Jour 9 – Pure
Ndlr : en contrepartie du jour 7 et 8 qui cumulent à eux deux bien plus du double de mots imposés, je me permets de réduire la longueur de celui-ci.
Le convoi d'Elekk fut sur le point d'atteindre les Maleterres de l'est alors que s'achevait leur premier mois de voyage. Aeksyion, seconde du Triumvir Boros, tenait les rênes de l'Elekk de ce dernier, tandis qu'il polissait avec attention le manche de son marteau, assis sur l'arrière de la vaste selle en cuir. Elle entendit doucement leur monture barrir de fatigue, elle flatta le sommet de son crâne pour l'encourager.
« -Courage mon grand, nous y sommes presque. »
Engoncée dans son armure de plaques, elle fut incapable de s'étirer, accablée par la fatigue. Leur convoi, composée de vingt-six membres de la Main d'Argus, tous paladins, écuyers ou prêtres, étaient en route vers la chapelle de l'Espoir de la Lumière, pour un objectif fort insolite : le Triumvirat de la Main avait reçu une missive de la part de la Croisade Écarlate. Ils avaient été invités, ainsi que moult autres congrégations de prêtres et de paladins, à former une entente dans le but de purifier les Maleterres. À en croire le message remis au Triumvirat, courant généreusement sur plus de trois pages de parchemin, la Main avait été choisie en raison ''de ses compétences accrues dans la purification de la terre de l'île nord de Brume-Azur, renommée Brume-Sang à cause de l'énergie colossale de l'Exodar ayant perturbé l'environnement à la suite de son crash''. La Main était restée dubitative devant cette invitation, ne connaissant que peu de choses sur la Croisade Écarlate. Le Triumvirat, ainsi que les membres les plus influents de l'ordre draeneï, n'ayant pas atteint le moindre consensus, s'en étaient remis aux conseils de Velen. Ce dernier, bien qu'inquiété par la longueur du voyage, n'émit aucune objection à répondre à l'appel de la Croisade. Le Triumvir Boros fut donc désigné pour diriger l'expédition, laissant ses deux comparses à Brume-Sang, dévoués à nettoyer les dernières poches de cristaux surchargés des ruines de l'Exodar.
Aeksyion manqua de s'étouffer en respirant un nuage nauséabond parvenus jusqu'à eux. Tout autour d'eux n'était que mort et corruption. Bien qu'ils eurent la chance de ne croiser aucune abomination parcourant l'ancienne plaine céréalière, chacun des Draeneï resta sur ses gardes. La jeune paladin, en tête de convoi, était terrifiée par l'absence de cris d'animaux autour d'eux. Elle ne percevait que des râles, des grognements dont elle n'avait aucune envie de croiser leurs propriétaires. Le brouillard pestilentiel réduisit leur champ de vision à quelques mètres devant eux, les rendant vulnérables à la moindre embuscade, de vivants ou des non-morts.
Enfin, Aeksyion perçut les flèches en ruines de la chapelle de l'Espoir de la Lumière. Elle tapota l'épaule de son supérieur assoupi pour lui signaler leur arrivée. En travers du chemin se dressa leur comité d'accueil : quatre chevaliers dans une armure cramoisie brandissaient des lances, deux cavaliers derrière eux servant d'escorte à un dernier homme, dressé sur un cheval ridiculement caparaçonné de blanc et de rouge. La curieuse toque triangulaire posée au sommet de son crâne ne laissait aucun doute sur son statut d'inquisiteur.
« -Aar-don'sha, ki kahl'dos, mes frères de la Lumière, » commença le Triumvir Boros. « Attendiez-vous quelqu'un autre que nous ? »
« -Non, vous êtes les derniers, » annonça l'inquisiteur sèchement. « Je suis le Grand Inquisiteur Isillien, envoyé par la Grande Inquisitrice Blanchetête pour vous recevoir. Nous partons immédiatement pour notre bastion, pour vous examiner. »
« -C'est fort aimable, mais mes hommes et moi nous portons à merveille. Je peux me porter garant pour eux. »
« -Ce sera à moi d'en juger ! En avant ! »
Isillien passa en tête, accompagné de ses cavaliers, sans laisser le temps de réfléchir aux Draeneï. Les lanciers écarlates se placèrent en queue de convoi, juste derrière l'Elekk de Boros et d'Aeksyion, leurs armes aux barbillons acérés affolant le paisible herbivore.
