Chapitre 20

« Perspective »

[song : Ivy – Sales]

Une semaine plus tard, Shoichi présentait les plans de réaménagement de la base Melone en visioconférence au Decimo. Spanner était assis à côté de lui et passait parfois sa tête devant la caméra pour ajouter une remarque, ce qui ne manquait pas de tirer des légers sourires amusés à Tsunayoshi en voyant l'air qu'affichait Shoichi dans ces moments-là.

« Alors tout est bon, on peut commencer les travaux ?

- Oui, vous pourrez superviser tous les deux les travaux de l'équipe d'ouvriers qui devrait arriver sur le site en début d'après-midi. Je vous laisse la charge de l'aménagement des équipements d'ingénierie.

- Entendu, on te tiendra au courant régulièrement de l'avancement. Est-ce que tu as déjà des effectifs à envoyer dans le pôle technologique lorsqu'il sera fonctionnel ?

- J'ai donné l'ordre de commencer le recrutement des techniciens qui souhaitent être mutés dans la filiale japonaise. Je devrais avoir les listes finales à peu près lorsque les travaux seront terminés. »

Shoichi hocha la tête et salua le dixième du nom avant de clôturer la discussion. Il se reposa dans son siège et tourna la tête vers le tatoué qui le fixait avec un regard intense, tout en tenant le bâtonnet de sucette qui dépassait de sa bouche.

« On devrait avaler quelque chose sur le chemin de la base, histoire de ne pas avoir le ventre vide pendant qu'on expliquera tous les plans aux ouvriers. »

Le rouquin acquiesça et consulta l'heure en bas de son ordinateur. Il se leva d'un seul élan et invita Spanner à se mettre en route s'ils ne voulaient pas arriver en retard pour accueillir le personnel. Etrangement, Shoichi se sentait plutôt confiant pour la suite du programme. Non pas qu'il soit parfaitement à l'aise à l'idée de diriger les opérations, mais finalement, son expérience de commandant à la base Melone lorsqu'il servait Byakuran lui avait appris à tenir bon devant une équipe.

Son sens de la gestion et de la logistique l'aideraient à palier à sa nervosité devant les futurs employés. Et puis avec Spanner à ses côtés, il se sentait un peu plus détendu.

Même si de son côté, le blond n'était pas du genre à donner les ordres ou à prendre les commandes dans le cadre professionnel. Il était habitué à travailler soit seul, soit avec un ou deux associés, mais pas au sein d'une grande équipe. Pourtant, il avait servi sous les ordres de Byakuran... mais justement, cette expérience avait prouvé que la seule chose qui motivait réellement le tatoué, c'était de pouvoir plancher tranquillement dans son coin sur ses différentes expériences.

Ce n'était donc pas sur lui que Shoichi pourrait se reposer pour administrer les opérations. Cependant, la présence de son ami l'aidait à garder les pieds sur terre et à ne pas oublier l'essentiel. De plus, même si Spanner n'avait pas envie d'être responsable d'une base entière, il était de bons conseils et aurait tout autant d'idées que le rouquin pour créer un centre technologique fonctionnel.

La petite alchimie idéale qu'ils formaient réconfortait le nouveau dirigeant du complexe d'ingénierie Melone dans sa vision pour le futur.

A bien y réfléchir, ce n'était pas si mal. Même s'il n'était pas particulièrement enthousiaste à l'idée de diriger de nouveau quelque chose, il y avait pire comme plan de carrière... En plus, le Decimo comptait sur lui pour cette tâche. Et il avait promis de l'aider, alors il le ferait. Si Tsunayoshi avait confiance en lui et s'il le plaçait à la tête d'un si grand projet, il se devait d'honorer cet engagement.

De toute façon, devenir ingénieur était initialement son but dans la vie avant même de rencontrer Byakuran. S'il avait laissé tomber ses rêves de musicien, ce n'était pas seulement à force de voyages dans le temps. Son cerveau était fait pour concevoir, penser et réfléchir : il avait étudié dans ce domaine pour une bonne raison. Alors même s'il y aurait forcément des aspects désagréables en étant responsable d'un centre d'ingénierie aussi conséquent, il aurait aussi beaucoup de temps et de ressources à disposition pour fabriquer des programmes et des engins technologiques autant qu'il le souhaiterait.

