La Répartition

Le jour de la rentrée était enfin arrivé et une curieuse effervescence agitait le château bien calme depuis plusieurs mois. Rusard s'affairait à astiquer les dernières armures en ronchonnant et n'hésitait pas à incendier quiconque marchait dans les couloirs avec des chaussures un tant soit peu poussiéreuses.

Hermione relisait pour la centième fois ses premiers cours et avait convenu avec Ella de se retrouver le midi dans le parc pour pique-niquer en paix, loin de toute cette agitation. Elle avait a cette occasion capté le regard reconnaissant de Drago qui voyait d'un œil bienveillant l'amitié naissante entre les deux femmes, d'autant plus que son épouse s'était étonnamment bien habituée à Poudlard.

Le midi, après avoir récupéré avec force remerciement un panier de nourriture auprès de Winky qui avait suivi ses maîtres, Hermione s'enfonça dans le parc avec Ella et elles s'installèrent près du lac sous un saule dont les branches tombantes les masquaient aux yeux des éventuels promeneurs, leur donnant un sentiment de sécurité et d'intimité.
Winky s'était surpassée. Elle avait insisté pour venir aux cuisines de Poudlard plutôt que de rester seule chez le couple Malfoy pour ainsi veiller sur la santé fragile de sa maîtresse adorée. Le repas était raffiné, simple et très appétissant et les jeunes femmes se regalèrent. Tout en mordant dans un toast, Hermione laissait son esprit vagabonder vers la française assise face à elle. La première chose qui l'avait frappé chez Ella étaient ses yeux. D'un bleu profond, ils pouvaient selon ses sentiments virer au noir ou au bleu clair mais depuis qu'elle la connaissait, il y avait toujours en eux cette étincelle de peur et de douleur qui lui faisait mal au cœur. Quelquefois cependant, depuis maintenant une semaine qu'elle était ici, elle avait vu s'y allumer quelque chose de plus vif, de plus brillant et elle avait pu apercevoir brièvement la jeune femme qu'elle aurait pu être sans les épreuves terribles qu'elle avait subies. Elle s'était alors promis de faire tout son possible pour raviver cette flamme qui subsistait encore, étouffée par les souvenirs.

Elles échangeaient leurs points de vue sur les différentes méthodes éducatives qu'elles connaissaient lorsqu'une voix bien connue de fit entendre. Toujours aussi traînante qu'autrefois, il y avait aujourd'hui dans celle-ci un espoir qu'elle n'y avait jamais entendu pendant les six années qu'ils s'étaient fréquentés. Ella appela son époux pour le guider jusqu'à elles et il franchit alors les derniers mètres qui les séparaient en la dévorant des yeux.

Hermione sentit le courant puissant qui les unissait et, se sentant de trop, elle prit le panier et s'éclipsa discrètement pour leur laisser un peu d'intimité.

Le soir arriva trop vite à son goût et elle rejoignit la grande salle non sans avoir auparavant demandé au portrait de Dumbledore de prévenir Snape que la Répartition allait commencer. La réponse ne se fit pas attendre.

-Il m'a dit que vous pouviez vous abstenir de le déranger si c'était pour lui faire part de banalités comme celle-ci.

Elle haussa les épaules et s'apprêta à sortir de ses appartements. Après tout, s'il était désagréable, c'est qu'il allait bien, non ?

-Il m'a aussi dit de vous dire d'être particulièrement attentive à la Répartition chez les Serpentards et vous demande de le prévenir à votre retour chez vous ce soir.

Hermione sourit en acquiesçant. C'était signé Snape: la rabrouer puis la mettre en garde, comme si ne pas faire la première partie l'empêchait de faire la seconde.

Elle arriva presque la dernière dans la Grande Salle et prit place sur une des trois dernières places restantes, juste entre Luna et Drago. Elle sourit à Ella qui avait naturellement pris place à côté de son prince blond et embrassa chaleureusement Luna qu'elle n'avait pas croisé depuis plusieurs jours.

Les portes s'ouvrirent bientôt pour laisser place à un raz de marée d'élèves de toutes tailles qui se répartirent aux tables selon leurs maisons dans un brouhaha caractéristique. Lorsqu'ils furent tous installés, les Premières années entrèrent, guidés par Hagrid, et se placèrent au centre de la salle, devant un tabouret où reposait le Choixpeau magique et à côté duquel Minerva les attendait avec un sourire bienveillant.

Comme à son habitude depuis bien des années, le Choixpeau entonna une chanson de son cru mais Hermione ne l'entendit que d'une oreille, perdue qu'elle était dans ses pensées. Elle se revoyait, là, à la même place, peu rassurée comme ils l'étaient tous, intimidée et cela lui parut tellement lointain !

