Chapitre 9: Le secret de Draco
-Celle-là est une des tiennes. Peut-être qu'on peut...
Albus saisit le poignet de son ami si brusquement qu'il aurait brisé les os à un garçon ordinaire. Scorpius se dégagea, surpris. Le brun baissa la tête en rougissant, mort de honte. Pourquoi était-il mort de honte? Ce n'était qu'une porte. Mais il ne voulait pas que Scorpius regarde à l'intérieur, surtout pas Scorpius.
-Je... pas celle-là, ok? S'il te plaît.
-...d'accord. Vient, on continue.
Il y avait des portes pour Astoria, pour Scorpius aussi, même pour les domestiques. Tous les habitants du manoir Malefoy. En tendant l'oreille, Albus entendit des gens. Des hurlements, parfois, ou des rires, voire des conversations qui semblaient être celles de foules entières. De la musique. Parfois, quelque-chose donnait de violents coups dans les portes à leur passage, comme si on essayait de sortir.
Ils tournèrent plusieurs fois, et les portes cessèrent d'avoir des noms d'émotions ou de sentiments. Désormais, elles avaient des dates.
Mme Astoria Malefoy,
3 septembre 2002
Mr Scorpius Malefoy,
4 juin 2009
-Pourquoi il manque des jours, à ton avis ?, demanda-il à Scorpius.
-Il y en a déjà tellement. Je pense qu'il n'y a que ceux qui ont... de l'importance ?
Quelle genre d'importance ?
Albus se figea, tétanisé, en passant devant l'une des siennes. Une porte qui, contrairement à toutes les autres du couloir, n'avait pas de date. Elle n'en avait pas besoin :
Mr Albus Potter
La nuit.
Albus n'avait jamais retenu la date de son agression, de sa morsure. Mais il savait qu'il n'y avait qu'une seule nuit. Une seule qui pourrait simplement porter ce nom en se passant de toutes autres explications, tout comme le Loup était simplement le Loup. Ces portes indiquaient des jours qui avaient eu un rôle important dans la vie des habitants de la maison, assez déterminants pour qu'ils s'en souviennent.
Scorpius pressa son épaule contre la sienne, comme s'il ressentait son trouble.
-C'est peut-être juste un endroit où mes parents entreposent des trucs qui leur font penser au passé ?
-Pour chaque jour de l'année? Et les miens aussi ?
C'était de la magie. De la très vieille magie, et ils le savaient tous les deux.
Albus commença à avoir peur de se perdre. Le manoir était immense, et pourtant il avait le sentiment que le cinquième étage l'était peut-être encore plus, sans fin. Plus ils avançaient et plus les couloirs semblaient tortueux, le sol lui-même penchait un peu à droite maintenant.
Ils finirent par faire la bêtise qui s'imposait. L'occasion idéale se trouvait tout au bout d'un couloir. Une porte différente des autres, bien plus épaisse, en fer forgé, cloutée et munie de plusieurs lourds cadenas. On aurait presque dit une porte de coffre-fort.
Mr Draco Malfoy
9 mai 2009
C'était il y a presque dix ans. Qu'y avait-il à propos du 9 mai de cette année là qui était si important pour Draco ?
-Pourquoi tu crois qu'il y a tous ces cadenas, s'ils sont tous ouverts ?
-Peut-être qu'après la première fois où il est venu mon père n'a plus jugé utile de verrouiller. Ou qu'il n'a pas pu.
Scorpius posa doucement sa main sur la poignée, comme s'il avait peur de la réveiller. Maintenant c'était Albus qui hésitait.
-Je ne comprends pas. Pourquoi tes parents voudraient... de tout ça ?
Ils savaient bien l'un et l'autre pourquoi ils posaient toutes ces questions. Parce qu'il n'y avait qu'une seule façon d'obtenir les réponses.
-Ensemble, l'encouragea Scorpius.
Albus posa lentement la main sur la sienne, et ils tournèrent la poignée tous les deux. Le petit brun regretterai longtemps cette décision. Il la regretterait de bien des façons toutes extrêmement différentes, et pour le restant de ses jours.
Dans un premier temps ils ne virent rien du tout, comme si l'endroit était perdu dans une étrange brume. Puis les sons leur parvinrent lentement comme s'ils se rapprochaient, des voix.
Des... cris?
