Chapitre 19 : Mars & avril
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Mars 1943,
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Charlus posa pied à terre. L'entraînement s'était un peu prolongé vu que c'était le dernier de la semaine, et que lundi matin, ils prendraient tous le Portoloin pour une série de matchs en Espagne. Deux semaines à l'hôtel, avec quatre matchs à l'affiche et du temps libre pour profiter des plages espagnoles… Quoi de mieux ?
En attendant, il avait tout juste une heure pour rentrer chez lui en vitesse et se préparer pour dîner chez ses parents ce soir. C'était l'anniversaire de Grand-père, et Priscus Potter avait réclamé la présence de toute sa descendance autour de lui ce soir... A tous les coups, il était encore sur le point de préparer un truc macabre – du genre de l'ars moriendi – et il commencerait ses petits discours pour leur dire ses dernières volontés. Ou pire, il ferait l'éloge de la famille Potter et vanterait une pseudo-pureté du sang qu'il était de leur devoir de faire perdurer. Mais qu'il aille se faire voir. Le vieux était taré de toute façon. Et si son père avait de la patience avec lui, Charlus, pour sa part, n'en avait jamais eu.
« A plus Orlando, salua Charlus en attrapant son sac.
-Tu rentres tout de suite chez toi, Potter ? s'étonna Mike Orlando en le voyant quitter les vestiaires encore tout habillé de sa tenue, sans même passer par les douches.
-Anniversaire du Grand-père, l'informa Charlus. A plus les gars !
-Répète un peu ça, Potter ! hurla Enid Forty.
-A plus mamzelle ! »
Il entendit une des protections de Forty cogner contre la porte qu'il avait fermée derrière lui et ricana. Si susceptible, la fille.
Il rentra chez lui en sifflotant, léger comme il ne l'avait pas été depuis longtemps. Esméralda ne devenait plus qu'un mauvais souvenir. Il avait passé le mois dernier sur son balai pour ne pas penser à elle, et à maudire tout le monde – surtout les femmes – le reste du temps. Et ce soir, même s'il savait que le vieux grand-père allait certainement lui casser les pieds à vouloir le caser (les trois derniers dîners dominicaux il avait passé son temps à lui parler de la jolie Lilas Rosier, une cousine éloignée du côté de sa Grand-mère Ombeline), le vieux avait aussi un don pour raconter les histoires de famille.
Il rentra chez lui avec soulagement. Il rangea son balai avec ses autres affaires de Quidditch, dans la pièce qui gardait les médailles et les trophées remportés depuis six ans, puis monta quatre à quatre les escaliers jusqu'à la chambre. Il se dévêtit rapidement avant d'entrer dans la vieille baignoire en fonte qu'il avait fait installer lorsqu'il avait acheté cette maison. Il se frotta énergiquement le corps sans cesser de siffloter. C'était fou comme il se sentait léger depuis quelques temps.
Esméralda était retournée en Bolivie, et il ne l'avait pas revue et… et il se sentait mieux. Il reprenait plaisir aux petites choses simples de la vie, et il pouvait à nouveau se regarder dans un miroir sans avoir l'impression d'être sous l'emprise d'Esméralda et de tout faire de travers.
Et puis, si avant il regardait les filles à outrance, c'était aussi pour se venger inconsciemment d'Esméralda. Pour faire simple, il n'avait couché avec aucune depuis qu'il avait quitté Esméralda, et il ne s'en portait pas plus mal. Il voulait juste être un peu seul, un peu tranquille.
Même Ignatius lui avait dit qu'on voyait la différence. Il était de nouveau optimiste. Il riait à nouveau sur autre chose que sur les filles. Il avait retrouvé un peu de patience. Il avait même accepté de lire un livre sur les animaux magiques que lui avait prêté Ignatius afin qu'il s'intéresse un peu plus au métier de son ami.
Franchement, il se sentait bien, comme avant Esméralda, et c'était agréable.
Même s'il était encore gêné par certains des discours qu'il avait tenus à certaines jeunes filles alors qu'il était ivre mort le mois dernier… A une en particulier. Enfin. Ce n'était pas comme s'il allait la recroiser de sitôt.
Après sa douche expresse, il enfila une robe de cérémonie bleu roi, celle que sa mère préférait. Il rangea sa baguette dans sa poche, prit le paquet qu'il avait prévu pour Grand-père Priscus et emprunta le réseau de Cheminette.
Il arriva dans le salon de la Maison des Potter.
Il eut la surprise de trouver son Grand-père Priscus pour l'accueillir. D'ordinaire, c'était plutôt sa mère qui attendait au salon qu'il arrive. Quelle heure était-il ? Dix-neuf heures ? Peut-être qu'elle n'était pas encore prête. Son père et son frère, pourtant, auraient dû être là.
« Bonjour Grand-père, le salua-t-il en enlevant sa cape et son chapeau pour les laisser sur le dossier d'un fauteuil avant de s'asseoir à côté de Priscus Potter.
-Charlus, le salua son Grand-père avec un hochement de tête et un de ses rarissimes sourires qu'il distribuait avec parcimonie. Je t'attendais.
-J'ai fait aussi vite que j'ai pu, mais l'entraînement… dit-il sur la défensive.
-Tu n'es pas en retard, tu es même étonnement à l'heure, Charlus, se moqua légèrement Priscus Potter. C'est bien, je vois que tu grandis. »
Charlus pinça les lèvres pour ne pas répliquer une idiotie et se prendre une soufflante. C'est qu'il chérissait sa tranquillité comme une perle rare ces temps-ci pour en venir à retenir ses mots.