Oui, cette perspective d'avenir était vraiment encourageante.

La seule question qui demeurait dans son esprit, c'était de savoir si Spanner resterait travailler ici lorsque les travaux de réaménagement seraient terminés.


Terminant leur sandwich, les deux techniciens se rendirent dans le hall principal de l'actuelle base Melone. L'air anxieux, Shoichi tenait sous son bras de grands rouleaux illustrés de plans et d'indications pour les travaux. Il replaçait régulièrement ses lunettes sur son nez d'un geste nerveux, ce qui ne manqua pas d'interpeller Spanner qui posa une main réconfortante sur son épaule.

« Tout va bien se passer.

- Hm.

- Tu as déjà fait ça, dans des circonstances moins réjouissantes qui plus est. Je ne doute pas de toi. »

Le blond adressa un sourire chaleureux à son ami qui esquissa un timide rictus en réponse. Ils s'avancèrent dans le hall où les ouvriers attendaient et les chefs de chantier s'avancèrent dans la direction du rouquin qui se prit les pieds l'un dans l'autre tant il était concentré sur ses pensées.

Spanner le rattrapa in-extremis par le bras et il le tira contre lui pour l'aider à remonter. La chaleur du corps de son ami si près du sien éveilla une étrange sensation en lui. Il dut lutter intensément pour que des rougeurs n'apparaissent pas sur ses joues, mais vu le regard légèrement étonné que lui lança le tatoué, sa réaction n'était pas passée totalement inaperçue.

Il reprit ses esprits rapidement pour serrer la main des chefs de chantier avant de commencer à leur présenter les plans pour la réhabilitation de la base. Il commença par leur montrer les éléments principaux comme les laboratoires de recherches, la nouvelle salle de commande ou encore le système de surveillance. Puis il continua sur les différentes salles informatiques, sur les ateliers de réparation et les structures comme le réfectoire ou les cuisines. Il termina par les loges des membres du personnel qui habiteraient sur place ou qui auraient besoin d'occuper provisoirement les locaux lorsqu'ils travailleraient sur des projets plus importants.

« Concernant cette grande pièce, l'accès sera restreint pour le moment. Spanner et moi-même allons travailler à démonter le dispositif qui s'y trouve, alors nous autoriserons l'accès seulement lorsque nous aurons terminés. »

Les deux chefs de chantier se regardèrent, un instant surpris, puis haussèrent les épaules avant de se saisir des copies des plans pour aller répartir les différentes tâches auprès de leurs ouvriers. Juste avant qu'ils ne s'éloignent, Shoichi leur demanda d'estimer le temps que pourraient prendre les travaux. Ils estimèrent environ deux mois pour que les locaux soient accessibles aux employés.

Le rouquin hocha la tête à cette information et remercia les deux hommes.

« On s'y met ? »

Demanda-t-il alors en se retournant vers son ami. Ce dernier acquiesça et ils se mirent en route vers la grande salle où se trouvait encore la grande machine ronde qui avait servi aux retours dans le temps.

Il leur faudrait probablement une bonne semaine pour terminer de tout démonter correctement et ne laisser aucune trace du dispositif. Bien évidemment, Shoichi en possédait toujours les plans sur un de ses disques durs. Mais il espérait que jamais plus ils n'auraient besoin d'utiliser cette technologie, pour aucune raison qui soit.


« Tu peux me donner la grosse pince à ta gauche ? »

Réclama le rouquin en tendant le bras au maximum dans la direction qu'il espérait atteindre. Spanner lui fit passer l'outil en question avant de retourner à sa tâche. Le blond était vraiment ravi par la situation. Lui et Shoichi, bricolant ensemble dans ce grand hangar, ça lui rappelait leurs plus jeunes années lorsqu'ils s'affairaient dans son garage.

