Chapitre 21
Je passai les nuits suivantes presque littéralement à tourner en rond entre ma chambre, la cuisine et la bibliothèque l'esprit sombre des derniers événements qui étaient survenus dans ma vie. Kevin était en « stage » dans une quelconque entreprise appartenant aux Tremeres et ne donnait plus signe de vie, j'avais l'interdiction de voir qui que ce soit du monde de la nuit, ni Stefania l'adolescente du clan Ravnos, ni aucun de mes amis Malkaviens, et la présence toujours importante du Sabbat dans les rues de la ville m'empêchait de me promener seule pendant les journées. J'occupais mes nuits à lire, jouant parfois à des jeux de société avec Lucie. Ce n'était pas très passionnant et je commençais à me dire que la période des vacances était maudite. Au bout d'une semaine cependant, ma mère vint me voir alors que je lisais distraitement, avachie sur mon lit.
- Chérie. Tu vas pouvoir préparer un petit sac de voyage. Nous allons quitter un peu la ville.
- Pourquoi faire ? N'as-tu pas des obligations ?
- Ça me chagrine de te voir comme un lion en cage. Nous n'allons pas très loin, je pourrais toujours rentrer rapidement en cas de besoin et au moins tu pourras sortir dehors. Je possède un vieux refuge à la campagne. Il n'est plus utilisé depuis longtemps mais il est libre et comme c'est assez isolé, il y a peu de risque de rencontrer d'autres vampires.
Je ne pus masquer mon sourire à cette idée. Les sorties avec ma mère se transformaient presque toujours en aventures passionnantes et même si j'allais probablement devoir sacrifier mon confort, je savais que je pourrais compter sur elle pour éloigner mon ennui.
- Génial ! Quand partons-nous ?
- Dans deux nuits. Cela me laisse le temps de mettre mes affaires en ordre.
C'est donc plein d'enthousiasme que je me préparais. Je ne savais pas trop à quoi m'attendre, mais le refuge évoqué par ma mère ne devait certainement pas être en très bon état. Il allait donc falloir que j'emmène des rations de survie pour plusieurs jours mais aussi de quoi me procurer de l'eau potable, une batterie de secours avec panneau solaire intégré, des vêtements de rechange, un tapis de sol et un duvet. Avec ma mère, je préférais être prête à faire face à n'importe quelle situation.
Le jour du départ, j'attendais la tombée de la nuit avec grande impatience. Je pris place dans la voiture aux côtés de ma mère et nous roulâmes un peu plus d'une heure, nous éloignant de la métropole pour un paysage moins bétonné. Les prés et les champs se substituèrent aux usines et aux immeubles. Nous traversâmes plusieurs villages et finîmes par nous arrêter dans l'un d'entre eux. Sans tomber dans la paranoïa, j'avais acheté un petit GPS portable et j'avais mis mon téléphone en mode avion dès que nous avions quitté le centre-ville. Où que nous allions, je voulais profiter de ces vacances sans laisser la possibilité à certains fouineurs de nous retrouver. Alendro finit par nous dépenser devant une vieille bâtisse manifestement abandonnée depuis quelques siècles et entourée de hauts murs de pierre. Ma mère descendit de la voiture sans hésiter et sortit un vieux trousseau de clés de son sac. Le gros anneau de métal comportait plusieurs clés anciennes, pourtant le cadenas de la grille sembla s'ouvrir sans difficulté, ouvrant la voie vers un jardin envahi par les hautes herbes et les ronces. La vielle bâtisse de style empire qui prenait place devant moi avait un étage. Tous ses volets étaient fermés et elle ne semblait pas avoir été squattée. La porte d'entrée s'ouvrit en grinçant, dévoilant un hall d'entrée contenant un escalier en colimaçon le long du mur et deux portes. Les murs étaient boisés et le sol carrelé de céramique.
Alendro avait déposé nos affaires dès qu'il avait vu que nous pouvions rentrer et il était immédiatement repartis. Pour ma part, j'avais déjà sorti ma lampe torche et alors que ma mère était descendue au sous-sol, sans doute pour vérifier l'intégrité de son caveau, je m'étais lancé dans l'exploration de la maison en compagnie de Lucie. La porte à gauche de l'entrée donnait sur ce qui devait être un salon. Les quelques meubles qui restaient étaient recouverts de draps mais cela n'avait pas empêché les mites de vriller le bois et une épaisse couche de poussière de se poser sur la moindre surface découverte. Les sièges auraient sans doute eu leur place dans un musée et je ne préférais pas me risquer à m'y asseoir dessus. La pièce suivante était une salle à manger, puis vint la cuisine avec son impressionnant piano en fonte. Je montai ensuite prudemment au premier étage, Lucie lévitant à mes côtés. Les marches semblaient solides malgré le temps passé. Je découvris deux chambres, chacune meublée d'un lit et d'une amoire vide, un bureau et un cabinet de toilette avec sa baignoire à la porcelaine rongée par le temps. Bien évidemment la maison n'était pas raccordée à l'électricité cependant par chance il y avait encore l'eau courante. Les tuyaux étaient tellement oxydés que je ne préférais pas la boire mais cela suffirait bien pour m'assurer un minimum d'hygiène. L'éclairage à l'époque avait dû se faire au gaz cependant je ne pas me risquais à tester si le système était toujours fonctionnel.
Je décidais de rejoindre ma mère au sous-sol et découvris une cave immense, sans doute plus grande que la maison elle-même. Elle semblait conçue pour désorienter un intru et puisque je n'avais que ma lampe torche pour m'éclairer, je préférais l'appeler pour me guider.
- Maman ?
