Rampa n'était pas ce qu'on appelle aujourd'hui une personne "tactile".
Déjà parce qu'il n'était pas une personne tout court et qu'on ne peut en vouloir aux démons d'être méfiants : ils savent trop bien à quel point les caresses peuvent devenir des coups. Mais surtout parce que ce n'était pas son truc, tout simplement. Il ne laissait jamais ceux qui l'entouraient pénétrer son espace personnel, sauf dans un seul cadre bien précis : le sexe.
Avec Aziraphale, les choses étaient moins simples. Ils s'étaient fréquentés pendant des siècles sans ne serait-ce que s'effleurer car l'ange respectait l'étiquette anglaise comme s'il l'avait lui-même écrite. Rampa s'en était parfaitement accommodé et n'avait jamais cherché à savoir si Az avait d'autres besoins. Mais maintenant, il connaissait sa douceur et combien il aimait son contact. Leurs étreintes n'auraient donc absolument pas été un problème s'ils pouvaient encore coucher ensemble. Mais ce n'était pas le cas et comme Rampa ne savait tout simplement pas être tendre en dehors du lit, les gestes affectueux le mettaient mal à l'aise.
Ils avaient décidé d'un commun accord de n'être que des amis. C'était certainement le mieux à faire. Mais pas le plus simple... Rampa avait senti son envie et si ça l'avait amusé sur le moment, il avait vite compris que le laisser s'y abandonner serait une très mauvaise idée. Alors, même s'il avait découvert des petites choses (comme son goût, l'odeur de la sueur dans ses cheveux et l'étroitesse de son corps) qui lui rendaient l'abstinence assez difficile, il allait tenir. Sa culpabilité toujours aussi vivace - malheureusement ! - et l'état d'Aziraphale l'y aideraient sans doute beaucoup. Il était résolu à n'inspirer à Aziraphale qu'une camaraderie absolument platonique, en faisant preuve de beaucoup de bienveillance, d'abnégation et d'empathie.
Des qualités vraiment très démoniaques.
Rien que l'idée le faisait grimacer.
Et repenser à ça de bon matin, allongé de tout son long contre l'intéressé avec en prime l'une de ses mains refermées sur son corps était un coup à choper une migraine. Cela l'avait travaillé une bonne partie de la soirée précédente et voilà que ça le reprenait maintenant, empoisonnant la douce langueur entre réveil et sommeil qu'il aimait tant. D'ailleurs, le fait d'être serpent ne devait pas l'aider à échapper à ces prises de conscience désagréables ?
Se contractant furieusement, il se força à s'écarter du creux chaud dans lequel il avait si bien dormi et échappa à l'étreinte de ses doigts. Il leva ensuite la tête et darda la langue entre ses crochets pour goûter son environnement. C'était un geste instinctif, qu'il ne pouvait pas empêcher et dont il avait vaguement honte. Mais il lui permit de noter une différence dans l'odeur de ses blessures, différence qu'il aurait manquée sous sa forme humaine. En fronçant - mentalement, bien sûr - les sourcils, il revint vers Az et glissa sur ses cuisses. Il dormait encore, allongé sur le ventre, et n'eut pas un frémissement quand Rampa passa sous sa chemise de pyjama. Il se redressa ensuite comme un cobra en colère pour soulever le tissu. Son odeur de vent humide, de savon et de sang lui emplit la gorge. Mais quelque chose clochait. La fragrance aurait dû être fraîche. Hier, elle recouvrait toutes les autres. Ce n'était plus le cas.
Chez les serpents, l'odorat l'emporte sur la vue, et il siffla d'agacement en remarquant enfin la bande de coton solidement enroulée autour du torse d'Aziraphale. Comme il n'avait pas de mains pour la défaire, il dû sortir de sous sa chemise. Rampa se coula ensuite hors du lit d'un seul mouvement. Il se releva habillé d'un luxueux ensemble de nuit en soie pourpre et passa rapidement la main dans ses cheveux pour les ramener en arrière. Puis il se pencha pour repousser la flanelle sur la tête d'Az, fit apparaître une paire de ciseaux et commença à découper la bande. Il dû ensuite batailler avec le sparadrap blanc dont il l'avait généreusement couvert hier dans sa hâte de refermer les plaies. Il jura à voix basse contre l'imbécile qui avait eu l'idée de le fabriquer si tenace. Mais quand il parvint enfin à voir ce qu'il y avait en dessous, il sourit jusqu'aux oreilles.
- Aziraphale ! claironna-t-il en le secouant vivement par l'épaule. Réveille-toi. Allez !
L'autre grogna et roula vers le centre du lit pour échapper à sa main impitoyable.
- Qu'y a-t-il ? Pourquoi... Pourquoi tout ce bruit ? bafouilla Az en levant difficilement la tête.
Rampa daigna le lâcher et s'assit à la place qu'il venait de fuir.
- Ton dos est guéri. Pas de médecin douteux, pas de points.
- Oh. C'est bien, non ?
- C'est mieux que ça ! Les humains ne cicatrisent pas aussi vite. Je suis sûr que tu l'as fait miraculeusement pendant la nuit.
Aziraphale, qui s'était redressé pour s'assoir plus dignement en face de lui, cessa de se frotter les yeux.
- Ce n'est pas possible.
- Bien sûr que si ! J'ai bien vu que l'idée d'être recousu te faisait peur. Tu as dû te guérir inconsciemment.
- Ce n'est pas possible, répéta plus durement Az, le visage fermé.
Le démon sentit l'agacement lui monter au nez.
- C'est quoi, alors ? Une intervention divine ? Un geste d'excuse de Mickaël, peut-être ?
L'autre resta silencieux, les bras fermement croisés et le regard agressif.
- Arrête ça, soupira Rampa. Je ne comprends pas pourquoi tu t'entêtes. Refermer les plaies et compagnie, c'est vraiment un truc d'ange, alors il faut que...
- MAIS JE NE SUIS PLUS UN ANGE ! lui cria soudain Az comme s'il ne pouvait plus se contenir. Je n'ai plus rien d'angélique et je ne peux plus faire de miracles ! Ne vois-tu pas que je ne suis plus rien ?
Il ouvrait largement les bras pour lui signifier son impuissance, le regard sombre et triste, la respiration précipitée. Après quelques instants passés à le dévisager, Aziraphale laissa retomber ses mains sur le matelas et détourna la tête.
Rampa, peu habitué à de pareils éclats, ne sut pas quoi dire. Et comme il était aussi coincé par sa promesse de garder ses distances, il ne put même pas lui prendre la main. C'était frustrant car il ne trouvait souvent que cette façon-là pour le réconforter.
- Pourquoi insiste-tu ainsi ? demanda le bouquiniste d'une voix nouée.
Rampa se tendit en avant.
- Parce que les preuves sont là, Az, et que je ne veux pas te voir mourir de tes blessures parce que tu es trop borné pour essayer de te soigner. Je suis sûr que tu as gardé quelques dons. Bon. Je ne vais pas te donner le choix.
Rampa reprit les ciseaux qu'il avait laissé sur la table basse. Il fallait qu'Az arrête de faire l'autruche. Et tant pis s'il allait trop vite et trop loin. Il releva sa manche, et avant de trop y réfléchir ou que son ami ne comprenne ce qu'il voulait faire, il s'entailla profondément l'avant-bras. Le sang se mit immédiatement à couler à flots et la douleur lancinante lui apprit qu'il était parvenu à se blesser aussi gravement qu'il le souhaitait. Il grimaça en voyant les taches rouges imprégnant le coton d'Égypte et abîmant irrémédiablement ses draps mais il ne dit rien, fit la tête de celui qui souffre atrocement et lui tendit impérieusement son bras. Az le regardait, blafard de surprise et toute colère oubliée.
- Soigne-moi.
- Je... Par Dieu, Rampa, pourquoi en arriver là ?
- J'ai mal. Tu ne vas pas me laisser comme ça sans rien tenter, quand même ?