« Tu te souviens quand tu venais m'aider sur mes projets chez mon grand-père ? »

Le japonais jeta un regard dans sa direction, puis un sourire prit place sur son visage alors qu'il opinait du chef. Oui, il se souvenait. C'était une belle époque... Dommage qu'elle soit gâchée par les souvenirs de Byakuran qui en découlaient.

Spanner était déçu : il s'était attendu à une réaction plus enthousiaste de la part de son ami. Peut-être même à un instant nostalgique où le rouquin lui aurait raconté un souvenir précis qu'il avait à l'esprit. Mais il s'était contenté d'hocher la tête, comme s'il lui avait demandé s'il faisait beau dehors. Le blond tendit la main vers son ami, essayant de faire abstraction de sa déception.

« Tu peux me repasser la pince ? »

Shoichi lui donna l'outil en question et leurs mains entrèrent en contact plus intensément que la fois précédente. Spanner aurait pu jurer voir les pupilles de son ami se dilater l'espace d'un instant, avant que ce dernier ne détourne rapidement la tête.

Tiens ? Cela rendait le tatoué aussi curieux qu'amusé. Voilà quelque chose qu'il avait envie d'approfondir. Non pas que l'idée de mettre son ami mal à l'aise l'amusait – bon, d'accord, faire râler Shoichi était toujours un peu amusant – mais c'était surtout la raison de cette attitude qui le laissait perplexe. Est-ce que le japonais était dérangé par le contact en général ? Ou par son contact à lui ? Et pourquoi ? Était-ce une gêne positive ou négative ?

Voilà des réponses qu'il se devait de trouver. Pour la science, évidemment. Car oui, aussi étonnant que cela puisse paraître de l'extérieur, ce n'était pas si surprenant venant de Spanner. Le monde entier était pour lui comme une machine géante dont les rouages et mécanismes ne demandaient qu'à être compris et apprivoisés. Et Shoichi était probablement l'une des machines les plus intéressantes qu'il lui avait été donné de rencontrer !

Mais il ne fallait pas le voir avec le même détachement que Byakuran aurait pu avoir. Pour l'homme aux cheveux blancs, la vie entière n'avait été qu'un jeu, une matrice à décoder qui avait finit par l'ennuyer sérieusement. Sauf que pour le tatoué, c'était tout autre chose. Il aimait les machines. Il aimait comprendre les choses. Et il ne s'ennuyait jamais, contrairement à ce que son air blasé pouvait laisser paraître.

Car derrière ses traits généralement inexpressifs, Spanner faisait preuve d'une énorme passion pour les choses qui lui tenaient à cœur. Alors l'idée d'analyser les rouages qui faisaient fonctionner l'esprit de son ami n'était pas péjorative, loin de là. Il voulait les comprendre pour mieux les apprivoiser. Il voulait juste voir Shoichi sourire plus souvent, comme c'était le cas autrefois.

Alors pour y arriver, il devait savoir ce qui rendait le rouquin heureux et ce qui le dérangeait. Et ce qui le faisait rougir aussi, comme à cet instant.

« Heu... Spanner ? »

Demanda le japonais à l'autre technicien qui le fixait avec un air indéchiffrable depuis plusieurs minutes sans s'en rendre compte.

« Mh ? »

Le blond revint à lui et réalisa la situation. Pas mal à l'aise pour un sou, il reprit tranquillement son travail à l'aide de la grosse pince qu'il avait réclamé à son ami un peu plus tôt.

« Désolé, je réfléchissais.

- A quoi ?

- A toi. »

Déclara-t-il avec une simplicité qui laissa l'homme à lunettes plus que surpris. Il n'osa d'ailleurs pas demander plus de précisions sur le sujet tant l'information l'avait pris au dépourvu. Ce fut Spanner qui compléta de lui-même son propos.