« -Triumvir, pourquoi n'avez-vous pas réagi ? Ce Isillien nous a clairement insulté ! »
« -Plus bas, jeune paladin : nous sommes invités en cette terre, il serait malavisé de cracher sur nos hôtes. Et nous avons un devoir important, de surcroît ! »
« -Mais... »
« -Il suffit. Nous jugerons leur attitude envers nous quand le temps sera venu. »
Aeksyion se retint de répondre de nouveau, et serra dans ses mains ses rênes pour empêcher l'Elekk de plus en plus nerveux de galoper de façon erratique dans la plaine. Elle ressentit l'inconfort de l'humiliation brûler dans ses veines, ne comprenant pas comment le Triumvir avait pu rester aussi serein !
Le trajet vers le bastion ne fut guère long : arrivés en vue de ce dernier, la présence de guerriers de la Croisade se fit plus forte. Peu d'entre eux furent ceux à les accueillir chaleureusement, tous revêtant un visage si froid et hostile qu'on aurait pu croire qu'il ne s'agissait que d'une haie de statues étonnamment réalistes. Ils arrivèrent devant les portes de la forteresse, entourée de douves boueuses garnies de pieux. Au-dessus d'eux, postés le long du chemin de ronde, des archers les tenaient en joue, à la lueur d'immenses braseros similaires aux torches d'un géant posés sur le mur. La jeune paladin ne put voir d'eux que leurs deux yeux ardents, semblant brûler de haine à travers leur casque emplumé.
Isillien caracola jusqu'aux portes, qui s'ouvrirent largement pour le laisser passer, lui et la délégation de la Main. Dans la cour principale, les soldats à les attendre de pied ferme furent encore plus nombreux.
« -Grand Inquisiteur, où sont les autres délégations ? »
« -Dans leurs quartiers attitrés. Mon homme de main et ma prêtresse la plus rigoureuse vont s'occuper de vous, Boros. Je vais m'occuper d'interroger et d'examiner vos… hommes. »
Le dédain appuyé de ses derniers mots n'échappa pas à la Draeneï, qui serra les poings en silence.
« -Vos montures seront parquées à l'extérieur. En attendant votre tour, vous resterez sous bonne garde dans cette cour. »
Isillien désigna deux de ses hommes, qui se précipitèrent à ses côtés, l'encadrèrent de près. Ils interpelèrent Osir, un jeune prêtre Draeneï au regard apeuré, intimidé par l'absence totale de chaleur émise par les membres de la Croisade. Les quatre disparurent dans une des tours du bastion, dont l'entrée était surmontée d'une large bannière sanglante, frappée d'une flamme dorée qui n'avait rien de rassurant. Le Triumvir Boros, quand à lui, fut entraîné dans la tour opposée à la première par une prêtresse dont Aeksyion n'eut pas le temps de voir le visage. Ainsi coupés de leur chef, les Draeneï restèrent confus, attroupés près de l'entrée du fort qui fut refermée et bardée de chaînes de fer. La paladin, de plus en plus tendue et courroucée par le comportement des croisés humains, garda la main à sa ceinture, prête à décrocher sa lourde épée à deux mains, dont l'élégante pointe torsadée traînait au sol. Elle constata que les membres de la Croisade firent de même. De plus, elle mit un temps avant de réaliser qu'aucun d'eux ne s'était physiquement approché de la délégation de la Main : chacune des mimiques inhabituelles des Draeneï, chacun de leurs pas provoquèrent une réaction quasi épidermique chez les humains qui les surveillaient.
Les heures passèrent, et les membres de la Main furent appelés un par un, réduisant leur groupe à peau de chagrin. Bientôt il ne furent plus que sept, rendant le climat purulant des Maleterres encore plus insupportable. Aeksyion raffermit sa posture en s'appuyant sur sa fidèle lame, ce qui en redressa involontairement et brusquement la pointe. Un des soldats hurla en secouant sa torche vers elle, l'enjoignant à reculer.
« -Hey ! Vous devriez vous calmer, » cria la Draeneï, piquée au vif.
« -Ne bouge pas, engeance corrompue ! »
« -Je t'interdis de me menacer, » gronda t-elle en faisant un pas en sa direction. En réaction, la douzaine de gardes à proximité dégainèrent, et se précipitèrent sur elle. Les autres Draeneï, surpris et paniqués, se regroupèrent derrière elle, prêts à se défendre.
