Tout avait été méthodiquement et efficacement organisé : ils voulaient se marier, la façon ne comptait pas, seule la cérémonie avait de l'importance. Il n'y aurait pas de robe, elle aurait voulu lui faire cette surprise, se souvenant qu'il avait exprimé une fois le souhait de la voir en porter une, une vraie, un jour. Il devrait se contenter de l'une de ses jupes et de sa plus belle chemise. Rosalie lui avait proposé l'une des siennes mais Oscar était bien plus grande qu'elle, c'était peine perdue. Et puis finalement, c'était tant mieux, leur mariage serait basé sur leurs vraies personnalités, personne ne se déguiserait.

Rosalie avait tenté de lui imposer de passer la nuit loin d'Alain, mais malgré son envie de bien faire les choses, elle avait fermement refusé de se conformer à cette tradition en particulier. Elle avait grandement apprécié la nuit précédente et devant le départ semblant imminent de celui qui serait bientôt son mari, elle refusait de gâcher un temps précieux. Elle souhaitait passer le maximum de temps avec lui et était déterminée à ne laisser personne se mettre en travers de leur chemin, tradition ou pas.

Une fois l'organisation de la journée bouclée et un message de Jarjayes confirmant la venue du général et de Grand-Mère réceptionné, Alain se permit enfin de quelque peu respirer et de profiter de l'instant : il était sur le point d'épouser Oscar de Jarjayes cet événement méritait que l'on prenne le temps de le savourer seconde par seconde. Il l'observa alors, décidé à conserver ce souvenir d'elle, sachant pertinemment qu'il devrait bientôt la quitter pour suivre Bonaparte Dieu sait où il fronça les sourcils. Elle était assise devant la fenêtre, défaisant consciencieusement la lourde tresse qui disciplinait ses cheveux blonds. Le soleil l'éclairait d'une aura dorée qui touchait presque au divin.

Cependant elle n'avait rien de l'attitude que l'on attendait d'une future mariée. Pas de sourire éclatant, pas d'œil pétillant de bonheur, pas de joues rosies par la perspective d'une nuit de noces à venir. Bien sûr elle avait souvent des réactions déroutantes pour une femme, tout simplement de par son éducation particulièrement décalée pour l'époque, et le concernant, cela faisait intégralement parti de son charme, il adorait ça. Oscar s'était par contre farouchement impliquée dans l'organisation, dictant et imposant son idée du mariage, on aurait cru qu'elle orchestrait une campagne militaire, tout était millimétré. Pour autant, elle restait étrangement distante, comme détachée.

Alain se demanda s'il devait s'inquiéter, était-elle sur le point de changer d'avis ? Avait-il été présomptueux d'aller voir son père avant même de la retrouver ? Et cette dispense de Bonaparte qui accélérait tout : se sentait-elle contrainte ? Son sens de l'honneur et de la parole donné était surdéveloppé, et la simple idée qu'elle puisse l'épouser par devoir car elle s'y était engagée avant son départ en Italie le révulsa. Oscar de Jarjayes ne méritait pas cela, et lui non plus morbleu !

Dans l'intimité de cette chambre qui était la leur et qu'ils venaient de retrouver, Alain se décida à lui poser la question qui le démangeait et dont il redoutait tant la réponse. C'était le moment de jouer carte sur table. A vrai dire, il réalisa qu'il ne lui avait pas réellement posé la question à bien y réfléchir. « Oscar tu souhaites bien m'épouser n'est-ce pas ? » dit-il une boule dans la gorge.

Elle le dévisagea quelques instants, totalement décontenancée par sa question, avant de lui répondre, ne comprenant pas sa demande. « Mais enfin, évidemment, que crois-tu qu'on ait préparé aujourd'hui ? Le bal du quatorze juillet? »

« C'est que je me rends compte que je ne t'avais pas vraiment posé la question et que peut-être que tu te sens … comment dire … obligée ? »

Mais d'où lui venaient tant d'incertitudes ? Il fallait absolument lui remettre les idées en place. « M'as-tu déjà vue faire quelque chose contre mon gré sans clairement le dire haut et fort et batailler contre de toutes mes forces avant de m'y résoudre ? » s'amusa-t-elle, espérant le détendre. Il lui répondit négativement d'un mouvement de la tête. « Tu m'imagines, moi, volontairement porter une bague juste parce que je n'aurais pas osé dire non ? » A son grand soulagement, elle vit un sourire apparaitre sur son visage.