- Tu es vraiment l'être le plus irréfléchi que je connaisse ! s'exclama Az, passant du choc à l'agacement. Et si tu as tort et que je n'y parviens pas ?
- Alors je vais mourir bêtement devant toi. Et va savoir quand je pourrai Remonter avec un autre corps.
Aziraphale le foudroya du regard et lui saisit brusquement le poignet pour le tirer vers lui. Le mouvement écarta douloureusement les bords de la blessure et Rampa ne put retenir un gémissement très réel.
- Je suis désolé, s'excusa immédiatement l'autre.
Sans quitter la plaie des yeux, il tâtonna près de lui et ramena un coin de drap. Il commença par tenter d'essuyer le sang, mais dû renoncer en voyant l'importance de l'hémorragie. Il soupira profondément, mais carra les épaules et prit une profonde inspiration. Laissant retomber le drap souillé, il posa délicatement sa main sur la blessure.
Au début, il ne se passa rien. Aziraphale avait fermé les yeux et marmonnait en Langue Sacrée. Le cœur battant et un peu inquiet quand même, Rampa attendait en se mordant les lèvres, espérant très fort ne pas s'être trompé. Ce fut très discret. Il aperçut une lueur dorée émaner fugitivement de sous les doigts d'Aziraphale et le sang cessa de couler. Le bouquiniste termina sa litanie, resserra sa main une dernière fois puis la laissa retomber. Rampa ramena son bras contre lui, heureux que la douleur ait disparu. Il n'aimait vraiment pas avoir mal.
- Ah ! s'exclama-t-il
L'autre rouvrit les yeux, l'air déjà inquiet. Mais Rampa souriait en lui agitant son bras sous le nez.
-Tu vois ! J'avais raison, dit-il sans cacher sa satisfaction.
Il n'y avait plus la moindre trace de coupure sur sa peau. Aziraphale, incrédule, se rapprocha pour caresser du bout du doigt la chair redevenue lisse. Il leva les yeux vers Rampa.
- C'est un miracle...
Le démon hocha la tête.
- C'est l'idée, oui, dit-il d'un ton sarcastique. Bravo, cela dit. Je n'ai rien senti et il n'y a même pas de cicatrices.
- L'habitude, répondit Az d'une voix lointaine. J'ai servi en tant que médecin militaire dans pratiquement toutes les guerres.
Il s'était rassis en tailleur et semblait plongé en lui-même. Ce qui ne semblait pas vraiment agréable. Rampa commençait à se demander s'il n'avait pas été trop brusque quand il reprit la parole.
- Mon ami, je sais que c'est assez cavalier car c'est ta chambre, mais puis-je te demander de me laisser seul un moment ?
- Euh, oui. Oui, pas de problème. Je vais aller faire le déjeuner. Tu me rejoins dans la cuisine quand tu as terminé.
Aziraphale lui sourit courageusement.
- Bien sûr. Merci beaucoup, Rampa. Je crois que je ne pourrai jamais te rendre ce que tu as fait pour moi.
Le démon hocha la tête et se leva, achevant de faire disparaître le sang qui le poissait encore d'un claquement de doigts. Puis il sortit de la chambre en évitant de fixer Az, dont le visage se fermait à mesure qu'il s'éloignait. En fermant la porte, il ne pût s'empêcher de penser sombrement : Non. Tu ne pourras jamais me prendre tout ce que je t'ai pris.
Une heure et deux cafés plus tard, il tirait sur une cigarette près de la seule fenêtre de la cuisine en s'efforçant d'en faire sortir la fumée. Le déjeuner attendait un Aziraphale qui ne venait pas. Rampa n'avait pas l'ouïe particulièrement aiguisée, mais il l'aurait forcément entendu sortir de sa chambre dans le silence qui régnait ce dimanche matin. Donc il y était encore. En train de prier, de réfléchir ou il ne savait quoi d'autre. Il se crispa. Faites qu'il ne pleure pas ! pensa-t-il sans savoir auquel de leurs deux Patrons il s'adressait.
Il détestait l'idée qu'il soit seul, mais Az lui avait fermement demandé de le laisser. Il voulait affronter ça lui-même et Rampa aurait dû en être soulagé. Il ne l'était pas totalement car il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter. Il joua pensivement avec sa cigarette. Curieux comme le fait de se sentir coupable changeait de nombreuses choses...
Il tira une longue bouffée en essayant de s'intéresser au paysage matinal, et décida de troquer son expresso contre un verre de rouge. Quelque chose le titillait depuis un moment, et quand il leva la main pour prendre une gorgée de son Saint Emilion, il comprit ce que c'était avec un léger coup au cœur.
Ses doigts avaient l'odeur d'Az.
- Merde ! cracha-t-il.
Il posa son verre et jeta sans un regard sa cigarette à peine entamée par la fenêtre. Le cri outré de la jeune bimbo qui la reçu sur ses cheveux peroxydés ne le fit même pas sourire. Il reniflait sa paume, le dos de sa main et son poignet.
Il l'avait à peine touché et pourtant il sentait l'ange à plein nez. Ça disparaîtrait avec une bonne douche, mais cette odeur persistante était un problème : Aziraphale serait immédiatement identifié comme un ange. Et avec ces cicatrices et ces particularités de mortel, il ne fallait vraiment pas être une flèche pour en déduire qu'il était le dernier déchu en date.
Rampa s'adossa au mur, le pied posé sur la peinture blanche. Il fallait à tout prix parvenir à camoufler cette odeur. Il se tendit alors qu'une autre urgence se rappelait à lui. Il devait aussi trouver un moyen de faire parvenir à l'En-Haut la rumeur de sa mort, histoire d'éviter les vérifications intempestives. Les bureaucrates du Paradis mettraient peut-être encore quelques jours à traiter l'affaire. Mais que ce soit pour finir le travail de Mickaël ou pour remplacer la principauté de Londres, ils enverraient forcément quelqu'un. Il fallait donc s'assurer que l'envoyé du Ciel n'ait aucun doute sur la mort de son prédécesseur.
Rampa soupira. Il n'était pas pressé d'avoir un nouvel ange dans sa ville. Dire que ce ne serait plus Aziraphale... réalisa-t-il soudain. Plus de coups de mains angéliques... Son quota de réussites allait en pâtir sérieusement. Et il n'y avait aucune chance que le remplaçant d'Az se montre aussi accommodant que lui... Il haussa les épaules. Il n'avait de toute façon aucune envie de se rapprocher d'un autre ange ou de conclure un second Accord. C'était Aziraphale qui avait fait tout le charme du premier.
Et il ne s'en était pas rendu compte jusqu'à présent, mais c'était tout son quotidien allait être chamboulé définitivement par sa Chute.
Tout allait changer.
Soudainement nerveux, Rampa se leva. Il ne put s'empêcher d'aller réarranger la disposition du déjeuner sur l'îlot central. Il tourna l'anse de la tasse, posa un sucre sur la cuillère et quelques muffins dans la jolie assiette à côté. Il recula, pencha la tête sur le côté et rajouta une grappe de raisins près des gâteaux. Il se rassit ensuite sur son tabouret, satisfait et un peu plus à l'aise. Il aimait que tout ce qui l'entoure soit propre et parfait. Il dirait que ce n'était qu'une façon d'exprimer l'élégance dont il voulait faire preuve en toute circonstances, mais au fond, ça le rassurait. Le souvenir des premiers temps après la Chute des anges rebelles, passés allongé nu dans le cratère formé sous son corps brisé ne l'avait jamais quitté. Il n'y avait eu alors que de la boue noire, des roches en fusion et de la poussière puante autour de lui, alors que l'horizon était d'une laideur, d'un désespoir sans fin qui s'infiltrait jusqu'à l'âme. Depuis, il avait besoin de beaucoup de beauté pour exorciser ces images. Et de tasses disposées avec leurs assiettes selon un angle bien précis. Entre autres.
