il a probablement réveillé Reigen à trois heures du matin après deux semaines de silence radio pour quelque chose qu'il peut probablement (peut-être) gérer tout seul. Mais il est fatigué et bouleversé et tout son corps lui fait mal, et il découvre qu'il ne veut pas vraiment s'en occuper lui-même. Que, peut-être- peut-être qu'il n'a pas à le faire.
La voix de Reigen le sort de ses pensées. On dirait qu'il parle depuis un petit moment, et Teruki n'avait simplement pas remarqué. « … Allô ? Tu vas bien ? Teru ? »
« Je, euh, » dit Teruki, et il essaye de toutes ses forces de garder une voix stable, mais c'est compliqué alors que du sang et des larmes coulent le long de ses joues et que la seule chose qu'il veut est d'abandonner et de retourner au lit, et peut-être un câlin, même s'il ne l'admettrait à personne. Il repasse en détails dans sa tête ses blessures et en déduit qu'il n'est pas en danger immédiat de mort. « Je… vais bien. »
« Oui, non, tu ne vas pas bien, » bâille Reigen, sarcastique mais pas cruel. « Tu appelles un mercredi soir à… trois heures du matin, bon sang, après deux semaines et demi de silence, alors il y a quelque chose. Pourquoi est-ce que tu es réveillé à cette heure-ci, d'ailleurs ? Tu as fait un cauchemar, quelque chose comme ça ? »
La respiration de Teruki est irrégulière et sifflante alors qu'il serre les dents pendant un sanglot. Il tremble. « On… On peut dire ça. »
Les mots sortent difficilement de sa bouche, confus et mal articulés. Davantage de bruissements se font entendre de l'autre bout de la ligne. « Bon, oui ou non ? » dit Reigen, comme s'il s'agissait d'une discussion comme une autre dans le bureau, comme si Teruki ne l'ignorait pas depuis trois semaines. Son ton devient plus doux. « Je ne peux pas t'aider si tu ne me dis pas ce qui ne va pas. »
Il réprime l'instinct immédiat de nier son besoin d'aide. Teruki est celui qui a appelé Reigen, après tout, et Teruki est celui actuellement effondré contre le mur, saignant d'une blessure à la tête et un poignet cassé qu'il n'est pas sûr de pouvoir remettre en place tout seul et en pleurs. Les pleurs, au moins, il peut les arrêter. Il essuie les larmes sèches sur son visage à l'aide de son pli du coude et renifle, une fois. « Non, » marmonne-t-il.
Reigen fait un petit « hmm ». « D'accord. Est-ce que tu es malade ? »
« … Je ne… crois pas ? » dit Teruki, après avoir pris un peu plus de temps que habituellement nécessaire pour comprendre la question. Il n'est pas sûr de savoir si se sentir nauséeux lorsqu'il bouge n'est qu'un effet secondaire de son utilisation excessive de pouvoirs, ou s'il s'agit d'autre chose. Il bouge légèrement et bloque une vive inspiration douloureuse alors qu'il donne involontairement un coup à son poignet cassé.
« Est-ce que tu es blessé ? » la voix de Reigen est différente cette fois, plus dure.
Teruki déglutit difficilement, incapable d'étouffer parfaitement un gémissement, et relâche une piètre expiration. « Oui. »
Il y a encore plus de bruissements, et Teruki entend un juron étouffé qu'il n'aurait sans doute pas dû entendre. La voix de Reigen semble plus acerbe. « D'accord. Très bien. Je suppose que tes parents ne sont pas avec toi, alors je vais venir te chercher, d'accord ? Tu es chez toi ? »
« Oui, » dit Teruki. Il cligne mollement des yeux, se demande pourquoi le mot « parents » a été craché avec autant de venin.
