Point de vue : Harry
Cela faisait deux semaines que nous avions aménagé avec Charlie dans l'appartement situé sur le palier de Mia. Nous avions décidé de mettre fin à cette colocation élargie chez Théo pour lui laisser son intimité avec Julia.
Charlie m'avait fait mordre la poussière pour mon canular avec Ricardo mais cette initiative lui avait aussi redonné confiance en moi. Cette nouvelle colocation nous avait permis d'apaiser définitivement la situation. L'entente était redevenue parfaite et je m'étonnais même du temps qu'il me laissait prendre seul à seul avec Mia depuis, sans protestation. J'avais en effet profité de cette pause entre eux, ponctuée par leur aparté très chaude et langoureuse à la crémaillère, pour passer encore plus de temps avec elle. Ces nouveaux moments seuls nous avaient fait le plus grand bien. Il y avait eu ces danses à sa crémaillère puis bien d'autres lors de nos soirées à deux sur sa terrasse. Nous nous étions totalement retrouvés, entre danse, rire et tendresse, et mon cœur s'en portait bien mieux depuis.
Ce weekend, les filles s'étaient offertes une énième escapade sans nous et Théo avait eu l'excellente idée de nous rejoindre. Il venait de rentrer chez lui pour accueillir Julia et j'étais sorti de mon côté quelques minutes au magasin quand je remarquais en rentrant un changement notable et imprévu d'humeur chez Charlie.
"Ça ne va pas ?"
"J'ai failli en venir aux mains avec un connard, tu viens à peine de le rater ", c'était effectivement assez exceptionnel venant de Charlie, le pacifiste de son deuxième prénom.
"Avec qui ?"
"Un gros lourd qui tambourinait à la porte de Mia en son absence. J'ai réussi à le faire dégager mais le gars s'est un peu trop accroché à mon goût", je comprenais mieux. Il se découvrait plus facilement un penchant à la violence quand il s'agissait de Mia. Je notais toutefois le caractère tout à fait anormal de cet évènement car Mia n'aurait jamais manqué l'occasion de se confier à moi si elle s'était mise à fréquenter quelqu'un d'autre pendant leur pause.
"Il t'a dit comment il s'appelait ?"
"Non et c'est précisément à ce moment-là que j'ai failli lui coller mon poing à la gueule. Il s'est dépêché de partir en me voyant me chauffer. Tu aurais vu ce fils de lâche avec sa tête à claques. Incroyable ! "
Ça me reprenait. Je sentais mon instinct et mes tripes se tordre d'appréhension au fur et à mesure des détails donnés par Charlie. Je lui posais douloureusement la question à laquelle je craignais avoir déjà la réponse.
"Roux, les yeux verts et tatoué sur les deux avant-bras ?", je le redoutais terriblement mais c'était forcément lui, d'autant plus à cette période de l'année.
"Exactement. Tu connais ce type ?"
Charlie me regardait encaisser cette information. Je voyais l'incompréhension et l'interrogation dans son regard. Il voyait mon visage meurtri et mon nouvel état de stress. Mia était encore sur la route du retour et je réalisais que le pire venait peut-être encore d'être évité.
"C'est quoi le problème avec ce mec ?".
J'avais quitté l'appartement sans répondre à Charlie et j'étais revenu une heure plus tard avec une mine encore plus déconfite que précédemment.
"Tu vas m'expliquer ce qu'il se passe, Harry ?"
"Mia ne voudrait pas que je te le dise. Personne ne sait, pas même Théo"
"Ne me laisse pas encore à l'écart, ça a l'air suffisamment important pour que je sois mis au courant. Je ne suis ni personne, ni Théo et tu le sais très bien"
Je regardais Charlie et je pensais effectivement que s'il l'avait su, il n'aurait jamais laissé ce type repartir cet après-midi pour commencer et nous aurions pu régler la situation à ma manière pour finir. La nouvelle lui ferait mal mais j'avais besoin d'un allié pour résoudre définitivement ce problème qui commençait à prendre des nouvelles proportions inquiétantes avec cette visite inopinée.
