Azad s'arrêta brusquement lorsqu'une vive lueur bleue éclaira la pénombre du petit matin. Il revenait avec la charrette pour chercher Siméon et la viande cuite… mais un incendie semblait s'être déclaré sur le chemin, au vu de la lumière et de l'odeur de fumée. Il avait accéléré le pas en direction du feu, lorsque la couleur des flammes avait brusquement changé de couleur : elle était subitement devenue bleu-vert !
A n'en point douter, Siméon avait mis sa patte à l'ouvrage…
Le combattant ne savait pas comment agir : d'un côté, l'étudiant scientifique savait sans doute ce qu'il faisait. Ce petit spectacle de pyrotechnie servait probablement à attirer l'attention de potentiels autres survivants de l'apocalypse. Pourtant, d'un autre côté… non sans un mauvais pressentiment, Azad se remémora une nouvelle fois leur discussion quelques jours plus tôt : se pouvait-il que… ?
Il fallait vérifier. Abandonnant la charrette, l'homme se mit à courir de toutes ses forces en direction de l'incendie.
Siméon était à terre, inconscient. La fumée était en train de l'étouffer et les flammes le rattrapaient lentement. Il avait tenté de s'éloigner après avoir balancé le peu de cuivre qu'il avait réussi à trouver quelques mois plus tôt au bord d'une rivière – cuivre qui avait pour propriété de colorer les flammes en bleu. Le feu s'était propagé beaucoup plus vite qu'il ne l'avait estimé au départ : en courant, il aurait probablement réussi à lui échapper, mais sa pitoyable tentative d'accélérer le pas lui avait fait perdre l'équilibre, et en tombant sur sa jambe blessée, la douleur l'avait sonné. Il n'était plus parvenu à se relever.
Alors que sa dernière lueur de conscience lui prédisait une mort imminente, il perçut faiblement la sensation d'être soulevé et transporté.
Etait-ce Théo ? Oui, sans doute, ça lui ressemblerait bien… Il tenta de sourire : finalement, sa dernière heure n'était pas encore advenue.
Azad déposa délicatement le corps de l'albinos contre un arbre, près d'un ruisseau. Un pâle rictus amusé s'était dessiné sur les lèvres du blessé pendant qu'il le portait : était-il en plein songe ? De quoi pouvait bien rêver un homme de sa nature ?
Pourquoi avait-il déclenché cet incendie ? Il était évident que c'était intentionnel : leur malheureux petit feu de camp était très facile à maitriser et ne se serait pas propagé aussi rapidement à une telle distance.
Et puis ces flammes devenues bleues pendant un instant… c'était une certitude, Siméon s'était servi de ce feu pour chercher à attirer l'attention d'éventuels observateurs.
Azad arracha un lambeau de sa peau d'ours et la plongea dans l'eau claire du ruisseau pour humidifier le front de l'étudiant scientifique. Il examina rapidement son corps : heureusement, il ne semblait souffrir d'aucune brûlure.
Au contact de la fraicheur de l'eau, Siméon reprit connaissance : ses yeux s'ouvrirent en deux fentes minces et il fronça les sourcils. Il faisait sombre, il ne voyait pas très bien…
Azad s'accroupit pour lui faire face. Le scientifique écarquilla les yeux et tenta instinctivement de reculer, avant de s'apercevoir qu'il était appuyé contre un arbre.
Azad, d'abord surpris, finit par pousser un long soupir : il arrivait enfin à comprendre.
« Tu as peur de moi, constata-t-il simplement. Je m'étais secrètement douté de ta méfiance vis à vis de moi… »
Siméon tenta de répondre, mais se rendit compte qu'il avait la gorge complètement sèche.