« J'ai remarqué que tu n'étais pas apparu dans les journaux à scandale depuis un mois, c'est fort réjouissant, poursuivit Grand-père Priscus. Je t'avoue que je n'y croyais plus. Ta mère nous a plus ou moins avoué que tu ne fréquentais plus ta Sang-Mêlée, c'est bien, elle nous mettait constamment dans l'embarras. »
Charlus prit sur lui pour ne pas partir au quart de baguette. Certes Esméralda avait commis beaucoup d'impairs lorsqu'il l'avait invitée, deux ou trois fois, à des repas de famille, mais ce n'était pas une raison pour le rappeler constamment. Et puis cette façon que son Grand-père avait de parler d'elle le mettait hors de lui. Ta Sang-Mêlée. Mais où vivait-il, nom de nom ? C'était peut-être à l'entendre la dénigrer comme ça qu'il s'était entêté à rester avec elle. Enfin bref. Pour les femmes, c'est bon, il avait donné. Il ne s'acoquinerait pas avec une autre de sitôt.
« C'est tout ? ne put-il s'empêcher de demander en se relevant.
-Reviens t'asseoir, Charlus, je n'ai pas fini. »
Charlus expira tout l'air de ses poumons avant de se rasseoir. S'il restait calme suffisamment longtemps, il pourrait s'en sortir dignement. Ses parents le soutiendraient quoi qu'il en soit, et tout irait bien.
« Comme tu sembles avoir retrouvé toute ta raison, je suis soulagé. Tu auras vingt-cinq ans dans deux mois. Et vingt-cinq ans, c'est un âge très correct pour se marier. »
Charlus ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel. Oh il s'y était attendu, depuis quelques mois, mais pas à ce que son Grand-père lui en parle de manière aussi frontale.
« Je t'ai parlé de Lilas Rosier, mais elle ne semble pas te convenir, reprit le vieux Priscus, ses traits ridés se plissant un peu plus. Elle est très belle, pourtant. Mais nous n'avons peut-être pas les mêmes goûts en la matière. Dis-moi, Charlus, quel type de jeunes femmes te plait ? »
Que c'était… argh. Comment son Grand-père pouvait-il parler des femmes de cette manière ? Lui-même, Charlus, n'avait pas toujours été des plus galants avec elles, mais jamais il n'aurait posé une question aussi dépourvue de… sentiment comme ça. Surtout pas à son propre petit-fils.
« Grand-père, soupira-t-il fortement pour lui montrer sa lassitude. Je n'ai que vingt-quatre ans.
-Je fête aujourd'hui mes quatre-vingt-treize ans, Charlus, reprit patiemment le vieux Priscus. Et j'espérerais voir mon héritier grandir et se marier à son tour. »
Bien sûr. Encore cette question d'héritier, de sang-pur mais oh, alors non, nous ne soutenons pas du tout les discours de Grindelwald. Ben voyons.
« Tu te fiches bien, en fait, de ma réputation ou même que je sois heureux en ménage, souffla Charlus en serrant les dents. Ce qui t'intéresse, c'est qu'un autre homme porte le nom de Potter dans ce pays. »
Le silence de son Grand-père fut la plus éloquente des réponses. Charlus ricana.
« A quel âge as-tu épousé Grand-mère Ombeline ? demanda Charlus en se laissant tomber dans le dossier du fauteuil.
-Vingt-cinq ans, répondit le vieux Priscus du tac au tac.
-Evidemment, marmonna Charlus. Et mon père, quel âge avait-il ? Vingt-cinq aussi, c'est ça ?
-Exactement, tu as compris. »
C'était à vomir. Pitié Merlin, dites-lui que ses parents n'avaient pas fait un mariage arrangé par son Grand-père. Non, c'est bon, ils étaient ensemble à Poudlard. Ce devait être une coïncidence.
« Et Darius, dans tout ça ? C'est lui l'aîné, non ? Et on a fêté ses trente-huit ans le mois dernier, marmonna-t-il. »
Un soupir agacé le fit tourner la tête. Ah, quand on parlait du loup. Darius, ses petits yeux plissés avec agacement derrière ses lunettes rondes le toisait depuis le seuil de la porte du salon.
« Je suis l'aîné quand ça t'arrange, hein ? Pour les responsabilités et…
-Oh ça va, marmonna Charlus. C'est toi qui va hériter de toute cette maison et…
-Ton frère ne se mariera jamais, c'est inutile de compter sur lui pour que la famille Potter perdure, le coupa sèchement Priscus Potter.
-Sérieusement ? hallucina Charlus en se levant d'un bond. Donc lui fait ce qu'il veut, mais moi je dois obéir au doigt et à l'œil ?
-Toi, tu as le temps pour tout ça. Alors que moi… intervint Darius.
-Bon Dieu, mais quand vas-tu comprendre que le Quidditch en professionnel… c'est du travail ! explosa-t-il. Je voyage beaucoup, tu crois que c'est l'idéal pour une famille ?
-Moi, j'ai mes raisons, Charlus, reprit Darius, et qui ont convaincu Grand-père…
-Elles ne m'ont pas convaincues, Darius, je préfère seulement compter sur ton frère, qui lui, a le sens du devoir ! le coupa le vieux Potter avec acidité. »
Charlus regarda avec cynisme le poing de son grand-père se serrer sur le tissu pourpre de sa robe de soirée. Charlus regarda la couleur bleue de la sienne avec dépit en se rasseyant dans le fauteuil pendant que son frère quittait la pièce à grands pas furieux. Vraiment, il était venu avec le meilleur esprit à cet anniversaire durant lequel il savait parfaitement qu'il aurait droit à une ou deux réflexions sur le fait qu'il fallait qu'il se marie. Mais il ne pensait pas à une discussion pareille. Il soupira rageusement, prêt à dire ses quatre vérités à son grand-père et en être définitivement débarrassé, puis il se souvint qu'il y avait la soirée à venir, qu'il avait envie de passer un bon moment avec ses parents sans que son Grand-père gâche tout encore une fois.
« Je vais y réfléchir, marmonna-t-il en se levant pour tourner le dos à son grand-père et lui cacher ses joues rougies par le mensonge.
-Bien. Et quel type de femmes te plaît ? insista son grand-père avec ce ton froid qui avait toujours mis Charlus mal à l'aise.
-Laisse-moi me débrouiller pour cela, s'il te plaît, fit-il en essayant de masquer son agacement.