Elle émana bientôt des ténèbres avec son sourire fascinant et elle me tendit la main pour m'entraîner à sa suite. L'espace était astucieusement organisé de manière à créer un petit dédale de couloirs de pierre et bien qu'il n'y eût aucune magie là-dedans, je le trouvais similaire au galeries Tremeres à travers desquelles Steren m'avait entraîné quelques années plus tôt.
La « chambre » de ma mère ne contenait rien de plus qu'un coffre de pierre et une armoire en bois. Vu la différence de température avec l'extérieur, le trajet m'avait imperceptiblement fait descendre plusieurs mètres sous terre et je songeais que la maison aurait pu s'effondrer sans que ma mère ne courre le moindre risque. Je frottais machinalement mes bras nus pour les réchauffer et elle m'entoura de ses bras.
- Même si je n'aime pas te savoir aussi exposé, il vaut mieux que tu loges dans les étages.
- Ne t'inquiètes pas, Lucie veilleras sur mon sommeil. Et puis je vais bien être obligée de me promener durant la journée si je veux aller m'acheter à manger.
Nous consacrâmes les heures suivantes à rendre un minimum salubre les quelques pièces que j'allais utiliser. J'ouvris les volets et les fenêtres pour faire circuler l'air, installai mon purificateur d'eau dans la cuisine, dépoussiérai autant que possible les meubles indispensables et me choisissai une chambre à investir. J'avais recouvert le vieux matelas d'une bâche pour me protéger des acariens qui devaient y pulluler et y avais déroulé mon duvet. Puis je tendis une seconde bâche au-dessus du lit pour faire comme une tente de camping. Lorsqu'arriva l'heure pour ma mère d'aller se réfugier au sous-sol, j'étais encore pleine d'énergie. Elle me fit cependant les recommandations d'usage.
- Ne commets pas d'imprudence pendant mon sommeil s'il te plait.
- Ne t'inquiètes pas. Je vais aller un peu en ville pour visiter et m'acheter deux ou trois trucs à la supérette du coin mais je vais probablement somnoler une bonne partie de la journée. On est venu ici pour passer quelques temps sans préoccupation donc ne te fais pas de soucis. Il n'y a pas de raison que je risque quoi que ce soit.
Je serrai ma mère dans mes bras avant de repartir en sautillant, ma bonne humeur inaltérable. Lucie et moi utilisâmes l'un des draps qui recouvraient les meubles pour fabriquer un hamac de fortune entre deux arbres du jardin et nous décidâmes de profiter de la température clémente de la matinée pour rester dans le jardin. Une fois le soleil levé et la luminosité suffisante, nous récoltâmes du petit bois afin de faire fonctionner le fourneau de la cuisine et faire bouillir de l'eau pour le thé et nous découvrîmes un buisson de fraises sauvages toutes prêtes à être cueillies.
Je me préparai un petit déjeuner/dîner avec mes rations de survie, du thé et des fraises puis pris soin de refermer grille, portes et fenêtres avant de regarder mon lit de fortune pour quelques heures de sommeil. Je me réveillai aux alentours de quinze heures et marchai tranquillement jusqu'au centre-ville. Le village semblait plutôt peuplé par une génération de retraités et son centre ne comportait qu'une supérette qui faisait office de boulangerie/épicerie/boucherie et un relai-routier/bar-tabac. Rien d'étonnant et j'y trouvais juste ce dont j'avais besoin : un peu de nourriture fraîche et le minimum d'ustensiles pour cuisiner.
Sur le trajet du retour, je passai devant l'école communale et remarquai un adolescent occupé à lire dans la cour, assis sur une balançoire. Je décidai de m'approcher pour récolter quelques informations.
- Salut !
Il releva les yeux et me regarda avec un air suspicieux.
- Bonjour. En quoi puis-je vous aider ?
- Ma mère m'a emmené ici pour passer quelques jours en vacances au calme mais elle ne fait que dormir ou lire. Y a quelque chose d'intéressant à faire ici ?
Il haussa les sourcils, inconscient à Lucie qui lui tournait autour en l'observant sous toutes les coutures.
- Pas vraiment, c'est un village de campagne. La plupart des gens vivent ici pour l'air pur et la tranquillité mais partent ailleurs quand ils sont en vacances. J'ignorais que qui que ce soit pouvait avoir envie de faire l'inverse. D'ailleurs vous avez trouvé un endroit pour vous loger ?
- Ma mère est plutôt du genre businesswoman, toujours accrochée à son téléphone. Je crois que cette semaine est comme une cure de désintoxe pour elle. Elle a une vieille maison de famille ici, c'est un peu spartiate mais d'ici quelques jours elle se sera déjà lassé et nous retournerons en ville donc ça m'amuse de l'accompagner.
- Je vois. Et bien profitez donc du calme environnant car c'est tout ce que cet endroit a à offrir...
Il se repencha sur sa lecture, me signifiant que la conversation était terminée. Mais quelque chose me disait qu'il était plus intrigué par ma présence qu'il ne voulait le montrer.
De retour à la maison, je m'installai dans le jardin avec Lucie, une tasse de thé et un paquet de biscuits à côté de moi et nous jouâmes aux cartes jusqu'à la tombée de la nuit. Ma mère vint nous retrouver peu après le dîner et je décidais de l'interroger sur la maison. Tout ce que je savais, c'était qu'elle avait quitté l'Irlande au XVe siècle avant de longuement voyager mais j'ignorais à quelle date elle s'était installé en France.