Des odeurs inconnues les envahirent, et avant même qu'une luxueuse chambre d'hôtel ne se dessine autour d'eux en émergeant du brouillard Albus sentit avec cet instinct qui faisait maintenant partie de lui qu'aussi insensé que ça puisse être, ici, il faisait jour. Tout à coup les voix devinrent plus fortes et il sembla un instant à Albus que des gens se battaient. Il cru devenir fou. Il venait d'entendre son père crier.
Il se tournait vers Scorpius quand soudain, le blond bondit presque en arrière et se ramassa contre le mur comme s'il essayait de le traverser, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte. Albus regarda à son tour. Et son cerveau fut comme... saturé. Trop d'informations. Tout simplement trop de folie en même temps.
Ensemble, ce fut le seul mot en lequel pu s'agglomérer péniblement le chaos qui avait prit possession des pensées du garçon, un mot morcelé, vacillant dans la tourmente.
Son père était là.
Sur le lit, dévêtu, gémissant.
Et Draco Malefoy était au-dessus de lui.
Son père et le père de Scorpius, à peine recouverts d'un drap. Là, sous leurs yeux, à deux mètres. Ensemble de toutes les façons qui existaient et avec toutes les implications du monde. Albus ne voyait plus Scorpius, il ne parvenait plus à détacher son regard de la scène. La main du Survivant passa le long du dos brillant de sueur de Drago tandis qu'il lui accordait un autre baiser entre deux soupirs de ce qu'Albus ne pouvait maintenant que comprendre être du plaisir.
Dans un état second, Albus ne sentit pas Scorpius lui prendre la main pour l'entraîner à l'extérieur de la pièce, pas plus qu'il n'entendit la porte claquer violemment derrière eux. Tout disparu comme dans un coup de tonnerre, les gémissement, les odeurs. Ils n'étaient sans doute entrés qu'une dizaine de secondes, moins encore, mais elles avaient passées pour Albus comme des heures. Les images étaient imprimées sur sa rétine au fer rouge comme s'ils y étaient toujours.
Ils restèrent longtemps plantés là, écarlates et livides en même temps, sans mot dire, sans se regarder, comme la fois où ils avaient cassés un coûteux vase de cristal en courant dans les couloirs et avaient contemplés les débris. Mais en un milliard de fois plus grave.
La vérité sur leurs pères planait entre eux, impossible à occulter. Mais que dire? Albus avait l'impression d'avoir affaire à quelque-chose qu'il n'était tout simplement pas fait pour comprendre. Il voulait en parler, bien-sûr. Mais il ne savait pas quoi en dire. Tout ce qu'ils auraient pu avait déjà été révélé sous leurs yeux avec une évidence impitoyable qui se passait de mots, ne leur laissant plus rien à imaginer ou à supposer. Albus déglutit difficilement, réalisa qu'il avait totalement arrêté de respirer, et articula :
-Mon... mon père est... il n'est pas...
-Ce n'était pas lui. Pas pour de vrai. Ils avaient l'air... plus jeunes.
La dernière chose à laquelle le jeune brun avait pensé c'était bien d'essayer d'estimer leur âge.
-Je crois... (Scorpius leva sur la porte un regard terrorisé) je crois que c'était un souvenir. Le souvenir du 9 mai 2009. Toutes ces portes, celles avec les dates, ce sont tout simplement ce qu'elles disent être. Elles renferment toutes un souvenir important. Ou peut-être toutes un secret important. C'est bien plus dangereux qu'une pensine. Tout ce qu'il y a ici s'y trouve pour de vrai, pourrait même... s'échapper.
-C'est pas possible. Mon père et le tient...
C'est impossible parce que mes parents étaient déjà mariés depuis longtemps en 2009.
C'est impossible parce que j'étais déjà né, parce qu'on est une famille.
C'est impossible parce que mon père aime ma mère et qu'il n'aime pas les hommes.
Albus ne trouva que des raisons naïves. Finalement, que savait-il vraiment de son père? La personne qui l'avait accompagné jusqu'au manoir Malfoy lui avait semblé entièrement nouvelle, fiévreuse, désespérée. Il avait toujours su que ce n'était pas uniquement de sa faute.
Il songea à la façon dont son père tenait à revoir celui de Scorpius. La façon dont il avait semblé se pardonner lui-même de céder à une tentation que l'état d'Albus avait rendue tellement légitime, quand il avait répondu à la lettre de Draco. Sa réaction quand ce dernier avait refusé de le revoir. Il y avait tellement de portes. Une partie d'Albus aurait voulu les ouvrir toutes, l'une après l'autre, jusqu'à enfin comprendre qui était son père.
Son père et celui de Scorpius.
