Hello à tous !

Bienvenue dans ce nouveau chapitre, en espérant qu'il vous plaira !

Shadow : ravie de te voir toujours fidèle au poste :D Bonne lecture !


CHAPITRE HUIT : Light My Fire

Les deux semaines étaient passées vite. Plus vite, à vrai dire, qu'il ne l'aurait cru. Il avait réussi, et Kagami l'y avait beaucoup aidé, à se concentrer sur le présent, ce qui lui avait permis d'éviter avec un succès relatif la spirale de l'anxiété dans laquelle il se perdait chaque fois qu'il se projetait, que ce soit dans le passé ou l'avenir. Ils n'étaient presque pas sortis, sinon dans le jardin. Ils avaient beaucoup joué à la console, beaucoup dormi, beaucoup mangé, aussi. Il s'était peu à peu réhabitué à la vie « normale », sans infirmières et sans médecins, sans horaires, sans rendez-vous. La seule régularité venait de ses prises de médicament et des repas que Kagami maintenaient à des horaires similaires chaque jour. Et si le tigre stressait à propos de son nouveau poste, il ne l'avait pas montré. Peut-être qu'à force, il était presque parvenu à oublier, pendant ces quinze jours un peu suspendus dans le temps, cette parenthèse qui leur avait servi de transition entre deux parties de leur existence.

Mais aujourd'hui, c'était lundi. Il prenait le même taxi que le rouge. L'un se rendait au boulot, l'autre chez le psy. Et tous les deux tiraient les têtes de gamins qu'on a tiré du lit trop tôt pour les envoyer à l'école.

Aomine remarqua la jambe de Kagami qui bougeait nerveusement tandis qu'ils roulaient en direction de la ville. Il posa une main dessus sans grand espoir de l'apaiser cependant, et se tourna vers la vitre où défilait ce paysage marécageux qui lui semblait si étranger. Il ne savait pas comment il se sentait ce matin. Pas bien, ça c'était sûr. Mais sa capacité à définir son état s'arrêtait à peu près là. Il aurait voulu montrer le soutien et l'enthousiasme qu'il aurait dû pour la première journée de Kagami au sein des Pelicans, mais il n'avait pas d'énergie. Quand on ne peut pas s'occuper de soi-même, c'est toujours difficile de s'occuper d'autrui, et bien sûr ça ne l'empêchait pas de s'en vouloir. D'avoir peur que si ça continue, Kagami et lui s'éloignent de nouveau. Si son compagnon ne pouvait pas compter sur lui, comment pourraient-ils rester soudés ? Il n'avait pas de réponse à cette question. Il ne pouvait que se battre au jour le jour, et se contenter de ses sempiternelles petites victoires.

« Ça va ? demanda-t-il finalement à son homme.

— Ouais. Juste un peu nerveux. »

Il hocha la tête. Difficile de savoir à quoi s'attendre quand on intègre une nouvelle équipe. L'état d'esprit des joueurs, les méthodes de coaching, les valeurs et l'identité du club... C'étaient autant de choses dont on ne peut juger que partiellement de l'extérieur. Il faut en faire partie pour vraiment savoir de quoi il retourne.

« J'suis sûr qu'ils vont t'adorer, murmura-t-il quand même avec un demi sourire.

— Thanks... J'allais te dire la même chose, mais j'sais pas si c'est une bonne chose qu'un psy 'adore' son patient.

— Probablement pas... Et puis j'suis un client difficile. À l'hôpital... je détestais mon psy.

— Really ? »

Aomine lui jeta un coup d'œil de côté. C'était vrai qu'il ne parlait jamais de son séjour à l'hôpital. Il n'aimait pas trop évoquer ça, mais il essaya de dédramatiser.

« Ouais... toujours à poser ses foutues questions !

— Mais... C'est pas son boulot ?

— Est-ce que ça le rend plus aimable ?! »

Kagami s'esclaffa.

« Ok, peut-être pas. Mais... il t'avait aidé, non ?

— Ouais... » admit Aomine du bout des lèvres.

Kagami sourit.

« Espérons que celui-là t'énervera moins.