- Je suis arrivé en France durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Au départ j'habitais en ville, puis il y a eu la Révolution Française et j'ai voulu trouver un refuge loin de l'agitation. Il arrivait que des maisons nobles soient attaquées par des révoltes populaires et n'ayant aucune goule, je ne voulais pas prendre ce risque. J'ai donc fait l'acquisition de cette demeure, éloignée de tout. J'y ai vécu quelques décennies de solitude et d'introspection mais cela ne me déplaisait pas, j'avais de nombreux livres et je lisais beaucoup, toute la nuit durant.
Je restais un moment, pensive.
- Je pense que je me lasserais vite de ce genre d'existence. Je n'aime pas la solitude.
Aïlin rigola doucement.
- Je m'en doute. Tu es une enfant du XXIe siècle. Tu vis dans l'instantanéité. Vous ne connaissez ni le silence, ni l'attente.
- Je suis née en 1994…
Elle fit un geste évasif de la main.
- Que représentent six années dans un siècle. J'ignore comment seront les prochaines décennies, lorsque de jeunes vampires arriveront au pouvoir. Les anciens comme moi ne seront bientôt plus ni respectés ni écoutés, peut-être même seront-nous chassés. C'est ainsi que se déroulent les révolutions…
Je frissonnais à cette idée.
- Non ! William est là pour te protéger. Et plus tard, il m'apprendra à me battre. Moi je serais toujours là pour toi.
Elle rigola et me serra dans ses bras.
- Tu es adorable ma chérie. Puissè-je rester à jamais dans ton cœur.
Nous devisions depuis plusieurs heures lorsque ma mère s'interrompit et tourna son regard vers la fenêtre.
- Il y a quelqu'un qui nous observe… un jeune garçon je crois.
Je fis signe à Lucie et elle s'envola à travers le mur pour identifier notre espion. Elle revint quelques secondes plus tard.
- C'est le garçon que nous avons rencontré tout à l'heure en ville. Il était à la grille mais il s'est déjà enfui.
Je haussai les épaules. Les fenêtres étaient fermées et il était trop loin pour avoir pu voir ou entendre quoi que ce soit. Cela dit il valait mieux se montrer prudentes et nous prîmes la précaution de fermer les volets. Finalement nous discutâmes jusqu'à ce que je tombe de fatigue et que je doive me coucher.
Le lendemain, je décidai d'explorer les alentours, toujours accompagnée de Lucie. Le jardin propre à la demeure n'était pas très grand et ne comportait qu'un puit et un abri de jardin pour accueillir le bois. Le terrain en lui-même était bordé par une forêt et je décidai de m'aventurer à travers les arbres. Dans ma sacoche, j'avais pris le carnet de croquis de Lucie ainsi que quelques crayons, un sandwich et une bouteille de jus de fruits que j'avais acheté la veille. J'avais rarement été dans un environnement aussi calme et je profitai de ma promenade avec un certain plaisir. Lucie aussi n'avait plus côtoyé la campagne depuis bien avant sa mort et elle s'amusait à voler à travers les arbres, provoquant la fuite des animaux qui percevaient sa présence sépulcrale. Finalement nous finîmes par sortir du bois et bien que nous ayons marché plus d'une heure, je pouvais apercevoir quelques bâtiments du village non loin de moi. Une balançoire avait été accrochée à une grosse branche sur un arbre et je décidai de m'y asseoir pour m'y balancer, aidée par Lucie. Je passais plusieurs minutes, perdues dans mes pensées, lorsque mon amie fantomatique attira mon attention. Le jeune garçon que j'avais croisé la veille s'approchait de moi, l'air méfiant.
- Salut. Pour info tu traînes sur mon terrain…
- J'ai traversé la forêt et mes pas m'ont mené ici. Je n'ai vu aucune barrière…
- Il n'y en a pas, tout le monde se connaît ici, les gens le savent.
- Je l'ignorais. Mais ce n'est que justice après tout, toi tu es bien venu nous espionner hier soir !
Il eut l'air interloqué.
- Comment sais-tu que c'était moi ?
Je lui souris.
- Je n'en étais pas sûre. Ma mère t'a aperçu et je n'ai pas croisé beaucoup d'autres adolescents en ville. Donc par déduction…
- Je vois. Vous vivez vraiment là-dedans ? Je veux dire, légalement ?
- Tu nous accuses de squatter ?! Non non, je t'assure que nous avons les clés et un acte de propriété en bonne et due forme. La maison appartenait à une arrière-grand-mère de ce que j'ai compris… Comme je te l'ai dit, c'est un peu vétuste mais de toute façon je doute qu'on y reste plus d'une semaine. Alors pour l'instant je préfère voir ça comme un camping un peu étrange.
- Quoi qu'il en soit, ne revient plus ici. Et la forêt est aussi dangereuse. Je te déconseille de t'y aventurer. Il y a un loup solitaire qui y a sa tanière et la faim le fait parfois s'approcher de notre maison.
Je le regardais, un peu perplexe. C'était des menaces ou quoi ?
- AUSSI dangereuse… Donc je risque quelque chose en allant faire de la balançoire sur un bout de terrain non clôturé ? Sérieusement. Je suis là en vacances, pas pour me faire menacer dès que je mets le pieds dehors.
Je soupirai clairement. S'il disait vrai, j'étais vraiment poissarde. Il leva les deux mains en signe de défense.
- Pardon ! Je ne voulais pas te donner cette impression. Mais je serais rassuré si tu passais par la ville pour rentrer chez toi. Mon frère est un peu… bourru. Il se méfie beaucoup des inconnus. Et ici on n'en croise pas beaucoup. Viens, suis-moi.