Il entend le tintement de clés. « Est-ce que ta porte est ouverte ? »
« Verrou cassé, » réussit-il à dire, jetant un œil à sa porte. Elle est ouverte, légèrement. Un courant d'air frais entre et le fait frissonner. « Ils l'ont cassé. »
« Qu'est-ce que tu- qui ? Qui l'a cassé ? »
« Les, euh... » Teruki cherche ses mots, mais rien ne vient, « Hmm. Les messieurs. » Il laisse sa tête tomber en avant. Elle semble très lourde, soudainement. « Maître, je suis vraiment fatigué. »
« Teru, j'ai besoin que tu restes éveillé, d'accord ? » dit Reigen. Son ton est calme, mais pas rassurant, assez dur pour garder l'attention décroissante de Teruki. « Je suis en chemin, je serai là dans dix minutes. Reste au téléphone avec moi. Pourquoi est-ce que tu ne me racontes pas ce que tu as fait à l'école ? Tu avais un contrôle de maths, non ? Comment c'était ? »
Teruki a du mal à se souvenir comment s'est passé son contrôle de mathématiques, mais il se force du mieux qu'il le peut. Il s'estompe dès qu'il est distrait par la manière dont les membres empilés de La Griffe semblent se dédoubler et devenir flou.
Il pense qu'il y a une chance qu'il se soit assoupi, parce que la seule chose dont il est ensuite conscient sont des pas lourds ainsi qu'une voix frénétique venant du couloir. C'est trop lumineux, lorsque Reigen ouvre la porte à la volée, et Teruki est obligé de plisser les yeux face à cette agression visuelle et auditive. Il l'entend avoir le souffle coupé- sans doute à cause de l'état de son appartement, avec six personnes évanouies au sol et Teruki lui-même effondré contre le mur- avant que les mains de Reigen soient sur ses épaules et qu'il lui dise quelque chose qu'il n'arrive pas à comprendre. Teruki oblige ses yeux à se rouvrir et tente de se concentrer sur lui. Il a l'impression qu'il y a deux Reigen au lieu d'un, cependant, alors il les referme.
« -eru. Teruki ! » et quelque chose ne va pas avec la voix de Reigen, trop aiguë et paniquée. On tapote sa joue, doucement. Teruki grogne en réponse.
« Allez, t'endors pas, » dit Reigen, « Je devrai le déduire de ta paie. »
« 'suis pas au travail, » marmonne Teruki, ouvrant juste assez les yeux pour lancer à Reigen un regard bien indifférent.
« Ah, je te retrouve, » dit Reigen, son visage se tordant en un grand sourire bidon, épuisé. Une nouvelle vague de soulagement emporte Teruki comme une rafale, presque assez forte pour refaire perler des larmes. Il n'avait pas véritablement réalisé à quel point Reigen lui avait manqué jusqu'à maintenant, alors que ce dernier est accroupi juste devant lui, en chair et en os en lui demandant, « Où es-tu blessé ? »
Oh. C'est vrai. Teruki déglutit et montre vaguement de sa main valide. « Euh. Ma tête, » dit-il, « et mon bras. »
Grimaçant avec compassion, Reigen examine intelligemment la balafre sur sa tempe et son poignet mal en point. « En effet, ça m'a l'air cassé, » souffle-t-il, puis il relève les yeux pour croiser ceux de Teruki. « On t'emmène à l'hôpital. Tu peux te lever ? »
Il hoche la tête avec difficulté et commence à se mettre sur ses pieds, avant que la gravité décide qu'elle préfère le garder au sol. Il est à peine à mi-chemin qu'il vacille sur le côté, mais les mains de Reigen s'élance pour l'équilibrer avant qu'il puisse tomber.
« Vais prendre ça pour un non, alors. Très bien, » dit-il, « Faisons… regarde, faisons ça. »
D'une manière ou d'une autre, Reigen se débrouille pour que Teruki soit positionné sur son dos, un fac-similé d'une véritable balade sur le dos. « Et hop, » grogne-t-il, titubant sur ses pieds, puis, « Ne vomis pas. »
Il le dit sur un ton plaisantin, mais Teruki ne peut pas faire grand-chose à part pousser un souffle pour montrer qu'il a entendu.
