Ship : Johnlock
Rating : K
Ce fut la musique qui réveilla John en ce matin de juin ensoleillé. Une musique étouffée qui semblait filtrer à travers les volets. Il grommela vaguement et se retourna, encore à moitié endormi, avant de s'aventurer à soulever une paupière. Constatant que la faible luminosité de la chambre ne lui brûlait pas la rétine, il ouvrit complètement les yeux et s'assit dans son lit. Après quelques instants d'adaptation à la position verticale, il se leva, enfila un t-shirt et un jean et descendit les escaliers.
Il trouva Sherlock dans la cuisine, l'œil vissé à son microscope, la table envahie de produits, de poudres et de mélanges à la dangerosité allant de « t'inquiète, c'est du sucre » à « tu vas mourir dans les trente secondes à venir » et passant par « un aller simple pour l'HP ». Le détective leva les yeux vers lui et lui adressa un sourire rapide.
-'jour
-Bien dormi ?
John répondit par un simple signe de tête et dégagea un coin de la table pour pouvoir manger son petit déjeuner sans ingurgiter du cyanure par la même occasion.
C'est alors qu'il entendit à nouveau la musique qui l'avait réveillé. Fronçant les sourcils, il se leva et se dirigea vers la fenêtre d'où semblait provenir le bruit. Arrivé là, il écarquilla les yeux.
Il n'avait jamais vu Baker Street aussi animée. Des gens étaient là, assis sur le trottoir ou carrément sur la route qui semblait fermée aux voitures, et profitaient du soleil. Il y avait de la musique aux accents pop et les gens brandissaient toutes sortes de drapeaux et pancartes, comme pour une manifestation.
Que se passe-t-il ? Demanda le médecin en se retournant vers Sherlock.
-A en juger par les drapeaux, la musique, les pancartes, l'ambiance générale et l'affiche placardée depuis quinze jours au coin de la rue, je dirais la Gay Pride, répondit le détective avec un sourire en coin.
-Oh… Oui, c'est vrai, j'avais oublié.
John vint se rasseoir à la table et entama ses œufs brouillée et son bacon (on est anglais ou on ne l'est pas). Le silence retomba dans l'appartement, seulement perturbé de temps à autres par un éclat de musique que le double vitrage ne parvenait pas à étouffer.
A peine quelques minutes plus tard, cependant, il fut à nouveau brisé par l'irruption dans la pièce d'une jeune fille de dix-sept ans vêtue d'un jean clair roulé aux chevilles et d'une chemise en flanelle légère (subtilité, mes amis, subtilité..).
Son père leva les sourcils en la voyant :
« Déjà levée ? Et c'est nouveau cette couleur !
-Ah, ça… répondit Rosie en passant la main dans ses mèches courtes et bleues (oui parce que c'est un peu stupide d'utiliser les clichés hein) Oui. »
Le docteur, s'il était très stricte sur certains sujets, la laissait totalement libre quant à son apparence physique. La jeune fille s'approcha de lui pour lui piquer un baiser au sommet du crâne et passa une main taquine dans les cheveux de Sherlock en allant chercher un toast.
Vous avez quelque chose de prévu aujourd'hui ? Pas de nouvelle enquête, Sherl ? Demanda-t-elle.
-Non, rien de spécial, répondit John. Apparemment, il y a la Gay Pride qui passe par Baker Street, tu as vu ?
Le sourire de Rosie se figea légèrement. Elle se pencha vers le détective.
-Qu'est-ce que tu es en train d'analyser ?
-L'acide qu'on a trouvé hier près de la décharge. J'ai emprunté un flacon à St Barth', mais il y a un élément que je n'arrive pas à identifier. Tu veux jeter un œil ?
-Volontiers.
Toutes les personnes présentes dans la pièce savaient pertinemment que Sherlock n'avait absolument pas besoin d'aide, mais c'était sa manière à lui d'inclure celle qu'il considérait comme sa fille dans son métier, et, par la même occasion, de tester ses connaissances en chimie.
Il n'était d'ailleurs pas rare que Rosie accompagne ses parents sur des scènes de crime, et Scotland Yard était désormais habitué à sa présence et aux piques joueuses qu'elle échangeait avec Sherlock. Le détective était d'ailleurs nettement plus supportable depuis que sa fille l'accompagnait.