« Rien de grave, rassure-toi. Je me demandais juste comment tu fonctionnais. »

Shoichi regardait l'autre technicien avec une grande interrogation dans les yeux. Finalement, il haussa les épaules et retourna lui aussi à son travail. Depuis le temps, il avait compris que les comportements systématiquement hors du commun de son ami n'étaient jamais mal intentionnés. Alors si Spanner se posait des questions sur lui, ce n'était probablement pas pour de mauvaises raisons.

Et puis il pouvait le comprendre, d'une certaine façon. C'est vrai que depuis toutes ces années il avait bien changé. Il le réalisait maintenant, mais la personne qu'il était devenu devait perturber ceux qui l'avaient connu autrefois. Donc principalement Spanner.

« Voilà, j'ai terminé de démonter cette pièce-là. »

Annonça le blond avec un air satisfait. Il redescendit de son escabeau pour analyser la situation avec un peu de recul. Il fit rouler sa sucette dans sa bouche, d'un côté, puis de l'autre, et de nouveau du premier côté. Il pinça ensuite son menton entre son pouce et son index.

« Je crois qu'on va manquer de hauteur pour cette partie. »

Dit-il, à moitié perdu dans ses réflexions. Shoichi se retourna vers lui et essaya de capter la direction de son regard pour comprendre de quoi il parlait.

« Hum, il va nous falloir une plus grande échelle.

- Oui, mais on risque de manquer de longueur de bras pour aller tout au fond. Il faudrait se glisser jusqu'à mi-corps dans la machine pour débrancher ce morceau sans tout arracher. »

Le rouquin descendit de son support pour venir voir plus précisément ce que son ami lui disait. Il passa une main dans ses cheveux, essayant de songer à une solution. Spanner pointa alors son index vers le plafond, signe qu'il avait peut-être trouvé une idée.

« Si je te tiens pour te stabiliser, peut-être que tu peux t'enfoncer dans la machine pour tout déconnecter ? »

Shoichi hésita un instant avant d'accepter la proposition. Cela semblait être leur meilleure option ; s'ils ne voulaient pas perdre de temps à installer un système de harnais et un mini échafaudage. Le rouquin attrapa une bouteille d'eau par terre et se désaltéra avant d'en proposer à son ami qui accepta volontiers. Une fois les soifs étanchées, l'homme à lunettes grimpa en premier sur l'échelle, bientôt imité par son ami qui vint se positionner juste derrière lui.

Cette proximité provoqua une chaleur inexplicable dans le ventre de Shoichi qui était bien content que son acolyte ne puisse pas voir son visage qui s'était empourpré pendant la manœuvre.

« C'est bon pour toi ? »

Demanda Spanner avant que le rouquin ne commence à s'introduire dans la machine après avoir répondu positivement. Le tatoué posa alors ses mains sur les hanches de son ami pour le stabiliser pendant qu'il se penchait dans le dispositif pour débrancher et retirer tout ce qu'il y avait à sa hauteur. Shoichi avait l'impression que ses joues étaient en train de prendre feu. Qu'est-ce qui t'arrive bon sang... Ressaisis-toi ! Grogna-t-il dans son propre esprit.

Le blond resserra sa prise sur les hanches de l'autre technicien alors qu'il s'enfonçait davantage dans le creux, se retrouvant complètement en équilibre sur l'échelle. Il était persuadé que le japonais avait laissé échapper un très faible hoquet de surprise. Il mit cela sur le compte de la peur de tomber – qui était tout de même très probable – mais il décida d'insister un peu pour voir s'il pouvait déstabiliser son ami. Il savait qu'il ne risquait rien de toute façon ; il le tenait fermement et ne le laisserait pas tomber même si l'homme à lunettes esquissait un mouvement de panique.

« Tout va bien ? »

Un étrange sourire passa sur les lèvres de Spanner alors que Shoichi grognait une vague réponse. Finalement, lorsqu'il eut terminé de tout déconnecter, il sortit de la concavité mécanique et se repositionna sur l'échelle pour en descendre en même temps que son ami.

Mais il savait très bien que cette fois-ci, son visage carmin ne passerait pas inaperçu. Aussi, il se justifia rapidement avec la première excuse qui lui traversa l'esprit.