Il n'assimile pas vraiment une seule partie de l'absurde discours de Reigen, distrait par la douleur dans son poignet ainsi que par sa forte migraine. Il n'y réagit pas, non plus, jusqu'à ce qu'ils soient dans la rue et que Reigen marche d'un bon pas dans une direction qu'il ne reconnaît pas, « Où on va ? » demande-t-il alors, levant à moitié endormi la tête pour regarder autour de lui.
« À l'hôpital, mon petit, » dit Reigen. Teruki peut le voir froncer les sourcils depuis le coin de l'œil. « Je te l'ai déjà dit, tu ne te souviens pas ? »
Teruki repose sa tête. « Hmm. »
Il a de la chance qu'il y ait un hôpital non loin, dit Reigen, sa voix radotant et seulement un peu fatiguée- les parents de Teruki avaient pensé à ça, au moins. Les urgences sont très calmes à trois heures trente du matin, apparemment, ou peut-être que Teruki est juste plus troublé qu'il ne le pense. Le temps semble à peine s'être écoulé entre l'arrivée à l'hôpital et l'admission dans une chambre, où un docteur attend avec un porte-bloc imposant.
Reigen et elle discutent quelques instants avant que Teruki trouve l'énergie nécessaire pour réellement leur prêter attention. « Quelle est votre relation ? » dit-elle, notant quelque chose.
Reigen ment avec une facilité déconcertante. « C'est mon neveu, » dit-il, « Je le garde pendant que ses parents sont en voyage. »
Le docteur acquiesce, « Et comment s'est-il fait ça ? »
Reigen bute un instant, réfléchissant probablement à ce qui semblerait crédible. Teruki ne sait pas ce qu'il va arriver, si tout ce qu'il a dû supporter- vivre seul, être attaqué par La Griffe- éclate au grand jour. Et, dans son état confus et troublé, il s'écrit, « Escaliers ! »
Reigen et le docteur lui lancent tous deux un drôle de regard. « Je, » se reprend-il, « Je suis tombé… dans les escaliers. J'allais prendre un verre d'eau, mais j'ai trébuché. » Qu'importe s'il n'y a aucun escaliers dans son appartement, et que tomber dans les escaliers est une manière embarrassante pour se blesser.
« Hmm. » Le docteur lui pose ensuite quelques questions, clairement vexé qu'elle pense qu'il ne sait pas y répondre, comme son nom et en quelle année ils sont, puis elle l'éblouit d'une lumière dans les yeux. Quoi qu'elle voit, cela lui fait avancer les lèvres, et elle écrit quelque chose sur son porte-bloc alors que Teruki cligne mollement des yeux face aux aveuglantes étoiles dans son champ de vision.
« Une commotion cérébrale et un poignet cassé, » dit le docteur, « Pas d'école avant au moins lundi, puis seulement le matin de la semaine prochaine... »
Elle continue à parler à Reigen, à propos de traitements, de médicaments, ainsi que d'autres jargons médicaux que Teruki ne comprend pas. Il essaye de suivre la conversation au départ, mais la concentration ne vient pas aisément, et après un moment il se laisse divaguer, étrangement content de savoir qu'il n'a pas à faire cela tout seul.
Le reste de la visite à l'hôpital est court et sans détours. Ils font une radio de son bras, jugent que le gonflement de son poignet a assez baissé, et mettent un plâtre en fibre de verre dessus (Teruki se demande si les médiums guérissent plus vite, étant donné qu'ils avaient l'air très surpris que le gonflement ait disparu, mais c'est une question pour un autre jour). Choisir la couleur lui prend un temps anormalement long, mais il finit par se fixer sur le plus vif et le plus odieux des vert, parce qu'ils n'ont plus de rose et que le jaune n'irait pas avec ses cheveux.