« Ça pourrait être drôle de voir quelqu'un essayer juste pour te voir lui botter le cul, » s'amusa-t-il finalement, rassuré. Néanmoins, cela n'expliquait pas cette distance qu'elle avait instaurée entre eux, elle ne semblait même pas en être consciente. Il y avait comme une partie d'elle qu'elle avait résolument fermée. Ils venaient de se coucher, éreintés par une journée chargée en émotions et en organisation. Tournés l'un vers l'autre, ils se regardaient silencieusement, le cœur tourné vers le futur, mais la raison bloquée sur le présent.

« Oscar dans quelques heures nous serons mariés, tu peux tout me dire tu sais ? » offrit Alain, intrigué de la voir si braquée malgré toute la bonne volonté dont elle avait fait preuve durant toute cette journée de préparatifs.

« Pas tout non, » fit-elle finalement après un long silence, détournant le regard mais admettant par ce geste et cette petite phrase que quelque chose la dérangeait. Le problème c'est qu'elle n'arrivait pas à mettre le doigt dessus mais inconsciemment, elle souhaitait le protéger des turpitudes de son esprit.

« Mais si au contraire ! » insista-t-il.

Oscar ferma les yeux, cherchant un échappatoire à cette conversation qu'elle ne voulait pas avoir, à cet état d'esprit qui était le sien et qu'elle ne savait pas expliquer puisque tout simplement elle ne le comprenait pas.

« Es-tu anxieuse de revoir ton père ? C'est pour cela que tu as refusé de retourner à Jarjayes ? » A bien y réfléchir, c'était le point de départ de son comportement mystérieux. Jarjayes était définitivement la clé du mystère.

« Pour être parfaitement honnête avec toi, je pense que si mon père a accepté de te rencontrer et qu'il a donné son accord pour notre mariage, je n'ai rien à craindre de lui, » commença-t-elle. En énonçant ce fait, elle avait conscience d'être honnête, avec lui comme avec elle-même. Cela aurait été très facile d'utiliser cette excuse et de stopper toute investigation complémentaire. Mais elle lui avait promis l'honnêteté. Alors pourquoi ce refus viscéral d'aller à Jarjayes ?

« Je suis convaincu qu'il lui tarde de te revoir, » lui confirma Alain. « Tu ne pourras pas éviter Jarjayes indéfiniment tu sais, » lui dit-il doucement.

Indéfiniment, non, mais pour son mariage c'était hors de question. Et la lumière se fit dans son esprit, alourdissant son cœur de cette découverte et de l'implication qu'elle avait, emplissant ses yeux de larmes qu'elle ne voulait pas lui montrer tant elles lui paraissaient stupides. Mais c'était le sous-estimer car il vit immédiatement son changement d'attitude.

« Qu'y a-t-il qui te bouleverse tant à Jarjayes ? » lui demanda-t-il doucement, l'attirant vers lui.

Comment pouvait-elle lui répondre honnêtement sans le blesser ? C'était inévitable en fait, alors elle laissa parler son cœur, le libérant du poids qu'il portait depuis quelques temps maintenant sans qu'elle n'en ait vraiment réalisé la charge.

« Il n'y a plus rien justement, » répondit-elle finalement. « Ou plutôt … il y a tout, chaque pièce, chaque odeur, chaque bruit, chaque marche d'escalier, chaque détour d'un couloir, tout est marqué. » Alain réalisa finalement de qui elle parlait. « Sa présence à chaque pas sera assourdissante et cela n'en rendra son absence que plus réelle. » avoua-t-elle enfin comprenant qu'il était important de faire cet aveu à celui avec qui elle était sur le point de s'engager pour la vie.