"Ce type s'appelle Adrien. Il est sorti avec Mia pendant 6 mois, i ans de ça. Je t'ai déjà dit que Mia était tombée sur des connards mais ce gars est pire que ça Charlie. Il est dangereux. Ne le laisse plus jamais s'en aller s'il se repointe et ne le laisse jamais approcher de Mia".
"Dangereux comment ?", je voyais l'inquiétude s'installer plus profondément sur ses traits et je ne savais pas comment lui avouer. J'avais eu quatre ans pour digérer ce drame et je restais toujours aussi amer et traumatisé par ce qui était arrivé à Mia, alors je détestais l'idée de devoir l'informer en sachant à quel point il tenait à elle. Je n'avais pas eu le courage de verbaliser et m'étais donc contenté d'aller dans ma chambre pour ressortir une copie du dépôt de plainte de l'époque. Je l'avais déposé sur le comptoir de la cuisine et j'avais regardé Charlie l'ouvrir et se figer dès la seconde page. Charlie m'avait aussitôt tourné le dos et je le devinais en train de prendre douloureusement connaissance du rapport. Je n'avais pas ouvert ce dossier depuis un certain temps mais je me rappelais encore de la froideur scientifique des mots qui étaient utilisés, des détails glaçants qui étaient repris dans la plainte de Mia et je me souvenais parfaitement des photos qui me retournaient encore l'estomac rien qu'en y pensant.
Je ne pouvais plus lire sur le visage de Charlie mais je voyais ses mains se crisper sur le plan de travail, je sentais son souffle devenir difficile et je voyais son corps réagir à une émotion que je n'arrivais pas à discerner.
"Pourquoi est-ce qu'il était là aujourd'hui ? Après tout ce temps ? Qu'est-ce qu'il lui veut ? ", Charlie était toujours de dos, et me posait cette première question d'une voix froide et vide d'émotions.
"Il est obsédé par Mia depuis le début. On avait obtenu une injonction d'éloignement qui a pris fin il y a deux mois apparemment, je reviens du commissariat. Ce mec a disparu dans la nature juste après cette soirée mais il harcèle Mia chaque année. Je ne pensais pas qu'il aurait le culot de revenir après toutes mes menaces mais ce type est visiblement plus que dérangé".
"Où est-ce qu'il habite ?"
"Aucune idée. J'ai tout essayé pour le retrouver et lui faire passer le message personnellement. J'ai essayé de le prendre en guet-apens avec le téléphone de Mia, j'ai frappé à toutes les portes mais c'est un fantôme. Je n'ai jamais réussi à le coincer".
J'entendais Charlie soupirer. J'essayais de respecter son moment de silence et je le regardais ensuite prendre son téléphone et composer un numéro.
"Allô, pourriez-vous me passer l'inspecteur Massin s'il vous plaît ? De la part de Maître Miller…. Merci… Salut Franck, j'ai un service à te demander. Il me faut une adresse, pour une affaire urgente s'il te plaît. Tu peux m'envoyer ça dans l'heure ? C'est important...Oui...Adrien Girard, 5 août 1987…Merci, je te revaudrai ça", je n'avais pas vu Charlie venir avec cette initiative et j'étais partagé entre l'appréhension et de l'excitation. Je savais que Charlie avait de la ressource et des relations et je n'avais pourtant jamais songé à le solliciter à cause du tabou qui entourait ce drame. J'espérais qu'il ait le bras suffisamment long pour me permettre de retrouver Adrien. Viendrait ensuite rapidement le deuxième problème qui consistait à déterminer quoi faire de cette information.
J'étais sorti de mes pensées par la sonnerie de la porte d'entrée. Charlie ne bougeait pas, le regard toujours vide, encore fixé sur le plan de travail et je me décidais d'aller ouvrir.