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Ils prennent un train pour le retour, parce que Reigen s'est froissé le dos en le portant jusqu'à l'hôpital et il dit qu'il n'a pas envie de marcher. Teruki remarque comment son épaule reste tout de même fermement posée sur la sienne, le gardant bien en équilibre durant le court trajet chancelant jusqu'à la gare. Il est à côté de Reigen, planant dans cette zone floue où l'on est à la fois endormi et éveillé, lorsqu'il sursaute soudainement sur son siège. « Mob- est-ce que Mob va bien ? »
Reigen prend un moment pour répondre, clignant des yeux avec épuisement vers lui. « Hm ? Pourquoi est-ce que Mob n'irait pas bien ? »
Le brouillard dans son cerveau lui rend la tâche compliquée, mais il réussit à se faire comprendre, agrippant en catastrophe la manche de Reigen de sa main valide. « Ils- Ils ciblent les médiums, s'ils ont trouvé mon appartement ils l'ont peut-être trouvé aussi- »
Reigen fait un geste pour le calmer de la main que Teruki ne tient pas. « Du calme, va moins vite- qui cible des médiums ? »
« La Griffe. »
Passant une main sur son visage, Reigen dit, « La Griffe, oui, d'accord… Teru, je suis sûr qu'il va bien. En plus, il est cinq heures du matin et tu as une commotion, nous devons te mettre au lit le plus vite possible- »
« Je vous en prie, » dit Teruki, la panique s'emparant de lui, brusque et sans être freinée par son habituelle fierté. Parce que bien qu'il se puisse que Mob soit plus fort que lui, il n'a jamais, jamais, voulu blesser quelqu'un avec ses pouvoirs, pas une seule fois. Et Teruki pense aux médiums qui s'en sont pris à lui, à leurs attaques sans pitié, leurs ignobles auras artificielles, leur manière de se déplacer en groupe, jamais seuls, toujours en train de surveiller. Il pense à son entraînement, ces six mois solitaires avant qu'il rencontre Mob et Reigen, passé à perfectionner ses pouvoirs afin de pouvoir riposter, et au fait que malgré tout cet entraînement il a tout de même été assez blessé pour finir par faire un tour à l'hôpital. Il n'arrive pas à imaginer Mob, doux et patient, sortir vainqueur d'un combat contre un quelconque membre de La Griffe.
Mais il est parfaitement capable d'imaginer Mob être vaincu et emmené, comme ce qui lui était presque arrivé- la différence étant que Mob ne se défendrait pas. À tous les coups. Mais La Griffe s'en ficherait, ils se ficheraient de savoir s'il voulait se battre ou non, ils l'enlèveraient quoi qu'il en soit, et il ne reverrait jamais Mob. Il ne reverrait jamais Mob, et la dernière chose qu'il avait fait avait été de lui crier dessus, alors qu'il avait seulement essayé de l'aider. Il remarque à peine à quel point sa respiration s'emporte un instant, comment ses mains se resserrent autour du bras de Reigen.
Quelque chose sur son visage a dû convaincre l'homme, parce que tout son souffle se relâche soudainement. « D'accord. D'accord, c'est bon. On l'appelle, » dit-il, sortant son téléphone et composant avec son pouce en un mouvement expert, « La mère de Mob va me passer un savon parce que je réveille son fils à cinq heure du matin, mais on l'appelle. »
Le téléphone sonne, et sonne, et sonne, et passe au répondeur. Reigen jure dans sa barbe et compose un autre numéro, et celui-là sonne lui aussi pendant un étrangement long moment. Le sentiment de panique pesant dans l'estomac de Teruki devient de plus en plus oppressant. Même Reigen commence à avoir l'air quelque peu nerveux lorsque le téléphone ne sonne plus et que son expression passe aussi brusquement que soudainement à une bienveillance professionnelle, ce qui est un peu déconcertant, étant donné les circonstances.