Accusant le coup, Alain la serra un peu plus près de lui, caressant ses cheveux dans un geste qu'il espérait apaisant. Bien sûr, c'était maintenant évident. Malgré ce document de l'état civil qu'il avait réussi à lui obtenir, rendant leur mariage officiel, ils n'avaient jamais vraiment eu la cérémonie qu'eux s'apprêtaient à avoir le lendemain aussi simple et précipitée soit-elle. Et il était logique que tous les préparatifs auxquels ils venaient de s'atteler ne puissent que le lui rappeler de façon cuisante malgré la presque décennie qui s'était écoulée depuis sa tragique disparition.

« Je comprends, » lui dit-il doucement. Il était touché par sa détresse, car il la sentait infiniment triste et avait compris qu'elle tentait par tous les moyens de le lui cacher pour ne pas le blesser. Et il lui en était reconnaissant. Il ne lui dirait pas qu'il était désolé, car elle refuserait sa pitié. Et puis, une voix insidieuse lui soufflait que finalement, le malheur des uns faisait le bonheur des autres, faisant naître la vague de culpabilité familière qui ravageait bien malgré lui son cœur lorsqu'André était évoqué.

« Je suis désolée de t'imposer cela la veille de notre mariage, » lui dit-elle enfin, le cœur autant serré par le souvenir d'André qui avait tournoyé autour d'elle toute la journée sans dire son nom que par la douleur que cet aveu devait provoquer à Alain.

« J'ai pensé à André aussi aujourd'hui tu sais, beaucoup, » avoua-t-il à son tour. Intriguée, elle releva la tête vers lui, se demandant ce qui avait pu le mener à une telle réflexion. « Si un homme méritait de t'épouser c'était bien lui, et pourtant c'est à mon bras que tu sortiras de cette église, c'est mon nom que tu porteras. Il était mon meilleur ami et je lui prends sa femme. »

« Alain, es-tu celui qui lui a tiré dessus ? » lui demanda-t-elle, la voix soudain ferme. Ne comprenant pas où elle voulait en venir, il la regarda quelques instants, sans comprendre. « Es-tu celui qui a appuyé sur la gâchette de l'arme qui lui a ôté la vie ? » précisa-t-elle, la voix presque dure.

« Non, bien sûr que non, tu étais là tu le sais bien. » répondit-il doucement se demanda comment elle pouvait s'imposer la douleur d'un tel souvenir.

« A t'entendre on pourrait croire que c'est toi qui l'a tué. » expliqua-t-elle.

« Ça n'empêche pas que je me sente coupable. » insista-t-il d'une voix qui aurait presque pu paraître boudeuse si leur conversation n'avait pas été si importante.

« La blessure de sa mort ne me quittera jamais, et je me suis sentie incroyablement coupable moi aussi quand j'ai réalisé ce que je ressentais pour toi. Et il m'arrive souvent de le ressentir encore d'ailleurs, » lui confia-t-elle doucement. « Tu sais je le lui ai dit, » elle marqua une pause, rougissant légèrement. « Enfin … quand je suis à Arras, »

« Moi aussi je lui parle à Arras, n'importe où d'ailleurs, je crois qu'il ne se passe pas une seule journée sans que je ne le remercie de t'avoir confiée à moi, »

« Je ne suis pas un objet fragile que l'on se passe avec précaution de main en main, » grogna-t-elle pour la forme.

Il rit doucement, il préférait largement l'entendre dire ce genre de choses que de rester silencieuse à souffrir dans son coin. Il s'en sortait bien, elle aurait pu lui coller un coup de poing en temps normal.

« Tu n'es sûrement pas fragile, plutôt incroyablement précieuse, une femme comme toi, on n'en rencontre pas à tous les coins de rue figure-toi. » lui dit-il avec adoration.

« Regarde Rosalie, elle aussi elle est forte, » répliqua-t-elle.

« Bien sûr, je me demande bien de qui elle a appris tout ça tiens, » lui répondit-il sans perdre de temps. « Eh oui elle me l'a raconté, » s'amusa-t-il de constater lorsqu'il lut l'étonnement sur son visage.