-Blonde ou brune ?
-Brune, soupira-t-il avec la lassitude qui avait suivi sa rupture avec Esméralda et qu'il pensait avoir disparu.
-Plutôt grande ou…
-Brune, grande, spirituelle, douce mais pas soumise, surtout pas.
-Comment cela, pas soumise ? insista son grand-père. »
Charlus serra les poings en les enfonçant dans les poches de sa robe. Merlin, il aurait mieux fait d'exploser. Son grand-père n'allait plus le lâcher à présent.
« En fait, je m'en fiche, lâcha-t-il en se retournant. Je veux juste une personne intéressante avec de la conversation.
-Une personne intéressante… Dans quel sens ? »
Godric, aidez-le ! Voilà ce qu'il se passait quand il ne disait pas immédiatement ce qu'il pensait.
« Je ne veux pas une épouse stupide, c'est tout ! s'exclama-t-il en perdant patience. Alors laisse-moi me débrouiller pour cela. Et si je dois ne jamais me marier, eh bien ce sera comme ça ! Je préfère finir vieux et seul, qu'emmerdé par une idiote ! »
Là, il était exaspéré. Le petit hum hum de sa mère, qui avait pris la place de Darius sur le seuil de l'entrée avec son père le coupa dans sa lancée. D'un signe du doigt, elle lui dit de venir à elle, et il s'avança pour lui embrasser la joue. Son père contemplait la scène avec une contrariété visible sans pour autant faire un seul commentaire.
« Vous nous excuserez un instant, Mr Potter. Mais Charlus et moi avons besoin d'une petite discussion, dit-elle avec tant de rancœur que Charlus ne put s'empêcher de se poser des questions. »
Il la suivit dans le jardin derrière la maison et lui proposa son bras une fois dehors. Elle les mena en silence jusqu'à la petite table en fer forgé qu'elle avait fait installer au fond du jardin et où elle recevait sa meilleure amie, Anysa Greengrass, toutes les semaines.
« Maman…
-Attends que nous soyons assis et que je me sois calmée, s'il te plaît, Charlus, dit-elle lourdement. »
Pour une fois que sa mère était en colère, Charlus n'allait pas se risquer à la provoquer un peu plus. Il prit sur lui pour trouver une patience qu'il n'avait pas.
« Nous avions vingt-cinq ans lorsque nous nous sommes mariés, ton père et moi, tu le sais, cela ? lui dit-elle après un long silence.
-Oh non, ne me dis pas que c'est Grand-père qui…
-Pas tout à fait, la coupa-t-elle. Il a fait son petit discours à ton père. Mais tu as de la chance, car sa baguette s'est ramollie depuis quelques années.
-Qu'est-ce que tu veux dire par sa baguette s'est ramollie ? lui demanda-t-il avec méfiance.
-Ses méthodes sont moins drastiques et manipulatrices, expliqua sa mère.
-Il n'a quand même pas lancé des sortilèges à Papa pour que…
-Non, non, tu n'y es pas, le rassura sa mère en secouant la tête. Ton grand-père a toujours été quelqu'un de très autoritaire, certes. Mais il ne se contentait pas de dire ce qu'il voulait, à l'époque. Il… J'aime ton père, Charlus, soupira-t-elle, peut-être pas autant qu'il le faudrait, mais je tiens à lui. Vraiment. Le jour où il disparaîtra, ce sera terrible pour moi. Ton père ne voulait pas se marier puisqu'il ne fréquentait personne. Ceci paraît plutôt logique dit ainsi. Mais cela ne convenait pas à ton grand-père, pour une question d'héritier, comme il te l'a dit, je suppose ? Bon. Il lui a présenté un grand nombre de jeunes femmes, parfois qui avaient tout juste seize ans, mais ceci ne faisait qu'agacer ton père, je me rappelle encore ses cris exaspérés lorsqu'il me racontait tout cela. Mes parents étaient dans la même optique avec moi. Tu vois bien comment est ta Grand-mère Sionach, tu imagines bien qu'elle était horrifiée que je veuille faire des études de Médicomage, non ? Mon père me demandait de me marier pour calmer ma mère, et moi je ne pensais qu'à la Médicomagie. Et ton père et moi, nous étions amis depuis notre entrée à Poudlard, et nous ne pouvions que nous lamenter et nous moquer de tout cela.
-Alors vous n'étiez pas… amoureux ? s'étonna Charlus en se grattant le haut du crâne pour masquer sa gêne.
-Oh non, nous étions amis. Si amis que le jour où son père lui a dit qu'il avait presque conclu ses fiançailles avec une jeune femme qu'il avait rencontrée trois fois, ton père m'a suppliée de l'épouser.
-Mais…
-Oh non, ce n'était pas bien romantique, je te le confirme. Le problème était que cette fille était une sorcière française, dont le père était l'ambassadeur de France en Angleterre… Il fallait donc une bonne raison à ton père pour ne pas irriter le vieil ambassadeur, lui faire comprendre qu'il était déjà engagé ailleurs sans que sa fille en prenne ombrage.
-Donc…
-Donc nous avons fait croire à nos familles que j'étais enceinte, et nous nous sommes mariés le mois suivant, conclut sa mère. Et par pur hasard, ton frère est né prématurément, ce qui a tout à fait embobiné ton grand-père. »
Par Merlin, ce n'était pas possible. Pas eux. Pas elle.
« Maman, souffla Charlus sans savoir comment réagir.
-Je sais, ce n'est pas joli, et nous n'avons pas toujours été heureux de ce choix avec ton père, reconnut sa mère, mais c'était mon meilleur ami, et j'étais sa meilleure amie : nous n'avons pas réfléchi longtemps. Nous étions tous les deux au pied du mur, nous avions vingt-cinq ans, je voulais devenir Guérisseuse et ma mère s'en lamentait de plus en plus si bien que je craignais de ne pas avoir le temps d'obtenir mon diplôme avant que mon père ne perde patience et me dise d'arrêter, et ton père ne supportait même pas la vue de la petite française alors… voilà comment ça s'est passé. Je pouvais devenir Guérisseuse en toute sécurité et exercer ensuite, et lui il pouvait échapper à sa pseudo-fiancée. C'est tout.