« -Pas un pas de plus, ou tu seras exécutée ! »
Aeksyion serra la longue poignée de sa lame, brûlant de la brandir pour venger l'affront fait à la Main. Elle sentait sa colère pulser dans son torse, lui monter à la tête comme une marée destructrice, au point que ses yeux bleus virèrent à l'or de sa vindicte. À l'instant où elle menaça d'être possédée par son courroux, le Triumvir Boros sortit de la tour, débarrassé de son armure et de son maillet de redresseur de torts, mais paré d'un tabard et des couleurs de la Croisade. Son regard se posa immédiatement sur sa seconde, dont l'aura sacrée matérialisée par ses deux ailes menaçait d'exploser.
« -Aeksyion ! Au repos, nous n'avons pas besoin d'effusions de sang ! »
« -Que ces chiens cessent de nous importuner, Triumvir ! Regardez l'effroi qu'ils causent à nos frères, » rugit-elle en draeneï, le bras tendu dans la direction des croisés.
« -Ne me force pas à t'exclure et à couvrir de honte la Main devant nos semblables, » poursuivit-il en langue commune. « Recule de ces guerriers, et donne-moi ton arme. »
Boros fut rejoint par Isillien, qui se posta derrière le Triumvir, un rictus de haine déchirant sa face. La Draeneï, loin de vouloir se calmer, ne parvint pas à se calmer aussi vite qu'elle le voulut : elle détacha sa lame brusquement de sa ceinture, s'attirant les foudres de la Croisade qui pointèrent leurs armes sur elle, ou bien se préparèrent à canaliser leur magie contre elle, fit un pas vers Boros, lui tendit l'arme, et, au plus grand soulagement de tous, la déposa doucement dans les mains du Triumvir. Elle retourna auprès de ses frères, dont le benjamin, peu habitué à des situations aussi extrêmes, avait cédé sous la pression et avait fondu en larmes. Alors qu'elle aida les siens à le consoler, la paladin prit soin à ne plus croiser le regard d'aucun humain. Son opinion à leur égard était toute faite, et songea qu'elle n'aurait jamais dû accepter d'accompagner son supérieur.
Le Grand Inquisiteur interpella Aeksyion, avant de retourner sous son escorte toujours aussi lourde vers la tour.
« -Vous, la récalcitrante ! C'est à votre tour d'être interrogée. La moindre tentative de sabotage contre nous sera gravement punie, sachez-le. »
Désarmée et se sentant de fait bien plus vulnérable, elle se dirigea vers l'humain, les poings serrés. Elle croisa l'espace d'une fraction de seconde le regard de son Triumvir, qui hocha la tête en signe d'encouragement. Quand la gueule d'entrée de la tour sans meurtrières la noya dans la pénombre, elle sentit son cœur battre de plus belle, saisie par la tension croissante. Quand elle se rendit compte que l'Inquisiteur et sa garde la menèrent dans les sous-sols du fort, elle fut à deux doigts de faire demi-tour, au mépris des conséquences.
La nuit tomba sur les Maleterres. Le Triumvir Boros monta dans les quartiers réservés à la Main, tout à l'arrière du bâtiment principal, au terme de longues heures d'entretien avec les stratèges du Grand Inquisiteur. À la fin de l'interrogatoire, il n'avait pu croiser ses hommes, et avait donc nourri une inquiétude croissante à leur égard, en particulier pour Aeksyion. Un page vint lui annoncer l'heure du dîner, mais il insista pour d'abord attendre les siens. La réponse que le jeune humain fut surprenante.
« -Mais ? Vos hommes ne dînent pas avec nous. Vous avez prouvé votre pureté au Grand Inquisiteur, mais il n'en est rien pour vos hommes. Ils resteront confinés toute la nuit, loin de la Croisade. »
« -Je ne comprends pas. En quoi n'ont-ils pas prouvé leur valeur et leur absence de maladie dans leurs corps ? »
« -Ce n'est pas à moi de vous répondre, Draeneï. Le Grand Inquisiteur sera plus à même de vous éclairer. »
Perturbé par cette réponse, il faussa compagnie au page, se dirigeant vers ses quartiers. Le couloir était long, dépourvu de tapis et de tapisseries pour garder la chaleur. À chaque porte qu'il croisa, il put entendre des pleurs, des bruits de discussion animées, des cris. Il s'approcha de la porte menant à la chambre d'Aeksyion, en se permit d'entrer sans frapper, entendant une série de sanglots qui le saisirent de peur.