« Oscar, il est indéniable qu'André fera toujours partie de ta vie, de notre vie d'ailleurs. Sais-tu ce que ton père m'a répondu lorsque je suis allé lui demander ta main ? »

Non tiens, elle ne savait pas du tout, elle n'avait guère eu l'occasion de le questionner. Elle avait scrupuleusement évité le sujet pour être honnête avec elle-même. Curieuse, elle pencha la tête sur le côté, lui signifiant qu'il avait son attention toute entière.

« Il semble qu'André lui ait fait parvenir un courrier avant de mourir, je ne sais de quelle façon, peut-être même lui avait-t-il laissé avant de partir avec toi rejoindre la garnison à Paris ? » Oscar sourit doucement, c'était probablement le cas, André était une personne extrêmement prévoyante.

« Que disait donc cette lettre ? »

« Il annonçait à ton père qu'il était déjà pratiquement aveugle, qu'il n'y avait que peu d'espoir pour lui de survivre aux soulèvements parisiens mais qu'il donnerait sa vie pour toi s'il le fallait. Et puis … aussi fou que celui puisse paraitre, il lui a parlé de moi. Lui disant que s'il n'y avait qu'un seul homme à qui faire confiance parmi tes soldats, c'était moi, que j'avais son entière confiance et amitié. » il se tut, la voix rendue rauque par l'émotion et la culpabilité qui à nouveau l'étreignaient.

« Il ne s'était pas trompé, André a toujours eu un excellent jugement quand il s'agissait de donner sa confiance. » murmura-t-elle doucement en lui caressant la joue. Il se saisit de sa main et la retourna afin de lentement imprimer sa paume d'un baiser.

« Ton père m'a dit qu'il avait donné sa bénédiction à André, et que si André me faisait confiance et que j'avais déjà ton accord … alors il ne pouvait que se fier à vos décisions. »

« André m'avait fait promettre de rester à tes côtés, mais je n'avais pas besoin de cette promesse pour le faire, j'étais déjà sous ton charme même si je tentais par tous les moyens de m'en défaire par respect pour lui. »

« Quand donc ? » lui demanda Oscar, qui récapitulant les événements ayant conduits à la mort d'André ne voyait pas à quel moment cela avait pu arriver.

« Quelques jours avant les premières émeutes, je me suis rendu compte qu'il devenait aveugle. Il m'a également fait promettre de ne rien te dire, il souhaitait rester à tes côtés coûte que coûte. Il savait tu sais … »

« Que tu m'aimais ou qu'il allait mourir ? »

La question pouvait sembler sans cœur, mais il la connaissait bien mieux que cela maintenant. « Les deux Oscar, les deux, ».

Troublée, Oscar leva les yeux au ciel, comme si elle cherchait un signe de son André, ce soir plus que jamais, il lui manquait terriblement. Et cela la mettait dans un état de confusion qui lui était totalement étranger. Comment pouvait-il autant lui manquer alors qu'elle allait en épouser un autre ? C'était absolument illogique. Comme il lui semblait injuste de devoir taire le passé pour mieux vivre le futur ! Ne pourraient-ils jamais se défaire de cette culpabilité qui les étreignaient ? Comme l'avait dit Alain, André ferait toujours partie de leur vie, ils devraient l'accepter. Comme lui avait accepté qu'il risquait sa vie à l'accompagner à Paris ce matin-là.

« Jamais je n'aurais tenté quoique ce soit envers toi si tu n'avais pas fait le premier pas, je me l'étais juré et je le lui ai promis sur son lit de mort. » lui confessa-t-il.

« Tu es un homme d'honneur Alain et tu te sous-estimes. André a eu raison, il avait vu clair en nous. Pour être tout à fait sincère avec toi, il est très probable que tu ne serais resté qu'un ami très cher si André avait survécu. »

« Mais il est mort, » ne put il s'empêcher de lui dire, grimaçant en réalisant à quel point c'était mal venu.

« Il vivra à jamais dans nos cœurs et veillera sur nous deux. » affirma Oscar avant de se pencher vers la table de nuit qui supportait le chandelier qui éclairait la pièce, en soufflant les chandelles les unes après les autres. « Une grande journée nous attend demain, il est temps de dormir. »

« Viens par-là, » lui dit-il en lui ouvrant les bras dans lesquels elle s'engouffra immédiatement, le cœur plus léger de lui avoir parlé.