— C'est pas interdit de rêver ! »

Kagami se détendit légèrement après cet échange. Ils retrouvaient leurs marques tous les deux, même dans ces circonstances extraordinaires. Ils se retrouvaient, tout court. Le temps et les difficultés avaient eu au moins le mérite de forger cette certitude-là en lui : Aomine et lui finissaient toujours par trouver un chemin vers l'autre. Ça lui paraissait plutôt dingue, et pourtant, les années passaient et rien n'avait su les séparer. Et c'était pour cette raison qu'il conservait l'espoir : ce qui forgeait leur couple, ce n'était pas de la co-dépendance, et il avait eu ses doutes à une certaine époque, mais plus maintenant. C'était de l'amour, tout simplement. Il y avait autre chose entre eux qu'une passion dévorante et dans leur cas, destructrice. Ils avaient su tisser quelque chose de plus profond, de plus solide. Ils étaient devenus une partie l'un de l'autre. Et peu importait ce que la vie leur faisait subir, c'était toujours auprès de l'autre qu'ils venaient chercher du réconfort, du temps partagé, et même de l'espoir. Au-delà de leurs angoisses, au-delà de ces moments où tout fout le camp, au-delà parfois des rancœurs, et même de la haine de soi, ils se trouvaient.

Et c'était la raison pour laquelle sa nervosité ne le submergeait pas ce matin-là. Parce qu'il savait qu'Aomine serait là ce soir. Que leur couple aurait survécu. Ce n'était pas un baroud d'honneur. Juste le début de quelque chose d'autre, quelque chose que ni l'un ni l'autre ne pouvait vraiment prévoir ou anticiper. Ils n'étaient pas prêts, mais il devait cesser de tenter de s'y préparer. Les événements se produisent avec ou sans consentement. La vie se poursuit sans attendre les retardataires. Suivre le mouvement, c'était la meilleure chose à faire.

Cet état d'esprit ne lui donna pas la sérénité, loin de là. Mais c'était un début. Et il était fier de tous ce qu'ils avaient accompli quoi qu'il arrive. Et alors qu'il regardait les nuages s'étirant dans le ciel, il sentit la piqûre au cœur familière de la nostalgie, et un peu plus que ça. La sensation de sa vie qui s'écoulait, la conscience du passé derrière lui, des souvenirs accumulés, leur présence dans son esprit mis à rude épreuve par la pression. Une part de lui était si fatiguée. Une autre, tellement volontaire et tellement jeune encore. Et le soleil ondoyait entre les nuages qui se dispersaient pour mieux s'agripper les uns aux autres, menaçant soudain de déverser leur colère, hésitant, puis s'évanouissant tout à coup, poussés par le vent. Il posa sa main sur celle d'Aomine, sur sa cuisse. Il sentit la chaleur de sa peau irradier sa paume. Ils étaient vivants. Peut-être pas beaucoup plus avancés qu'avant, mais au fond, quelle importance ? Ils n'avaient pas besoin de progresser. De devenir de meilleures versions d'eux-mêmes. La vie avec Aomine lui avait appris leçons d'humilité après leçons d'humilité. Avant de vouloir transformer sa vie, c'était à lui-même qu'il devait s'attaquer. Non pas pour être meilleur. Mais être quelqu'un capable d'aimer sans mesurer, sans se mesurer, sans tenir des comptes. La souplesse... C'était peut-être ça qu'il cherchait, au fond.

Les bâtiments de la ville se profilaient déjà, et ne tardèrent pas à se refermer autour du véhicule qui parut soudain minuscule tandis qu'il s'insérait dans le labyrinthe urbain. Il éprouva une sourde angoisse à l'idée de se séparer d'Aomine ici, dans cet endroit plein de gens que ni l'un ni l'autre ne connaissait. Ici, il fallait tout recommencer, et s'ils avaient retrouvé un peu d'harmonie entre eux, il leur restait à établir d'autres repères dans leur vie. Le bar du coin, l'endroit reposant, la certitude de l'habitant bien intégré qui donne cette impression d'évoluer en territoire conquis. Est-ce qu'ils allaient pouvoir s'approprier cette ville inconnue ? En tout cas, il l'espérait de tout son cœur.

Et pour lui, ce matin, ça commençait par sa nouvelle équipe. S'il ne parvenait pas à s'y faire une place, jamais il ne trouverait ses marques ici.

Tant pis, si c'est le cas tu iras ailleurs et puis c'est tout. Rien n'est gravé dans le marbre.

