Notes de début de chapitre.
Alors, pour être totalement honnête, la seconde partie de ce chapitre ne devait pas être écrite comme ça, mais finalement, après l'avoir relue, je suis assez contente que ça se soit développé tout seul, étant donné que ça donne un aperçu de la vie des garçons au camp d'entraînement (on y reviendra...oh oui, définitivement !).
CHAPITRE XI
"Ils désirent ce qu'ils craignent."
(Dante, écrivain et poéte italien,"Inferno")
a. Le Vestibule de l'Enfer
So-Ri comprit que quelque chose avait mal tourné lorsqu'elle vit maîtresse Gyo s'avancer vers elle, Go Hyang et Su-Jin d'un pas brusque, le tissu noir de sa chima flottant tout autour d'elle comme un nuage d'orage. Elle tirait Yeo Woon par le bras, et sous le voile du jeonmo, qu'elle avait soudainement rabattu, la jeune fille devina qu'elle avait le visage sombre de colère. Il n'était guère difficile de déterminer sur Gyo Hui Seon était ou non de mauvaise humeur, mais les conditions ayant amené à leur sortie obligeaient à une telle retenue que jamais So-Ri n'aurait cru voir chez sa maîtresse une manifestation aussi évidente de fureur. Elle chercha Min-Su du regard, mais ne trouva sur les traits de celle-ci pas la moindre explication susceptible de justifier l'état de nerf de Hui Seon.
- Partons, lança sèchement cette dernière en arrivant à leur hauteur.
- Que s'est-il passé ? Était intervenue Go Hyang, se rapprochant soudainement de Yeo Woon comme s'il eût été en porcelaine.
Elle tendit les mains pour le toucher, et il se déroba presque immédiatement à son contact avec une froideur qui se voulait presque insultante. Sans avoir connaissance des événements qui avaient pu se passer entre eux, So-Ri ne pouvait empêcher une part d'elle-même, profonde et instinctive, de trouver l'attitude de leur hôte particulièrement impitoyable envers sa consœur. Jusqu'à lors, l'attitude de celle-ci n'avait trahi qu'un dévouement complet et une totale soumission à ses moindres désirs. Elle ne se montrait ni irrespectueuse, ni condescendante, et So-Ri, tout en ayant conscience du fait que le problème se situait au delà d'elle et du temps, peinait à comprendre l'animosité de Yeo Woon, et ce d'autant plus que ses conversations étaient prodigieusement laconiques.
- Rien, avait répondu maîtresse Gyo d'un ton égal. Nous verrons cela à la maison. Rentrons et dépêchons-nous.
Elle les avait poussé brusquement vers l'avant, Yeo Woon le premier. Il ne répondit pas à son geste, contrairement à sa réaction face à la tentative de Go Hyang, et se contenta de les suivre en silence jusqu'à la maison du Printemps. So-Ri tenta de distinguer l'expression de son visage sous le voile ombrageux de son jeonmo, mais celui-ci était trop opaque pour qu'elle puisse y déceler le signe d'une quelconque émotion.
Leur rythme de marche se révéla encore plus frénétique que lorsqu'elles avaient quitté la maison moins de deux heures auparavant. Gyo Hui Seon avançait avec une vivacité telle que So-Ri commença à sentir la panique croître dans son ventre. Elle n'osait pas demander ce qu'il s'était passé, en dépit d'une curiosité grandissante. Le moment n'était pas opportun, et chacune des gisaengs paraissait suffisamment à cran pour éviter d'ajouter à leur nervosité. Quand elles atteignirent la ravissante allée en courbes qui menait à l'établissement, elles croisèrent d'autres gisaengs, parfois accompagnés de clients, qui saluèrent maîtresse Gyo d'un hochement de tête respectueux, mais cette dernière ne daigna même pas leur répondre.
Ça a du être grave, se dit alors So-Ri, oh, ça a du être vraiment grave, j'ai peur. Son esprit lui renvoyaient des images de soldats débarquant à la maison du Printemps à la recherche de gwishins, hurlant qu'ils savaient que maîtresse Gyo en était une, que l'une d'entre elles s'étaient trahies dans la rue commerçante, et qu'il était temps de débarrasser le pays de la vermine. Elle avait déjà entendu des choses semblables, entre les vivants, sur les affiches placardées sur les murs des tavernes et des maisons. Jusqu'à présent, la chance et la prudence leur avait souri, mais So-Ri n'ignorait pas la précarité de leur situation. Nous devons être particulièrement attentives à la façon dont nous agissons et à ce que nous disons, les avait averti un jour maîtresse Gyo, car la plus petite erreur peut trahir notre véritable statut.