« Qu'est-ce qu'il fait chaud là-dedans !

- Oui, j'imagine. »

Répondit Spanner, pas du tout convaincu, en jetant un regard perçant à son acolyte. C'est vrai qu'il devait faire incroyablement chaud dans une machine mise hors service depuis presque deux semaines, dans une base où le chauffage n'était pas allumé puisque tout était en travaux...

L'anglais nota dans un coin de sa tête que le contact rapproché avec son ami provoquait apparemment un état second chez lui. Restait encore à savoir si c'était lui qui le troublait particulièrement ou si c'était simplement le fait que Shoichi n'apprécie pas les rapprochements physiques de manière générale.

Spanner eut la réponse à cette première question juste après le dîner, quand le rouquin percuta accidentellement Fûta qui entrait dans la pièce en même temps que lui en sortait.

Shoichi s'était légèrement empourpré, il avait à peine rosi, mais pas plus que n'importe quelle autre personne dans une situation sociale embarrassante. Spanner avait connaissance du fait que les japonais n'étaient pas particulièrement friands du contact physique, même en terme de politesse. Hors de question de se faire la bise, par exemple. Mais voilà, Shoichi n'avait pas réagis outre mesure et avait tranquillement passé son chemin après avoir échangé des excuses avec Fûta.

Spanner pouvait donc en déduire que c'était tout particulièrement lui qui faisait perdre ses moyens à son ami. Maintenant, il restait encore à déterminer les causes de cette attitude et si l'effet provoqué était plutôt agréable ou désagréable pour l'autre technicien.


Le nouveau dirigeant du complexe d'ingénierie Melone n'aimait pas lorsque la nuit arrivait. Si depuis une semaine il avait commencé à trouver un rythme plutôt encourageant pour son avenir, il n'était pas pour autant débarrassé de ses tourments. Et lorsque l'heure de dormir arrivait, les pensées qu'il avait pu ignorer toute la journée en se plongeant dans le travail ou en discutant avec Spanner lui revenaient de plein fouet dans la figure.

Une fois que le blond fut endormi, Shoichi se mit à fixer le plafond avec un air absent. Il n'aimait ni le moment qui précédait le sommeil, ni le moment où il fermait les yeux et se faisait emporter par des cauchemars où il revivait inlassablement des fragments de souvenirs ou bien ses plus grandes peurs.

Et au centre de toutes ses agitations nocturnes, un même visage lui revenait : celui de Byakuran. Il ne parvenait tout simplement pas à effacer cet homme de sa mémoire. C'était comme si son cerveau refusait d'accepter l'idée que l'être le plus dangereux qu'il ait connu de sa vie soit hors d'état de nuire pour de bon. Et il avait beau parfois revivre dans ses songes le moment où l'homme aux cheveux blancs était désintégré par les flammes pures de Tsunayoshi, il restait bloqué à cette même étape du deuil.

C'est alors qu'une pensée bien triste le secoua : le deuil de son meilleur ami, il l'avait commencé depuis sa dernière année passée à l'université. A l'instant où il avait retrouvé la mémoire et où il avait vu les réelles intentions destructrices de Byakuran, il avait entamé ce processus.

Mais avec du recul, il réalisait qu'il n'avait jamais accédé à la cinquième étape. Pendant toutes ces années, il avait mélangé le déni avec la colère, le marchandage avec la tristesse... mais il n'avait finalement jamais accepté complètement l'idée d'avoir perdu Byakuran en tant qu'ami. Aussi, le fait de ne jamais avoir pu lui parler à cœur ouvert depuis qu'il avait découvert la vérité à son sujet rajoutait de la difficulté à la situation.

Shoichi était donc prisonnier d'un passé qui avait encore bien trop d'impact sur sa vie présente.

Soudain, il commença à se demander si travailler dans la base Melone réhabilitée serait vraiment une bonne chose pour lui. Se tenir sur les lieux où tant d'années de sa vie avaient été gaspillées, brisées... Était-ce vraiment la meilleure façon de tourner la page et d'avancer ?