Il acquiesça automatiquement à ses propres pensées et inspira un grand coup. Le taxi ralentissait déjà devant le complexe sportif où s'entraînent les Pelicans. Ce n'était plus le moment de se poser des questions. Il se tourna vers Aomine et lui demanda sérieusement :

« Ça va aller pour toi ?

— Évidemment, baka ! Va bosser ! »

Il sourit un peu à la véhémence, même un peu factice, de cette réplique. Et se pencha pour poser un baiser sur les lèvres de son homme.

« À ce soir, love. »

Puis, sans attendre la réponse, il quitta le taxi. Il remonta la bandoulière de son sac sur son épaule tandis qu'il contemplait le bâtiment imposant devant lui. Puis, il se mit en marche sans plus se laisser le temps d'hésiter, sourcils froncés et mâchoires serrées. Ce premier jour de boulot, il en faisait son affaire.


Aomine sentit son cœur se serrer douloureusement en regardant Kagami s'éloigner vers ce gros bâtiment trapu qui lui paraissait un peu menaçant. Il aurait voulu l'accompagner. Enfin... il aurait voulu tellement de choses. Ne pas mettre un terme à sa carrière pour une stupide dépression, par exemple. Il lui fallait se résoudre à affronter la situation telle qu'elle se présentait, et pour le moment, ça consistait à honorer son rendez-vous du matin.

Le taxi se remit en route et il se rongea l'ongle du pouce en regardant les bâtiments, les intersections et les silhouettes sur le trottoir défiler sous ses yeux, le tout formant une masse incohérente que son esprit ne parvenait pas à démêler. C'était vraiment bizarre d'être ici, si loin de chez lui, et son incompréhension de son environnement reflétait le chaos dans sa tête. Ça tombait bien, puisqu'il avait rendez-vous chez le psy ! Et les psys sont censés aider à mettre de l'ordre dans le bordel, du moins c'était ce qu'il avait cru comprendre. Son plus gros problème, c'était qu'il détestait par-dessus tout reconnaître qu'il avait besoin d'aide pour faire telle ou telle chose. Cela dit, le fait qu'il acceptait de se faire suivre même ici, ça mettait un point dans son camp, non ?

Il savait bien qu'il ne pouvait pas passer son temps à détester tout et tout le monde, et lui-même en avait assez d'être en colère, du moins, quand il avait l'énergie pour ça. Il savait qu'il faudrait qu'il arrête, un jour. Mais deux choses l'arrêtaient : d'une, il avait la sensation que c'était parfaitement justifié, de deux, qu'est-ce qu'il ferait s'il cessait d'être en colère ? Tomber dans un abîme de tristesse insondable ? Il décida donc que ce serait la question psy du jour.

« Pourquoi seulement deux alternatives ? » lui demanda le psy quand il lui exposa ce dilemme.

Et bordel, c'était bien pour cette raison qu'il détestait les psys. Toujours bien cosy avec leur petit stylo, leurs petites lunettes, leur petite plante verte, du bon côté de la barrière, du côté des gens qui aident les pauvres âmes perdues. Et voilà qu'il recommençait à s'énerver. Son agressivité, ce n'était pas exactement quelque chose qu'il pouvait contrôler. Parce qu'il avait sincèrement l'impression que les gens faisaient exprès de la titiller. Avec leur prévenance. Avec leurs certitudes. Avec leurs foutues questions. Alors, il se mura dans le silence, fixant d'un regard noir la plante verte sur le bureau.

« Vous pouvez aussi essayer de savoir à quel point vous êtes en colère après vous-même, suggéra doucement le psy.

— Je le sais déjà ! Je suis en colère parce que je suis là à vous parler, tandis que n'importe qui d'autre encaisse et continue sa vie ! »

Il regretta aussitôt cet éclat, et se renferma un peu plus sur lui-même, reculant inconsciemment au fond de son siège. Mais le psy reprit la parole l'instant suivant :

« Je suis devenu psy après avoir vécu plusieurs épisodes dépressifs. Comme vous, j'ai dû être hospitalisé à un certain point. Ça vous confirmera peut-être ce cliché comme quoi tous les psys ont un problème dans leur tête, par contre ça vous fera peut-être envisager l'idée qu'on n'est pas si différents. Je ne vous considère pas comme un problème à résoudre. Mais mon avis, on s'en fout. Vous, vous devez arrêter de vous considérer comme un problème à résoudre. »

Aomine releva les yeux et regarda son interlocuteur dans les yeux pour la première fois depuis le début de l'entretien. C'était un homme d'une cinquantaine d'année, et même s'il avait bien les petites lunettes, le petit stylo et la petite plante verte, ses yeux étaient teintés d'une nuance sombre, comme pénétrés d'une mélancolie que les années et la thérapie n'étaient pas parvenues à effacer. Et ça lui plut. Il se détendit imperceptiblement.