Maîtresse Gyo savait, elle trouvait toujours des solutions. Quoi que la situation ait pu être, So-Ri s'accrocha à cet espoir alors que leur groupe pénétrait dans la demeure. Dès l'instant où elles entrèrent, le comportement de Yeo Woon changea drastiquement : il bondit soudain en avant, lui qui n'avait fait que suivre sans un mot jusqu'à lors, les dépassa toutes, provoquant de leur part un sursaut collectif, et se dirigea d'un pas violent vers sa chambre, où il s'enferma aussitôt sans leur laisser la moindre chance de pouvoir y accéder.
Alors seulement, maîtresse Gyo mit un terme à leur cavalcade effrénée. Dès que Yeo Woon referma sur lui la porte de sa chambre, elle s'immobilisa, comme si toute son énergie et toute sa rage s'étaient cloîtrées avec son invité. Par voie d'extension, So-Ri et les autres interrompirent également leur marche, et attendirent avec inquiétude que leur maîtresse réagisse. Les gwishins n'avaient pas besoin de respirer, et c'était une habitude difficile à reprendre lorsque l'on voulait se faire passer pour un vivant (maîtresse Gyo avait passé des heures à leur enseigner des techniques pour adapter le rythme de soulèvement de leur poitrine, la fréquence et la durée de chaque prétendue respiration), mais le torse de Hui Seon se soulevait et s'abaissait d'une façon presque frénétique, donnant l'illusion parfaite qu'elle était à bout de souffle. C'est parce qu'elle est en colère, comprit So-Ri, c'est son impétuosité qui a besoin de respirer. Elle-même se sentait étrange, presque fatiguée. Elle percevait aussi dans le fond d'elle-même des relents d'une tristesse si puissante et si incompréhensible qu'elle ne put l'expliquer autrement que par une manifestation de la conscience commune des gwishins.
Ce n'était pas vraiment nouveau en soi. Depuis qu'elle participait aux exercices de la vieille Jae-Ji avec maîtresse Gyo et ses autres compagnes gisaengs mortes, il lui arrivait de se sentir submergée par des sensations, des pensées ou des émotions qui n'étaient pourtant ni justifiées, ni pertinentes dans le contexte durant lesquelles elles pouvaient apparaître. C'est une chose complexe que d'être soi et tous les autres en même temps, leur avait confié Jae-Ji de sa voix de gorge, plus profonde encore que les puits du monde. Sur ce point, So-Ri ne pouvait qu'être d'accord : il lui arrivait de plus en plus régulièrement de ne pas se sentir elle-même, et ses rêves lui renvoyaient des sons, des odeurs, des couleurs et des visages qui lui étaient désespérément étrangers.
Maîtresse Gyo semblait vivre ce partage avec une sérénité époustouflante et avait été capable de retrouver Yeo Woon par ce biais, mais So-Ri éprouvait des réserves à l'idée de transmettre tout ce qui faisait qu'elle était ce qu'elle était à des inconnus, et à recevoir tout ce qui faisait qu'ils étaient ce qu'ils étaient en retour. D'après Jae-Ji, aucun des gwishin ne pouvait échapper à la conscience commune. C'est un don qui se maîtrise, mais auquel on ne peut saurait se soustraire, avait-elle affirmé un jour qu'elles étaient en promenade et avaient atterri dans la libraire de Im Ji-Ho, maîtresse Gyo ayant signalé qu'elle souhaitait lui faire part de nouvelles informations à propos des gwishins. So-Ri ne déplorait pas l'idée d'une conscience collective, mais elle trouvait parfois difficile le fait de ne pas pouvoir contrôler librement ses pensées et ses impressions. Les autres se glissaient en elle avec une facilité déconcertante, là où ses consœurs paraissaient avoir plus de volonté et de contrôle.
Maîtresse Gyo pivota sans prévenir, et leur fit signe de la suivre dans ses appartements. Là, elle retira d'un geste rageur son jeonmo, et So-Ri put finalement découvrir la gravité de l'ouragan de colère sur les traits de son beau visage. Go Hyang prit immédiatement la parole, la voix troublée par l'émotion et l'angoisse à l'encontre de celui qu'elle appelait "son jeune seigneur".