"Mon dieu ce weekend était juste parfait ! Faites moi penser à refaire ça très vite avec les filles", Mia venait de passer la porte dans une humeur particulièrement joyeuse qui contrastait terriblement avec la gravité du moment qui précédait son arrivée. J'avais eu droit à une bise rapide et franche et elle s'était dirigée ensuite vers Charlie pour l'enlacer et déposer un baiser taquin sur sa nuque. Elle était surprise de constater que Charlie continuait de fixer un point imaginaire sans réagir à son geste.
"Charlie ici la terre ?! La prétendue femme de tes rêves t'offre un câlin et tu ne réagis pas, c'est très vexant", dans un éclair de lucidité, Charlie s'était mis à ranger rapidement le dossier qu'il avait encore dans les mains, dans le tiroir en face de lui, dans une volonté de le cacher à Mia. Je comprenais par ce geste qu'il n'avait pas l'intention d'en discuter avec elle et je le voyais en effet lui rendre son sourire et lui répondre l'air de rien.
"Comment est-ce que ce weekend pouvait être parfait si je n'étais pas avec toi ?", Charlie s'était retourné. Il s'était mis à regarder Mia avec une lueur intense dans son regard, l'avait saisi par la taille et lui avait déposé un baiser profond et imprévu sur les lèvres. Mia s'était laissée faire, surprise par cet élan de tendresse interdit pendant leur pause. J'avais vu Charlie fermer les yeux douloureusement ensuite et la serrer contre lui, en prolongeant cette étreinte au-delà de la simple salutation. Je devinais sans difficulté son âme en peine et les pensées qui étaient en train de le consumer en ce moment. Je comprenais le réconfort qu'il recherchait dans cette étreinte désespérée. C'était le même besoin que j'avais ressenti à son réveil à l'hôpital : Charlie encaissait le choc avec quatre années de retard.
Mia était restée quelques instants avec nous ensuite, pour nous raconter son escapade en détail. Charlie l'avait gardé dans ses bras et la couvait du regard pendant tout son récit. Il réussissait à jouer parfaitement la comédie en échangeant avec une légèreté bien feinte. J'étais impressionné par le sang froid dont il faisait preuve car de mon côté, j'étais incapable de prendre part aux échanges. J'étais muet par l'angoisse. J'avais peur pour Mia, je n'arrivais pas à m'ôter de la tête cette menace. Pas encore et pas maintenant. Elle était ce qu'il me restait de plus précieux au monde et je ne supportais pas l'idée de la savoir de nouveau exposée à un tel danger.
Mia avait fini par nous quitter et nous sommes restés silencieux dans le canapé pendant plus d'une heure avec Charlie. Je le sentais plongé dans de profondes réflexions jusqu'à ce que la sonnerie de son téléphone nous tire de nos rêveries. J'ai reçu une décharge d'adrénaline en lisant le sms qu'il venait de recevoir et qui n'était composé que d'une simple adresse. J'attendais cette information depuis quatre ans et Charlie l'obtenait en un seul coup de fil. J'étais impressionné d'abord puis inquiet ensuite.
Charlie avait réagi le premier et je me suis relevé pour suivre son manège. Je le voyais se diriger vers la cuisine et ressortir le dossier qu'il avait déposé plus tôt au sein du tiroir, puis se diriger vers la chambre, changer de tenue, se décoiffer, ouvrir notre tiroir de boxe, prendre ses poings américains et d'autres accessoires, avec des gestes assurés, le visage toujours froid et fermé.
"Qu'est-ce que tu as en tête ?", je venais de l'intercepter avant qu'il ne prenne la porte avec son arsenal.
"Tu le sais très bien Harry", je percevais le danger à sa façon d'agir, à la froideur dans sa voix et au peu de mots qu'il était capable de prononcer. Charlie était sous haute tension, je savais que j'aurais été capable de tuer cet homme si je l'avais confronté juste après avoir découvert Mia dans cet état. Contrairement à Charlie, j'avais eu quatre années pour l'accepter. J'avais eu le temps de me passer des milliers de scénarios et je savais que la plupart d'entre eux comprenaient des retours de flammes lourds de conséquences pour tous mais surtout pour Mia et je ne pouvais pas permettre ça. Je devais réfléchir à la place de Charlie. Il me toisait, son visage à quelques millimètres du mien pendant que j'envisageais de le retenir.
