Chapitre 21
Flamme
Qu'un cracheur de feu débarque à Winterfell est déjà exceptionnel. Que Brienne accepte de sortir deux soirs dans la semaine est exceptionnel. Mais que l'alignement des astres fasse que Jaime parvient à la traîner à la foire avec Sansa et Tyrion, ça tient du miracle. Bon, ça ne l'empêche pas de lever les yeux au ciel constamment et de se tasser dans son blouson comme s'il pouvait la protéger des gamins braillards et des parents dépassés qui courent après leur progéniture d'un stand à l'autre, mais c'est déjà ça.
Jaime veut passer une bonne soirée, se détendre un peu et oublier les dernières semaines.
Les larmes de Brienne, au milieu de la cour, dans cette nuit glacée surnaturelle au milieu du printemps, lui retournent encore l'estomac rien que d'y penser. Il fait d'autant plus attention à elle depuis, même s'il sent que l'inverse est vrai aussi. Visiblement, toutes les fois que Tyrion reçoit des nouvelles du Sud, Brienne se débrouille pour le savoir avant même que Jaime n'en ait vent. Pas pour lui cacher quoi que ce soit ou lui imposer sa présence ou ses réflexions, mais juste pour veiller. Parce qu'elle craint encore qu'il ne fasse une bêtise. Qu'il parte, ou qu'il sombre pour de bon.
Et lui craint qu'elle ne se brise en mille morceaux, comme cette nuit-là, où ils sont passés si près que Jaime hésite encore, le soir, avant de la laisser. Il voit dans ses yeux le fantôme de Renly et quelque chose d'autre, d'encore plus sombre, qu'il n'arrive pas à comprendre et dans lequel il a peur de sombrer. Comme un reflet de ses propres fantômes. Et puisque Brienne est la seule personne capable de le protéger contre ses démons, il fait ce qu'il peut pour la garder à l'abri des siens.
Ils ont parlé de cette nuit-là, quelques jours plus tard. Il leur a fallu du temps, car aucun d'eux n'avait la force nécessaire pour briser le silence. Pour autant, ils ne se lâchaient pas. Jaime a raconté à Tyrion et Sansa qu'il avait voulu rentrer dans le Sud pour sa sœur et que Brienne l'en avait dissuadé pour son propre bien. Il leur a dit que leur discussion sous la neige avait duré des heures, et a justifié comme ça qu'ils soient tous les deux tombés malades dès le lendemain.
Pendant les quatre jours de silence et de maladie, Jaime n'a pas supporté de rester dans sa chambre impersonnelle et pleine de doutes, et il s'est glissé dans celle de Brienne. Arya venait chercher le chien pour le sortir plusieurs fois par jour, mais elle n'a jamais fait le moindre commentaire quand elle trouvait le Lannister roulé dans la couverture de Brienne, le regard fiévreux. Brienne elle-même ne disait rien. Tout au plus se serrait-elle contre lui dès qu'Arya disparaissait, et s'endormait-elle à demi devant les dessins animés que Jaime lançait les uns après les autres sur la télé.
Ça fait presque deux mois, à présent. Juin s'étire vers sa fin, les cours et les examens des enfants sont terminés, tout le monde veut se détendre. Alors cette foire, c'est une aubaine. Le moment de passer une bonne soirée, et le cracheur de feu est doué, c'est indéniable, et Brienne elle-même paraît profiter de l'instant.
- J'ai toujours trouvé les cracheurs de feu fascinants, dit Sansa en admirant l'artiste en action.
- Moi, ça m'a toujours flanqué la frousse, avoue Tyrion. C'est beau, d'accord, mais c'est aussi dangereux, et je n'arrête pas d'imaginer les flammes revenir vers la bouche du type.
Jaime ne répond rien, partagé. Les jets de flammes sont impressionnants, et au fond de lui, il est attiré par ça, par la beauté de la flamme qui s'élève dans le jour qui décline, par le costume du cracheur de feu, par le folklore qui va avec. Mais chaque fois que le souffle du feu s'élève au milieu du cercle de curieux, il se sent aussi terriblement mal. Une voix chevrotante remonte d'une époque lointaine. « Brûlez-les tous ». Aerys Targaryen, un chef de guerre totalement fou, pyromane, roi taré au pouvoir illimité.