- Que s'est-il passé ? Demanda t-elle pour la seconde fois.
Sun-Jin et Min-Su ôtèrent à leur tours leur chapeaux, d'une manière plus calme et maîtrisée. Elles n'en donnaient aucun signe, mais So-Ri les savait (les sentait) tendues et impatientes. Elle enleva elle aussi son jeonmo, désireuse de disparaître parmi ses consœurs. Maîtresse Gyo, les mains sur les hanches, marchait autour de son bureau comme si elle cherchait à canaliser sa rage dans un mouvement physique. On aurait dit un lion dans un cage, tout à la fois impuissant et terrible.
- Il l'a vu, dit-elle.
Elle n'eut même pas besoin de préciser de qui il s'agissait. Ses gisaengs, les mortes et la vivante, avaient été suffisamment bien informées au cours des derniers mois pour savoir à qui elle faisait explicitement référence.
(alors il a vu Baek Dong Soo et c'est pour ça qu'elle est en colère qu'il est si bouleversé c'est pour ça)
So-Ri vit le visage de Go Hyang se décomposer subitement. Elle pense que c'est à cause de lui qu'il est mort, se souvint-elle, et elle ressentit une infinie pitié pour sa consœur.
- Il était là ? Reprit celle-ci d'un ton tremblant.
Maîtresse Gyo hocha la tête. Go Hyang parut alors sur le point de se trouver mal, et So-Ri s'approcha d'elle, les bras prêts à se tendre pour la réceptionner.
- Il était au marché. Avec son fils, je crois, et une marchande de ginseng, qui nous a fourni plusieurs fois l'an passé.
- La demoiselle ? Souffla Go Hyang.
Su-Jin, notant l'émoi de sa consœur, se mit en mouvement, la prit doucement par les épaules et la força à s'asseoir face au bureau de maîtresse Gyo. Celle-ci continuait de marcher. Ses lèvres rouges pincées indiquaient nettement qu'elle réfléchissait.
- Il la connait ? S'enquit-elle.
- Oui, répondit Go Hyang. Elle s'appelle Yoo Jin-Seon. Il était...
Elle s'interrompit.
- Il était quoi ? Insista maîtresse Gyo. Parle, je ne peux pas deviner tes pensées.
Son ton abrupt eut le mérite de débloquer la parole de Go Hyang.
- Il lui était très attaché, compléta t-elle, et sa voix se teinta de douleur en prononçant ces mots. Baek Dong Soo aussi. Ils la voulaient tous les deux.
- Tu en es certaine ? Il ne m'en a jamais parlé.
Go Hyang hocha fermement la tête. Min-Su, qui était sortie pour aller leur chercher du thé, lui versa une tasse fumante et la pria gentiment de boire un peu pour se remettre de ses émotions.
- Il ne l'a jamais dit ouvertement, poursuivit Go Hyang, mais il n'en avait pas besoin. Je l'ai vu.
- Et ensuite ?
- Rien. Il n'y a jamais rien eu.
- Comme avec Baek Dong Soo ?
Go Hyang et maîtresse Gyo échangèrent alors un regard singulier, lourd de sous-entendus.
- Non. Rien, dit finalement Go Hyang, portant sa tasse à ses lèvres, avant d'ajouter : Mais ce n'était pas la même chose.
Maîtresse Gyo poussa un long soupir, tête levée vers le plafond. Elle semblait tout à coup très lasse en se tournant vers Min-Su.
- Est-ce qu'ils nous ont vu ?
- Non, affirma Min-Su. Ils étaient tout à leurs emplettes, nous ne risquons rien. Et le voile de Yeo Woon était une garantie. Personne ne pouvait voir son visage.
- Bien. Il faut que cela reste ainsi.
Elle vint prendre place à son bureau, devant Go Hyang, Min-Su et Si-Jun. Elle paraissait plus calme, mais la fureur luisait encore dans le noir profond de ses yeux.
- Nous avons manqué de chance, déclara t-elle. Cette sortie était une erreur, les risques sont trop grands, et nous sommes situées trop près du palais, où travaille Baek Dong Soo. Je n'aurais jamais du y consentir et je nous ai toutes mises en danger. Je vous prie de me pardonner.
Ses gisaengs eurent une même réaction de déni, mais maîtresse Gy leva la main, les réduisant au silence.