Le rouquin tourna la tête vers son ami dont il distinguait à peine la silhouette dans l'obscurité. Qu'est-ce que Spanner lui aurait répondu dans une pareille situation ? C'est justement l'occasion de faire table rase et de reconstruire des bases plus saines, probablement. Mais pouvait-il seulement déconstruire ce passé qui le hantait au plus profond de son être ? Malheureusement, il était le seul à pouvoir trouver la clé qui déverrouillerait cette serrure. Car même si une aide lui venait de l'extérieur, rien ne pourrait réellement réparer le noyau central de son âme, si ce n'était lui-même.

Il se frotta les paupières alors que la fatigue commençait à sérieusement l'envahir. Il était angoissé à l'idée de fermer les yeux, mais il ne pouvait pas lutter indéfiniment. Et alors qu'il plongeait doucement dans les limbes du sommeil, il tendit inconsciemment son bras dans la direction du tatoué, laissant sa main dépasser du matelas.


Lorsque Shoichi se réveilla le lendemain, une pensée s'installa aussitôt dans son esprit : il devait trouver un nouveau nom pour le complexe d'ingénierie Melone. Assis à la table de la cuisine, il buvait son jus de fruit d'une main tandis que l'autre griffonnait des idées sur un petit carnet. Il réfléchissait parfois à voix haute, ce qui capta l'attention de Fûta en train de lire un journal.

« Qu'est-ce que tu prévois ? »

Demanda-t-il d'une voix amicale au technicien qui se grattait le front, perdu dans ses réflexions.

« Je cherche un nom pour le nouveau complexe technologique. »

Fûta hocha la tête et lui sourit, avant de retourner à son journal. Spanner fit alors son entrée dans la cuisine et salua vaguement les deux autres avant d'aller se préparer un thé, une sucette déjà entre les lèvres. Shoichi ne remarqua même pas la présence du blond, jusqu'à ce que ce dernier s'installe à côté de lui sur la table, jetant un œil à son carnet.

« J'aime bien celui-ci. »

Déclara-t-il en pointant du doigt une des petites lignes dans le carnet du rouquin, attendant que sa boisson refroidisse un peu.

Shoichi releva un peu la tête et relut la partie en question, se frottant l'arrière du crâne avec un air concentré. Oui, celui-ci était plutôt bien. Il fallait qu'il en fasse part au dixième du nom pour avoir son aval, aussi il s'éclipsa de la pièce pour aller prendre une douche afin de se rafraichir les idées avant d'appeler Tsunayoshi.

Il croisa Spanner dans le couloir menant à la salle de bain et les deux hommes échangèrent un sourire alors que le tatoué allait prendre la place de son ami dans la salle d'eau.

L'homme à lunettes rangea ses affaires dans la chambre puis se rendit dans la salle de réunion pour entamer un appel avec le boss des Vongola. Ce dernier décrocha la visioconférence et expliqua au rouquin qu'il n'avait pas beaucoup de temps devant lui et qu'ils devraient terminer cette communication rapidement.

« D'accord, je n'en ai pas pour longtemps.

- Dis moi ce que tu voulais savoir ?

- Et bien... J'ai pensé que ce serait une bonne chose de trouver un nouveau nom pour la base Melone.

- Je suis d'accord. J'imagine que tu as déjà des idées si tu viens m'en parler ?

- Oui, j'ai plusieurs propositions. »

Le châtain écouta les différentes suggestions du technicien, hochant tour à tour la tête avec un air pensif. Finalement, lorsque Shoichi eut terminé d'énumérer les multiples acronymes auxquels il avait songé, le Decimo reprit la parole.

« Il y'en a un qui a particulièrement retenu mon attention, c'est le N.E.S.T. Tu peux me rappeler à quoi ça correspond exactement ?

- Namimori Engineering Sciences & Technology

- Hum, oui. Celui-ci serait vraiment adapté. Tu peux garder cette idée là. Je dois te laisser, Shoichi-kun, merci pour ton investissement.