« Comment vous avez fait, vous ? demanda-t-il un peu abruptement.

— J'ai arrêté de penser uniquement à ce que je pensais que les autres pensaient de moi.

— Hin-hin.

— Je me suis pardonné.

— Bien sûr.

— Je me suis aperçu que les choses fonctionnaient mieux pour moi quand je n'étais pas perpétuellement en train d'essayer de me détruire. »

Une autre raison pour laquelle il détestait les psys. Ils trouvaient toujours un foutu moyen d'avoir raison.

« Ah... le pragmatisme, hein ? Faut s'adapter, trouver ce qui fonctionne, et surtout être fonctionnel. Et vous avez jamais pensé que jamais vous seriez fonctionnel ?

— Je ne le suis toujours pas, répondit tranquillement le psy. Je vois la vie comme une perpétuelle négociation. Avec soi-même, avec les autres. Pour que tout le monde trouve son compte.

— Ça a l'air épuisant.

— Ça l'est. Mais... Ça devient plus facile avec un peu de pratique. »

Aomine fixa l'homme comme pour tenter de déceler une trace de mensonge, de ces paroles faciles qu'on assène aux gens trop déprimés pour qu'on soit à l'aise en leur présence. Mais il n'en trouva aucune.

« Je vois... » lâcha-t-il au bout d'un moment.

Le psy ne répondit rien, laissant le silence s'installer. Aomine fixa de nouveau la plante verte. Et finalement, murmura d'une voix à peine audible :

« J'ai peur... de pas être assez rapide. Je suis en couple... Enfin vous devez le savoir avec vos foutus dossiers. Et j'ai peur de le perdre avant d'avoir réussi... à faire ce que vous dites.

— Mais lui aussi a ses propres négociations à faire. Lui aussi a besoin de temps.

— Qu'est-ce que vous en savez ?!

— Rien, admit le psy en haussant les épaules. C'est juste une supposition logique. Quand on va mal, on a tendance à penser que l'intégralité de la planète s'en sort mieux que nous, mais c'est d'autant plus valable pour nos proches. Qu'est-ce qui vous dit qu'il s'en sort mieux que vous ? »

Aomine se renfrogna.

« J'préfère pas y penser... Je peux pas... prendre soin de lui.

— Bien sûr que si, vous le pouvez. Ce n'est pas une question de pouvoir, mais de croire.

— Bullshit !

— Vraiment ? À votre avis, qu'est-ce qu'il attend de vous ? »

Il serra ses bras autour de son torse. Cette question le mettait particulièrement mal à l'aise. Il savait au fond qu'il projetait ses propres attentes sur Kagami. Mais surtout parce qu'il était incapable de remplir ses propres objectifs, il ne voyait pas comment, au grand jamais, il pourrait satisfaire les besoins d'autrui.

« Vous êtes deux personnes différentes, reprit le psy. Ce qui signifie que vous ne pouvez pas d'entrée décider pour deux ce dont chacun de vous a besoin. Il va falloir que vous en parliez. »

Aomine se renfrogna davantage.

« Je serai toujours un boulet à son pied... »

Le psy ne répondit rien et il se sentit obligé de continuer.

« J'ai besoin de lui plus qu'il a besoin de moi », dit-il finalement, admettant la défaite.


Rentrer dans les vestiaires fut une épreuve en soi. Toutes ces paires d'yeux qui se fixèrent sur lui à l'instant même où il franchit la porte, ça lui donna subitement envie de reculer. Mais il arbora un sourire nerveux et salua à la ronde. Avant qu'il n'ait le temps de prononcer un mot, le coach et le capitaine de l'équipe avancèrent vers lui en lui tendant la main.

« Enchanté, John Garland, se présenta le coach.

— Joe Knight, compléta le capitaine.

Leurs visages affichaient une expression chaleureuse. Il leur serra la main tour à tour.

« Je suis... Je suis content de me joindre à vous. Ça a été.. » Il hésita et se frotta l'arrière de la nuque, avant de compléter : « Une sacrée aventure. »

Les deux autres s'esclaffèrent.