Je me levais finalement de mauvaise grâce et jetai un regard à Lucie alors qu'il se détournait. Mon amie fantomatique observait le garçon avec suspicion et je me sentis rassurée par sa présence. Il paraissait plus jeune que moi mais j'avais déjà suffisamment vécu au contact des autres humains pour savoir que certains étaient aussi dégénérés que les membres du Sabbat. Je le suivis donc en gardant une distance respectable alors que nous nous approchions de sa demeure. Le terrain était grand et nous arrivâmes bientôt à proximité de bâtiments que j'imaginais être ceux d'une ferme. Une femme était occupée au milieu de plantations et elle plissa les yeux en nous voyant arriver.
- Lucas, qui est-ce ?
Il se tourna vers moi et je pris conscience que nous ne nous étions pas présentés.
- Bonjour, madame. Je suis Nathalia. Je suis ici pour les vacances. Je me suis perdue en me promenant dans la forêt. Lucas m'a expliqué que j'étais arrivée accidentellement sur votre terrain.
Le prénommé Lucas confirma mes dires. La femme lui jeta un regard sévère.
- Je vois. Raccompagne-la en ville. Vous ne devriez pas traîner dans la forêt, mademoiselle. Les animaux sauvages ne sont pas farouches par ici.
Je me retenais de d'avoir une réaction qui aurait pu paraître insolente et détourna les yeux pour continuer à suivre l'adolescent qui me ramenait en ville. Une fois hors de regard de celle que je supposais être sa mère, je ne cachais cependant pas ma mauvaise humeur.
- Franchement ça me soule. J'espère que tout le monde n'est pas comme ça ici ! Je n'ai rien fait de mal, je ne faisais que me promener. Sérieux ta mère m'a regardé comme si j'avais été surprise en train de vous cambrioler. Et puis franchement qu'est-ce que ça peut vous faire si je me balade dans la forêt ? Je veux pouvoir prendre l'air et marcher sur autre chose que du béton. Si je dois rester en ville, ça n'a aucun intérêt.
Nous étions arrivés jusqu'à un portail en bois et il poussa la barrière pour que je puisse passer.
- Désolé. Comme je te l'ai dit, nous n'avons pas vraiment l'habitude de voir de nouvelles têtes par ici. Elle ne pense pas à mal, elle veut juste éviter qu'il n'arrive un accident. Mais effectivement, si tu veux aller dans la forêt, on ne peut t'en empêcher. Ce n'était qu'un conseil.
Il avait l'air boudeur, les mains dans les poches et le regard fuyant. Je haussai les épaules et décidai de rentrer à la maison. Le soleil ne se couchait pas avant plusieurs heures mais au moins à la maison, Lucie et moi pourrions jouer à des jeux de société sans se soucier des regards.
Finalement, j'étais un peu déprimée de sorte que je fis la sieste jusqu'à la tombée de la nuit tandis que Lucie dessinait sur son carnet. J'aurais bien été rejoindre ma mère dans son caveau mais le couvercle de pierre était bien trop lourd pour que je ne parvienne à le soulever et de toute façon je n'aurais pas pu respirer une fois refermé.
Lorsqu'elle me rejoignit, j'avais suffisamment ruminé ma journée pour ne rien laisser paraître. Je savais qu'elle avait fait l'effort de venir ici pour me changer les idées et je ne voulais pas qu'elle soit déçue par le comportement de quelques campagnards misanthropes.
Le lendemain, je me levai aux alentours de midi, me préparai un sandwich et me dirigeai immédiatement vers la forêt, presque par pure provocation. J'avais envie d'explorer ces bois plus profondément et je pris une boussole pour me repérer au cas où. Lucie me servait de vigie et je savais que je pouvais aussi compter sur elle pour faire fuir la plupart des animaux sauvages. Une fois sous le couvert des arbres, je me sentis étrangement fébrile mais je préférais ignorer cette impression étrange. Lucie ne percevait rien qui ne sorte de l'ordinaire et nous nous enfonçâmes plus profondément au fur et à mesure de l'après-midi. Nous arrivâmes finalement dans une petite clairière et je décidai de grimper à un arbre pour avoir une meilleure vue. Mais alors que je m'apprêtais à escalader les branches, une exclamation de Lucie me fit me retourner. Le dénommé Lucas se trouvait à quelques mètres de moi, l'air féroce.
- Je m'en doutais ! Tu n'as pas pu t'empêcher de venir malgré qu'on t'ait mis en garde ! C'est à cause de gens comme toi qu'il arrive des accidents. Des fouineurs incapables de suivre un conseil…
Je haussai les épaules, tâchant de dissimuler mon malaise face à son agressivité.
- Les loups sont des animaux nocturnes qui n'attaquent généralement pas les humains, un loup seul encore moins. Et toi, que fais-tu ici si c'est si dangereux que cela ?
Il allait répondre lorsqu'un grognement retentit plusieurs mètres derrière moi. Mon rythme cardiaque s'accéléra et un frisson me parcouru l'échine. Même si j'étais une fille des villes, il me semblait bien qu'un loup ne pouvait pas faire un tel bruit. Le garçon écarquilla les yeux et se saisit de mon poignet, m'attirant vers lui.
- Viens. Nous partons. Vite.
J'avais esquissé un geste pour me défaire de son emprise lorsque Lucie se mit à hurler, me provoquant un violent sursaut.
- Nath ! Un loup géant… monstrueux… Fuis !