C'était impossible. Cela ressemblait à un grotesque cauchemar tout droit sorti d'une autre dimension.
-...c'était il y a longtemps, fit Scorpius d'une petite voix comme si c'était à lui de s'excuser.
Ah oui? Tu veux qu'on ouvre une porte de l'an dernier, pour voir ?
Il commençait à discerner la raison pour laquelle on ne devait pas monter au cinquième étage, la raison pour laquelle on ne devait oh grand jamais ouvrir les portes des autres, la raison pour laquelle CETTE porte était blindée. Ce qui était caché ici l'était toujours pour une bonne raison, il était des choses sur ceux qui vivaient à nos côtés qu'on ne devait jamais apprendre, jamais voir. Alors elles reposaient ici, derrière des portes closes, cachées. Albus ne savait plus quoi penser de sa famille. Sa vie avait-elle même jamais été ce qu'il croyait, avant sa morsure?
-Nos mères..., murmura Scorpius. Elles savent, à ton avis ?
-Pas la mienne. C'est sûr que non.
-Tu crois... que ça fait longtemps? Ou que ça continue ?
Comme si Albus avait la moindre chance de savoir quoi que ce soit de tout ça.
-Ton père ne voulait pas voir le miens quand je suis arrivé. Je crois... je crois qu'ils ne le font plus. Plus maintenant.
En 2007 Albus et Scorpius avaient quatre ans. James en avait déjà six.
Soudain, Scorpius tendit la main.
-On ne devra jamais le dire. A personne.
Albus hésita. Il ne voulait surtout pas faire une promesse à son ami qu'il serait capable de briser. Mais quelque-part, même si une partie de lui ignorait s'il pourrait la tenir en voyant son père, il serait rassuré par ce serment. Il voulait fermer cette porte à clé autant que Scorpius. Il lui prit la main. Et lorsque le courant familier passa entre eux, Albus le vécu comme quelque-chose qui scellait leur serment.
-Donc les autres portes, la Peur, la Colère... elles renferment...
-Ce qui nous ferait le plus peur au monde. La source la plus profonde de notre colère.
Les différents aspects de la personnalité et de l'esprit de chacun des habitants reposaient au cinquième étage du Manoir. Les émotions. Les préoccupations. Les souvenirs... et les secrets. Dieu sait quoi d'autre encore.
-Charon m'a expliqué une fois que le manoir avait été construit il y a très longtemps de cela, par un de mes ancêtres, un très puissant sorcier. Un Malfoy tourmenté, complètement paranoïaque, qui s'était fait beaucoup d'ennemis. Il m'a dit que ce type avait bâti cet endroit pour y inviter ses adversaires politiques et apprendre... apprendre à les connaître. Je n'avais jamais compris ce que ça pouvait bien vouloir dire.
-Il devait venir ici quand ses invités étaient endormis. Il pouvait se promener dans leur tête, découvrir tous leurs vilain petits secrets. Leurs faiblesses. Voilà pourquoi il disait que la gloire et la fortune de ta famille s'étaient faites grâce au manoir.
C'était brillant, même dans la conception du sortilège. Quiconque devenait résident du manoir Malfoy devenait une partie de lui. Voilà pourquoi Charon ne pouvait pas les voir lorsqu'ils étaient ici: ils étaient dans sa tête à lui. Cet endroit était le subconscient de la maison. Peut-être que le cinquième étage, de plus en plus tortueux et déformé au fur et à mesure qu'on avançait, n'avait pas de fin - pas plus que l'infinie complexité d'un esprit, en tout cas. Albus en avait le tournis rien que de penser aux innombrables possibilités, tout ce qu'il pouvait bien y avoir d'autres que les émotions et les souvenirs derrière ces portes.
Ils auraient pu tout savoir. Apprendre absolument tous sur les parents de Scorpius... ou sur eux-même. Il y avait tant de choses qu'Albus voulait comprendre maintenant. Sur Draco et son passé de chasseur, Draco et son passé avec son père – il comprit totalement les sombres intentions de l'ancêtre de Scorpius en réalisant à quel point il aurait voulu voir Harry passer ne serait-ce qu'une nuit au manoir pour avoir l'occasion de se promener dans sa tête. Mais il fut aussi prit d'un profond malaise à l'idée que monsieur Malefoy régnait sur les lieux et qu'il pouvait à sa convenance violer l'esprit de son jeune invité si l'envie lui en prenait. Personne ne voudrait vivre au manoir en sachant ce que les deux garçons venaient de découvrir.
-C'est... c'est incroyable. Cet endroit est incroyable.