-Mais… Comment… ne put-il s'empêcher de demander.
-Je ne te raconte pas ceci par plaisir, le coupa sa mère en pinçant les lèvres. J'avais fait promettre à ton père de ne rien dire là-dessus à l'enfant que nous aurions.
-A l'enfant ? releva Charlus en fronçant les sourcils. »
Il ne s'était jamais vraiment demandé pourquoi il était né treize ans après son frère. Ignatius lui avait toujours dit en riant qu'il était un accident. Mais à présent, il ne comprenait plus vraiment.
« Il nous fallait un enfant, rien que par rapport à ce que nous avions raconté à nos familles, reprit sa mère avec agacement. Et puis, nous voulions un enfant. Peut-être qu'en d'autres circonstances, nous ne nous serions pas autant précipité. Nous aurions attendu que j'ai mon diplôme de Médicomagie. Bref. Darius est né, et nous étions vraiment heureux. Et pendant plusieurs années, nous avons vraiment été heureux. Nous avions une vraie complicité, toute amicale, certes, mais très rafraîchissante. Et puis… Et puis je me suis rendu compte… j'avais pensé que ton père verrait d'autres femmes, pour un peu plus de… sentiment. Alors je m'en suis ouverte à lui, pour lui dire que ça ne me dérangeait pas. Il l'a très mal pris. Il m'a sorti tout le discours à la Potter, avec la devise, loyauté et fidélité, expliqua-t-elle en levant les yeux au ciel. Et il m'a accusé de l'avoir trompé et…
-Quoi ? s'exclama Charlus en écarquillant les yeux.
-Laisse-moi finir, Charlus, le coupa fermement sa mère. Nous avons été très malheureux cette année-là parce que je ne comprenais plus vraiment dans quoi je m'étais engagée. Et puis… et puis ton père m'a déclaré qu'il n'en pouvait plus de vivre et dormir avec moi parce que je le rendais dingue, qu'il m'aimait et j'en passe. Et moi, j'étais complètement stupéfaite, parce que je n'avais rien vu. Et… Mais je me suis dit pourquoi pas, après tout ? Nous étions mariés depuis douze ans. Nous étions très complices. Alors je me suis demandé, pourquoi ne pourrais-je pas aimer ton père ? Et pendant deux ans, tout a été merveilleux. Aucun homme ne m'avait couvert du regard comme le faisait ton père. Il était tendre comme je ne l'avais jamais vu. Et puis je suis tombée enceinte, tu es arrivé, et c'était parfait ! Mais… mais plus les jours passaient, moins j'avais envie de le voir. Tout ce que je voulais, c'était passer du temps avec toi, et à Ste-Mangouste. Et…
-Maman ? s'inquiéta Charlus. Tu… Tu veux dire que Papa et toi…
-Ton père est mon ami, Charlus, mon meilleur ami, même, avoua sa mère les larmes aux yeux. Et je l'adore. Je l'aime même. Mais pas autant qu'il le faudrait. Je suis quelqu'un de passionnée, tu le sais ? Mais je n'aimerai jamais passionnément ton père. Mais je suis heureuse, vraiment, parce que je vous ai tous les deux, Darius et toi, et parce que j'ai ton père avec moi. Je me sens souvent coupable vis-à-vis de ton père, mais je suis perdue lorsqu'il n'est pas là, dit-elle en riant de dépit. »
Si Charlus avait reçu une brique dans le ventre, la sensation aurait été la même. Ses parents lui avaient toujours paru si… proches, aimants et amoureux. Surtout son père, il est vrai. Mais sa mère était un peu bourrue parfois alors…
« Si je te raconte tout ceci, c'est parce que tout aurait pu être différent. Je ne voulais pas me marier quand j'avais vingt ans. Je voulais être Guérisseuse et ne dépendre de personne, aimer qui j'en avais envie et comme j'en avais envie, continua-t-elle la voix voilée. Je voulais… Je voulais rester libre et qu'un jour on m'appelle Guérisseuse Fortescue ! Ne pas avoir d'enfant avant d'avoir trente ans et mon diplôme accroché au dessus de la Cheminée dans un chez-moi rien qu'à moi ! C'était… Il y avait un vent de liberté, et aux côtés de ton père qui était la liberté incarnée, je me sentais invincible. Tu vois, je ramène encore tout à ton père, reconnut-elle avec dépit.
Elle s'interrompit longuement pour respirer lourdement en face de Charlus qui était tétanisé.
« Je crois que ton père était le seul qui le comprenait tout à fait. Mais cette liberté… A vouloir être libre je devenais soumise à la liberté, tu vois ? J'agissais perpétuellement contre toutes les règles. J'en devenais même malheureuse… Et un jour ton père a explosé en me disant que je ne pouvais pas imposer ma vision des choses à tout le monde. Et il n'avait pas tout à fait tort : je ne vivais plus, je me battais en permanence. Et mon combat devenais inutile puisque je n'en profitais pas, tu comprends ? C'est un équilibre à trouver.
-Où veux-tu en venir ? demanda prudemment Charlus.
-Je sais que tu en as voulu à la terre entière à cause d'Esméralda, et que même si tu penses aller mieux, ce n'est pas encore ça, souffla-t-elle. Mais… Le mariage, la vie de famille, ce n'est pas qu'un… enfermement ou un enchaînement. J'aurais pu partir quand ton père m'a dit qu'il m'aimait. Mais j'ai choisi ton père, et ton frère, parce que même si mon mariage était étrange, j'avais fait un mariage d'amour. D'amour-amitié. Mais c'était un sentiment qui me convenait et qui me convient toujours. Et pourtant… Je me souviens de certains sorciers que j'aurais pu aimer quand j'avais vingt ans et je me demande souvent ce qu'il se serait passé si je n'avais pas repoussé tout le monde d'un bloc à cette époque. »
Elle resta longtemps silencieuse après avoir posé la main sur la joue de Charlus.