Elle était revenue vers moi avec une telle expression de terreur que je ne cherchai pas à comprendre et partis en courant dans la direction d'où j'étais venue, ignorant mon point de côté jusqu'à avoir rejoint la plaine rassurante et ses champs paisibles. Je repris difficilement mon souffle, les muscles endoloris par l'intensité de ma course. Apparemment la créature quelle qu'elle soit, n'avait pas cherché à me suivre. J'ignorais ce qu'il était advenu du garçon mais pour rien au monde je ne serais retournée dans cette forêt. Je marchai jusqu'à la maison à une allure plus modérée. Steren m'avait parlé de l'existence des créatures garou et m'avait expliqué qu'elles attaquaient les vampires à vue et représentaient une menace sérieuse pour tout jeune vampire. Mais quelle chance y avait-il pour que j'en rencontre une ici ! Quelque part, j'étais bien contente de ne pas l'avoir vu par moi-même tant Lucie semblait en état de choc. Elle m'avait suivi, reliée de manière indicible au pendentif que j'avais au cou, et elle semblait tellement vulnérable que j'aurais aimé pouvoir la prendre dans mes bras pour la rassurer. Ce fut avec un net soulagement que je passais la grille du jardin et je la refermais derrière moi avant de pénétrer entre les murs de la vieille bâtisse. Je n'avais même pas envie de profiter du hamac, je voulais juste aller me terrer dans mon lit et rabattre le duvet au-dessus de ma tête. Encore une fois, j'aurais préféré ne pas avoir à inquiéter ma mère, mais cette fois il y avait de forte chance qu'elle remarque mon trouble…
Finalement le soir même, je décidai de lui raconter toute l'histoire et Lucie réussit à surmonter son traumatisme pour décrire avec précision la créature qu'elle avait vu caché dans les fourrés.
- C'était plus grand qu'un loup. Je te jure que ce n'était pas un loup, ce n'est pas possible. Je veux dire, un loup ça à la taille d'un chien à peu près. Là c'était plus gros, les griffes… Tu te rends compte que j'ai eu l'impression que cette créature pouvait me tuer ?! Moi, un fantôme ?! Je n'ai rien craint depuis ma mort, et là c'est comme si mon instinct s'était tout d'un coup réveillé pour me hurler de fuir. C'était terrifiant.
Lucie s'était saisie de mes épaules et je frissonnai sous son étreinte désincarnée.
- Ok, j'ai compris. On restera sagement à la maison ou en ville jusqu'à la fin de la semaine.
Ma mère avait gardé le silence tout le long de notre récit et bien entendu je lui avais rapporté les propos de Lucie qu'elle ne pouvait entendre. Finalement elle m'attira contre elle pour me serrer dans ses bras et retira le large collier qui recouvrait la trace de sa morsure pour y déposer ses lèvres. Mon dos tout contre son torse, je me laissai bercer par son aura surnaturelle. Elle avait le pouvoir de me calmer presque instantanément et je n'avais aucun mal à croire qu'il existait une sorte de lien mystique entre nous.
- Les garou n'attaquent généralement pas les humains gratuitement et encore moins les jeunes filles comme toi. Mais je serais plus tranquille en effet si tu restais loin de cette forêt.
J'allais lui répondre lorsque le bruit du heurtoir cognant contre la porte d'entrée nous interrompit. Je fronçai les sourcils et me levai immédiatement.
- Je vais voir que c'est.
- Attends.
Elle m'attrapa par le bras et remit le collier autour de mon cou. J'avais failli l'oublier. Arrivée à l'entrée du salon, je me retournai une dernière fois mais constatai qu'elle avait disparu. Sans doute s'était-elle rendue invisible pour se placer juste derrière moi lorsque j'ouvrirai. Pendant ce temps, Lucie avait traversé le mur pour vérifier l'identité de notre visiteur et elle réapparu juste avant que je n'ouvre la porte.
- C'est le garçon qui s'appelle Lucas et sa mère.
Je hochai la tête et pris une inspiration avant d'ouvrir la porte. Il était temps de remettre ce masque d'assurance que je portais constamment en ville et qui me permettait de mentir à autrui avec une telle facilité.
Derrière le panneau de bois se trouvaient effectivement Lucas ainsi que cette femme qui m'avait semblé antipathique au premier abord. Elle me regarda de haut en bas tandis que je lui offrais un sourire poli.
- Bonsoir, madame. Lucas.
- Bonsoir. Lucas m'a dit que tu étais retourné dans la forêt aujourd'hui. Apparemment tu lui aurais dit que tu vivais ici avec ta mère…
Je haussai les épaules.
- C'est le cas. Elle est dans le salon, je peux aller la chercher.
J'allais me retourner, mais elle m'attrapa le bras pour m'empêcher de m'éloigner.
- Attends. Qu'as-tu vu dans la forêt ?
- Rien du tout.
Lucas prit la parole.
- Dans ce cas pourquoi t'es-tu enfuie aussi brusquement ?
- Tu m'as dit de partir et vite. J'ai entendu un grognement donc je n'ai pas cherché plus loin. C'est logique, non ?
Le garçon plissa les yeux avec suspicion. Il était évident que ma réaction avait dû lui paraître des plus étranges, mais puisqu'il était à côté de moi à ce moment, il pouvait difficilement prétendre que j'avais réellement vu quoi que ce soit. Il fit signe à sa mère de me lâcher et détourna le regard. J'avais l'impression qu'ils savaient tous deux exactement ce qui se cachait dans cette forêt.
Ma mère avait dû se glisser silencieusement dans le salon car elle fit mine d'en sortir à ce moment. Étant habituée à la voir au naturel, je pouvais clairement mesurer les quelques changements qu'elle induisait grâce au sang pour paraître vivante et protéger la Mascarade. Son teint était moins pâle, elle clignait des yeux et simulait un discret mais néanmoins perceptible mouvement de respiration. Elle me rejoignit en quelques secondes et offrit un sourire charmeur aux deux personnes devant notre porte.
- Bonsoir, il y a un souci ?