« Mme Kageyama, bonjour ! Pardon d'appeler aussi- Oui, je sais quelle heure il est. » grimace Reigen, et Teruki peut entendre le ton dur de la mère de Mob à travers le téléphone. « Oui, j'ai une bonne raison pour appeler aussi tôt. Est-ce que Mob- ah, Shigeo, je veux dire- est-ce qu'il… va bien ? »
Une courte pause, avant que Reigen reprenne, « Ce que je veux dire- eh bien, il va bien, n'est-ce pas ? Rien ne lui est arrivé cette nuit ? … Si ça ne vous dérange pas trop, pourriez-vous vérifier ? »
Il y a de nouveau une longue pause. Les doigts de Teruki se resserrent autour de la manche de Reigen, et sa respiration se bloque dans sa gorge, déjà à moitié convaincu que le pire s'est produit, que Mob est blessé, ou qu'il n'est plus là, ou pire. Reigen acquiesce, silencieux, un bras tenant le téléphone à son oreille et l'autre pris au piège avec fermeté par Teruki.
« D'accord. Merci, Mme Kageyama. Oui, je vous expliquerai plus tard. Je suis désolé de vous avoir dérangé. » Puis, à Teruki, « Il va bien. »
Toute la tension qui faisait tenir Teruki debout se volatilise, et il s'affaisse contre le siège. La concussion doit sans doute le rendre émotionnel, parce que pour la deuxième fois cette nuit il a les larmes aux yeux, et son souffle le trahit en ne circulant pas correctement dans sa gorge. Refusant de lâcher la manche de Reigen, il rapproche à la place sa tête vers son épaule afin d'essuyer ses yeux, puis il reste ainsi, épuisé. « Je peux- » dit-il, sa voix si basse et fragile, « Je peux lui parler ? »
« Il est cinq heures du matin, Teru, il dort, » chuchote Reigen, puis, à l'attention du téléphone, « Oh, oui, Teru est… Mme Kageyama, je vous promets de tout expliquer dès que je le pourrais, mais je dois vraiment vous laisser maintenant. D'accord. Encore désolé. »
Il raccroche en refermant le téléphone d'une manière assez dramatique, et pousse un grand soupir. « Qu'est-ce que je t'ai dit, Teru ? Tout va- »
Teruki ne l'entend pas, cependant, avachi contre Reigen dans son épuisement- pas réellement endormi, mais presque. Reigen ne finit pas sa phrase. Sa main se pose sur le dos de Teruki.
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Reigen le secoue pour le réveiller quelques secondes plus tard, lui semble-t-il. « Eh, on descend ici, » dit-il, et sa voix est basse, rassurante, rien à voir avec son comportement habituel bruyant et grandiose et Teruki doit cligner des yeux face à lui quelques instants, ne comprenant pas. L'homme soupire, puis il tapote l'épaule de Teruki deux fois. « Allez, il faut descendre. »
Il a un peu de mal à sortir du train derrière Reigen, frottant avec fatigue ses yeux, le suivant aveuglément comme un caneton suivant sa mère. Il le suit le long de la rue, à l'angle d'un coin, et dans un immeuble inconnu. Il y a de la peinture craquelée dans le petit hall d'entrée, le sol est tellement rayé qu'il n'arrive pas à savoir quelle est la couleur originelle, et il y a quelques taches sur le plafond qui laissent croire que les tuyaux ne sont pas tout à fait fiables.
« Ce n'est pas mon appartement, » dit-il, clignant mollement des yeux en observant les alentours, son cerveau commençant à peine à comprendre que ce n'est pas un endroit qu'il reconnaît. Ce n'est pas certainement pas aussi cosy que chez lui.