A côté de lui, Brienne lui donne une petite tape sur le bras pour attirer son attention, et lui adresse un regard interrogateur. Il sourit d'une manière un peu crispée qui vend la supercherie avant qu'il puisse ouvrir la bouche pour se défendre. Brienne lui saisit le moignon fermement et le tire en arrière sans un mot pour Sansa et Tyrion qui n'ont d'yeux que pour le cacheur de feu. En dix secondes, Jaime se retrouve entre un vendeur de barbe-à-papa et un stand de tir à la carabine. Brienne le plaque contre un mur et rive son regard au sien.
- Respire, ordonne-t-elle, et Jaime obéit, pour réaliser seulement maintenant qu'il retenait son souffle.
Et qu'il tremble un peu. Sa main unique tressaute, et il sent que sa voix ne lui obéit pas tout à fait quand il essaye à nouveau de sourire et de balbutier que tout va bien. Le regard de Brienne est inquiet, et sa main ne lâche toujours pas son moignon. Mais elle ne demande rien. Elle ne demande jamais rien, de toute manière. Elle garde le silence et guette les confidences, parce que c'est de cette manière qu'elle fonctionne.
Et Jaime se perd à nouveau dans le regard de saphir. Le regard qui l'apaise, encore et toujours, et qui lui permet de s'arrimer à la réalité. Enfin, il sent ses muscles se détendre. Le souvenir est parti. L'ombre d'Aerys est retournée dans les ténèbres.
- C'est bon ? demanda Brienne.
- C'est bon. Désolé, j'aurais pas dû… C'était totalement con de te forcer à venir voir un spectacle que je peux même pas regarder en entier.
Pour une soirée détente, ça commence mal. La chair de poule le prend, et il sent la nausée lui saisir le ventre. Génial.
- Toi, tu es con, dit Brienne d'un ton doux. C'est un fait indubitable. Mais ton idée ne l'était pas. On va bien trouver autre chose à faire dans cette maudite foire, non ?
Cette fois-ci, le sourire lui vient un peu plus facilement, même s'il reste fragile. Brienne ne le juge pas plus que d'habitude, et c'est tellement plus qu'il n'en a jamais espéré de sa part qu'il veut bien qu'elle le traîne où elle veut, il s'en fiche. Si elle est disposée à s'amuser ce soir, même si c'est pour le distraire lui, ça lui va.
De toute façon, il a l'impression qu'ils ne savent pas vraiment faire autrement qu'en se préoccupant toujours l'un de l'autre.
- Arrête de sourire d'un air niais, soupire-t-elle en l'entraînant dans le dédale de stands.
- Arrête de te forcer à faire la gueule, réplique Jaime.
Ils slaloment entre les enfants, aperçoivent Arya et Rickon qui se pourchassent avec une glace et une épée en ballon, comme s'ils avaient cinq ans, et c'est rafraîchissant de puérilité. Un peu plus loin, Jojen et Bran se défient aux fléchettes. Nulle trace de Meera, Sansa et Tyrion, mais Jaime s'en fiche. Il ne s'inquiète pas pour eux. Il est seulement heureux de se trouver de plus en plus loin du cracheur de feu.
Ça le frappe alors que Brienne l'entraîne vers le train fantôme, et il s'arrête brusquement et se dégage de sa poigne d'un geste sec. La jeune femme se fige, ses yeux s'écarquillent avec une lueur blessée, mais Jaime ne lui laisse pas le temps de lui demander ce qui ne va pas.
Il la contourne, et lui attrape la main avec les cinq doigts qu'il lui reste.
- Je ne vois pas pourquoi je serai toujours celui qui se laisse traîner n'importe où, lâche-t-il d'un ton docte.
Et de la tirer au milieu des stands lumineux et des gamins qui braillent avec enthousiasme. Il remarque du coin de l'œil que Brienne a maintenant un regard un peu lointain, et que sa main le serre peut-être un peu trop. Et Jaime se fait bien la réflexion que c'est différent de lui tenir la main de cette manière, plutôt de se faire empoigner par le moignon.
C'est comme une petite flamme entre leurs paumes, une flamme douce, comme il en a brûlé entre eux durant ces journées de convalescence où ils ne parlaient pas mais ne se lâchaient pas.
Une petite flamme qui ne promet aucune mort, aucun cauchemar.