Az choisit ce moment-là pour entrer dans la cuisine. Il avait les traits tirés mais son regard était serein. Rampa en fut content (et plutôt soulagé). Il ne voulut pas troubler son calme et se mordit la langue pour ne pas poser de questions. Sans se lever, il lui désigna le tabouret en face de lui d'un signe de tête, agitant frénétiquement les doigts hors de sa vue pour faire disparaître l'odeur du tabac. L'autre s'assit en le remerciant d'un sourire et se mit à manger en silence, mais avec un appétit qu'il ne lui avait pas vu depuis un – trop - long moment. Il essaya de se retenir de le lui faire remarquer mais n'y parvint pas longtemps.
- D'autres gâteaux ? demanda-t-il avec un large sourire.
Aziraphale arrêta son troisième muffin à mi-chemin de sa bouche et rougit un peu.
- Hum, oui. Volontiers. J'ai faim et il faut bien avouer qu'ils sont délicieux !
- Je vois ça.
Rampa claqua des doigts et une demi-douzaine de petites pâtisseries dorées s'empilèrent sur l'assiette en porcelaine posée près de la main droite d'Aziraphale, dont les yeux s'illuminèrent.
Le démon posa sa joue dans la paume de sa main avec un demi-sourire, mettant sans vergogne le coude sur la table pour le regarder manger. Il était heureux de le voir retrouver une certaine gourmandise. Peut-être qu'il commençait à aller mieux. Il l'espérait de toutes ses forces.
Les minutes passaient sereinement, formant un moment qui ressemblait à tant d'autres déjà partagés et une agréable chaleur monta doucement dans sa poitrine.
Levant un sourcil, surpris, il pensa à un début d'ivresse et accusa le vin. Il posa donc son verre mais continua de regarder Aziraphale sans plus y penser, l'écoutant d'une oreille comparer les mérites des prestigieuses pâtisseries de Londres. Rampa fut soudain très heureux d'avoir réussi à le sauver.
Finalement, les gâteaux disparurent, avec le cacao et quelques fruits. Aziraphale semblait réchauffé. Il posa sa tasse sur le marbre et se décida à rompre le silence chaleureux qui les enveloppaient.
- Rampa ?
- Hum ? répondit celui-ci en cessant de jouer distraitement avec une cuillère en argent.
- Cela fait un moment que j'y pense... Que vont devenir mes livres ? Et mes boutiques ? Celle de Londres a été dévastée, mais peut-être que certains ouvrages sont saufs et j'aimerai beaucoup les récupérer.
Rampa se redressa sur son tabouret en le regardant pensivement.
- Je sais. Quelles dispositions as-tu prises pour ta succession ?
Aziraphale perdit son sourire.
- Je n'ai pas eu le temps d'en prendre une seule.
- Ah. Et j'imagine qu'il n'y a aucun testament...
- Bien sûr que non. Je n'étais pas censé mourir.
- Non ? Et comment faisait-tu quand tu approchais de l'âge de... De la retraite définitive, disons.
- Je cédais la boutique à un "descendant" qui en prenait possession, ou à une personne que j'inventais au besoin.
- Des ventes fictives, hein ? Tss tss, c'est puni par la loi, ça...
Aziraphale eut l'air à la fois très agacé et très coupable.
- Et bien, je n'ai pas eu d'autres idées. Et je tiens à préciser que je payais toujours le montant promis ! ne pût-il s'empêcher de rajouter, faisant sourire Rampa. Comment te débrouillais-tu, alors ?
Le démon haussa les épaules.
- Le fisc ne s'en prend à moi. Il ne manquerait plus que ça ! Et je déménage tous les dix ans, histoire de ne pas trop marquer les voisins. Tu sais comme les humains sont curieux. Bref. Pour tes bouquins, c'est simple. Comme tu es déclaré mort et que tu n'as pas de famille, ils finiront certainement aux enchères. Je convaincrai sans trop de problème un passionné de les acheter tous et tu pourras les récupérer après. On a un problème autrement plus important : tu sens l'ange.
- Je quoi ? répéta Az, interloqué pas le changement de sujet.
- Tu as encore l'odeur des anges. Que tu me colles aussi du coup, puisque tu vis avec moi. Et si l'un de chez nous s'approche suffisamment près de toi ou de moi pour la reconnaître, ça flanquera par terre ta fausse mort.
Il leva la main alors que Aziraphale ouvrait déjà la bouche pour s'excuser.
- Non, ce n'est pas de ta faute et non, tu n'iras pas ailleurs. En cherchant bien, on va sûrement trouver quelque chose.
Rampa soupira en se passant la main dans les cheveux.
- Mais là, je dois dire que je sèche...
L'ange déchu se leva, les sourcils froncés.
- Merci, mais je ne peux pas accepter que tu prennes davantage de risques pour moi.
Il souriait. Mais Rampa vit dans ses yeux cette ombre triste qui lui remuait le cœur.
- Je suis navré de t'avoir causé tant de soucis. Je pense qu'il est temps que je me débrouille seul. Je ne vais pas éternellement me cacher comme un enfant peureux. Tu m'as dit que j'avais au minimum plusieurs centaines d'années encore...
- Je ne suis pas sûr de ça ! S'il le faut, tu es toujours immortel. J'ai pas eu le temps de compulser tous les rapports.
- ... et je compte bien les vivre par moi-même, continua-t-il d'un ton ferme. Ainsi, je te remercie chaleureusement pour ton aide et ta merveilleuse gentillesse, mais il est temps que...
- Ça n'a rien à voir avec la gentillesse, le coupa Rampa d'une voix sèche. J'ai une dette envers toi.
- Ne sois donc pas idiot. Tu ne me dois rien.
- Si. Je me sens horriblement responsable de toi, et tu peux me croire, ça ne m'arrive pas souvent. Alors, laisse-moi t'aider à te sortir de ces emmerdes, Az. Je me sentirai mieux après.
Aziraphale avait croisé les bras et le fixait. Il semblait hésiter.
- S'il te plaît, insista encore Rampa.
L'autre écarquilla les yeux, peu habitué à l'entendre demander poliment quoi que ce soit. Il fit un pas vers le tabouret, puis s'arrêta en fronçant de nouveau les sourcils.
- Es-tu certain de le vouloir ?
- Par l'Enfer, Az, assieds-toi et ne m'oblige pas à te demander encore de rester ! s'exclama le démon d'un ton excédé.
Aziraphale reprit sa place en face de lui.
- Mais pourquoi ?
Gêné, Rampa détourna les yeux.
- Je te l'ai déjà dit. Ce qui t'es arrivé n'est pas juste. Je ne peux pas te rendre tes ailes, mais je peux au moins t'éviter de perdre le reste.
Mais pour ça, il faut que tu travailles avec moi et que tu arrêtes de vouloir te barrer à tout bout de champ !
Il y eut un bref silence. Et puis Aziraphale s'exclama d'un ton ému :
- Oh, mon cher ami !
Rampa lui jeta un coup d'œil et détourna la tête en sifflant.
- Ça va. Ne me regarde pas comme ça.
- Comme quoi ? demanda Az, un sourire radieux aux lèvres.
- Comme si j'étais... Adorable.
Rampa cracha le mot. L'autre étouffa un éclat de rire dans sa main et essaya de reprendre une expression grave. Mais les bords de sa bouche tremblaient un peu parce qu'il n'arrivait pas totalement à réfréner son envie de sourire, ce qui agaça royalement Rampa.
- Je ne me le permettrai jamais de te qualifier ainsi, affirma-t-il finalement avec une mauvaise fois flagrante.
- Mouais.
Aziraphale retrouva brusquement son sérieux, et son changement de ton fit relever la tête à Rampa.
- Est-ce que ce que tu comptes encore faire pourrait te mettre en danger ? Ou dans une situation inconfortable vis-à-vis de l'En-Bas ? Je ne veux plus que tu prennes le moindre risque pour moi.
- Non, tu peux...
- Et ne me mens pas !
Le démon prit une poignée de secondes pour réfléchir et répondit à nouveau non, mais beaucoup plus honnêtement cette fois.
- Alors j'accepte ton aide avec grand plaisir, très cher. Et je resterai ici, eh bien... Aussi longtemps qu'il le faudra.
