Une humanité perdue
Il fit un pas, puis deux. Les traces de pas étaient encore fraîches, donc nettement visibles. Le sorceleur se pencha pour les observer. Celui ou celle qui s'était enfui l'avait fait pour sauver sa peau. Plus loin il remarqua des traces de sang sur le sol, et des marques de griffes sur l'arbre. Le fugitif avait été blessé par un monstre, sûrement un vampire inférieur.
À l'aide de ses sens aiguisés, le sorceleur suivit les traces de pas, qui le menèrent jusqu'à une rivière assez large, où il perdit la piste. L'eau était gelée, alors il s'empressa de travers l'étendue claire, puis retrouva les empreintes de l'autre côté. Le blessé avait donc réussi à échapper au monstre, et ne devait être que légèrement atteint pour parvenir à nager contre un courant aussi fort. Le mutant poursuivit son entreprise, jusqu'à arriver à un croisement.
Il remarqua aussi que les traces de pas se séparaient, mais les nouvelles étaient plus petites. Les fuyards étaient donc deux, mais l'un, sans doute plus grand avait porté le second. Un adulte et un enfant, déduisit le chasseur de monstre. C'était la seule conclusion à laquelle il parvenait pour le moment. Il fouilla un peu plus loin dans l'espoir de trouver de nouvelles traces : sans succès. Le tueur du monstre rentra donc au village, où il espérait tirer les vers du nez à quelques villageois aigris, et peu bavards.
Leur chaleureux accueil fut tel que le sorceleur peina à atteindre l'auberge, située au centre du village, où il pourrait glaner des informations. À l'intérieur, tout le monde le regardait d'un œil méfiant. Ils l'étaient tous envers les sorceleurs, des mutants insensibles, et travaillant pour l'argent. Il s'assit à une table, et sitôt fait, quatre gaillards assez costauds l'encerclèrent.
- Eh mutant ! t'as rien à faire ici, alors dégage t'as compris ? Beugla l'un des hommes, prêt à entamer une bagarre.
Le sorceleur, sans un mot, se leva, et, pivotant d'un quart de tour, visa sa mâchoire. Un craquement se fit entendre, et l'homme tomba raide mort, la tête retournée par le coup puissant. Les trois autres prirent leurs armes, et se jetèrent sur lui. Le mutant s'en débarrassa bien vite, et, sans sourciller, s'assit à une autre table, où il s'adressa à une vieille femme. La pauvre tremblait de peur, puis se mit à hurler. Il soupira avant de lui demander si un homme avec un enfant n'avaient pas quitté le village la veille ou l'avant-veille.
Elle hocha de la tête avant de s'évanouir, et le tavernier hurla au sorceleur de déguerpir, et de ne plus jamais remettre les pieds dans leur village. Il récupéra ses affaires et sortit. Avoir tué quatre personnes ne lui avait fait ni chaud ni froid. Après tout, les sorceleurs, n'étaient pas dotés d'émotions, celles-ci ayant été éradiquées par les mutations.
Loin du village, il retourna à l'endroit où il avait aperçu les dernières traces. Il décida de suivre celles qui partaient vers l'est. Le chemin descendait progressivement, et les empreintes ensanglantées l'amenèrent jusqu'à un petit ruisseau. Là-bas, il découvrit un corps, mutilé. Deux marques profondes de crocs étaient visibles dans le cou de la victime. C'était bien un vampire inférieur, sûrement un ekimme.
Le sorceleur examina le corps. Ses bras avaient été arrachés sauvagement, et il n'en restait plus rien. Le monstre s'était ensuite attaqué à ses jambes, mais s'était subitement arrêté : la jambe droite était intacte. Sa cage thoracique était ouverte, boyaux sortis et répandus sur le sol. Une horreur. L'odeur qui émanait du cadavre était elle aussi exécrable. Le mutant se releva, il n'apprendrait rien de plus. Il remonta alors la piste jusqu'à retourner au croisement, et suivit les autres traces.
Le tueur de monstre arriva rapidement à une grotte, sûrement peu profonde, car il entendit les pleurs d'un enfant. Il se dirigea dans la cavité, puis déboucha au fond. Il aperçut l'enfant, mais n'eut le temps de s'en approcher : une lampée de sang s'écoula de son dos. L'ekimme avait surgit derrière lui, attendant sa proie, et lui avait sauté dessus. Il tenta d'atteindre de ses crocs le cou de sa future victime, mais le sorceleur parvint à se dégager de son emprise, et dégaina son épée.
Le vampire recula, puis chargea. Le mutant esquiva l'attaque d'un pas sur le côté, fit tournoyer sa lame sans parvenir à l'effleurer. L'affrontement dura un long moment, pendant lequel aucun des deux assaillants ne parvenaient à se toucher. Le monstre perdit patience, et, ayant repéré l'enfant, se jeta sur lui la gueule grande ouverte. Le petit cria, le vampire l'attrapa fermement par le cou, et alors qu'il allait pour boire son sang, son corps fut pris de convulsions. Le sorceleur venait de trancher net la tête du vampire, qui roula au sol. Les restes du monstre tombèrent sur l'enfant.