- J'ai peur que les prochains jours soient décisifs. Il ne sera pas bien. Je ne crois pas qu'il nous laissera l'approcher avant un certain temps, et je suis d'avis de lui laisser un peu de tranquillité. J'essaierai d'aller le voir d'ici quelques heures. Ne faîtes rien en attendant.
- Devrions-nous maintenir une surveillance malgré tout ? L'interrogea Su-Jin d'un ton anxieux. Si Baek Dong Soo venait à visiter la maison du Printemps, devrions-nous le renvoyer ?
Maîtresse Gyo secoua la tête.
- Nous ne pouvons pas nous permettre de renvoyer des clients, mais je crois qu'il serait imprudent de lever la surveillance. Informez-moi si vous le voyez, et tenez-le aussi éloigné que possible des quartiers de Yeo Woon. Il ne devra jamais savoir qu'il est ici. Ce serait un risque immense.
- Mais si monseigneur souhaite sortir dans les jardins ? Envisagea Go Hyang.
- Laissez-le, il le ferait autrement en cachette, et cela ne nous avancerait à rien. Mais soyez toujours au moins deux à le suivre de près. Je ne veux rien laisser au hasard. Pour être tout à fait honnête avec vous, je ne lui fais pas confiance. Pas en ce qui concerne Baek Dong Soo, du moins. Je pense que nous sommes toutes ici en mesure de témoigner des folies liées aux mouvements du cœur.
So-Ri vit le regard de Min-Su se troubler.
- Et s'il veut sortir, ajouta maîtresse Gyo, dites-lui qu'il doit se vêtir en tant que gisaeng, avec un jeonmo, et éviter les autres promeneurs. J'ai eu assez d'émotions pour l'année. Si Baek Dong Soo devait par malheur tomber sur lui, d'une manière ou d'une autre, cela constituerait une protection supplémentaire.
- Il ne va pas aimer cela, commenta Go Hyang.
Maîtresse Gyo la dévisagea avec sa sévérité habituelle.
- Non. Mais il aimera encore moins que son meilleur ami d'enfance le tue une seconde fois.
b. De Charybe en Scyla
Une semaine après Seollal, Huk Sa-Mo reçut la visite quelque peu inattendue de son fils adoptif, qu'il n'avait pas vu depuis presque un an. Jang-Mi lui annonça la nouvelle la veille, entre deux bouchées de bœuf : "C'est bon mon chéri ? Au fait, Dong-Soo vient nous voir demain après-midi, essaie de te montrer compréhensif, d'accord ?". Surpris, il en avait laissé retomber ses baguettes. Dong Soo vient nous voir ?. L'événement n'avait rien de véritablement désagréable en soi, car Dong Soo était toujours le bienvenu chez eux, et il amenait souvent avec lui le petit Yoo-Jin, que Jang-Mi adorait et envoyait jouer avec Ju-Won dès qu'elle le pouvait, mais depuis quelques temps, il semblait à Sa-Mo que Dong Soo faisait au contraire tout en son pouvoir pour maintenir une distance entre lui et à sa famille, prétextant qu'il travaillait beaucoup, qu'il était très fatigué, qu'il fallait qu'il s'occupe de son fils ou qu'il accompagne sa femme à tel ou tel endroit.
Toutes les excuses étaient bonnes. Et il y avait eu cette fois où ils s'étaient disputés violemment, peu après le renvoi du palais de Dong Soo. Même s'il ne le disait pas, il était évident que le gamin lui en voulait encore. Sa-Mo le connaissait comme le dos de sa main, et il avait appris à lire la moindre de ses réactions, la plus infimes des crispations sur son visage ou l'éclat de ses yeux. Non, Dong Soo lui en voulait toujours, et il lui en voulait d'autant plus qu'il savait que Sa-Mo avait raison.
On ne pouvait pas dire, pour autant, que ce dernier ne s'était pas montré "compréhensif", comme le disait si bien Jang-Mi. En terminant de manger et en présentant quelques bout de viande à Ju-Won , qui développait un appétit vorace (c'est ma fille, disait-il avec fierté quand elle engloutissait des morceaux de poulet plus gros qu'elle ou qu'elle réclamait de la poitrine de porc cuite à la broche), Sa-Mo repensa au soir où Dong Soo était passé les visiter après une journée au palais royal, le visage rouge de colère. Il faisait de grands gestes, et son discours partait dans des extrémités incohérentes qui avaient été jusqu'à inquiéter Jang-Mi. Elle comme Sa-Mo avaient remarqué que Dong Soo semblait avoir augmenté sa consommation d'alcool. Cela n'avait pas toujours été ainsi.