Et il faut bien admettre qu'elle était réellement utile. Ses parents lui avaient tout appris de la science de la déduction, de la médecine légale et des techniques de combat, et elle offrait un regard neuf sur les affaires qui se présentaient. Elle était bien en passe de devenir le nouveau génie de sa génération, et Lestrade, Donovan et Anderson avaient même parié sur l'âge auquel elle surpasserait Sherlock à son propre jeu.
Rosie se pencha vers le microscope et observa la lamelle pendant quelques instants.
-Mmm… Ça ressemble à des ions Cuivre. Tu l'as testé avec de l'hydroxyde de sodium ?
-Oui. Précipité vert.
-Ah. Oh, j'y suis ! Ion fer II ! On en a vaguement parlé à la fac la semaine dernière.
La jeune fille suivait en effet des cours de chimie et de sciences humaines dans une université londonienne à raison d'un jour par semaine. Elle allait quand même au lycée les autres jours, plus par envie que par réel besoin. Sherlock, pour qui le lycée avait été une expérience particulièrement traumatisante, ne comprenait absolument pas l'intérêt qu'elle pouvait tirer d'une bande d'ados stupides. Rosie lui répondait juste que l'ambiance lui plaisait.
La vérité, c'est qu'elle n'avait pas envie de grandir trop vite. Elle n'avait pas envie de courir à toute allure jusqu'à atteindre l'apothéose de ses capacités à à peine une trentaine d'années, puis ensuite de décliner lentement jusqu'à ne plus rien savoir du tout. Rosie savait qu'elle était un génie. Elle le disait sans prétention aucune. C'était un fait, un de ceux qu'on ne remet pas en question, exactement comme on ne remet pas en question le fait d'avoir besoin de respirer pour survivre ou bien le fait que Sherlock et John étaient complètement et irrémédiablement amoureux l'un de l'autre.
Rosie savait qu'elle avait encore de nombreuses années devant elle qui lui permettraient d'amener son esprit au maximum de ses capacités. Mais elle voulait aussi vivre autre chose. Elle voulait ressentir. Elle voulait être autre chose qu'un génie. Elle voulait être un être humain. Pas qu'elle considère les génies comme des machines, bien au contraire. Il était impossible de penser une chose pareille en ayant eu Sherlock comme père. Mais elle voulait être reconnue et appréciée pour autre chose que ses capacités.
Sherlock valida sa théorie d'un signe de tête et d'un sourire fier. Un nouvel éclat de musique retentit dans la pièce, et John, sentant qu'il était en trop dans ce moment que partageaient son ami et sa fille, se leva et s'approcha à nouveau de la fenêtre. Les manifestants se faisaient plus nombreux, mais le défilé n'avait selon toute vraisemblance pas encore commencé. Il se retourna en entendant Rosie toussoter pour attirer son attention.
-Vous pouvez vous asseoir cinq minutes ? Je… Je dois vous parler de quelque chose.
Son ton sérieux fit lever les sourcils de Sherlock qui se mit à la dévisager avec insistance.
-N'essaye pas de déduire quoi que ce soit, Sherly. Tu n'y arrivera pas.
Et, en effet, Rosie, quand elle le voulait, pouvait se montrer aussi impénétrable que feu Irène Adler. Puis, il y avait aussi une sorte d'accord tacite entre le détective et la jeune femme : même s'il était parfois en capacité de la déduire, il ne le faisait que s'il sentait qu'il sentait qu'elle était en danger immédiat, ce qui permettait à Rosamund de garder un minimum d'intimité, ce qui était important à son âge.
John s'assit dans son fauteuil et incita son ami à faire de même. Une fois qu'ils furent installés, il se tourna vers sa fille qui se tenait debout près de la cheminée.
-De quoi voulais-tu nous parler, sweetheart ?
L'interpellée grimaça pour la forme à l'entente du surnom.
-Eh bien, il se trouve que j'ai rencontré quelqu'un. De qui je suis devenue assez...proche. Un peu plus que proche même.
John leva un sourcil, étonné.
-Vraiment ? C'est une très bonne nouvelle ! Vous… Vous êtes ensemble, donc ?
Rosie hocha la tête en signe de confirmation.