« On veut bien le croire. Mets-toi à l'aise, Taiga. On t'attendait avec impatience. »

Il ne sut pas trop quoi penser de cette déclaration, mais s'approcha de ses coéquipiers qui se préparaient. On lui adressa des sourires, des salutations, bref, ça semblait bien se passer. Il n'allait pas échapper, cela dit, à la réunion d'équipe pour se présenter. Il détestait ce genre de trucs. À vrai dire, ça lui rappelait avant tout des souvenirs désagréables, d'abord de petite enfance en passant du Japon aux USA, puis le trajet inverse, qui n'avait pas été beaucoup plus tranquille, parce que quelque part, il ne se sentait vraiment appartenir à aucune des deux contrées. Et au fond de lui, le gamin terrifié balotté entre deux mondes se réveillait, lui demandant des comptes. En tant 'qu'adulte', était-il plus capable de gérer ? En tout cas, il n'en avait pas l'impression alors qu'il se rendait en tenue dans la salle de réunion.

Une fois installés, le coach fit les présentations plus formelles et le capitaine lui expliqua où ils en étaient et ce qu'ils travaillaient ces temps-ci, ainsi que la façon dont ils comptaient l'intégrer à l'équipe. Et à son grand soulagement, on ne lui posa pas beaucoup de questions. À part deux-trois détails techniques sur son entraînement et sur son poste.

Enfin, ils furent prêts pour l'entraînement proprement dit, à son grand soulagement. L'un de ses coéquipiers s'approcha et lui glissa avec un sourire :

« C'était courageux ce que t'as fais. Pour moi, ça honore la profession. J'espère que ça ira mieux pour toi et ton mec. »

Cette simple manifestation de soutien et de reconnaissance le toucha. Il réalisa qu'il avait besoin d'entendre ça. Aomine et lui avaient seuls trop longtemps dans un combat qui les dépassait, et qui ne les concernait pas qu'eux-mêmes. Ce fut donc plus optimiste et avec une certaine bonne humeur qu'il rejoignit le terrain. Les entraînements lui avaient manqué. Ça faisait du bien d'avoir un ballon entre les mains et de retrouver ses marques. Sur un terrain, toutes ces conneries d'inégalités, de préjugés, de lâchetés et d'égos fragiles, ça n'avait pas sa place. À tout moment, il fallait être capable de donner le meilleur de soi-même, et parfois de s'effacer au profit de l'équipe. Il aimait cette tension perpétuelle, cette simplicité dans l'effort, l'harmonie qu'il fallait trouver entre le corps et l'esprit, la compréhension des forces en jeu et de ses propres capacités. C'était un langage qu'il comprenait, un monde dans lequel il trouvait facilement sa place, et dans lequel il s'épanouissait et se sentait lui-même. Son cœur se serra douloureusement en songeant qu'Aomine n'avait plus accès à tout ça, et il se dit que ça devait terriblement lui manquer à lui aussi. Mais il reviendrait, il en était certain. Tôt ou tard, il verrait son homme sur le terrain, un ballon entre les mains, et il redeviendrait ce joueur qui l'avait fait tellement rêver, et le faisait encore rêver. Et avant ça, il jouerait pour lui. Il y mettrait toutes ses forces, sa détermination, il ressusciterait le feu de sa passion pour lui rappeler à quel point il aimait jouer lui aussi, pour lui rappeler pourquoi ça valait la peine d'être en vie et de se prendre des claques dans la gueule, parce qu'à force d'acharnement le désespoir finit par passer. L'envie revient, et avec, elle, la joie. La joie simple et pure de faire ce qu'on aime, et d'être bon à ça.