-Toi aussi tu y penses ?

La voix grave et traînante de Malefoy la tira de ses pensées et elle tourna la tête vers lui.

-Oui. Ça paraît loin...

Il acquiesça silencieusement, d'autant plus que l'artefact ayant terminé sa chanson, les premiers élèves étaient appelés.

-Acandit Salomé !

Une toute petite fille blonde s'avança, l'air déterminé malgré ses grands yeux effrayés et prit place sur le tabouret tandis que la Directrice plaçait le Choixpeau sur sa tête. Celle-ci était tellement petite qu'il s'y enfonça jusqu'aux yeux avant de s'exclamer rapidement

-Serdaigle!

Une salve d'applaudissements retentit dans toute la salle tandis que la table des Serdaigle s'était levée pour accueillir l'enfant. La Répartition continua ainsi quelques minutes, répartissant la quinzaine de premiers élèves entre Poufsouffle, Serdaigle et Gryffondor jusqu'à ce que le Choixpeau ne s'exclame pour la première fois de la soirée:

-Serpentard!

La jeune fille aux longs cheveux noirs descendit du tabouret sous les applaudissement de sa nouvelle maison et s'empressait déjà d'aller les rejoindre lorsque la voix d'Hermione, amplifiée par un Sonorus, résonna dans la salle, imposant le silence.

-Bonsoir ! Je m'adresse à vous en tant que directrice de Gryffondor. C'est donc à eux que j'impose ce qui va suivre, même s'il serait temps de l'imposer à tous ! J'aimerais tout d'abord savoir qui parmi vous connaît Mlle Benedict qui vient d'être répartie chez Serpentard ?

Un silence de plomb lui répondit.

-Bien ! Je vais donc envisager autre chose. Quelqu'un parmi vous a-t-il eu à se plaindre de sa conduite lors de votre voyage ou depuis son arrivée ici ?

Nul ne pipa mot et la tension était à ce moment plus que palpable. La jeune femme sentait sur elle le regard de tous les élèves, de ses collègues mais surtout celui de son voisin de table qui retenait son souffle sans vraiment croire ce à quoi il était en train d'assister.

-Je reprends. Si personne ne l'a connaît et si nul n'a eu à se plaindre de sa conduite, pourquoi aucun d'entre vous ne l'applaudit comme il le fait à chaque répartition depuis le début de la soirée ? Parce qu'elle va à Serpentard ? Oui ! Et c'est là le problème ! Je vous impose, à vous, Gryffondors, d'acclamer CHAQUE répartition delà même manière, peu importe à quelle maison elle profite ! Nous sommes QUATRE maisons, non pas trois ! Et à partir d'aujourd'hui, je ne tolérerai aucune discrimination de votre part vis à vis de quiconque ! Me suis-je bien fait comprendre ?

Un murmure collectif lui répondit, venant de la table des Gryffondor mais également, en moindre importance, de celles des Poufsouffles et des Serdaigles.

-Nous allons donc reprendre là où nous en étions arrêtés. Stella Benedict: Serpentard!

Cette fois, des applaudissements fournis montèrent de la table des Lions et Hermione satisfaite se rassit à sa place, sous l'œil médusé de Minerva qui tarda à appeler le candidat suivant.

-Merci Hermione...

Elle se tourna vers Drago et fut émue de le voir si touché.

-Oh... Ce n'est rien... Je ne supporte plus cette guerre fratricide. Il est grand temps que cela cesse.

-Je pense que tu ne te rends pas compte de la portée de ce que tu viens de faire... En tant que nouveau directeur de Serpentard, je te remercie et j'aimerais travailler avec toi cette année. Je ne sais pas encore comment mais à nous deux, peut être arriverons-nous à faire bouger certaines lignes ?

-J'en serais ravie...

Ils furent interrompus par un silence plus long que les autres entre deux répartitions. Minerva regardait avec stupeur un élève assez grand qui se tenait devant elle. Une crinière indomptée et bouclée, le teint pâle et les yeux noirs, il la regardait souriant avec une lueur de défi dans les yeux. Hermione ne douta plus qu'il s'agissait du garçon dont lui avait parlé Snape. La directrice énonça son nom: Angestrel Magnus ! avant de poser le Choixpeau sur sa tête. À peine ce dernier l'eut-il effleuré qu'il s'exclama

-Serpentard !

Le garçon, ravi, rejoignit sa table d'une démarche pleine d'assurance, sous les acclamations de la salle. Comme mus par une même impulsion, Hermione et Drago échangèrent un regard et la jeune femme ne put s'empêcher de poser la main sur son avant-bras gauche. La ressemblance était trop frappante pour que ce ne soit qu'une coïncidence.