-Peut-être même dangereux, renchérit le blond. Je veux dire, si là tout à l'heure, la Peur de mon père vivait vraiment dans cette pièce... si on la tuait, par exemple? Est-ce qu'il n'aurait plus jamais peur? Ou si on se débarrassait d'un souvenir, ou qu'on le modifiait?
-Tu veux dire qu'on risque d'avoir changé le passé?
-Non, juste altéré la mémoire de mon père. Il se souviendrait réellement que les choses se sont passés comme ça, avec nous deux dans la pièce. Oh Albus, on a eu une chance folle que nos pères n'aient pas eu le temps de nous voir tout à l'heure.
Oublier. Ou mieux, n'avoir plus jamais peur. Albus fut presque tenté. Tuer sa Peur. Mais il se connaissait assez pour savoir qui l'attendrait derrière une telle porte. Peut-être qu'il était parfaitement impossible de franchir cette porte là soi même, par définition.
Et il ne voyait aucunes raisons pour que ce qui se trouvait dans ces pièces ne puisse pas en sortir si on lui en laissait le temps.
Scorpius ouvrit la bouche pour parler quand tout à coup la seule chose qu'ils craignaient tous les deux plus que tout à cet instant se produisit. Ils entendirent le plancher grincer sous les pas de quelqu'un.
-Astoria ?, fit la voix tendue de Drago. C'est toi ?
Scorpius plaqua une main sur la bouche d'Albus et ils se ramassèrent l'un contre l'autre, épouvantés. Inutile d'être bien malin pour comprendre ce qu'il s'était passé. En entrant dans la chambre de tout à l'heure ils avaient modifiés un souvenir de Draco. Trois fois rien, un claquement de porte... mais peut-être qu'il pouvait sentir la différence, même infime. Ou infiniment pire, peut-être qu'il se souvenait désormais d'avoir vu ce jour là deux garçons beaucoup trop vieux pour cette époque sortir précipitamment, et qu'il savait déjà ce qu'ils avaient osés faire.
Sans échanger un regard, ils laissèrent le cul de sac et sa porte blindée derrière eux et se mirent à courir. Ils entendaient les pas du maître de maison accélérer avec leur ouïe surnaturelle, et Albus su qu'ils disparaissaient à l'angle d'un couloir encore inexploré à l'instant même où Drago surgissait. Ils étaient coincés. Ils ne pouvaient pas regagner l'escalier. Sans réfléchir, Albus prit la main de Scorpius et l'entraîna aussi loin que possible, là où ils n'y voyaient presque plus rien. Il sentait Scorpius trembler et lutter pour ne pas se transformer, et il en était de même pour lui.
Albus avait espéré que le père de son ami s'arrêterait à la porte blindé, mais à vrai dire, il courait presque et respirait beaucoup plus fort depuis qu'il semblait l'avoir vue.
Le jeune Mordu refusait d'envisager ce que ça pouvait signifier. Si c'était le cas, il n'aurait plus qu'à élire domicile dans les profondeurs du cinquième étage.
-Qui est là?!, tonna Drago.
Il semblait absolument fou de rage. Est-ce qu'il pouvait avoir comprit ce qu'ils avaient faits, ce qu'ils avaient vus ? Dans cet endroit réservé aux adultes les deux garçons n'avaient aucunes chances de se cacher éternellement, Drago connaissait les lieux, pas eux. C'était tellement injuste que ce soit James qui ait hérité de la cape d'invisibilité! Fatalement, ils finirent par retomber sur un cul de sac, alors qu'ils entendaient le père Malefoy arriver derrière eux. Encore assez loin, mais s'ils tentaient de faire demi-tour maintenant ils passeraient sous ses yeux.
Ils étaient faits comme des rats. Et donc ils firent la chose la plus évidente, la plus irrépressible en les circonstances. Une grande spécialité des Potter, en fait: arranger leur énorme bêtise par une autre encore plus grosse. Albus se saisit de la première poignée de porte qui lui tombait sous la main et entra dans la pièce avec Scorpius sans chercher à lire ce qui pouvait bien être inscrit sur l'écriteau. Souvenir, émotion, secret, autre chose encore?
Ils disparurent dans les ténèbres du cinquième étage.
Ce qu'ils ignoraient, c'était qu'on ne pouvait jamais vraiment refermer une porte qui ne nous appartenait pas. Elles restaient toujours entrouvertes. C'était vrai pour celle qu'ils venaient d'emprunter, et c'était vrai pour celle du 9 mai 2009.