« Donc… souffla Charlus en la regardant s'essuyer les yeux avec un mouchoir en tissu.
-Ne reste pas fermé à l'idée de te marier. Ce n'est pas drôle de vieillir seul : j'ai vu ma grand-tante rester vieille fille pour les mêmes raisons que les miennes à vingt ans, et vraiment, elle n'était pas heureuse.
-J'ai vingt-quatre ans, Maman, soupira-t-il en se massant les tempes avec lassitude.
-Je sais, je ne te dis pas de te marier dans la seconde, tempéra sa mère. Et surtout pas avec la première femme que te présentera ton grand-père. Mais regarde autour de toi. Parmi les gens de ta classe à Poudlard, la plupart sont mariés, non ?
-Ignatius ? dit Charlus avec un sourire moqueur.
-Oh cet Ignatius est un drôle d'énergumène, il épousera une sirène, celui-là, répliqua sa mère avec un petit sourire.
-Bon, et alors ?
-Depuis vingt ans, reprit sa mère, la plupart des gens se marient à la sortie de Poudlard et… Si tu veux rencontrer quelqu'un d'intéressant, comme tu dis, ne tarde pas trop.
-Je trouverai une petite jeunette, ne t'en fais pas, Maman, dit-il avec légèreté.
-Qu'est-ce que tu es sûr de toi, se moqua sa mère. Tu as une mauvaise réputation, Charlus, elles vont se méfier, le provoqua sa mère.
-Mais non, ceci les éblouit.
-J'en doute, s'esclaffa-t-elle et il fut content de la revoir sourire. Si tu en trouves une qui ne se méfie pas de ton passé de coureur, ne la lâche pas.
-Ne t'inquiète pas, Maman, la rassura-t-il. »
Il se leva de la chaise en fer pour venir enlacer sa mère et lui embrasser la joue.
« Je suis Attrapeur, si je vois une gentille fille, je l'attrape ! chuchota-t-il avec une légèreté forcée.
-Tu ne t'en lasses pas de cette blague, hein ?
-Jamais, l'assura-t-il avec amusement. »
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Le lendemain,
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« Bonjour Charlus, le salua Ignatius en lui serrant vigoureusement la main.
-Salut Ig, répliqua-t-il avec un large sourire.
-On entre ? »
Ils entrèrent directement dans les Trois-Balais. Ils trouvèrent une table dans un coin de la salle et attendirent que le serveur vienne à leur rencontre.
« C'est l'Espagne cette fois, c'est ça ? demanda Ignatius en posant son chapeau sur la table.
-C'est ça, approuva Charlus. Tu veux que je te ramène quoi cette fois-ci ? demanda Charlus avec amusement.
-Ah ! C'est gentil de proposer, répliqua Ignatius en souriant dans sa barbe. Je t'ai fait une liste. »
Non mais il abuse, songea Charlus en le regardant sortir un morceau de parchemin plié en quatre de la poche intérieur de sa cape. Il ouvrit la liste.
« Tout ça ? s'exclama Charlus.
-C'est bon, il n'y a qu'une dizaine de…
-Il y a au moins vingt choses écrites là-dessus ! le coupa Charlus. On va finir par m'accuser de faire du trafic, Ig.
-Mais non, ce ne sont pratiquement que des plantes. Et une Tortue à écailles phosphorescentes d'Andalousie. Et…
-Une Souris de Madrid, une… un porsiflore de… Mais c'est quoi un porsiflore ? demanda Charlus avec méfiance.
-C'est un cochon sauvage qui se transforme en fleur la nuit, c'est très rare et…
-Pour ça n'est niet, en aucune façon, le prévint Charlus. »
Ignatius fit la moue en s'enfonçant dans la chaise dans un ronchonnement.
« Tu n'es pas obligé de parler russe pour frimer, grommela-t-il. C'est le seul mot que Natalia a réussi à t'apprendre, de toute façon.
-C'était Nina, le corrigea spontanément Charlus en arquant un sourcil amusé. Et ce n'est pas vrai. Elle m'a aussi appris le mot da qui veut dire oui, si tu ne l'avais pas retenu.
-Oh ça va, je l'ai entendue le crier à tue-tête à travers la porte de ta chambre assez de fois, marmonna Ignatius.
-Ne me dis pas que tu m'en veux encore, se moqua Charlus.
-C'était très gênant, continua de marmonner Ignatius dans sa longue barbe rousse.
-Tu aurais dû me le dire tout de suite au lieu d'attendre des mois avant de m'en parler, répéta Charlus en secouant la tête. Et puis, c'était il y a cinq ans, franchement, Ig.
-Je fais encore des cauchemars de son accent et du poignard qu'elle portait toujours sur elle, avoua Ignatius en grimaçant. Tu as fréquenté de drôles de nanas, Charlus.
-Ouaip, mais c'est bon, je suis vacciné pour un moment, fit-il nerveusement… »
…d'autant plus nerveusement lorsque son regard fut attiré par le joli minois de… Par Merlin, mais il la voyait partout à présent ! Il ne l'avait pas vu pendant six ans, et depuis le Bal du Nouvel An au ministère, il lui semblait qu'elle surgissait devant lui lorsqu'il s'y attendait le moins.
Il dût faire une drôle de tête puisqu'Ignatius claqua des doigts sous son nez.
« Si je te dis qu'on dirait que tu as vu un fantôme, tu ne comprendras pas l'expression moldue, marmonna Ignatius, mais vraiment on dirait que tu as vu un revenant.
-Ah oui ? répondit-il en prenant un air nonchalant. »
Par Merlin, mais c'était un coup de destin, là, non ? Il pencha légèrement la tête sur le côté pour mieux la voir derrière Ignatius et revint aussitôt se cacher derrière lui. Elle était assise à la table juste derrière la leur, mais elle n'était pas trop proche puisqu'il y avait une petite allée de plus d'un mètre entre leurs tables. Charlus avait néanmoins une vue presque parfaite sur son visage délicat et figé s'il s'asseyait un tout petit peu de travers sur sa chaise… voilà, comme ça, et qu'Ignatius ne se retournait pas.