-Depuis un peu plus de six mois.
-Wow ! Et… c'est sérieux entre vous ?
Il était embarrassé, c'était visible. Il n'avait pas l'habitude de parler de ce genre de sujets avec sa fille, mais il était réellement heureux pour elle. C'était la première fois qu'elle leur parlait d'un garçon.
-Et comment s'appelle-t-il ?
Un silence. Rosie soupira intérieurement. C'était prévisible. Elle inspira, rassemblant son courage.
-Elle s'appelle Eldran.
Elle garda les yeux bien ouverts, sans ciller. « Tu n'as pas peur. Tu n'es pas embarrassée. Tout va bien. »
La jeune fille n'osait pas regarder son père. Elle savait qu'il était en train d'assimiler l'information et ce qui en découlait. Elle se tourna alors vers Sherlock qui n'avait jusque là pas dit un mot. Leur regard se croisèrent, et quelque chose y passa. Une compréhension, une acceptation immédiate et un amour inconditionnel. Mû par une étrange volonté, Sherlock se leva et prit sa fille adoptive dans ses bras. Tout était dit entre eux.
Rosie ferma les yeux et s'abandonna à l'étreinte rassurante de son père. Quand elle sentit son rythme cardiaque ralentir un peu, elle osa croiser le regard de John qui, voyant ses yeux noyés de larmes, se leva et la serra contre lui.
-Tu sais très bien que ça ne fait aucune différence pour nous. Peu importe qui tu es ou qui tu aimes, tu seras toujours mon enfant et je t'aime, murmura t-il. Ta mère aurait été fière de toi, ajouta-t-il dans un souffle.
La jeune fille, des larmes de soulagement coulant de ses yeux, dégagea un bras de l'étreinte et le tendit vers Sherlock qui s'était reculé. Il la regarda d'un air interrogateur.
-Viens.
Après un instant de réticence, il s'approcha et attrapa la main tendue. Rosie l'attira contre eux et serra ses pères dans ses bras.
-Vous êtes ma famille, murmura-t-elle.
Les regards de John et de Sherlock se croisèrent au-dessus de la tête de leur fille, et ce qu'ils y virent les troubla profondément.
Ils se séparèrent au bout de quelques secondes, chacun tentant de reprendre contenance comme iel le pouvait.
-Alors... Aurons-nous la chance de la rencontrer ? Demanda le médecin en souriant.
-Eh bien, on avait prévu de se retrouver ici pour aller à la Gay Pride ensuite. Elle ne devrait pas tarder.
Et en effet, à peine quelques minutes plus tard, on sonna à la porte et Rosie dévala l'escalier pour ouvrir. Elle remonta accompagnée d'une jeune femme un peu plus grande qu'elle, vêtue d'une robe légère en dentelle noire. Elle avait les cheveux d'un brun sombre parcourus de quelques mèches plus claires retombant sur sa peau mate et des yeux noisettes soulignés d'un léger trait d'eyeliner. Un sourire éclairait son visage. Sherlock lui trouva un air intelligent, John lui rendit son sourire tout en pensant qu'elle paraissait gentille. Il s'avança pour lui serrer la main.
-John Watson, enchanté.
-Eldran Max O'Rain, ravie de vous rencontrer messieurs.
Elle plut aux deux hommes. Ils discutèrent quelques instant, puis Rosie signala quelle allait chercher son sac au sous-sol qu'ils avaient transformé en petit studio, et John se proposa de l'accompagner. En descendant l'escalier, il posa la main sur son épaule.
-Elle a l'air d'être quelqu'un de bien.
-Elle l'est.
-Tu l'aimes ?
-Je crois que oui.
-Alors, si tu l'aimes vraiment, tu pourras tout affronter, tu sais ? Cet amour, c'est un rempart. L'ultime barrière qui protège de toutes les vicissitudes du monde. Tant que tu l'aimes, tu es invincible.
-Tu as déjà aimé comme ça ?
-Oui, ta mère. Je l'ai aimée comme ça, comme tu dis. Je n'ai jamais rien ressenti de tel pour aucune autre femme.
-Tu l'aimes toujours ?