Le repas terminé, les préfets guidèrent les élèves jusqu'à leurs salles communes respectives et Hermione s'empressa d'aller saluer les élèves de sa maison et de leur souhaiter une bonne année scolaire puis elle fila vers ses propres appartements où Snape l'attendait déjà de pied ferme. Sans attendre qu'il prenne la parole, elle s'écria

-Comment avez-vous su ?

-L'observation, Miss Granger. Ce gamin vous suivait la dernière fois que nous nous sommes rencontrés sur le Chemin de Traverse.

-Et vous ne m'avez rien dit ?!

-Vous étiez déjà loin lorsque je l'ai repéré. Mais l'important est qu'il soit là comme prévu. Vous allez pouvoir le surveiller et me dire ce qu'il en est. Minerva est déjà avertie de garder un œil sur lui sans savoir d'où vient l'avertissement. Mais dites moi, sous quel nom s'est-il présenté ?

-Magnus Angestrel.

-Anagramme de Lestrange, comme on pouvait s'y attendre. La question est de savoir quel est son lien de parenté avec cette folle. Vous allez devoir jouer une partie fine et dangereuse, Granger, ce qui me semble furieusement incompatible avec un Gryffondor.

Elle leva les yeux au ciel. Pourrait-il un jour ne pas lancer systématiquement un sarcasme au milieu d'une phrase ?

-Sachez Professeur, que d'un commun accord, je vais faire équipe avec Drago.

À ces mots, il ne put réprimer un bref mouvement de surprise qui ne lui échappa pas mais elle décida de poursuivre comme si de rien n'était.

-À ce titre, j'aimerais qu'il soit au courant de votre "résurrection".

Il balaya sa suggestion d'un revers de la main.

-Hors de question, Granger ! Vous êtes au courant, c'est déjà une personne de trop !

-D'accord. Supposons alors qu'il m'arrive quoi que ce soit. Vous perdez vos yeux et vos oreilles à Poudlard...

Il sembla réfléchir un instant à ses paroles puis ferma les yeux, exaspéré.

-Très bien, Miss... Appelez le.

-Maintenant ? Dans mes appartements ?

-Non dans ceux de Minerva ! Merlin, mais ce que vous pouvez être empotée quand vous vous y mettez ! Bien sûr ici ! Où voulez vous que ce soit ?

-Pour la dernière fois, ne me prenez pas pour une idiote ! Je vous signale juste qu'à l'heure actuelle, il est avec Ella, et cela va semble plus qu'étrange si je l'invite à me rejoindre ici ! Sans compter qu'elle aussi est en danger maintenant !

Snpe se pinça l'arrête du nez, au bord de l'implosion et sa voix se fit dangereusement basse.

-Cessez donc de tourner autour du chaudron et dites moi réellement ce que vous voulez...

-J'appelle ici Drago et son épouse.

-Non ! Non et non !

-Ou je n'appelle personne. C'est à prendre ou à laisser.

Elle n'aurait su dire comment il était parvenu jusqu'à elle. D'un ample mouvement, il avait traversé la pièce et, les mains sur les accoudoirs de son fauteuil, il était maintenant penché sur elle, son visage menaçant à quelques centimètres du sien.
Le murmure de sa voix lui parvint à travers le maelström d'émotions contradictoires que la situation lui faisait ressentir.

-Du chantage, Miss Granger...? Vous osez...? Avec moi...?

Elle ne sut comment elle trouva le courage de lui répondre, la voix peut-être un peu moins assurée qu'elle ne l'aurait voulu.

-Non... De la négociation...

Il planta son regard noir dans le sien et un indescriptible frisson la parcourut. Ses mâchoires serrées, il semblait peser le pour et le contre... Allait-il la tuer maintenant ou plus tard ? Elle se sentit ridicule d'avoir de telles pensées mêlées à ces émotions sur lesquelles elle n'aurait pu mettre un nom.

Il se redressa subitement et reparti devant la cheminée aussi rapidement qu'il en était venu.

-Faites les venir...

Sans mot dire, elle matérialisa son patronus qui s'éclipsa. Quelques instants plus tard, on frappait à la porte et celle-ci s'ouvrit sur Drago et son épouse, quelques peu étonnées de cette invitation nocturne. Mais la surprise première de Drago ne fut rien à côté de la stupeur qui envahit ses traits lorsque son regard se posa sur la haute silhouette sombre qui se tenait dos à lui, le visage entre ombre et lumière, partiellement éclairé par les hautes flammes de la cheminée.

-... Parrain...?

Le regard sombre se détacha des flammes pour venir se poser sur le jeune homme qui le dévorait des yeux.