« Qu'est-ce que tu regardes derrière moi ? marmonna Ignatius dans sa barbe. Tu connais le vieux de dos ? »
Hein ? Ah oui, elle était avec un vieil homme, qui devait être son père. Un très discret sourire faisait frémir ses lèvres de temps à autre, comme si le vieux sorcier lui racontait quelque chose de drôle. Elle sirotait une Bièreaubeurre, le petit doigt en l'air, avant de venir loger son visage dans sa main avec quelque chose d'irréel. Déjà, une mèche de ses cheveux pendait hors de son chignon, le long de sa joue où le petit grain de beauté avait élu domicile.
« C'est pas vrai, c'est la nana qui tu regardes, pesta Ignatius. Tu viens de me dire que tu étais vacciné pour quelques années !
-Je ne fais que regarder ! protesta Charlus en reprenant contact avec la réalité. »
Il se cacha d'ailleurs prestement lorsque les yeux de Dorea Black se posèrent sur lui. Misère. Il se souvenait très bien, malgré son taux alcoolémique un peu trop élevé, des propos d'ivrogne qu'il lui avait tenus. Il était peut-être allé un peu loin ce soir-là, au mariage de Guenièvre et Adalbert Yaxley. Le Whiskey et sa rupture des plus arides avec Esméralda l'avait mis mal en point, mais tout de même.
Elle fronça les sourcils, il plongea sous la table avant que son père ne puisse le voir.
« Mais qu'est-ce que tu fous ? s'agaça Ignatius.
-Tu te souviens que j'avais un peu bu au mariage de ton cousin ? fit nerveusement Charlus en risquant un œil hors de la table avant de se relever en la voyant à nouveau occupée avec le vieux sorcier.
-Tu étais ivre à te rouler par terre, marmonna Ignatius.
-Ah oui, c'est plutôt vrai, reconnut-il avec un bref éclat de rire gêné. Euh… eh bien… J'ai échangé quelques mots avec cette fille, sur la table d'à côté, et euh… comme… ben avec tout ça, Esmé et le Whiskey… ça s'est fini son verre dans ma figure.
-Pas que ça change, grogna Ignatius. Le jour où tu comprendras la subtilité, fais-moi signe.
-Non mais, là, cette fille, c'est euh… »
Son prénom ne passait pas sa gorge. Il était coincé dans sa trachée. Comme si au moment où il le dirait, un cataclysme ravagerait les Trois-Balais. Il se gratta nerveusement l'arrière de la tête, pendant qu'Ignatius faisait la navette entre Black et lui avec agacement.
« Ben laisse-la tranquille. Tu pars lundi en Espagne, tu pourras l'oublier là-bas, râla Ignatius. C'est pas croyable, ça.
-L'oublier ? Mais j'ai pas besoin de l'oublier ! J'ai juste été un peu grossier mais…
-Oh ça va, je te vois venir, le coupa Ignatius. Elle est jolie, elle est fan de Quidditch, et tu t'es dit que c'était dans la poche. Ben voyons. Et maintenant tu nous fais une fixette romantique sur elle comme tu le faisais sur les nanas avant Esméralda García. Essaie de leur parler avant de leur sauter dessus.
-Tu me fais la morale ? hallucina Charlus.
-Qu'est-ce que je vous sers, messieurs ? demanda la voix traînante du serveur.
-Deux Bièreaubeurres, grommela Ignatius. Non, pas de Whiskey pour toi, Charlus, t'en as assez bu le mois dernier.
-Mais je rêve, protesta Charlus.
-Oh ça va. Je te disais depuis des mois de quitter García, je t'ai ramassé à la petite cuillère, j'ai même refusé la place qu'on me proposait à la Réserve de dragons en Roumanie parce que tu n'allais pas bien, alors ça va, hein, je peux te faire la morale si j'en ai envie.
-Ig, je t'avais dit que ce n'était pas la peine. Anderson et Carley…
-Carley a trois nanas en ce moment, ce n'est pas le mieux placé pour t'aider à retrouver une vie stable, marmonna Ignatius. Tout ça va lui explosé à la figure, un de ces quatre.
-On est jeunes, Ig, il peut bien avoir trois nanas, comme tu dis, répliqua Charlus. »
Ignatius était un vrai un célibataire endurci quand il s'y mettait.
« Je te rappelle juste qu'il est marié et qu'il a une gamine, marmonna Ignatius.
-Ludmilla est retournée vivre chez ses parents, et ils ne se parlent que pour la gamine, rappela Charlus.
-On ne sait toujours pas ce qu'il s'est vraiment passé, et c'est pas de la faute de Ludmilla, si tu veux mon avis, marmonna Ignatius en buvant la moitié de sa Bièreaubeurre cul sec, laissant une traînée de mousse couler le long de sa barbe.
-Ce sont leurs histoires, râla à son tour Charlus en s'enfonçant dans sa chaise.
-Ouais, bah, quand on se marie, c'est pour la vie. Sinon, faut pas se marier et faire de gamin, grogna-t-il. »
Charlus haussa un sourcil clairement intrigué. Il connaissait bien le point de vue d'Ignatius sur le mariage, très carré et intransigeant. Mais pour qu'il le rappelle comme ça aujourd'hui c'est que vraiment, quelque chose avait dû se passer.
« Qu'est-ce que t'as, Ig ? Tu grognes depuis tout à l'heure. On dirait un ours, commenta-t-il en rangeant le parchemin qui ressemblait à une liste de course dans sa poche. »
Il laissa son meilleur ami grogner encore un peu jusqu'à ce qu'il essuie rageusement sa longue barbe rousse avec sa manche de chemise moldue.
« Je devais partir en Inde avec le département de régulation des créatures magiques pour un échange, lui dit finalement Ignatius. Mais Soliloque a pris ma place.