-Bien sûr. Je l'aimerai jusqu'au jour de ma mort. L'amour, ça ne disparaît jamais, pas complètement. Il en reste toujours quelque chose. Il faut juste que, une fois que cette histoire est finie, il s'atténue suffisamment pour nous laisser passer à autre chose. Mais il est toujours là. Simplement, on continue d'avancer, en ne gardant en mémoire que les meilleurs moments.
« Après la mort de ta mère, j'ai cru pendant longtemps que je pourrai plus jamais aimer quiconque. Et c'était le cas au début. Et puis, petit à petit, ce sentiment s'est atténué. Ça s'est fait progressivement, sans que je m'en rende compte. Un jour, j'ai arrêté de me retourner vers elle pour partager une pensée ou une parole. Un autre jour, je n'ai plus eu le réflexe de ranger mes chaussures bien à gauche dans l'entrée en rentrant à la maison pour qu'elle ait la place de mettre les siennes à côté. Et puis, finalement, je me suis réveillé un matin en ne m'attendant pas à la trouver dans le lit à côté de moi. C'est là que j'ai su que j'étais arrivé à la laisser partir.
« Tu vois, ce n'est pas de l'oubli, loin de là. Je me rappelle de chaque moment passé ensemble, de chacun de ses rires. Mais son souvenir, et l'amour que je lui porte, s'est juste mis suffisamment en arrière-plan pour que je puisse aimer une autre personne sans avoir l'impression de la trahir.
-Et, tu aimes une autre personne ? »
Laissés seuls en haut, Eldran et Sherlock se dévisagèrent en silence. Ce fut le détective que le rompit en premier :
-Vous avez couché ensemble.
-Vous non, répondit la jeune fille en indiquant d'un signe de tête la direction dans laquelle John avait disparu.
Le détective eut un sourire furtif. Un point partout.
-Rosie m'a beaucoup parlé de vous, reprit Eldran.
Ne sachant pas comment le prendre, le détective resta silencieux.
-Elle tient de vous, d'après ce que je sais. Même physiquement, d'ailleurs. Vous avez les mêmes yeux et les mêmes pommettes.
-Simple hasard. Étant donné qu'elle n'est pas mon enfant biologique, il est impossible qu'elle ait hérité de mes gènes.
-Allez savoir, murmura la plus jeune.
Sherlock ouvrit la bouche pour lui répondre d'un ton agacé que non, c'était médicalement impossible, mais les mots moururent dans sa gorge quand il imagina ce que ce serait si Rosie avait bel et bien été sa fille biologique. Bien sûr cela n'aurait rien changé à l'amour qu'il lui portait, mais il se prit à apprécier ce que cela aurait sous-entendu, particulièrement au niveau de sa relation avec John.
La lueur amusée dans les yeux de son vis-à-vis le fit comprendre qu'elle avait suivi le cours de ses pensées, et il détourna le regard, soudain captivé par une feuille de papier posé sur un coin du bureau, tentant de refréner le rouge qui menaçais de lui monter aux joues. « Bien trop perspicace, cette gamine. »
Ils furent interrompus par John et Rosie qui remontaient du 221C. Cette dernière se dirigea vers sa petite-amie et la prit par la taille.
-On y va darling ?
L'interpellée hocha la tête en souriant. Rosie, prise d'une inspiration soudaine, se tourna vers ses parents :
-Vous voulez venir avec nous ?
Sherlock s'apprêtait à décliner quand une idée lui traversa l'esprit :
-Eh bien, pourquoi pas ? John ?
Ce dernier, prit de cours par la réponse de son ami, hocha la tête.
-Super ! On a des drapeaux en trop en plus, se réjouit leur fille.
Elle fourra dans les mains de Sherlock un drapeau arc-en-ciel et dans celle de John un drapeau tricolore rose, violet et bleu.
-On y va ?