Il y avait eu un temps où Dong Soo allait bien, quand il avait été nommé au palais par l'intermédiaire du prince héritier Yi-San en tant qu'instructeur des futures troupes royales visant à endiguer les vagues de résurrections des gwishins. À l'époque, Sa-Mo se souvenait de l'immense tumulte qui avait régné alors, de la terreur et de tous les espoirs que les gens avaient placé dans le gouvernement. Lui et Jang-Mi vivaient dans leur maison limitrophe de la capitale, à environ une demi-heure de cheval. De part leur situation géographique, ils avaient été relativement préservés de l'anarchie qui s'était propagée aux quatre coins d'Hanyang et du pays, mais ils avaient plus d'une fois craint des retours avec leurs voisins, et s'étaient relayés à tour de rôle pour veiller sur le cimetière du village. Les morts s'étaient levés au cours de la seconde résurrection. Sa-Mo revoyait le visage affolé de Jang-Mi, les yeux écarquillés de Ju-Won, qui était trop petite pour comprendre mais plus assez petite pour ne pas sentir que quelque chose n'allait pas.
L'armée était intervenu très rapidement dans le village : à peine la deuxième résurrection avait-elle commencé que des patrouilles s'étaient précipitées depuis la capitale jusqu'aux portes du cimetière du village et dans la campagne environnante, à la recherche des gwishins ou pour achever ceux qui s'étaient levés trop tard. Sa-Mo avait conscience de la nécessité d'une telle répression, mais il lui était arrivé plus d'une fois de penser à Kwang-Taek, à Sa Goeng et à son épouse, et leurs souvenirs s'accompagnaient de pensées effrayées qui sans arrêt demandaient "et s'ils revenaient ? Et s'ils revenaient et qu'on les tuaient encore ?".
Après quatre vagues de résurrections, aucun des anciens amis de Sa-Mo ne s'était encore présenté un jour à sa porte, après des années de décès. Il en était soulagé, mais également terriblement malheureux. Tout autour de lui, il avait entendu parler de gens qui retrouvaient un enfant, un partenaire, un parent. Un jour qu'il prenait son repas de midi avec Jang-Mi, celle-ci l'avait interrogé d'un ton étrangement résolu "Que fera t-on, mon chéri ? Que fera t-on si Dae-Pyo revient ? Crois-tu qu'il puisse revenir ?". En vérité, Sa-Mo était presque certain qu'au moins une de leurs connaissances était revenue à la vie : les résurrections avaient été trop nombreuses pour que le phénomène soit demeuré inexistant, mais les politiques répressives appliquées par le gouvernement n'encourageaient pas les gwishins à retourner auprès de leurs familles comme ils avaient pu le faire en automne 1767. D'une certaine manière, Sa-Mo et Jang-Mi attendaient, sans savoir quoi ni qui, mais ils persistaient à vivre dans un état d'expectation contre lequel aucun des deux ne souhaitait lutter.
Ils s'inquiétaient pour les morts, et ils s'inquiétaient pour les vivants. Depuis qu'elle avait épousé Cho-Rip, Min-So n'était pas heureuse, pas plus que son époux. Jang-Mi s'était absenté à plusieurs reprises pour prendre soin d'elle à la perte de ses bébés, et Sa-Mo la retrouvait à chaque fois plus anxieuse, plus plus alarmée.
- Il finira par la chasser, disait-elle, en berçant Ju-Won dans ses bras tandis que Sa-Mo chatouillait ses petits pieds roses et dodus. Il veut un fils. Il ne lui pardonnera jamais. Je suis tellement inquiète pour elle, mon chéri, si tu savais.
Il savait. Tout du moins, il le devinait dans son regard, dans le pli de sa jolie bouche, dans les belles rides de ses yeux et dans le regard attendri qu'elle posait sur leur fille. Un jour, Sa-Mo avait essayé d'en discuter avec Cho-Rip (Hong Guk Yeong), mais celui-ci n'avait rien voulu entendre. Il ne comprenait pas que Sa-Mo lui dise d'aimer sa fille, lui dise qu'elle en valait la peine, que ce n'était la faute de personne. Sa-Mo voyait grandir sa rancune envers Min-So, et alors il comprenait l'anxiété de Jang-Mi, la douleur de lady Hong, et, aussi, pourquoi Dong Soo buvait, en un sens.