"Tu es trop à chaud Charlie, c'est une mauvaise idée. On ferait mieux d'attendre un autre jour. Il ne va pas s'envoler",
"Et prendre le risque qu'il se repointe à sa porte en notre absence ? Bouge de mon chemin, Harry. Je sais parfaitement ce que j'ai à faire", Charlie avait toujours été plus solide que moi au corps à corps et je n'avais pas d'autre choix que de le laisser passer sans opposer de résistance. Je devais rapidement considérer la suite. Je n'avais jamais vu Charlie distribuer de coups gratuitement en dehors d'un ring, il était de nature calme mais je savais qu'il était capable plus que n'importe qui de mettre un type chaos en un rien de temps s'il le devait. Il l'avait largement prouvé lors des entraînements et je ne voyais pas de meilleur déclencheur que Mia pour lui faire péter les plombs. Je me décidais donc rapidement de le suivre avec une seule idée en tête : faire tout mon possible pour limiter les dégâts consécutifs à cette expédition punitive.
…
Nous étions enfin au pied de l'immeuble, Charlie était toujours aussi silencieux et calme. Il descendait de moto sans un regard pour moi et je continuais de le suivre, toujours attentif à ses humeurs. Nous étions arrivés devant la porte palière, il la fixait froidement et se décidait à frapper les premiers coups de la soirée. Je l'avais vu s'écarter et me repousser également pour que je sorte du champ de vision de l'œilleton. J'entendais des pas puis une voix d'homme questionner derrière la porte close. J'avais ressenti un sentiment indescriptible en la reconnaissant après tant d'années et j'avais confirmé d'un signe de tête à Charlie qu'il s'agissait bien de notre homme.
Charlie se tenait dans l'angle d'ouverture. J'ai entendu d'abord le verrou bouger et je suis resté interdit ensuite en voyant Charlie défoncer la porte sans la moindre hésitation et s'engouffrer dans l'appartement sans aucune invitation. Il venait d'adresser un premier coup violent dans le foie d'Adrien, qui restait sonné et surpris par cette visite imprévue. J'avais amorcé un premier geste pour contenir les prochains coups de Charlie mais je le regardais avec surprise s'interrompre et sortir une corde de son sac. Il relevait Adrien sans difficulté, il l'attachait à la première chaise et refermait la porte derrière nous à double tour. J'étais estomaqué.
…
"Bonsoir Adrien", Charlie venait de s'installer face à lui. Il s'était mis à prononcer ses premiers mots beaucoup trop poliment et beaucoup trop froidement.
De mon côté, j'avais décidé de rester debout, en retrait mais prêt à intervenir au besoin. J'étais retourné d'avoir face à moi Adrien, je mourrais d'envie de lui rendre la monnaie de sa pièce mais j'étais encore plus abasourdi face au comportement inhabituel de Charlie. Je découvrais une autre facette de lui ce soir, j'étais incapable de cerner son état d'esprit et ses intentions, dans cette situation inédite. Je ne le connaissais que depuis un an et il avait toujours un contrôle et un sang froid à toute épreuve. Je ne l'avais jamais vu perdre ses moyens en aucune circonstance, il mettait toujours un point d'honneur à rester agréable et positif dans toutes les situations. Il ne cédait jamais aux bagarres générales en soirée, il n'avait jamais hurlé son désarroi sur l'Île, et même lors de l'agression de Mia au Mexique, je l'avais senti plus abattu qu'en colère. Le Charlie que je connaissais était donc très loin de cet homme froid et menaçant que j'avais en face de moi ce soir.
Je supposais que la soirée allait être longue et pesante en constatant ses gestes prémédités et son regard glacial. J'avais peur de ce que je pourrais apprendre de lui ce soir.