-Quoi ? s'exclama Charlus tout à fait éberlué. »
Ulric Soliloque était le pire imbécile de la terre, raciste et passablement méprisant. Son seul avantage et le seul élément qui lui maintenait une place au ministère était les cinq langues qu'il avait apprises : la langue des sirènes, des centaures, des serpents, des Gobelins et le runique.
« J'en ai marre de ces histoires de coucherie ! s'exclama Ignatius un ton plus haut en tapant du poing sur la table. Il baise les pieds de Miladora Edgecombe, il la baise tout court aussi, et le voilà à prendre ma place. Merde à la fin, c'est quoi leur problème à tous ? Et que j'te baise, et que tu me donnes ce que je veux ? Et après on va me jurer sur tous les grands dieux que le Ministère n'est pas un milieu de pourris ? Ben voyons. Je vais me barrer d'Angleterre, c'est moi qui te l'dis.
-Attends, attends, Miladora Edgecombe ? Mais elle est moche, commenta Charlus en grimaçant. »
Le regard chargé de haine d'Ignatius lui indiqua clairement que ce n'était pas la chose à dire.
« Je veux dire, pourquoi tu ne les dénonces pas au Ministre ? reprit Charlus.
-Avec Grindelwald aux frontières, le Ministre a autre chose à faire que sanctionner une coucherie, Charlus, marmonna Ignatius. Et puis Edgecombe fait le boulot, elle connaît son domaine. Elle est seulement… amoureuse, ou un truc comme ça, fit-il avec dégoût. J'ai envoyé à nouveau une lettre à la Réserve de Dragons en Roumanie, pour leur dire que j'avais réglé mes problèmes familiaux, j'attends la réponse.
-Je suis désolé, Ig, s'excusa piteusement Charlus.
-C'est bon, ça va, grommela-t-il. Mais je te préviens, la prochaine nana dont tu me parles, tu l'épouses dans l'année. J'en ai marre de tes histoires de cul.
-Esméralda n'était pas qu'une histoire de cul, marmonna Charlus.
-García ne voulait que du cul, tu ne me feras pas changer d'avis là-dessus, répliqua Ignatius en finissant sa Bièreaubeurre. On va dehors, je vais exploser ici. »
Charlus termina en vitesse son verre, et suivit Ignatius dehors, remarquant très nettement au passage que Dorea Black n'était plus à sa table. Et heureusement qu'il l'avait relevé, car sur qui tomba-t-il en suivant Ignatius dehors… ?
« Excusez-moi, bafouilla-t-elle en le percutant. Je… Je dois retourner à l'intérieur. »
Il la regarda passer sous le bras avec lequel il maintenait la porte ouverte. Elle ne l'avait pas reconnu ? Encore une fois ? Ou le faisait-elle exprès ?
Vaguement, il avait conscience qu'Ignatius s'égosillait à côté de lui.
« Mais qu'est-ce que tu fous ? On n'a pas toute la nuit.
-Oui, oui, j'arrive, s'empressa-t-il de répondre.
-Je dois acheter du parchemin pour ma mère, je vais en profiter tant qu'on est ici. »
Il le suivit à Scribenpenne en l'écoutant parler de la mission dans la forêt de Cornouailles qu'il avait reçue à la place. Des lutins insupportables, et de la provision de coquillages qu'il devait faire. Il avait presque sorti les yeux perdus de Dorea Black de son esprit lorsqu'ils entrèrent dans la boutique. Et il les aurait tout à fait oubliés, s'il ne les avait pas remarqués à nouveau, penchés sur les encres chinoises aux couleurs froides avec son père à côté d'elle.
« Je préfère ce vert là, Oncle Arcturus, disait-elle. »
Donc elle n'était pas avec son père, mais avec son oncle. Elle ne portait pas de gants, comme lorsqu'il l'avait vue chez Fleury et Bott. Et sa robe n'était pas noire, mais d'un bleu très foncé.
« Charlus ? Tu n'as pas besoin d'encre ou de parchemin ? lui demanda Ignatius. »
Il sursauta et se tourna vers son ami. Se la jouer naturel.
« Euh non, non, c'est bon, répondit-il distraitement à Ignatius. »
Il jeta un coup d'œil dans son dos lorsqu'Ignatius s'avança vers la caisse. Elle était toujours près des encres de couleurs et parlait avec son oncle.
Mais zut à la fin. Qu'est-ce qu'il lui prenait à la guetter comme ça ? Et à s'en cacher ? Il n'avait plus quinze ans, nom de nom !
Il se retourna discrètement une seconde fois, et croisa son regard attentif. Est-ce qu'elle l'avait reconnu ? Il lui fit un sourire en coin, s'amusa de ses joues rouges, et reporta son attention sur Ignatius. Est-ce qu'elle l'avait reconnu cette fois ?
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Avril 1943,
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Comment avait-il pu accepter que Grand-père Priscus le traîne à cette stupide réception des Meliflua en l'honneur de la commémoration des sorcières brûlées vives ? Alors qu'il n'avait que trois jours en Angleterre pour voir sa famille et ses amis ? Et dans quel but en plus ? Lui faire rencontrer des gentilles sorcières ? Misère, il n'en pouvait plus.
Arista ou Astrida Greengrass le contemplait avec des yeux de merlans frits depuis tout à l'heure. C'était risible. Elle n'avait pas décroché un mot. C'était Grand-père Priscus et le Père Greengrass qui faisaient la conversation et Charlus se contentait d'hocher la tête de temps à autre. Ah ça, elle était brune, elle était grande et très jolie, rien à redire là-dessus. Mais qu'est-ce qu'elle était stupide, nom de nom. Elle donnait cet air, en tout cas, puisqu'elle n'avait toujours pas décroché un mot.
Il se détourna pour expirer tout l'air de ses poumons et fuir les yeux globuleux de la demoiselle. Il attrapa un verre sur un plateau qui passait par là, et voulut le vider d'un trait, lorsqu'on entra en collision avec lui. Il en lâcha le verre, qui se déversa sur lui et l'autre corps qui l'avait percuté.