- Bonsoir. Nous voulions juste vous prévenir pour la sécurité de votre fille… Il ne faut pas aller dans la forêt. Il y a un loup…
- Un loup vous dites ? J'ai pourtant l'impression que vous savez exactement ce qui se cache derrière les arbres, n'est-ce pas ?
Le regard de la femme se fit vague et sa voix prix un accent endormi.
- C'est vrai. C'est mon fils aîné. C'est un loup-garou. Il ne se contrôle pas encore bien.
Lucas écarquilla les yeux.
- Maman ! Qu'est-ce que tu racontes !
Il plissa les yeux et je compris que ma mère avait dû user de ses talents vampiriques pour obtenir les aveux de la femme.
- Ne vous inquiétez pas, nous partirons la nuit prochaine. Je refuse d'exposer Nathalia à la présence d'un jeune métamorphe victime de ses bas instincts.
Lucas serra les poings et fit un vif mouvement en arrière. Il y avait quelque chose d'animal dans son aura et je me resserrai instinctivement contre ma mère. Heureusement la voix de sa mère claqua, preuve qu'elle avait retrouvé ses esprits.
- Lucas, calme-toi ! Bien, puisque le message est transmis, je n'ai plus de raison de vous importuner. Au revoir.
Elle avait légèrement incliné la tête et avait entraîné son fils à sa suite tandis que nous étions restés un moment à la porte jusqu'à les voir disparaître dans la nuit.
- Je vais contacter Alendro, il vaut mieux partir dès demain. Je ne veux pas que tu sortes du jardin d'ici là et que tu restes loin de ce garçon. Je suis désolé que ces petites vacances à l'écart n'aient pu t'apporter la liberté qui te fait tant défaut au quotidien…
- Ne t'inquiètes pas, je m'y fais. Je passerais le reste des vacances à lire ou à jouer à l'ordinateur… Et puis j'ai la chance d'avoir Lucie avec moi.
Quelque part, j'étais soulagé que tout se soit passé sans incident. De ce qu'on m'en avait décrit, je n'avais aucune envie de rencontrer un loup garou transformé et encore moins que ma mère s'expose à ce risque. Il avait été amusant de vivre quelques jours dans cette ancienne maison mais je n'étais déçue de retrouver le confort moderne, loin de là.
Le lendemain midi, je commençais déjà à tout ranger dans l'attente du départ. Alendro n'avait jamais fait preuve de patience à mon encontre et il valait mieux que tout soit prêt à son arrivée. En fin d'après-midi cependant, je décidai d'aller me détendre un peu dans mon hamac, et quelle ne fut pas ma surprise de voir Lucas, adossé contre la grille de l'entrée. Je plissai les yeux, conservant une prudente distance de sécurité. De ce que j'avais compris, si le frère de Lucas était un garou, lui-même pouvait l'être aussi.
- Bonjour…
- Salut. Je voulais te voir une dernière fois. J'ai des questions à te poser et j'apprécierais beaucoup que tu sois honnête…
Il ne semblait pas agressif et il aurait été suspect de prétendre devoir rentrer alors que je venais tout juste de ressortir.
- OK. Vas-y, pose tes questions. Peut-être que je pourrais t'en poser quelques-unes à mon tour alors.
- Tu sembles déjà en savoir plus que moi. Qu'as-tu vu hier dans la forêt qui a provoqué ta fuite ?
- Il se trouve que j'ai le pouvoir de voir les esprits. L'un d'eux m'est apparu en hurlant qu'il y avait un loup garou dans la forêt. Je n'avais pas vraiment envie de voir ce qui pouvait effrayer un fantôme, donc je me suis enfui aussi vite que j'ai pu. C'est vrai que vous aviez essayé de me prévenir. Désolé de ne pas avoir écouté. Je me suis crue plus intelligente et maintenant ma mère veut qu'on parte dès ce soir plutôt que d'attendre la fin de la semaine.
Il n'avait pas réagi à l'évocation de fantôme mais ne semblait clairement pas capable de percevoir Lucie. Il hocha la tête.
- D'accord. Qu'est-ce que ta mère a fait à la mienne hier ? Et puis… aucune de vous n'a semblé étonnée d'entendre parler de loup garou… Est-ce que vous en connaissez d'autres ?
- Ma mère a simplement incité la tienne à dire la vérité. Elle voulait savoir si je risquais quelque chose. Je n'ai jamais rencontré de garou auparavant mais ma mère oui. Elle m'a dit que ce sont des créatures féroces qui peuvent rentrer dans une rage destructrice. Elle m'a d'ailleurs aussi dit de ne pas m'approcher de toi…
Il tourna son regard vers la maison, craignant sans doute que ma mère puisse en sortir d'un instant à l'autre.
- Mon père est un garou… Il n'est jamais là, il revient de temps en temps avant de disparaître le lendemain. Ma mère dit qu'il a une vie dangereuse, qu'il ne peut pas vivre à nos côtés. C'est pour cela qu'elle s'occupe seule de la ferme. Avant il y avait mon frère pour nous aider mais depuis qu'il a eu sa première crise… Il vaut mieux qu'il reste dans la forêt. Maman pense que je le suis aussi, que je pourrais me transformer si je m'énervais. Alors je reste calme, parce qu'il ne faut pas que ça arrive tout de suite. Je sais qu'un jour papa viendra nous chercher mon frère et moi. Il nous l'a dit la dernière fois.
Il expira longuement et j'eus l'impression qu'il avait attendu depuis toujours pour pouvoir confier cela à quelqu'un. Moi qui protégeais la Mascarade depuis seulement quelques années, je ne pouvais que comprendre son besoin. Je décidai de l'aider à vider son sac.