« Non, » répond Reigen, ayant l'air légèrement inquiet, « Tu viens de remarquer ? C'est le mien. Tu ne peux pas être tout seul après avoir eu une concussion. »
« Oh, » dit Teruki. Après un moment il ajoute, « Je ne savais pas. »
Reigen sort ses clés de sa poche alors qu'ils entrent dans l'ascenseur à l'air bancal. « Oui, eh bien. Je suis là pour ça. »
C'est étrange- désorientant, presque- de voir Reigen dans un appartement, encore marqué par le sommeil, portant un pyjama au lieu de son habituel costume et cravate. Comme voir un professeur faire ses courses. L'appartement lui rappelle le Bureau des Esprits et Autres Trucs, juste avec un peu plus de désordre. Il y a exactement les mêmes choses : la vague odeur de cigarettes et de sueur, un nombre surprenant de plantes en pot, des livres à peu près partout. Sauf que, il y a aussi des vêtements par terre, des bouteilles vides éparpillées ici et là, et des boîtes de DVD ouvertes sur la table basse. C'est un peu comme l'appartement de Teruki, durant les rares fois où il a trop de choses à faire et pas assez de temps pour ranger, où ce n'est pas réellement sale, mais il y a tout de même de la pagaille partout.
Teruki chancelle, mais il arrive tout de même à trouver le culot pour juger les conditions de vie de Reigen. « C'est un peu le bazar. » dit-il, jetant un œil vers la pile de vaisselle dans l'évier et les quelques t-shirts froissés au sol.
Reigen riposte d'un ton vexé. « Eh, sois poli. »
Il baille, frottant ses yeux avec sa main valide. « J'ai douze ans et je range mieux ma maison que vous. »
Reigen semble moins agacé par ce commentaire que ce que Teruki aurait pensé- à la place, il fronce les sourcils, et serre la mâchoire, bien que ses yeux soient tristes. Teruki n'a pas la force de comprendre pourquoi. Reigen ouvre la bouche comme s'il voulait dire quelque chose d'autre, mais la referme en soupirant légèrement, et il dit, « Assis-toi sur le canapé un instant, Teru, je dois changer les draps. »
Il s'exécute, trop fatigué pour protester. Reigen n'a pas pu être parti plus de cinq minutes, mais lorsqu'il revient Teruki s'est déjà assoupi, recroquevillé comme un chat sur un coussin, sa tête dans une position peu confortable sur l'accoudoir.
Ses yeux sont fermés, mais il peut entendre Reigen se rapprocher dans le brouillard de l'épuisement, et il fronce les sourcils lorsqu'il secoue doucement son épaule. Sa voix semble lointaine, quand il parle. « Bon, allez, tu ne peux pas dormir sur le canapé, tu vas avoir un torticolis. »
Teruki rejette sans trop de volonté sa main. « C'confortable, » se plaint-il.
« Non. Viens, il y a un lit dans l'autre pièce. »
Teruki produit un grognement muet et monotone, s'enfonçant davantage dans les coussins du canapé. Reigen bouge son épaule pendant quelques secondes de plus, puis dit, « Bon, d'accord, » et le soulève, maladroitement. Ce n'est pas absolument pas confortable- les bras osseux de Reigen tremblent, et Teruki arrive à sentir à quel point ce n'est pas stable, mais ça lui est égal.
« Dis donc, tu es lourd, » geint Reigen, sa voix fatiguée, « Je suis assez bon pour te ramener chez moi et c'est comme ça que tu me remercies, en insultant ma manière de vivre et en me forçant à te porter. »
Teruki marmonne quelque chose qui aurait pu ressembler à des mots, fut un temps, si ces mots s'étaient perdus quelque part entre son cerveau et sa bouche. « Oui, oui. Ne t'y habitue pas, » répond Reigen, « Je suis un vieux, tu sais. »
Il est à peine conscient alors que Reigen le dépose sur le lit, faisant attention à faire bouger le moins possible son poignet, et il remonte la couverture jusqu'à son cou. La dernière chose qu'il arrive à discerner est la voix de Reigen, incroyablement attendrie, disant « Bonne nuit, petit ingrat, » avant qu'il s'endorme enfin.