« Oh Merlin, c'est pas vrai, s'exaspéra une voix qui lui chatouilla gentiment les oreilles. »
Ah, elle était dans ses bras, Dorea Black était dans ses bras, et son verre de Whiskey-Pur-Feu avait coulé entre leurs deux corps d'une façon toute sensuelle si bien que Charlus resta un instant focalisé sur ses lèvres rougies de gêne.
« Oh misère, pas vous ! s'exclama-t-elle furieusement, le faisant sursauter. »
Elle se dégagea brusquement de ses bras et tira sa baguette. Un instant, il crut qu'elle était sur le point du lui lancer un maléfice de Chauve-souris ou quelque chose de cet ordre pour se venger de ses propos licencieux qui dataient à présent de deux mois, mais elle se contenta d'un « Evanesco » parfait qui redonna leur netteté originelle à leurs vêtements.
« Comment cela, pas moi ? se moqua-t-il pour ne pas perdre la face en la suivant à travers la foule, oubliant tout à fait son grand-père et les Greengrass.
-Je vous ai remis, cette fois, ce n'est pas la peine de me courir après, j'ai très bien compris vos intentions me concernant, siffla-t-elle en atteignant un buffet. »
Oh il allait dire quelque chose de stupide, il le savait parfaitement, mais son petit ton hautain et sa marche rapide le rendait tout à coup audacieux. Il réussit à attraper son poignet pour la tourner vers lui.
« Ne me dîtes pas que vous n'êtes pas un minimum flattée ? lui chuchota-t-il à l'oreille. »
Elle se dégagea d'un geste sec, et croisa ses bras devant elle. Elle flambait de colère, c'était évident. Mais elle était toujours là, devant lui : c'est qu'il n'était pas complètement grillé à ses yeux. Qu'en avait-il à faire, d'ailleurs ?
« Je ne suis pas vraiment flattée de plaire physiquement à un ivrogne, non, dit-elle de ce petit ton sec qui le fit exploser de rire. »
Il sentit une main sur sa bouche l'instant d'après, et ouvrit les yeux pour voir ses petits yeux colériques fixés sur lui. C'était sa main, et même si elle était gantée, elle était sur sa bouche, alors il l'embrassa, bien sûr. Elle était toujours furieuse, et en même temps, il était certain que son visage aurait pu être encore plus marqué par la colère. Il y avait encore trop d'indifférence sur ses traits glacés.
« Il n'y a pas que votre physique qui me plaît, Dorea. »
Merlin, mais qu'est-ce qui lui prenait encore ?
« Et je ne suis pas un ivrogne, continua-t-il malgré l'alarme dans sa tête. J'ai eu une mauvaise passe, c'est tout.
-Ne me sortez pas un jeu de grand malheureux, voulez-vous ? soupira-t-elle avec exaspération.
-Vraiment, Miss Dorea, je vous présente mes plus plates excuses pour ma conduite passée, fit-il sans se reconnaître. »
Elle garda les yeux plissés sans rien dire un certain temps. Puis elle soupira ostensiblement et récupéra la main qu'il tenait toujours.
« Vous vous excusez et vous me vouvoyez enfin, alors… Je veux bien essayer de vous croire, avoua-t-elle du bout des lèvres. »
Pourquoi est-ce que des Fusées Boum explosaient dans son ventre déjà ?
« Vous faites de moi le plus heureux des hommes, confessa-t-il en reprenant d'autorité sa main pour l'embrasser.
-C'est généralement ce qu'on dit quand une femme accepte de vous épousez, Mr Potter. Moi, je vous ai seulement pardonné vos propos insolents.
-Mais je m'approche du moment où je…
« Charlus ! Charlus, mais enfin qu'est-ce qui t'a pris de partir comme ça ! »
Charlus se retourna vers la voix irritée de son Grand-père. Sa canne martelait le marbre de la demeure des Meliflua avec violence et sa voix n'avait plus du tout la même patience qu'une heure plus tôt. Il soupira rageusement, voulut ignorer son grand-père pour reporter son attention sur Dorea Black, mais elle avait disparu.
« Tu plais beaucoup à Anita Greengrass et son père te trouve très bien pour elle. Tu n'as plus qu'à…
-Plus qu'à rien du tout. Elle est stupide et inintéressante, le coupa-t-il en croisant les bras.
-Voyons, tu n'as pas échangé deux mots avec elle. Tu ne peux pas savoir si…
-Une jeune femme intéressante aurait essayé de me parler au lieu de me regarder en bavant. Je ne veux pas d'elle, conclut-il en s'éloignant sous l'agacement visible de son grand-père. »
Ah Priscus Potter avait voulu le marier, eh bien il n'était pas sorti des Trois-Balais !
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(... Eh non, tout n'est pas tout rose chez les Potter non plus... Mrs Potter a une vie un peu compliquée, Priscus Potter est casse-pied, et Darius Potter ne veut pas se marier et ses raisons ont convaincu son grand-père qui n'est tout de même pas délicat et clairement pas sympa avec lui (j'attends vos idées du pourquoi du comment, mais il n'y a pas 36 possibilités, surtout à cette époque, bref). Pour la situation de Mrs et Mr Potter, j'imagine que ça devait arriver assez fréquemment à l'époque quand on poussait ses enfants à se marier de la sorte... après, j'en sais trop rien, j'attends votre avis là-dessus ! Et sinon, Ignatius fait son retour ! Dorea aussi et Charlus s'excuse (qui lui pardonne?) !
Merci pour toutes tes reviews FelicityCarrow, j'adore suivre tes impressions à la lecture des chapitres ! Charlus romantique dans le chapitre 17 ? Il veut juste lui sauter dessus au bal du Nouvel An xD mais c'est vrai que d'un côté, c'est un vieux fantasme qu'il essaie de concrétiser aha xD Et je suis contente si tu trouves Charlus drôle ! J'espère que la suite va te plaire ! des bisous !)