« Tiens, de l'eau, lui tendit le combattant sa gourde en cuir primitif. Sache que je ne t'en veux pas, continua-t-il pendant que Siméon lapait une gorgée. Il y a quatre mille ans, j'étais déjà habitué… rare étaient ceux qui ne me craignaient pas à cause de ma force physique trop importante, et je n'ai jamais réussi à me faire d'amis. »
Siméon lui rendit sa gourde et l'observa attentivement de ses yeux rouges, comme s'il le regardait pour la première fois. Puis il prit la parole :
« Ce n'est pas de ta force dont j'ai peur, je côtoie Théo tous les jours et c'est un vrai monstre en terme d'endurance… J'ai peur de ce que tu pourrais faire de cette force. Et en effet, je me méfie de toi depuis le premier jour – pas parce tu as battu des loups à mains nues, mais à cause de ton comportement étrange, comme si cette situation te plaisait…
« Ah ? Pourtant, beaucoup de gens de notre époque abhorraient la société consumériste et espéraient un retour aux valeurs fondamentales.
« Aucun ne se serait réjoui de la disparition de sept milliards de ses congénères. »
La réplique était très violente, il ne s'en rendit compte qu'après-coup. Avec appréhension, il attendit la réaction d'Azad : allait-il perdre son calme ? Lui tordre le cou ou lui briser la nuque ne lui poserait aucun problème, avec sa force démesurée…
A son plus grand étonnement, le combattant afficha simplement un air triste, qu'il s'empressa d'effacer aussitôt comme s'il avait peur de paraître autre chose qu'impassible aux yeux du scientifique.
« Je pense que tu te trompes à mon sujet, dit-il d'un air paisible. Mais des mots ne te le prouveront pas… »
Il s'interrompit, pensif. Siméon fronça les sourcils, dérouté.
« Tu veux me démontrer par des actes que j'ai eu tort ? Ça sonne un peu cliché… »
Azad se contenta de sourire.
« J'ai passé quatre ans de ma vie pratiquement seul au beau milieu d'une forêt. Enfin, je gardais au moins contact, et je savais que la civilisation n'était jamais loin. Au moindre problème, je pouvais me faire aider. Mais on ne ressort jamais de ce type d'expérience indemne… »
Il soupira.
« Toi, tu es resté six mois complètement isolé. Tu n'avais reçu aucun entrainement, tu n'avais aucune connaissance pratique, tu ne pouvais te reposer que sur toi même… A la moindre erreur, savoir qu'on peut mourir… et pire, qu'avec sa mort, le dernier espoir de l'humanité pourrait définitivement s'envoler… »
Il sourit d'un air bienveillant. Comment avait-il pu en vouloir, même inconsciemment, à ce garçon ? Même avec toute l'intelligence du monde, personne n'était infaillible. Et personne ne pouvait cacher éternellement sa détresse psychologique.
« Tu n'as plus à te reposer uniquement sur toi-même, à présent », ajouta-t-il simplement.
Et, délicatement comme pour ne pas l'effaroucher, il prit Siméon dans ses bras.
D'ordinaire si volubile, l'albinos demeura sans voix pendant ces quelques secondes. Il avait manqué de périr dans une fournaise quelques minutes plus tôt maintenant, paradoxalement, cette chaleur humaine le soignait de l'intérieur. Ses épaules, jusque là crispées par la peur et l'incertitude, se détendirent il laissa ses bras, qui s'étaient instinctivement dressés en position défensive, retomber le long de son corps et son sourire, d'ordinaire si narquois, se dessina en des traits plus sincères sur son visage.
Azad venait de lui sauver la vie. A sa place, il aurait estimé cette action irrationnelle… Il ne s'était pas attendu à ce que le combattant le sorte des flammes. Laisser le faible périr, voilà ce qu'il pensait avoir saisi de sa logique…
Et pourtant… sa méfiance semblait exagérée, tout à coup. Aussi absurde que son acte suicidaire, maintenant qu'il y réfléchissait…
Tout ce qui l'entourait lui apparaissait moins hostile et dangereux. Il pouvait enfin baisser sa garde et faire simplement confiance…
Ce bref instant lui fit comprendre que l'espoir de dé-pétrifier l'humanité demeurerait à jamais, quoi qu'il advienne : il y avait deux personnes en ce monde sur lesquelles il pouvait compter.