C'était suite à son entretien avec le roi Jeongjo que Dong Soo était venu les trouver dans un état de nerfs épouvantable. Jamais encore Sa-Mo ne l'avait vu ainsi, pas même Jang-Mi, qui avait envoyé Ju-Won jouer dans sa chambre. Le gamin pestait contre tout le monde, accusant Cho-Rip de lui avoir fait défaut, le roi de se montrer ingrat. Son haleine sentait le soju. Ses yeux vagabondaient dans tous les sens, déconcentrés, cherchant quelque chose que ni Sa-Mo ni sa femme ne pouvaient voir (il cherche Woon).
Sa-Mo avait tenté de le calmer, l'avait invité à s'asseoir et à en parler, à lui expliquer, mais Dong Soo était plein de colère et d'incompréhension, et il n'avait rien voulu savoir. Seul comptait qu'il puisse crier et s'énerver sans être désapprouver par qui que ce fut.
- Il dit que je bois trop ! S'était-il exclamé à propos du prochain souverain, dont il chantait les louanges depuis des années. Que je mets en danger la formation des soldats, que je ne suis pas capable de me concentrer ! Même Cho-Rip s'y est mis ! Il était là, il ne m'a même pas défendu, il n'a pas levé le petit doigt, il s'est contenté de rajouter de l'huile sur le feu, comme s'il en avait besoin !
Il y avait du venin dans sa voix, un poison dangereux, latent, et Sa-Mo avait eu peur pour Cho-Rip, car Dong Soo avait déjà eu des éclats de colère durant sa jeunesse, et ils étaient rarement pacifistes. Plus d'une fois, il avait mis en sang certains de ses camarades, dont un jeune en particulier qui s'était amusé à le provoquer alors que les garçons avaient tout juste dix-sept ans. Il m'a insulté ! Avait clamé Dong Soo comme Sa-Mo le traînait par le bras en punition, signalant combien il était outré par sa conduite, il a insulté Woon-ah, tu ne comprends pas, il nous a insulté tous les deux !.
C'était une rengaine par laquelle Sa-Mo avait été pris de court plus d'une fois : Dong Soo se montrait particulièrement jaloux des habiletés de Woon aux arts martiaux et était le premier à le défier quand il le pouvait, le plus souvent en vain, ce qui tendait à attiser son ressentiment, mais il n'autorisait personne à dire du mal de son rival, attaquant sans la moindre pitié et avec une brutalité quasi animale quiconque osait s'aventurer sur ce terrain particulièrement glissant. Au camp d'entraînement, Woon avait été plus d'une fois la cible des quolibets de certains garçons envieux, et tous avaient subi de plein fouet la violence de Dong Soo, terminant le plus souvent le nez en sang.
L'un d'entre eux avait même eu le bras cassé, obligeant Sa-Mo à courir chercher un médecin hors des montagnes. Dong Soo avait écopé d'une punition particulièrement carabinée, mais il n'en avait pas démordu pour autant. Il le méritait, avait-il affirmé froidement, et il avait quelque chose dans sa voix et dans son regard que Sa-Mo n'aimait pas, il nous a traité de...de quelque chose, et il le méritait. Sa-Mo n'avait jamais la teneur de l'insulte, mais il avait entendu des choses, et la plupart disaient que Woon et Dong Soo étaient parfois trop forts, et surtout trop proches.
Pourtant, il était évident que Woon savait parfaitement se défendre tout seul, et les autres garçons du camps le savaient aussi bien que Dong Soo, qui n'avait jamais réussi à le battre une seule fois en toutes ses années d'entraînement. Il était plus calme que Dong Soo, en revanche, et avait la tête plus froide, se tenant à distance des ragots et des méchancetés avec un détachement qui forçait le respect. Il n'était jamais intervenu lorsque Dong Soo battait d'autres garçons en son nom.
À plus d'une reprise, Sa-Mo l'avait entrevu de loin, observant la scène de ses yeux noirs comme si elle n'était qu'un spectacle destiné à son divertissement. Sa-Mo n'aimait pas plus l'expression du visage de Dong Soo quand il disait que les garçons méritaient d'être battus que celle de Woon quand il regardait ces mêmes garçons être frappés par Dong Soo. Un jour, alors qu'ils avaient quinze ans et que Dong Soo commençait tout juste à distribuer des coups de poings à ceux qui critiquait son rival, Sa-Mo avait débarquer en pleine milieu d'une rixte et vu très nettement les deux garçons échanger un regard entendu, alors qu'ils se tenaient à quelques mètres de distance, l'un les mains serrés autour du coup d'un garçon, l'autre se contentant d'admirer la scène en spectateur. Il y avait trop de choses dans ce regard, et aucune d'entre elle n'avait paru rassurante à Sa-Mo.