La première chose qu'il vit fut la vétusté de la chambre. Petite, peu meublée et prise dans les courants d'airs venus depuis le carreau cassé, elle n'avait rien d'accueillant. Il découvrit ensuite sa seconde, assise en tailleur sur le lit, tournant le dos à la porte, convulsant sous la puissance de ses sanglots. Les sabots du Triumvir claquèrent sur le sol en pierre quand il s'approcha d'elle.
« -Que se passe t-il… »
Aeksyion ne répondit pas. Seules ses cornes effilées dépassant de sa chevelure grise frémirent quand elle renifla, son visage enfoui dans ses bras. Boros vint s'asseoir sur le lit à côté d'elle.
« -N'aie pas peur de me confier ce qu'il t'arrive. »
Aeksyion redressa la tête, le visage inondé de larmes, et les traits tirés par la souffrance comme si elle avait été horriblement torturée.
« -Je… Je veux partir de cet endroit. »
Sa voix était éraillée, et presque rendue inintelligible par ses soubresauts, en plus de son accent naturellement très marqué.
« -T'es t-il arrivé quelque chose ? Quoi qu'il y a, je peux régler le problème. »
« -Ce… C'est… l'interrogatoire.. »
Aeksyion ne parvint pas à finir sa phrase, et émit une longue plainte de souffrance, et elle se serra dans sa propre étreinte. Il s'aperçut que les larmes avaient littéralement creusé des sillons dans son visage fin, trace évidente de quelque sort employé par les prêtres de la Croisade.
« -Que t'ont-ils fait ? Est-ce qu'ils t'ont torturé ? Réponds-moi ! »
La paladin s'étrangla, incapable de verbaliser la terrible journée qui venait de s'achever pour elle. Chacun de ses battements de cœur la fit souffrir comme s'il s'agissait du dernier.
« -Je... Je ne peux pas… Ils... ils m'ont.. »
« -S'ils t'ont fait du mal, dis-le moi, » insista Boros en lui saisissant délicatement le bras, mais la lâcha quand elle geint de douleur. En faisant tourner son poignet, il découvrit d'ignobles stigmates sur la peau bleue de l'intérieur de ses bras, semblables à des traces de fouets ardents ayant mordu sa peau. Il sentit à son tour la colère prendre le pas sur sa raison, et frappa du sabot par terre.
« -C'est ce que tu as subi lors de cet interrogatoire ? Est-ce ainsi qu'ils traitent leurs égaux ?? »
Même si elle ne répondit pas, tremblante de tout son long, il sut la vérité. Il se leva, flamboyant de colère.
« -Par les Naaru, ces humains vont répondre de leurs actes ! »
Boros sortit en trombe de la chambre de sa seconde, et fonça tel un prédateur vers ses quartiers, arrachant le tabard écarlate qu'on lui ordonna plus tôt de porter en signe de bonne foi. Une fois face au râtelier de sa chambre, il s'empara de son marteau. Le cristal composant le marteau étincela si fort qu'il en illumina toute la pièce, symbole de la vindicte de son porteur.
« -Isillien ! »
Le Draeneï poussa les portes de la salle commune si fort qu'elles claquèrent contre les murs de pierre de la pièce, précipitant la foule cramoisie dans le silence. Son pas lourd explosa dans la salle comme une cavalcade endiablée, pour ne s'arrêter que devant la table des décisionnaires de la Croisade, jusque là affairés à festoyer et rire entre eux.
« -Isillien ! Le sang de mes frères Draeneï réclame rétribution ! »
Le Triumvir frappa le sol du manche de son arme sacrée, achevant d'attirer l'attention de la salle vers lui. L'impact creusa la pierre et l'imprégna de lumière le long des failles.
« -Boros, que signifie cette intrusion ! Les armes ne sont pas tolérées dans cette salle, et surtout pas pendant notre communion vespérale ! »
« -Comment osez-vous parler de votre repas alors que vous avez torturé les miens ! Vous êtes une honte pour la Lumière ! »
Isillien et les deux inquisiteurs qui l'entouraient se levèrent, et révélèrent des armes dissimulées dans les replis de leurs tenues.
« -Blasphème, imprécation, » rugit Isillien en braquant son bâton vers Boros, prêt à le frapper de son châtiment. « Agenouillez-vous devant moi, et proférez vos excuses, immonde Draeneï ! »
« -Jamais je ne m'agenouillerai devant les usurpateurs de la Lumière. La Main et le Prophète Velen sont à jamais humiliés par cette mascarade, nous partons ce soir même ! Je maudis votre nom, votre sol, et votre croisade impie ! Que jamais vous ne puissiez récupérer cette terre ! »