Quand Aomine rentra à la maison, il ne savait pas trop comment il allait vivre sa première journée en solo dans cette nouvelle demeure. Ces temps-ci, il entretenait un rapport ambivalent au silence, qui parfois le rassurait et l'apaisait, et d'autres fois semblait siffler dans ses oreilles comme un acouphène tenace. Aujourd'hui, il n'essaya pas de savoir lequel des deux ce serait, et mit de la musique très fort dans le salon où se trouvait la télévision. Il aimait bien cette pièce qu'il trouvait confortable et rassurante. Ses couleurs chaudes, son canapé accueillant, ces étagères... qu'il trouvait un peu vides. Cette maison n'était pas encore vraiment à eux, il lui manquait leur marque. Dans la précipitation du départ, il n'avait pas emporté grand-chose. Alors il attrapa son ordinateur portable et entreprit de se lancer dans une longue séance de shopping en ligne. Des jeux, des mangas, des objets de déco. Kagami avait eu une avance sur son salaire, ça ne poserait pas de problème. Non qu'il apprécie spécialement de dépenser son argent, mais pour l'instant il était dans l'incapacité de gagner le sien, et son homme lui avait dit de ne pas se prendre la tête sur le sujet, ce qu'il était, pour une fois, prêt à faire.

Quand il eut terminé, il regarda son portable, indécis. Il avait envie de parler à Satsuki, mais en même temps, il ne savait pas quoi lui dire. Il n'avait rien à raconter. Il se sentait vide. Il avait envie d'appeler pour dire « c'est fini, ne t'inquiète plus, je vais bien ». Mais il ne pouvait pas faire ça, parce que ce n'était pas vrai.

Ces délibérations intérieures le fatiguèrent, et il décida de faire une petite sieste, qui se prolongea inopinément jusqu'au soir, où il entendit Kagami rentrer. Il se réveilla assez péniblement, se sentant plus fatigué encore qu'avant de sombrer dans le sommeil. Il avait trop dormi. Il se sentait toujours nerveux et angoissé quand il émergeait dans ces conditions. Il se frotta le visage et pensa à son homme, à la journée intense qu'il avait dû vivre, et se leva et quitta le salon. Il retrouva Kagami en train de fournir le frigo en bières.

« Hey love... »

Le rouge se retourna et lui offrit un grand sourire.

« Hey.

— Alors, cette première journée de boulot ?

— Bah écoute... J'crois que ça s'est plutôt bien passé. Les gars sont sympas, et l'entraînement a été intéressant. Ces gars sont d'un autre niveau qu'au Japon ! »

Il eut un mince sourire en entendant ça.

« Ouais... Ça m'étonne pas. La NBA c'est un accomplissement pour un basketteur. Les meilleurs des meilleurs.

— Yeah... Et toi, ça a été ? »

Aomine n'aima pas la lueur d'inquiétude dans ses yeux, mais il ne pouvait rien y faire.

« Ouais, je sais, j'ai l'air fatigué. J'me suis endormi cet aprem... Et j'ai trop dormi. Ça me fait jamais du bien.

— Oh... Ok. »

Kagami referma le frigo et s'approcha de lui avant de l'enlacer et le serrer contre lui.

« Je suis content de te voir... Rentrer à la maison... Et t'y trouver. »

Il ferma les yeux, inspirant l'odeur des cheveux de son homme et se détendant légèrement entre ses bras.

« J'avoue... J'ai moins angoissé à l'idée de la soirée que d'habitude. »

Il réalisa en le disant à quel point c'était vrai. Le soir était toujours un moment problématique pour lui. Un moment où il ne semblait n'y avoir plus aucune issue possible face aux ruminations et à la solitude. Mais il n'était plus obligé de se retrouver seul face à lui-même. Son homme était là. Ils pouvaient être ensemble.

Kagami posa un baiser dans son cou et il entendit le sourire de sa voix quand il répondit :

« Good... Je suis content. »

Puis, il se recula et demanda, une lueur d'amusement dans ses yeux :

« Alors, tu détestes ton nouveau psy ? »

Ça, ça l'aida directement à se réveiller. Il grogna et prit une bière dans le frigo, dont il avala quelques gorgées avant d'avouer du bout des lèvres :

« Il est bien. Et je sais pas encore si je le déteste ou pas. »

Il réfléchit, un peu pensif, et ajouta :

« Il connaît le genre de problème que j'ai. J'ai l'impression que ça aide. »

Kagami hocha la tête et se prit une bière à son tour.

« C'est bien. Ça va peut-être émousser un peu ta méfiance.

— Je suis pas méfiant !

— Ahah, t'en as d'autres des comme ça ?