- Merci de m'avoir accordé du temps, à bientôt, boss ! »

Les deux hommes raccrochèrent la visioconférence et Shoichi quitta la salle de réunion pour aller chercher des affaires dans sa chambre. Il était en train de refermer son sac lorsque Spanner entra dans la pièce, vêtu seulement d'une serviette enroulée autour de sa taille.

Shoichi se sentit aussitôt envahi par une étrange chaleur et il prétendit s'affairer encore dans son sac pour éviter de croiser le regard de son ami. Il était très perturbé par les pensées qui venaient se loger dans son esprit à cet instant. Car à sa plus grande surprise, il s'avéra que le corps de Spanner était tout à fait à son goût. Et avoir ce genre de pensées pour l'autre technicien lui paraissait particulièrement déplacé. C'était son ami d'enfance, il ne devrait pas le voir de cette façon...

Spanner était resté stoïque devant le comportement nerveux de son camarade, même si au fond de lui il devait reconnaître que la situation lui plaisait bien. Il appréciait l'idée de faire de l'effet à Shoichi, d'une façon ou d'une autre.

« Tu pars déjà ?

- Ah... euh, oui.

- Tu m'attends ? »

L'homme à lunette accepta la demande d'un geste de la tête et referma son sac pour la énième fois avant de quitter la pièce, expliquant au blond qu'il l'attendrait devant l'entrée de la base.

Il ne pouvait décemment par rester à côté de lui pendant qu'il se changeait.

Shoichi ne comprenait pas pourquoi est-ce que son cerveau lui jouait des tours comme ça. Certes, il n'avait jamais pris réellement le temps dans sa vie pour envisager l'aspect relationnel ou sexuel des choses. Lorsqu'il était à l'université, il s'était dit qu'il aurait bien le temps d'y penser plus tard. Puis aux vues des événements qui avaient suivi, il était clair que cette notion n'avait pas fait partie de ses prérogatives.

Alors le voilà à 25 ans, encore vierge et incapable de définir clairement sa sexualité. Tout ce qu'il entrevoyait de la situation, c'était que visiblement son ami au regard inexpressif provoquait des émotions nouvelles dans son ventre. Bien sûr, il avait déjà ressenti des palpitations assez similaires quelques fois dans sa vie, comme lorsqu'il était au lycée et qu'une fille avait essayé de l'embrasser, ou quelques années plus tard en présence de Byakuran lorsque ce dernier avait tenté de le provoquer pour s'amuser.

Mais jamais exactement comme ça. Disons que généralement, l'évocation de la sexualité, la vision d'un corps nu ou l'idée d'un baiser le mettait surtout mal à l'aise. Probablement un mélange de curiosité et de désir, comme un adolescent qui découvre les joies de la masturbation. En y pensant, Shoichi n'avait pas passé beaucoup de temps sur cette activité. Il l'avait déjà fait pour soulager certaines pulsions passagères incompréhensibles pour lui sur le moment, mais encore une fois, il s'était persuadé qu'il aurait bien le temps plus tard de comprendre et d'apprivoiser sa sexualité et ses envies. Aussi, il avait déjà été confronté à du contenu pornographique, mais jamais la chose ne l'avait intéressé outre mesure.

Donc en résumé, Shoichi savait ce qu'était le sexe, il connaissait un minimum son propre corps pour l'avoir déjà un peu exploré, il comprenait la mécanique entre sentiments et désirs ; cependant, il n'avait jamais expérimenté quoi que ce soit de concret. Ce qui rendait la situation un peu compliquée à cerner puisqu'il n'avait aucun élément de comparaison.

Le dos appuyé contre le mur de la base Vongola, Shoichi se surprit à se demander si Spanner avait déjà eu des expériences de son côté. Rah... Pourquoi est-ce que je pense à des trucs pareils ? S'interjecta-t-il mentalement, un tic d'impatience nerveux agitant sa jambe droite.

Le blond apparut dans son champ de vision peu après, et il se décolla du mur pour prendre la direction de la nouvelle base Melone, désormais le NEST.