- Alléluia, répondit Rampa en ignorant l'acidité que lui laissa le mot pieux sur la langue.
Il fit apparaître devant lui un nouveau café (il voulait éviter de fumer) et se pencha vers Aziraphale en pointant la cuillère vers lui.
- On a donc trois choses à faire : effacer ton odeur d'ange, confirmer au Ciel que tu es mort et s'occuper de tes livres. Pour ton odeur, je ne sais pas encore, mais j'ai ma petite idée pour tes Supérieurs.
- Ah ? Tu sais qu'ils ne seront pas faciles à leurrer...
- Je sais, je sais. Mais à part ce parfum de pluie et de vent, tu n'as plus l'aura d'un ange. Donc si on pouvait à la fois leur faire parvenir la confirmation de ta mort et faire en sorte que tu ne sois plus reconnaissable, ils classeront le dossier. Je vois mal quiconque remettre en question le jugement de Mickaël, aussi expéditif qu'il ait été. Même les autres Archanges en ont un peu peur, non ?
Aziraphale fit une petite grimace.
- Il terrifie tout le monde. Je me demande bien ce qui a pu se passer pour qu'il devienne aussi... Maniaque. Il était bon avant. Sévère, oui, mais juste et bien plus lucide. Il a terriblement changé après la Grande Bataille. C'est comme s'il y avait perdu quelque chose.
- Je me moque bien de savoir comment il est devenu taré. Il l'est indiscutablement, ça me suffit. Tu sais qu'En-Bas, on cite parfois son fanatisme en exemple pour motiver les jeunes ?
- Il en serait fou s'il l'apprenait, répondit Az avec un sourire non dénué de fiel.
Rampa haussa les épaules.
- Donc si on fait circuler haut et fort la nouvelle, ce sera fini de leur Côté. Il n'y aura aucune raison qu'ils entament des recherches.
- Normalement, oui.
- Bon ! Pour ça, je sais quoi faire.
Il sortit son téléphone pour y vérifier l'heure, mais surtout la date.
- Et si je me souviens bien, elle travaille aujourd'hui.
Rampa se leva en ignorant le regard curieux d'Az.
- Je sors. Je reviens sûrement dans deux-trois heures, dit-il sans attendre de réponse.
Aziraphale opina en silence.
- Ah, un instant, l'arrêta-t-il alors que Rampa allait disparaître dans le salon. Est-ce que tu as des dictionnaires de langues anciennes ?
Le démon, prit par sa réflexion, jeta simplement par-dessus son épaule :
- Dans mon bureau, deuxième étagère, tout à fait à droite.
Il agita vaguement la main.
- À tout à l'heure.
- Ça ne te dérange pas si j'y entre ? demanda Az d'une voix timide.
Rampa s'arrêta et se retourna complètement pour le regarder dans les yeux.
- Az, tu vas rester ici un certain temps, je veux que tu sois à l'aise. Alors oui, tu peux aller où ça te chante. Je ne suis pas Barbe bleue.
- D'accord.
La joie qui pétilla dans son regard lui fit absurdement plaisir. Rampa, les yeux fixés sur lui, fut frappé de voir combien le bonheur le rendait attirant. Il eut brutalement envie de revenir sur ses pas pour embrasser sa bouche souriante. Il lui tourna le dos en se forçant à s'en aller. Il traversa ensuite son appartement, enfonçant ses mains dans ses poches et pensant aigrement : Stupide ange reconnaissant pour un rien et son magnifique sourire stupidement lumineux.
Il l'appela dans les escaliers, lui promettant un cappuccino au caramel et une enveloppe rebondie si elle se libérait dans l'heure pour une petite entrevue. Sans surprise, elle trouva subitement un créneau et lui donna rendez-vous dans un fish and chips absolument minable mais raisonnablement loin du commissariat.
"Elle", c'était Emily, une policière d'une quarantaine d'années. C'était une grande femme prématurément vieillie, qui s'était négligée et qui aurait pu être belle tout de même sans l'ombre amère qui durcissait ses yeux. Sa hiérarchie l'avait mise au placard parce qu'elle ne savait pas la fermer devant une injustice. Elle avait dû renoncer à contre-cœur à l'envie d'être commissaire pour rester quand même dans la police et nourrir ses gosses. Elle qui était devenue flic comme d'autres se font bonnes sœurs acceptait maintenant les pots de vins pour se venger. Elle se laissait donc tirer les vers du nez depuis cinq ans par celui qu'elle prenait pour un journaliste canon mais pas très doué. Et malgré le dégoût et la déception, elle gardait vivace, comme un feu sous la cendre, un désir de désobéissance qu'elle cachait avec des manières élégantes et une voix douce.
Rampa adorait ça chez elle.
Et il faut dire qu'avoir des oreilles dans la police l'aidait bien parfois. Les autres démons avaient tendance à mépriser les forces de l'ordre humaines et la puissance des billets verts. Pas lui. Rampa préférait saisir tous les moyens à sa disposition pour se faciliter la vie.
Assis sur une chaise en plastique, dans un décor de faux bois imitant les pubs irlandais qui piquait les yeux, Rampa l'écoutait résumer les dossiers des affaires qu'elle avait eu à classer. Emily buvait sa boisson vaguement caféinée en torturant sa serviette, le regard papillonnant nerveusement vers des clients à la porte d'entrée. L'heure tournant, Rampa finit par orienter la conversation vers ce qui l'intéressait.
- Au fait, vous avez retrouvé le bouquiniste qui s'est fait agresser à Soho ?
Elle tourna ses yeux vifs vers lui, cherchant son regard à travers les verres foncés de ses lunettes de soleil.
- Ce qu'il en reste, en tout cas.
- Il est mort ?
- Complètement carbonisé. Ce sont des ouvriers qui sont tombés sur le corps. Après avoir à moitié détruit l'immeuble où il se trouvait, bien sûr. Tu imagines l'état du cadavre ? En plus, il y eu un petit jeune, un stagiaire du bâtiment je crois, qui n'as pas supporté la vue de feu monsieur le libraire et qui a eu la bonne idée de vomir dessus. J'ai vu les photos et c'est vrai que c'était assez gore, mais cet imbécile aurait quand même pu le faire ailleurs.
- Herk. Et vous êtes sûr que c'est bien lui ?
- Oui, ils ont pu trouver une touffe de cheveux curieusement intacts. Ça a fait l'affaire. Heureusement d'ailleurs, car l'identification aurait été particulièrement difficile. M. Fell n'avait aucun antécédent judiciaire, pas la moindre radiographie dentaire ou petite particularité médicale qui aurait aidé à le reconnaître. À croire que ce monsieur n'avait jamais eu de problèmes de santé !
Rampa pris un air choqué, ignorant délibérément la dernière remarque.
- Quelle horreur ! Mais pourquoi un libraire spécialisé dans les exemplaires de bibles se ferait agresser aussi sauvagement ?
Emily haussa les épaules.
- Dans le dossier, les deux flics chargés de l'enquête ont conclu à une vengeance. Ils pensent que M. Fell résistait depuis de trop nombreuses années aux propositions de protection de criminels en tous genres et que, lassé, un groupe plus agressif que les autres à voulu régler définitivement le problème. Ça expliquerait pourquoi le libraire s'est sauvé de l'hôpital. Il savait que ses agresseurs reviendraient pour l'achever.
- Et bien... Affaire classée, comme on dit, fit Rampa en repoussant sa chaise, plutôt satisfait.
Son petit stratagème avait marché aussi bien qu'il l'avait espéré. Il n'avait même pas eu besoin d'orienter l'enquête, les flics trouvant eux-mêmes comment la boucler le plus vite possible. Il ne restait donc plus qu'à rendre l'histoire publique et ce serait bon. Et pour ça, il avait un atout dans sa manche. Ou plutôt dans sa poche. Mais Emily fronça les sourcils.