Dong Soo avait eu ce regard des années plus tard, après la mort de Woon et quand le roi lui avait retiré son poste. Il ne comprenait pas, mais tout en lui trahissait sa consommation abusive d'alcool, et il avait fini en pleurs, refusant de dire à Sa-Mo ce qui n'allait pas, ou pourquoi il buvait autant, et pourquoi il semblait ne pas pouvoir arrêter (parce qu'il n'y a plus personne pour lui rendre son regard). Jang-Mi l'avait enlacé, elle aussi en larmes, et tous deux étaient restés près de lui jusqu'à ce qu'il se calme, et que l'orage reparte de plus belle. Alors seulement Sa-Mo s'était énervé en retour.
- Tu te mets en danger ! S'était-il écrié, lassé. Tu es inconscient ! Tu oublies l'enseignement de Gwang-Taek, tu oublies ton père et ta mère, tu oublies tout le monde, tu oublies ton fils ! Tu ne penses qu'à toi ! Il faut te reprendre, Dong-Soo-yah, aucun de nous ne pourra rien pour toi tant que tu n'auras pas réglé tes problèmes !
Laisse Woon partir, avait-il failli crier dans un élan de compréhension aigu qui atteignait parfois les parents face aux douleurs de leurs enfants, mais il s'était contenu, car Dong Soo était déjà furieux, et il ne voulait pas aggraver les choses. Depuis la mort de Woon, tout le monde avait semblé éviter désespérément le sujet, Dong Soo le premier, mais Sa-Mo sentait parfois un besoin monter lors des repas et des réunions, comme un fantôme qui n'était jamais parti, et que l'apparition des gwishin avait rendu plus présent, plus réel. Peut-être le silence pesait-il aussi sur les autres, et en particulier sur Dong Soo et Cho-Rip, qui avaient vécu la mort de Woon en première ligne. Il y avait des morts qui ne partaient jamais, peu importe qu'on le veuille ou non.
Dong Soo arriva le lendemain, le teint cireux, avec le petit Yoo-Jin. Depuis son renvoi du palais et son exil, qui avait suivi sa dispute avec Sa-Mo, il avait maigri, et vieilli. Parfois, Sa-Mo se prenait à chercher du gris dans ses cheveux, comme il y avait dans les siens. On ne voit pas ses enfants vieillir, et puis ils s'absente un jour, un mois, un an, et d'un coup le temps passe sur eux, se dit-il en les saluant à la suite de Jang-Mi. Ju-Won tournait autour d'eux, impatiente de retrouver son compagnon de jeu.
Elle devenait une fillette forte et pleine d'esprit, et aimait tout autant venir travailler avec son père à la boucherie, où elle n'avait pas peur de découper des morceaux de viande pour les clients, que raccommoder des chemises avec sa mère ou l'écouter lui lire une histoire de princesses et de magie. Yoo-Jin avait grandi, et embelli. Sa mère était très belle (l'avantage des anciennes gisaengs). Sa-Mo ouvrit les bras à son fils adoptif, le sentit lui rendre son étreinte avec une certaine paresse. Sa-Mo savait qu'il buvait toujours. Cho-Rip leur avait aussi confié qu'il allait ailleurs, désormais, dans un endroit plus louche, pour prendre quelque chose de plus fort.
- Comment vas-tu, fils ? Lui demanda Sa-Mo en lui pressant l'épaule et en l'invitant à entrer, précédé de Jang-Mi, qui tenait Ju-Won par une main et Yoo-Jin par l'autre.
Il se doutait que Dong Soo lui mentirait. Il avait l'air fatigué, vidé, comme s'il ne dormait pas. Tu crois qu'il a peur ? Lui avait un jour proposé Jang-Mi, comme ils cuisinaient ensembles pour un repas de famille, devenus rares à mesure que les enfants s'étaient éloignés de la maison. Non, pensa Sa-Mo, observant celui qu'il avait élevé et qu'il ne comprenait presque plus, non, je crois qu'il attend.