- Qu'est-ce que tu ressens à ce propos ?
- Je ne sais pas trop. Quand je vois mon frère… La première fois je l'ai trouvé terrifiant… absolument monstrueux. Il a dévasté un troupeau entier lors de sa première transformation. Mais quand je vois mon père… C'est comme être face à un grand guerrier. Il inspire le respect, il donne une telle impression de puissance… Il est toujours très calme et très doux avec nous. J'ai hâte de pouvoir vivre à ses côtés, même si ça veut dire que je ne verrais plus que rarement ma mère. Il nous a dit qu'il avait une mission à accomplir… C'est un peu plus glorieux que de devenir agriculteur, tu vois…
- Je vois oui. Avoir un destin hors du commun, c'est un peu ce dont on rêve tous. Ma mère m'a raconté toute sortes d'aventures où elle a rencontré des êtres surnaturels. Je trouve que c'est une chance d'avoir le pouvoir que j'ai, même s'il m'a parfois attiré des problèmes. Le principal c'est de s'accepter tel qu'on est pour pouvoir être heureux. Si tu admires ton père, ça devrait bien se passer.
Il hocha la tête et se redressa de la grille sur laquelle il était resté appuyé.
- Je suis heureux d'avoir pu en parler à quelqu'un. Merci de m'avoir écouté sans t'enfuir en courant. Les autres élèves de ma classe préfèrent généralement ne pas m'approcher. Mais toi…
Pendant son récit je m'étais assise sur mon hamac pour m'y balancer et je lui offris un sourire énigmatique. J'étais plutôt soulagé qu'il n'ait pas cherché à en savoir plus sur ma mère et son étrange pouvoir de persuasion. Pour ma part, peut-être était-ce parce que j'avais l'habitude de côtoyer des êtres surnaturels mais je ne me sentais pas effrayée par sa simple présence. Il était sans doute plus jeune que moi de quelques années et semblait surtout terriblement seul. Je jetai un coup d'œil à l'heure depuis mon téléphone. Il n'était pas encore 16 heures et la nuit ne se couchait pas avant plusieurs heures.
- Disons que j'ai l'habitude de voir des choses qui sortent de l'ordinaire. Tu veux faire une partie de cartes ?
Il hocha la tête avec un large sourire. Apparemment ma proposition lui semblait inespérée.
- Oh oui ! Je ne connais que la bataille par contre…
- Je vais chercher mes cartes, ne bouge pas !
Une fois dans la demeure, j'hésitais un instant puis d'empoignai le carnet de Lucie, un feutre noir ainsi qu'un paquet de biscuits avant de le rejoindre dans le jardin. Il s'était assis en tailleur dans l'herbe et regardait la maison avec curiosité.
- Vous vivez vraiment dans une étrange maison. Je pensais qu'elle était abandonnée depuis le temps…
- Habituellement on n'a pas vraiment l'occasion de bouger, même pendant mes vacances. Mais cette fois elle voulait me changer les idées et s'est souvenu qu'elle possédait celle-ci. Par contre je ne pense pas qu'elle imaginait qu'elle serait dans cet état. Je crois même que mes grands-parents n'y ont jamais été… Dis-moi… est-ce serait si terrifiant que ça si je te disais qu'on pourrait jouer avec une troisième personne invisible ? Ça serait plus marrant et ça nous permettrait de jouer à d'autres jeux que la bataille… Puisque tu as déjà un pied dans le surnaturel… ça te tente ? Je te promets que tu n'as absolument rien à craindre, c'est ma seule amie et ça serait injuste que je fasse mine de l'ignorer alors qu'on va jouer juste sous son nez…
Il écarquilla les yeux et se leva soudainement, regardant autour de lui, sans doute dans l'espoir d'avoir la moindre preuve de ce que j'avançais. Mais bien évidemment, il ne pouvait voir Lucie et je restais immobile en attendant sa réponse.
- Quoi ? Euh… je ne sais pas… c'est un fantôme c'est ça ? Mais… Comment… ?
- Elle s'appelle Lucie, elle est morte au début du XXe siècle et son esprit n'a jamais trouvé le repos. Elle s'est aperçue que je pouvais la voir et l'entendre donc elle a décidé de me suivre car elle s'ennuyait ferme. Je n'ai pas beaucoup d'amis non plus à vrai dire donc ma mère m'a autorisé à la garder auprès de moi. Elle ne peut pas la voir mais elle peut ressentir sa présence. C'est notre pouvoir familial en quelque sorte. C'est plutôt cool en vrai.
Il plissa les yeux et se rassit dans l'herbe, l'air tout de même sur ses gardes.
- Ok… Donc bonjour… Lucie, c'est ça ?
Je m'assis à mon tour et posai le carnet et le feutre sur le sol avant de me mettre à battre les cartes. Lucie attrapa le feutre et se mit à écrire sous les yeux écarquillés de Lucas. J'avais peut-être pris des risques en le confrontant à mon fantôme de compagnie, mais j'avais aussi l'espoir de passer une après-midi agréable. Je lui tendis un cookie pour désamorcer sa peur et il m'offrit un léger sourire avant d'en prendre un. Je séparai ensuite les cartes en trois piles égales.
- Tu sais jouer au Skat ?
Je lui en expliquais les règles et si au début il ne pouvait s'empêcher de regarder fixement les cartes entres les mains invisibles de Lucie, il se détendit peu à peu et après quelques parties, il semblait avoir suffisamment intégré la présence de mon fantôme pour pouvoir se concentrer sur le jeu.
Nous jouâmes plusieurs heures ainsi et en fin d'après-midi, il m'avait raconté quelques anecdotes sur sa vie et s'était nettement déridé. Nous passâmes un agréable moment, mais vers 18 heures cependant je décidai de lui donner congé.