- L'enquête n'est pas terminée tant qu'on n'a pas retrouvé le tueur, Terrence. Mais si la mafia est impliquée, ça risque de prendre longtemps. Des années peut-être. Surtout qu'ils n'ont pas l'ombre d'une piste. Pas de témoins, pas d'indices. Absolument rien.
Et ils n'ont aucune chance d'en trouver ! pensa joyeusement Rampa.
- Il y a pourtant quelque chose de bizarre dans cette histoire. D'irréel presque, dit-elle d'une voix pensive.
Il se rassit précipitamment.
- Mikes et Parkinson sont deux crétins pas foutus de retrouver leurs culs même avec une carte. Qu'ils soient arrivés si vite à trouver un mobile cohérent est un miracle, tu peux me croire. Mais ils n'ont pas su expliquer la présence de toutes ces plumes dans la librairie, ni comment un quadragénaire presque mort à réussi à sortir de sa chambre d'hôpital sans alerter personne. Et cet agresseur que personne n'a vu entrer... Il était très tôt mais il y a toujours des passants dans les rues de Soho. La librairie était archi-connue et tout le monde aimait M. Fell. On aurait dû nager dans les témoins. Pourtant, rien. Je pense qu'il faudrait creuser encore. Demain, j'irai en parler au juge d'instruction. C'est un ami, peut-être qu'il acceptera de prolonger l'enquête préliminaire...
Rampa claqua des doigts et sa voix s'éteignit. Un peu trop fine à mon goût, celle-là. Heureusement qu'ils ne sont pas tous comme ça. Il utilisa la voix chargée de suggestion qui lui permettait de chuchoter dans l'esprit des humains tel une mauvaise conscience.
- C'est seulement la rancune qui te titille. Tu es en colère parce que ces deux crétins peuvent mener des enquêtes alors que tu es reléguée aux travaux de secrétariat parce que tu es née avec une paire d'ovaires au lieu d'une paire d'autre chose. Tu devrais plutôt en vouloir à ton macho de chef de département et trouver comment lui faire payer ça, au lieu de t'occuper d'un petit libraire qui ne le mérite sûrement pas.
Son regard s'obscurcit et elle hocha la tête sèchement.
- Tu as raison. Pourquoi me casser la tête ? S'il le faut, Fell trafiquait lui-même avec la mafia et il était devenu trop gourmand. C'est possible après tout, les enquêteurs ont joint au dossier ses déclarations d'impôts et je n'en avais jamais vues d'aussi scrupuleusement détaillées. J'ai tout de suite trouvé ça suspect. Alors qu'il ait été supprimé pour faire un exemple ou à cause de son avarice, ça fait un pourri de moins sur Terre, et ça, au moins, c'est pas perdu !
Il opina, avec une petite pensée pour Aziraphale qui pouvait être qualifié de beaucoup de choses mais certainement pas de "pourri". Il se leva en glissant sa main dans la poche intérieure de son manteau en cuir.
- Exactement. Ah, au fait. Tiens.
Il lui tendit l'enveloppe promise, amusé par le plaisir passant subitement dans ses yeux foncés.
- Super. Jimmy avait besoin d'une paire de baskets, et Helen me bassine depuis deux semaines pour que je lui prenne le dernier tome de sa série préférée. Merci tonton Terrence.
"Tonton" Terrence ne put s'empêcher de pincer la bouche. Ils avaient convenus de ce petit stratagème pour expliquer à d'éventuels questionneurs indiscrets les sommes d'argent qu'il lui donnait, mais il n'arrivait pas à s'habituer, même de très loin, à l'idée d'être un gentil oncle gâteau.
- Tu les embrasses. À la prochaine, Emily.
Elle le regarda s'éloigner, son visage taillé à la serpe reprenant l'expression de lassitude qui lui était coutumière. Elle retourna à son cappuccino et son quotidien, brièvement éclairé par la perspective de faire plaisir à ses enfants.
Rampa appela ensuite Henry, un journaliste en free-lance qui vendait ses articles à divers journaux, dont The Sun et The Guardian. C'était un jeune homme un peu mou et flanqué d'un léger zézaiement, qui lui ne demandait jamais aucune contrepartie financière : Rampa lui fournissait d'excellentes infos, à la seule condition de vendre ensuite ses articles au maximum de journaux possible. Ce qu'il faisait scrupuleusement puisque la paye tombait dans ses poches sans qu'il n'ait à fournir beaucoup d'efforts (ce qu'il évitait au possible). Il supportait donc les manières cavalières du démon sans oser rien dire, ne manquant jamais de grogner quand il était parti. Ce dimanche midi, Rampa le tira plus ou moins des bras de sa conquête du moment, pour lui demander d'écrire plusieurs articles sur l'affaire du libraire de Soho en lui donnant les grandes lignes de l'enquête gentiment divulguées par Emily. Il y rajouta également des détails de son cru afin de rendre l'histoire croustillante, en insistant pour qu'Henry s'y mette aujourd'hui. Mais il consentit à le laisser conclure avant qu'il ne se mette à son ordinateur. Quand même.
Il chassa ensuite l'humain et sa détestable odeur d'eau de Cologne bon marché de sa précieuse voiture, pour se mettre de nouveau en route. Toutes fenêtres ouvertes, il pianotait des doigts sur le volant, alors que tout le quartier était rincé sous une pluie battante typiquement londonienne. Mais le temps n'était jamais un problème : aucune goutte d'eau n'aurait osé entrer pour tâcher les sièges de la Bentley. Rampa ne l'aurait pas supporté. Il réfléchissait en essayant négligemment d'arroser les passants en roulant dans un maximum de flaques. Le plus simple était fait. Aziraphale n'était plus recherché par la police et le Ciel n'avait pas de raison de remettre en question sa mort, pour autant que ça puisse les intéresser. Mais il savait que l'En-Haut ne se souciait pas de ce que les démons faisaient aux déchus : qu'ils les transforment ou les achèvent ne les concernaient plus. Rampa se méfiait surtout de Mickaël. Il pourrait vouloir Descendre vérifier. Mais s'il était d'une part avertit par la presse humaine de ce qui était arrivé au regretté M. Fell (oui, les anges lisent les journaux) et que de l'autre, il ne trouvait qu'un corps pratiquement détruit par le feu Infernal, il n'irait pas chercher plus loin.
En tout cas, il fallait l'espérer. Très fort. Mais Rampa était un optimiste. Et surtout, il ne savait pas quoi faire d'autre.
Il cligna des yeux, chassant ce problème qu'il décida de considérer comme résolu pour s'intéresser au suivant. Récupérer les livres d'Az se ferait petit à petit au cours des prochaines semaines, quand les notaires qui géraient le patrimoine de M. Fell apprendraient sa disparition. Il lui suffirait de surveiller les boutiques que son ami avait un peu partout, tout en prenant soin de mobiliser plusieurs acheteurs et de ne pas laisser de traces remontant jusqu'à eux. Il ne voulait pas prendre le moindre risque, et préférait passer pour complètement paranoïaque que flanquer par terre la toute nouvelle couverture d'Aziraphale pour une benne de vieux bouquins.
Évitant de justesse un car rouge remplis de touristes, Rampa accéléra pour arriver à Soho. Il n'avait pas du tout envie de revoir sa boutique ravagée, mais il fallait bien qu'il s'y force car Az ne pouvait pas récupérer ses affaires lui-même. Pour le moment, il n'était pas question qu'il s'éloigne de la protection procurée par l'appartement de Rampa et comme l'ange allait encore rester un moment chez lui, il fallait qu'il s'y sente à l'aise. Il avait donc pensé lui prendre quelques vêtements, ses lunettes et peut-être deux trois livres épargnés par la folie de Mickaël. Aziraphale avait toujours été farouchement indépendant (par exemple, il avait systématiquement refusé l'argent que lui proposait Rampa. Pas par bonté, mais par amour de la mode. Le démon s'était persuadé que c'était la pauvreté, et non un goût détestable, qui obligeait Aziraphale à s'habiller avec plusieurs siècles de retard. Mais il avait fini par voir les choses en face.), il ne devait donc pas apprécier de se faire maintenant entretenir comme un gigolo. Sa proposition de partir de ce matin le prouvait. Le démon espérait qu'une valise pleine de ses vieilleries préférées endormirait cette fâcheuse disposition à l'émancipation.