Les deux hommes, légèrement interloqués, suivirent les deux jeunes dans l'escalier et jusqu'à la rue. Là, ils tournèrent sur Dorset Street d'où la marche arrivait. La rue était beaucoup plus encombrée. Les gens se pressaient les uns contre les autres dans une ambiance euphorique. Une chanson de Gloria Gaynor fendait l'air, entrecoupée de cris et de rires. Tout ce petit monde se mit en marche, s'articulant joyeusement autour des chars arc-en-ciel sur lesquels étaient perchés toutes sortes de personnages hétéroclites. Tout le monde était heureux, tout le monde faisait la fête, tout le monde s'aimait, et Sherlock et John eurent à cet instant la même pensée : « Je me sens merveilleusement bien ». Portant leurs drapeaux sur l'épaule, le petit groupe avançait joyeusement. Les deux filles se mirent à danser, chantant à pleine voix le refrain de la chanson, quand quatre autres ados les rejoignirent, portant une banderole multicolore. Après avoir échangé quelques mots avec eux, Rosie s'approcha de John pour l'informer qu'Eldran et elle rejoignaient le devant du cortège avec leurs amis. Quelques secondes après, elles étaient avaient disparu.
Un soudain mouvement de foule manqua d'éloigner les deux hommes et le docteur saisit la main du détective pour le retenir à ses côtés.
Ledit détective sentit son cœur rater un battement. La paume de John était chaude dans sa main, et sa peau était douce et lisse. La bouche sèche, Sherlock raffermit sa prise sur la main de son ami tout en évitant consciencieusement son regard. Presque inconsciemment, ils se rapprochèrent et leurs coudes se frôlèrent. Leurs doigts se nouèrent.
Une nouvelle chanson commença. I follow river, de Lykke Li. La foule arriva sur une place et s'arrêta, bien que continuant à se déhancher au rythme du morceau. Voyant que John n'amorçait aucun mouvement pour lâcher sa main, le détective se tourna lentement pour lui jeter un regard à la dérobée, et sursauta presque quand il croisa les yeux du médecin qui le fixaient.
Et là, tout s'arrêta. Il ne virent plus la foule autour d'eux, ils n'entendirent plus les cris et les rires. Il ne restait que la musique, qui enflait, enflait avant le refrain final, et ce lien tangible, palpable, qui unissait leurs regards, et par extension leurs corps.
Tous les deux avaient le souffle coupé. En un regard, ils comprirent tout. Tout ce qu'ils ne s'étaient jamais dits, tout ce qui avait été dit, tout ce qui restait à dire. Tout ce qu'ils avaient déjà éprouvé, tout ce qu'ils n'avaient jamais ressentis, tout ce qu'ils avaient étouffés en eux. Leurs mains se séparèrent un instant. Et puis d'un coup, quand le refrain éclata et que la foule se mit à sauter, ils se jetèrent l'un contre l'autre et s'embrassèrent à en perdre haleine, à en perdre la raison. Ils s'embrassèrent sans reprendre leur souffle, leurs mains agrippées au corps de l'autre, cramponnées de toute leurs forces à cet être qu'ils ne pouvaient plus laisser partir. Cet être qu'ils n'avaient jamais pu laisser partir. Cette moitié de leur âme. Ils s'embrassèrent comme des saints, comme des damnés, se sentant si humains, si merveilleusement vivants, là, dans les bras l'un de l'autre, au milieu de tous ces gens qui ne les jugeraient jamais. C'était le plus bel endroit du monde.
Bien sûr viendrait le moment de se séparer des lèvres de l'autre, le moment où leurs regards se croiseraient, le moment où, au même moment ils murmureront « je t'aime ». Viendra le moment où l'un d'eux, probablement John, proposera de rentrer chez eux, où ils traverseront maladroitement les rues, mus par cette nouvelle chose qui poussait dans leur poitrine les rendant invincibles, le moment de pousser la porte, de monter les escaliers si familiers. Le moment de choisir quelle chambre, probablement la plus proche, le moment de se jeter l'un sur l'autre avec toute la maladresse et le désir irréffréné requis dans une telle situation. Il y aura le moment de l'annonce, à Rosie, à Mrs Hudson, à Mycroft et à Greg. Le moment de la révélation publique, dans les journaux. Il y aura des moments de vie à deux, comme un couple pour la première fois, à trois comme une famille comme ils l'ont toujours été. Le moment de la première dispute, de la première réconciliation. Mais pour l'instant, ils sont là , dans cette rue bondée de gens qui sourient, et ils s'aiment, et ils sont aussi dans tout Londres, dans tout le pays, dans le monde entier, et ils sont surtout là-bas, derrière la porte du numéro 221 à Baker Street, comme ils l'ont toujours été, à s'aimer.