- C'était vraiment une bonne après-midi mais malheureusement je vais devoir te laisser. Je dois terminer de tout ranger avant notre départ.
- Je comprends. Ta mère n'est-elle pas présente ?
- Elle a la santé fragile. Je préfère la laisser se reposer, pour une fois qu'elle s'autorise des vacances… J'imagine que nous n'aurons jamais l'occasion de nous revoir, mais j'ai été heureuse d'avoir fait ta connaissance et je te souhaite une bonne continuation.
Il mit les mains dans ses poches et détourna le regard.
- C'est probable mais si jamais c'est le cas, j'espère que tu ne me craindras pas car je ne te ferais aucun mal. Je veux devenir quelqu'un comme mon père, un grand guerrier, capable de se maîtriser et protéger les autres. Et peut-être alors que je pourrais enfin poser mes yeux sur Lucie…
J'étais en train de ramasser toutes mes affaires mais j'interrompis mon geste.
- Est-ce une promesse ? J'espère alors que tu me reconnaîtras et qu'on pourra discuter. Peut-être que j'aurais changé moi aussi. Il arrive parfois qu'à force de côtoyer le surnaturel, on finisse par en faire partie. Enfin, on verra bien…
Il me tendit la main et je n'hésitais pas à la serrer.
- C'est une promesse. À un de ces jours, Nathalia, Lucie.
Il partit en courant et je ne pus m'empêcher de sourire.
- Si je le recroise d'ici quelques années, je ne sais pas si je serais assez folle pour me manifester… Mais c'était sympa. Bon… Allons finir de tout ranger. Ce soir nous serons de retour à la maison.
Alendro vint nous chercher comme prévu peu de temps après la tombée de la nuit et une fois arrivés chez nous, je me précipitai dans ma chambre pour pouvoir prendre une douche chaude. Si j'avais l'habitude de me contenter de peu lorsque je dormais au refuge Malkavien, cela ne m'empêchait pas d'apprécier le confort de la modernité. Je pris ensuite un bon repas dans la cuisine avant de m'installer devant mon ordinateur. J'hésitai longuement avant de le connecter à Internet mais finalement je n'avais reçu aucun mail et tout semblait fonctionner normalement. J'en fus soulagée. Peut-être ma mère avait-elle prévenu le primogène Senek de son projet de quitter la ville le temps d'une semaine. J'envoyai un message à Stefania et un autre à Kevin mais si mon amie Ravnos me répondit, celui destiné à Kevin resta sans réponse.
Je savais que je ne pourrais voir personne d'ici la fin de mes vacances et puisque j'avais déjà terminé tous mes devoirs, je décidai de prendre l'avance sur le programme de l'année. Steren m'avait remis mon emploi du temps à venir qui était sensiblement similaire à ceux des années précédentes, à quelques exceptions près. Je n'avais plus cours d'anglais et l'Économie était remplacée par un cours d'Étude des sociétés. Nous avions aussi la possibilité de choisir une troisième langue et j'avais opté pour l'italien.
À la fin de la nuit, je redescendis pour retrouver ma mère et Steren qui se tenaient dans le salon, comme à leur habitude. Je saluai mon père adoptif et celui-ci m'accueilli avec un discret sourire.
- Nathalia. Aïlin m'a déjà raconté tes mésaventures. Ainsi après un fantôme et un aspirant Ravnos, tu sympathises avec un futur loup-garou… Je ne sais pas si je dois m'étonner de ta facilité à créer des relations improbables ou déplorer le caractère douteux de celles-ci…
Je pouffai spontanément face à son air pince-sans-rire. J'avais très envie de lui répondre qu'aux yeux de nombreux vampires, ma relation la plus douteuse était sans nul doute le fait de côtoyer le primogène Tremere lui-même, mais je doutais qu'il apprécie la plaisanterie. Je lui répondis cependant sans me départir de mon sourire.
- Pourtant malgré mes relations douteuses, il y en a bien une dont vous ne vous plaignez pas. Je n'ai eu aucune nouvelle de mon camarade Kevin Bereaz depuis le début des vacances. J'ose espérer qu'il fera son retour à la rentrée de septembre.
- Et je n'ai certainement aucun compte à te rendre à ce propos. Je te l'ai dit, tu as vendu ton camarade au clan Tremere en pleine connaissance de cause. Cela dit, tu devrais le retrouver d'ici quelques jours. Même s'il est isolé de toute relation extérieure, il n'aurait pas été productif de le priver de sa dernière année d'étude. On ne m'en a rapporté que du bien, tu peux être tranquille concernant ta part de marché.
Je hochai sobrement la tête, mais intérieurement je jubilais. J'avais reçu l'assurance de revoir Kevin, alias mon seul ami humain et Steren m'avait indirectement confirmé qu'il suivait son cas avec attention. D'ici quelques jours j'allais rejoindre l'internat du Lycée privé Saint Albert et si ma mère et plusieurs Malkaviens allaient probablement me manquer, j'allais pouvoir étudier dans les meilleures conditions possibles et j'avais l'autorisation de garder Lucie à mes côtés en toute situation. Mon année de Terminale ne pouvait mieux commencer.
Fin du chapitre 21. Désolé pour le retard ! Cette fois promis je ne laisserais pas autant de temps avant le chapitre suivant (d'ailleurs j'ai dû me faire violence pour m'y remettre, remerciez l'auteur Rorp pour m'avoir remotivé) ! Là j'ai déjà plusieurs idées d'éléments qui viendront perturber la petite vie étudiante de Nathalia... Gnyark gnyark gnyark 😉