Il tourna à gauche, si brusquement qu'il dut faire sauter en arrière une bouche d'incendie d'un froncement de sourcils pour ne pas abîmer sa voiture. Il arrivait dans la rue d'Aziraphale, qui était relativement calme pour un début d'après-midi. Il chercha un place un moment, puis choisit de garer la Bentley devant un garage flanqué du panneau " Médecin, sorties fréquentes". Rampa sortit ensuite de l'habitacle en montant le col de son manteau, et, ignorant l'averse, remonta lentement la rue jusqu'à la double porte en bois sombre. Il vit tout de suite que les scellés avaient été rompus, ce qui signifiait que l'enquête préliminaire était belle et bien achevée. Il espérait donc que les nettoyeurs étaient déjà passés.
Le démon fit apparaître une clef dans sa poche et ouvrit la porte avec assurance. De loin, il pouvait ressembler à un riche propriétaire venant inspecter sa nouvelle acquisition. Ou à n'importe quel arrogant emmerdeur qu'il ne valait mieux pas déranger. Il pouvait même espérer que cela conforte la police dans ses conclusions, si jamais un voisin bavard avait l'idée de les prévenir.
Il entra donc et referma derrière lui en prenant soin d'allumer la lumière. L'odeur de moisi qui le saisit à la gorge lui fit presque plaisir car elle lui rappelait de bons souvenirs. Mais malheureusement, il sentait aussi celle du sang d'Aziraphale, qu'il ne pouvait plus supporter. Respirant le moins possible, Rampa promena le regard autour de lui. Ils avaient enlevé les plumes, les livres effeuillés et les meubles cassés. Même les tapis qui recouvraient habituellement le vieux parquet avaient disparus. La pièce semblait très grande sans le bazar hétéroclite entassé par le bouquiniste au fil des ans.
À ses yeux, elle était seulement triste.
Il évita soigneusement de regarder vers la grosse tâche sombre qui souillait encore le parquet et traversa rapidement la librairie vide pour atteindre l'arrière-boutique. Il n'avait pas envie de s'attarder davantage sur l'horreur qui s'y était passée, ni sur tout ce qui ne s'y passerait plus jamais.
Comme il l'avait deviné, les nettoyeurs avaient rassemblés tout ce qu'ils n'avaient pas dû jeter dans de grands cartons. Bien! pensa le démon avec un sursaut d'optimisme bienvenu. Il connaissait Aziraphale sur le bout des doigts, alors sélectionner ce qui lui plairait le plus ne poserait pas de problèmes. La difficulté était surtout de le trouver dans l'infâme fatras gris de poussière qui s'entassait devant lui. Il soupira. Puis, faisant apparaître l'un de ses propres fauteuils derrière lui, il enleva son manteau et le posa sur le dossier. Lentement, il remonta ses manches et s'assit, en s'empêchant fermement de penser au temps qu'il lui faudrait pour trier la trentaine de boîtes qui l'entourait. Il se mit ensuite à fouiller dans le premier carton, qui renfermait, avec les autres, ce qui restait de la vie d'Aziraphale.
Rampa mis deux - très - longues heures pour remplir un petit sac de voyage. Il était d'une humeur massacrante quand il poussa enfin la porte de son appartement. Il laissa tomber le sac dans l'entrée en grognant, jeta son manteau et ce qu'il avait dans les poches sur le premier meuble qui croisa son chemin et fonça dans la salle de bain. Il lui semblait être encore couvert de toiles d'araignée et autres saletés non identifiables. Il fit carrément disparaître le complet noir qu'il portait en ne pensant qu'à se laver. Il avait déjà un verre de muscat à la main en rentrant dans sa baignoire, qu'il avait rempli d'un mouvement de poignet, quand il se souvint d'Aziraphale.
- Aaaaaaz! brailla-t-il, les pieds dans l'eau brûlante. Je suis là !
Le bouquiniste tapa doucement à la porte quelques instants plus tard.
- J'ai entendu, très cher. Tout s'est bien passé ?
- Oui, nickel, répondit doucement le démon, vaguement surpris par sa propre politesse.
Depuis quand prenait-il la peine de prévenir quand il entrait et sortait de son propre appartement ? Mais c'était Aziraphale et l'ange l'amenait souvent à faire des choses qui ne lui ressemblait pas du tout. Il haussa les épaules et oublia tout à fait en entendant son ami reprendre la parole :
- Tant mieux. Tu me rejoindra ensuite dans ton bureau, s'il te plaît ? Je pense avoir trouvé quelque chose qui pourrait nous aider.
- Ok.
Rampa l'entendit s'éloigner tranquillement. Il s'assit dans sa baignoire et prit une gorgée de vin doux. Étendant les jambes, il laissa l'eau chaude le réchauffer. Il se sentait bien. Serein.
Il adorait ses petits plaisirs simples : un appartement somptueux empli de choses dédiées à son confort, de l'alcool délicieux, la perspective d'un moment agréable avec quelqu'un qu'il appréciait... C'est cet amour des bonheurs terrestres qui faisait de lui un mauvais démon. Rampa ne put retenir un sourire alors qu'il faisait tourner une nouvelle gorgée de vin dans sa bouche. De toute façon, il n'était jamais bon dans les rôles qu'on voulait lui imposer de force. Cela dit, il ne comprenait pas pourquoi le Créateur avait besoin d'enfants désobéissants, qu'ils soient anges ou démons. Et Aziraphale et lui l'avaient été souvent. Il était heureux d'avoir eu la chance de tomber sur le seul ange qui ait à peu près les mêmes dispositions que lui. Mais était-ce vraiment un hasard ? Il en doutait parfois. Az lui ressemblait trop. Rampa ferma les yeux, soupira de bien-être et rejeta la tête en arrière. Tout ce qui comptait était qu'Aziraphale soit là.
L'heure tourna, mais l'eau ne refroidit pas. Rampa somnolait, sa nature de créature à sang froid réjouie par la douce chaleur qui l'enveloppait. Il aurait pu y rester toute la nuit (ça lui était déjà arrivé), mais il n'arrivait pas à se laisser vraiment aller. Il ne pouvait s'empêcher de revenir sans cesse à la situation d'Az, cherchant des solutions, remâchant des hypothèses déjà invalidées et sifflant d'agacement sans s'en apercevoir. Il finit donc par se lever en faisant disparaître son verre dans la cuisine. La bonde sauta et il sortit de la baignoire, accompagné par le son doux de l'eau s'enfuyant dans les tuyaux.
Rampa poussa la porte de la salle de bain, pensant au dernier moment à enfiler un ensemble d'intérieur - noir, en satin et brodé d'or - pour ne pas se promener nu devant Aziraphale. Cette petite contrainte ne le hérissa pas comme elle l'aurait fait si quelqu'un d'autre avait été concerné. Mais comme dit précédemment, Rampa avait tellement l'habitude que l'ange bouscule son petit monde qu'il ne relevait plus depuis des siècles ce qu'il acceptait de faire. Même si ce n'était absolument pas dans sa nature et qu'il se montrait alors dangereusement aimable. C'était pour Aziraphale. Cela suffisait à faire taire sa bonne conscience.
Il le trouva dans son bureau, assis en tailleur au milieu d'une mer de livres entrouverts ou respectueusement farcis de marque-pages, un crayon dans la bouche et avec l'air à la fois concentré et ravi qu'il prenait invariablement quand il avait un vieux bouquin entre les mains. Rampa sourit en le voyant ainsi. Il laissa passer une poignée de secondes avant de se râcler la gorge pour signaler sa présence. Aziraphale leva la tête et son visage s'illumina quand il croisa son regard.