— Tss... »

Ils burent leur bière en revenant sur la journée de Kagami. Aomine n'éprouvait pas d'amertume en l'écoutant parler de son nouveau poste, même si à la base, c'était leur rêve à tous les deux. Il était trop épuisé mentalement pour ça. Il savait qu'il ne pourrait jamais rebondir s'il ne se concentrait pas absolument sur sa guérison. Il n'avait pas le temps et pas l'énergie de rêver à ce qu'il n'avait pas, ou plus. Le moment viendrait sans doute, mais pour l'heure, ça appartenait à un autre monde, une autre sphère de sa vie. Dans sa tête, il n'était plus basketteur. Et ce qu'il ressentait face à cet état de fait n'avait pas d'importance. Ça ne changerait rien. Il n'était même pas sûr d'avoir besoin d'espoir. Ce dont il avait besoin, c'était de cesser de se sentir mal en permanence.

Ils dînèrent devant un film, puis, tous les deux fatigués, ils allèrent directement au lit.


Pour la deuxième fois depuis si longtemps, Kagami éprouva la joie et le réconfort de pouvoir dormir aux côtés de celui qu'il aimait. Pouvoir le serrer dans ses bras, s'assurer de sa présence, savoir qu'ils étaient vraiment ensemble, qu'ils avaient vraiment réussi à se retrouver, ça lui apportait un apaisement profond, capable d'adoucir ses craintes et ses doutes en le ramenant à l'essentiel.

« Je suis content qu'on ait déménagé... murmura-t-il en caressant les cheveux d'Ao.

— Moi aussi... »

Sa main s'égara dans son dos, entre ses omoplates, descendant lentement le long de sa colonne vertébrale. C'était étrange, cette sensation de redécouvrir son corps, sa présence. En un sens, rien n'avait changé. Son odeur, sa chaleur, sa façon de l'étreindre restaient les mêmes, mais il avait perdu du muscle et le dessin de ses os était plus âpre sous ses doigts. Il ressentait dans son corps une fragilité qui ne s'y était jamais trouvée, et ça aussi, ça lui serra le cœur. Et puis, en dehors des muscles, il était trop maigre, mais ça, ça tombait bien, parce que c'était un défi à sa hauteur. Aomine ne dirait pas non à tous les bons petits plates dont il comptait bien l'engraisser.

Il sourit un peu dans le noir, en se souvenant de la période de son retour au Japon, alors qu'Aomine et lui s'étaient de nouveau retrouvés à dormir dans le même lit après une longue séparation. Ça avait été aussi plaisant qu'angoissant et frustrant, jusqu'à ce qu'enfin ils se remettent ensemble. Et aujourd'hui, il retrouvait des émotions similaires, même si le contexte était très différent. Et il voulait en faire un autre début à leur histoire. Ils avaient le temps. Après tout ce qu'ils avaient affronté, ça importait peu qu'ils mettent du temps pour se rapprocher. La seule chose qui comptait vraiment c'était d'être ensemble. Mais cette passion qui les poussait l'un vers l'autre, ça lui manquait. Ils n'avaient jamais eu une relation platonique, loin de là, et ça lui plaisait comme ça. Il se souvenait avec nostalgie des moments où la fièvre les consumait, où ils prenaient plaisir à y céder encore et encore sans se soucier de rien sinon du désir qui les liait. Il se demanda si ça manquait aussi à Aomine, ou bien si la dimension physique de leur couple était devenue secondaire. Il se demanda comment il se sentait dans ce corps affaibli et amaigri. Il sentait que le moment n'était pas venu d'aborder la question. Parfois, faire preuve de prudence et de retenue est le meilleur choix. Il se rappela qu'ils étaient deux à désormais évoluer en territoire inconnu. Pour rallumer la passion, il faudrait probablement d'abord reforger leur intimité. Ça aussi, c'était dans ses cordes. Il n'avait même pas besoin d'être patient. Il était au-delà de la patience. Leur couple ne se jouait plus sur des attentes et des espérances à combler. Aussi paradoxal que ça puisse sembler, pour lui, leur couple était plus solide que jamais. Parce qu'ils avaient surmonté tant d'épreuves, et parce qu'ils étaient toujours là. Il voulait qu'Aomine en soit aussi fier que lui. Son homme avait fait un pari fou en le suivant ici, montré un courage qu'il devait se reconnaître à lui-même.

Il le serra dans ses bras.

« I love you... » Il hésita un peu et ajouta doucement : « I'm so proud of you... »

Aomine ne répondit pas, mais resserra son étreinte sur lui. Il continua à caresser ses cheveux et son dos en des gestes apaisants, et quelques minutes plus tard, le brun dormait.