Le petit parvint avec peine à se dégager. Il était complètement meurtri. Sans une once de compassion, le sorceleur se pencha sur lui, le saisit par le col, et lui ordonna sèchement de lui raconter ce qu'il s'était passé. Le célicole, tétanisé, refusa de parler. Le tueur de monstre attendit plusieurs secondes, avant de perdre patience : il sortit son poignard, et trancha la gorge de l'enfant. Puis, il brûla les corps, pour qu'ils n'attirent pas de charognards.
Lorsqu'il se releva, il sentit un poids s'abattre sur sa nuque, et il perdit connaissance. Il se réveilla quelques heures plus tard, attaché fermement à un poteau, au centre du village dans lequel il s'était arrêté quelques heures plus tôt. L'échevin s'approcha du sorceleur, et le força à pleinement reprendre connaissance. Le sorceleur pesta, la corde qui liait ses mains était solidement attaché, et la position dans laquelle il se trouvait était très inconfortable. Il regarda autour de lui : tous les villageois le fixaient avec un regard haineux.
L'échevin parla. Où se trouve l'homme qui était avec l'enfant, parle monstre ! Le sorceleur ne dit mot, et le vieil homme s'impatienta. Tu l'as tué pas vrai ? Les sorceleurs ne tuent pas seulement les monstres, parfois ils tuent des humains sans raison ! Le captif secoua la tête, répondant que c'était le vampire inférieur qu'il avait occis qui avait attaqué le villageois, et il leur indiqua le lieu où se trouvaient les restes de son corps. L'échevin ordonna à quelques villageois de se rendre sur le lieu, sans pour autant détacher le tueur de monstre.
Le prisonnier s'impatienta. Pour tenter de prouver sa bonne foi, il fit une proposition à l'échevin : une petite somme d'argent, pour avoir tué le monstre, en plus de sa liberté. Il promit également de ne plus remettre les pieds dans la région. Entre-temps, les villageois revinrent avec le corps mutilé. L'échevin acquiesça : un homme n'était pas capable d'un tel carnage.
Avant de détacher le sorceleur, l'échevin lui raconta toute l'histoire. Un jour, un villageois avait ramené un enfant trouvé inconscient dans la forêt. Cependant, ce n'était pas un enfant ordinaire, mais un célicole. De ce fait, certains villageois le considérèrent comme un monstre, et exigèrent qu'il quitte le village, sous peine de leur apporter le malheur. Faisant fi des revendications de ses confrères, et avec le soutien de quelques un, le paysan soigna l'enfant chez lui, à l'abri des regards.
Mais l'échevin ne tarda pas à apprendre que l'enfant était toujours présent, et exila le paysan qui avait désobéi aux règles du village. Le cadavre retrouvé près de la rivière par le sorceleur était celui-là. Et le célicole que le sorceleur avait tué – ce qu'il cacha aux habitants – était l'enfant qu'il avait sauvé. Sans s'apitoyer sur leur sort, car il ne s'en souciait guère, le tueur de monstre redemanda à être libéré. À peine détaché, il demanda la somme. L'échevin sortit quelques couronnes de sa poche, attestant que c'était tout ce qu'il pouvait lui donner pour avoir tué le monstre.
Cependant, le sorceleur ne pouvait s'en contenter. Il traça discrètement le signe d'Axii dans sa direction, et il lui intima d'ordonner aux villageois de lui donner tout ce qu'ils possédaient, sous peine d'une punition divine. Comme les habitants étaient très craintifs, ils s'exécutèrent – certains, méfiants envers le sorceleur, hésitèrent, mais l'échevin leur arrachait presque des mains la bourse qu'ils tendaient -. Lorsque tous les villageois eurent donné leurs économies, l'échevin tendit la bourse pleine au sorceleur, qui la rangea.
L'effet du signe d'Axii s'estompa, et le chef du village s'aperçut qu'il avait été dupé. Il hurla au démon et ordonna aux villageois de prendre les armes. Les femmes et enfants reculèrent, alors que quelques paysans s'élançaient sur le tueur de monstre, fourches à la main. Mais aucun ne le touchèrent, tant ses réflexes étaient affutés. En quelques instants, tous tombèrent, sous les yeux horrifiés de ceux qui étaient restés en retrait.
Dans son agonie, l'échevin voulut maudire l'assassin, mais il ne parvint pas à finir sa phrase. Le sorceleur retira son épée de sa gorge, et la rengaina. Les femmes s'étaient barricadées dans leur maison, serrant leurs enfants. Le mutant sella un cheval, et partit au galop, laissant le village désolé. Ils n'avaient pas eu le temps d'enterrer le corps, qui entrait dans sa phase de décomposition terminale. Il ne tarderait donc pas à attirer les charognards, dans ce village sans défenses mais ça, le sorceleur s'en fichait.