- Mon ami, quelle collection intéressante ! Je savais que tu aimais les romans d'espionnage, dit-il sans pouvoir s'empêcher d'avoir l'air dédaigneux, mais j'avais mésestimé la sûreté de ton goût. Il y a bien de tout ici, et que des premières éditions. Je suis impressionné ! J'ai même trouvé un lexique de la langue des prêtres noirs de l'ancienne Mu. Je les pensais tous détruits.
Il fronça les sourcils.
- Faut-il être complètement... Barjo, si tu me permets cette familiarité, pour vouloir faire disparaître tout une religion en s'en prenant à sa langue. Et à ses livres !
Rampa entra dans la pièce et réussi à se frayer un chemin jusqu'à son bureau. Il s'y assit du bout des fesses en étendant ses jambes devant lui.
- Les humains, Az... C'était l'époque de la chasse aux sorcières en Europe et les prêtres de Mu avaient eût la très mauvaise idée de se balader partout avec des robes noires à capuches. Ils n'ont pas fait long feu, acheva-t-il avec un large sourire.
- Ce n'est pas de très bon goût, répondit Az d'un ton désapprobateur.
Rampa haussa les sourcils.
- Ce n'est pas moi qui les ait fait griller. Ils auraient dû sentir le vent tourner quand l'Inquisition s'est mise à enfermer les gens à tout va, non ?
- Certes. Mais tout de même. Pauvres âmes... Où sont-ils allés après leur mort ?
- En Enfer. Les sacrifices humains, ça ne pardonne pas.
L'expression compatissante sur le visage d'Aziraphale disparu à une vitesse qui fit ricaner Rampa. Le bouquiniste agita impérieusement la main pour changer de sujet, vaguement vexé.
- Quoi qu'il en soit, ce livre va sûrement nous servir. Je me suis rappelé avoir remarqué que parmi les... Hum. Je crois qu'on les appelle "gothiques" maintenant. Enfin, certains d'entre eux, les plus extrêmes et donc les plus tatoués, ont souvent une légère odeur maléfique. Curieux comme je suis, j'ai cherché à savoir pourquoi. En regardant leurs tatouages, leurs bijoux et même leurs vêtements, j'ai constaté qu'ils arboraient régulièrement des symboles démoniaques. Dont ils ignorent totalement la signification et le pouvoir, bien entendu. Je pense que si je portais sur moi une sélection des glyphes les plus puissants, mon odeur angélique serait brouillée et, je l'espère, beaucoup moins reconnaissable.
Rampa réfléchit quelques secondes puis se redressa.
- C'est une idée géniale ! s'écria-t-il en souriant largement. Il suffirait de les graver sur un bracelet... Non, un pendentif dissimulé sous un tee-shirt serait plus discret. On pourrait même utiliser une croix en argent et l'inverser légèrement pour augmenter l'effet des glyphes.
Aziraphale lui rendit son sourire.
- Tu penses que cela pourrait fonctionner ?
- Oui, et ce qui est somptueux, c'est que ça marchera dans les deux sens : ces connards d'En-Haut sont trop bien pour s'occuper de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un démon et les démons, eux, évitent absolument d'embêter les gothiques et autres satanistes. Ça leur ferait trop plaisir.
- Je suis heureux d'avoir trouvé quelque chose d'utile. Cela m'ennuyait de n'être qu'un poids alors que je t'ai créé tant de problèmes...
Rampa n'écoutait pas (ou plutôt, il se forçait à ne pas entendre), l'esprit soudain traversé par une idée très intéressante.
- Mais tu vas devoir changer de style.
- Je te demande pardon ?
- Oui, tu ne peux pas garder ton look de lord anglais du dix-huitième et avoir une odeur maléfique. Ce n'est pas vraiment raccord.
Az perdit son sourire.
- Je ne veux pas m'habiller en gothique, Rampa.
- Tu ne vas pas avoir le choix, mon ami. Ce serait nul de finir par attirer l'attention du premier ange ou démon que tu croiseras en sortant du lot alors que l'idée de base était justement de te fondre dans la masse.
- Doux Jésus. Je ne me vois pas du tout porter d'absurdes chaussures compensées ou des nippes sales, déchirées et couvertes de chaînes. Vais-je aussi devoir sortir maquillé en blanc comme une geisha, les yeux et la bouche entourés d'immondes traits noirs ?
- Tes références datent, Az. De nos jours, ressembler à un vampire d'Anne Rice suffira, répondit Rampa le plus sérieusement possible.
Az se mit à protester à mi-voix d'un air inquiet et Rampa eut du mal à dissimuler son envie de rire. Cette réaction outrée lui ressemblait tellement (mine de rien, il était presque aussi soucieux de son apparence que lui) qu'il eut envie de faire durer le plaisir, d'autant que son expression choquée était vraiment très drôle. Mais l'autre finit par arrêter de torturer ses mains pour chercher son regard et le démon ne put se retenir de pouffer. Aziraphale comprit qu'il se payait sa tête.
- Oh ! Espèce de... De mauvais plaisantin !
Rampa porta la main à son cœur comme s'il venait d'être transpercé par l'extrême violence de ses mots.
- J'avoue... Mais plus sérieusement, c'est vrai que ça me fait plaisir. Cela fait tellement longtemps que je rêve de te voir changer de fringues !
Aziraphale lui rendit son sourire, pas rancunier du tout, évidemment.
- Ce serait un changement vraiment radical, tu ne trouves pas ?
Rampa l'imagina tout en noir, chaussé de Dr. Martens avec un pantalon déchiré et un tee-shirt de Black Sabbat, les yeux cernés de khôl et les cheveux teints. Il éclata de rire.
- Et pas pour le mieux ! Non, je pense qu'un jean et une chemise sombre suffiront. Il te faudra simplement essayer de ressembler à ses vieux rebelles pas vraiment repentis mais forcés de changer par crainte du ridicule. Là, ton aura maléfique ne choquera pas.
Aziraphale ne répondit pas.
- Allez, ce n'est pas si terrible. Et de tout façon ta garde-robe avait au moins cent cinquante ans. Il était temps de la rafraîchir. Je te prendrai un manteau en cuir pour remplacer ces vieilles redingotes que tu adores. Et je te promets que je le choisirai le plus "vintage" possible.
- Merci de te donner cette peine, répondit Az, mi-figue, mi-raisin.
- Bah, j'adore acheter des vêtements.
Aziraphale lui jeta un bref coup d'œil sans pouvoir s'empêcher de sourire. Puis son regard s'assombrit. Il prit une grande inspiration.
- Tu as raison. Et puis je n'ai pas le choix, puisque qu'il ne me reste plus la moindre affaire personnelle.
Rampa fut content d'avoir passé autant de temps à remuer la poussière et les crottes de mouches.
- Ça me fait penser...
Il claqua des doigts et un vieux sac à carreaux marrons atterri sur les genoux d'Az. Qui le considéra un instant puis leva vers lui un regard interrogateur.
- C'est un de mes cabas...
- Yep. J'avais deux minutes ce matin, alors je suis passé vite fait à ta librairie et j'ai récupéré quelques trucs avant qu'ils ne bazardent tout. Je n'ai pas pu sauver grand-chose par contre, on ne peut pas prendre le risque que quelqu'un remarque quoi que ce soit. J'ai modifié les inventaires, mais bon.
Az releva la tête, les yeux plein de chaleur et de reconnaissance. Sans le regarder, il posa le sac à côté de lui et se leva, les bras grands ouverts. Rampa sentit son cœur faire un bond. Mais le bouquiniste s'arrêta au premier pas vers lui, se souvenant sûrement de sa réaction de rejet de la veille. Il laissa retomber ses mains, une ombre triste dans les yeux, et le démon s'en voulut férocement. Mais Aziraphale retrouva vite un sourire courageux, ne se permettant qu'un vague geste dans sa direction. Il laissa son regard exprimer tout son affection.
- Merci beaucoup pour cette attention. Cela me fait réellement très plaisir.
- Tu n'as même pas vu ce qu'il y a dans le sac, dit Rampa d'une voix douce.
Az ne répondit pas et le dévisagea seulement, le sourire vague et tendre. Rampa eut l'impression qu'il hésitait à dire quelque chose. Mais il se détourna et se rassit, attirant vivement le sac à lui.
- Merci, dit-il encore avant de tirer la fermeture éclair.
- Sss'est rien... répondit Rampa en se passant la main dans les cheveux, finalement troublé par l'intensité de son plaisir et agacé de l'être. Vraiment rien.
Mais Az découvrait le contenu de ses affaires et se répandait de nouveau en remerciements et autres compliments sur sa prétendue gentillesse. Rampa siffla de colère sans que cela n'ait le moindre impact sur la logorrhée d'Aziraphale. Il finit par se relever et se pencher agressivement vers lui.
- Si j'avais su, je n'y serais pas allé, dit-il.
L'autre lui fit un sourire éblouissant, les mains toujours dans le sac.
- Je sais que tu n'en penses pas un mot, très cher
Rampa grogna mais ne répondit rien. Il resta planté près de lui et le regarda finir de découvrir ce qu'il lui avait ramené. Il semblait très heureux, alors qu'il ne retrouvait que ses chemises préférées, deux-trois livres encore en un seul morceau et quelques-unes des babioles qu'il aimait collectionner. Il referma ensuite le sac avec un dernier regard chaleureux. Az mit ses lunettes de lecture, une ridicule paire de petites loupes qui lui rajoutaient vingt ans, et posa le sac à ses pieds. Il leva ensuite les yeux vers lui, un livre à la main.
- Je vais reprendre mes recherches, si tu n'y vois pas d'inconvénients. Je voudrais régler ça au plus vite, afin que l'on soit réellement débarrassé du risque d'être démasqués.
Rampa acquiesça et battit en retraite derrière son bureau. On arrivait aux limites de son domaine d'action : il était incapable d'interpréter le moindre glyphe sans un lexique, un dictionnaire et beaucoup de chance. Il valait mieux laisser ça à Aziraphale, qui s'en sortait bien mieux et qui en plus avait l'air de trouver cela passionnant.
Il tapota des doigts la surface lisse du riche sous-main qui était à sa portée, puis sortit son téléphone. Et le rangea presque aussitôt. Il n'avait pas envie de quitter la pièce. Mais autant qu'il puisse apprécier de voir Az plongé dans un livre, marmonnant et fredonnant parfois sans s'en rendre compte, il s'ennuyait très vite.
- Qu'est-ce que tu fait ? demanda-t-il après une petite minute.
- Je compare différents symboles démoniaques, répondit son ami d'une voix tranquille sans lever les yeux.
Un autre - très court - moment de calme s'installa.
- Ah, au fait... La police a bouclé l'affaire de ton agression. Ils pensent que c'était une vengeance de la mafia et ne mettent pas en doute le fait que le corps carbonisé était bien le tien. Tu n'es plus en cavale, lâcha Rampa.
- Parce que j'étais recherché ? s'exclama Az en levant vivement la tête.
- Oui. Pour te faire sortir discrètement de l'hôpital sans alerter nos Patrons, j'ai pris ton apparence et simulé ta fuite...
- Rampa !
- Hé, j'ai fait ce que j'ai pu !
Aziraphale se pinça vivement l'arête du nez et prit une profonde inspiration.
- Et tu as fait de ton mieux, je le sais. Excuse-moi. L'idée d'être mal vu par les forces de l'ordre me déplaît un peu.
- Tu n'es plus mal vu par qui que ce soit, Az. Tu es mort.
Az parut se détendre. Il hocha la tête et ajouta d'un ton moins vif.
- Merci encore, mon cher ami.
Et avant que Rampa ne puisse lui demander d'arrêter de le remercier sans cesse, Aziraphale reprit son livre et ne fit plus du tout attention à lui.
Le démon s'appuya des coudes sur son bureau et cacha son sourire dans sa main. Il laissa tranquillement s'installer le silence même si l'envie de l'embêter le titillait encore. Son regard passa d'Aziraphale, qui formulait sans le savoir plusieurs des jurons les plus immondes de la langue démoniaque, à ses précieux livres étalés par terre, pour venir se perdre dans la lumière de l'après-midi qui entrait à flots par les doubles-fenêtres en face de lui.
C'était agréable. Pourtant, il goûtait peu le calme et avait toujours besoin de peupler le silence. Mais là, ce n'était plus aussi inquiétant. Rampa ferma les yeux. Il laissa rouler sa tête dans la paume de sa main et ses pensées s'éparpillèrent.
Il aimait sa présence chez lui, le murmure de sa voix, sa chaleur dans son lit et son sourire dès qu'il le voyait. Il pensait surtout apprécier qu'il soit en sécurité. Mais qu'allait-il se passer après, quand Aziraphale n'aurait plus besoin de lui ? Rampa sentit le bien-être le quitter alors que des questions dérangeantes se mettaient à éclore dans sa tête. Où irait-il vivre et comment occuperait-il les longues années qui lui restaient ? Resterait-il en contact avec lui maintenant qu'il n'y avait plus l'Accord, cet arrangement auquel il semblait tellement tenir ? Est-ce qu'il n'en profiterait pas pour couper les ponts avec lui, puisque le démon était quand même responsable de sa Chute et de sa souffrance ?
Il savait qu'Az était à la fois trop poli et trop gentil pour lui dire directement qu'il ne voulait plus le voir. Peut-être qu'il partirait un jour où Rampa ne serait pas là et qu'il disparaîtrait définitivement.
La peur aigre et violente qui lui serra le cœur lui fit ouvrir les yeux. Son regard tomba sur le bouquiniste, qui souriait dans la lumière douce et dorée, l'air apaisé. Il ressemblait plus que jamais à l'ange qu'il avait été. Et Rampa comprit brusquement. Ce n'était que cette sale culpabilité qui le pinçait de nouveau. Il ferma de nouveau les yeux en fronçant fortement les sourcils. Il commençait doucement en à avoir marre. Merde, c'est vrai quoi, il faisait tout ce qu'il pouvait pour améliorer les choses et il ne se sentait pas mieux. Il crispa les mains qui soutenaient son menton. Qu'est-ce qu'il devait faire de plus ? Immédiatement, il repensa à l'expression peinée d'Az quand il n'avait pas répondu à son étreinte et son ventre se contracta douloureusement. Mais je fais ça pour lui ! pensa-il avec amertume. Ça serait plus simple - et vachement plus agréable - de le laisser devenir aussi caressant qu'il le souhaite. Oui. Mais cela blessait Az. Alors peut-être qu'il ne devait plus le repousser. Peut-être que sa fichue conscience le laisserait enfin tranquille s'il répondait à son désir de proximité. Bon, Aziraphale n'avait jamais laissé entendre auparavant qu'il avait un quota de câlins à remplir, mais ce pouvait être un genre de besoin que l'En-Haut comblait (d'une façon qu'il avait beaucoup de mal à comprendre, mais bon, lui était déchu depuis bien plus longtemps) et qui maintenant le faisait souffrir. Possible. Même s'il se sentait idiot à changer d'avis sans arrêt. Et pour son désir tout court, et bien... Rampa ne savait plus ce qu'il devait faire. Il décida donc... De ne rien décider. Il verrait le moment venu parce qu'il en avait franchement marre que ce soit aussi difficile.
Mais ce qui restait sûr, c'est qu'il voulait qu'Az continue de sourire avec sérénité, même si ça lui coûtait la sienne.
Je n'aurais jamais cru en arriver là, se dit pensivement Rampa en regardant les ombres de l'après-midi jouer dans ses cheveux. Même pour lui. Je ne savais pas que les démons en étaient capables, d'ailleurs. Mais je n'en connais aucun qui ai une relation comme la nôtre. Ce doit être normal entre amis.
Il se rejeta ensuite sur sa chaise, l'esprit apaisé et sortit de nouveau son portable pour y chercher joyeusement les contenus les plus frivoles possible.
Rampa, comme beaucoup d'anges et d'humains mal intentionnés, excellait dans l'art de s'aveugler plus ou moins volontairement.
