Kenma évite toute forme d'interaction sociale pendant les jours qui viennent. Il répond aux textos de Shôyô, bien sûr - il lui a promis son amitié, et puis c'est un des rares moments où la douleur lui fait se sentir vivant plutôt que complètement vide.
Il joue beaucoup sur sa console, pour se changer les idées. Il continue à aller à l'entraînement de volley, aussi, même s'il n'y prononce que quelques mots, pour prétendre que tout est normal. S'il veut qu'on ne lui pose pas de questions, il doit sembler contrarié, pas entièrement désespéré.
(Et puis il a promis d'affronter Karasuno l'an prochain, n'est-ce pas ? Ce souvenir d'il y a quelques jours semble lointain, parce que sa vie s'est cassée en deux morceaux le lendemain.)
Sa mère s'inquiète, vient lui parler - même si la partie cynique de l'esprit de Kenma lui dit que c'est parce que ses professeurs ont dû se plaindre de lui. Il répond : « J'ai fait une déclaration d'amour, je me suis fait rejeter. Je préfère ne pas en parler. » C'est la stricte vérité, et il a l'impression de lui mentir, parce que son cœur veut déborder pour lui parler de Shôyô pendant des heures, et en même temps, elle ne doit rien savoir. Peut-être que si c'était une fille, il lui dirait, mais il n'est même pas sûr.
Elle le prend au sérieux, lui parle doucement, lui dit des mots de consolation qui étaient tout aussi creux quand il se les disait à lui-même.
Kenma se serait sans doute confié à Kuroo, s'il ignorait toujours ses sentiments. Mais il est trop fatigué par son chagrin d'amour pour même penser à celui de quelqu'un d'autre. Alors ils reviennent du lycée dans un silence bien trop profond, avec chacun leur désespoir qu'ils ne veulent ni cacher ni partager, et Kenma rend clair que Kuroo ne peut plus lui rendre visite quand il le veut.
C'est de la lâcheté, mais c'est ce dont Kenma a besoin pour le moment. Au bout de quelques semaines, il cesse d'en vouloir à tous les humains qui lui adressent la parole pour ne pas être Shôyô. Il se sent un peu plus léger. Il l'espérait. Il l'attendait, il a essayé de toutes ses forces de le faire venir plus tôt, mais il est difficile de contrôler ses propres sentiments. Ce n'est que la première étape, pourtant.
S'il veut être honnête avec lui-même, il ne veut pas cesser d'aimer Shôyô, il aime trop ce que cela éveillait en lui, l'émerveillement, une forme de légèreté. Il veut juste que cela arrête de faire mal.
« Hey, » dit-il un de ces soirs à Kuroo, avec une imitation floue de sourire. « Je ne t'ai pas dit que je m'étais fait jeter ? »
Kuroo ouvre des yeux écarquillés, sans savoir comment répondre. Bien sûr, c'était évident, mais ce serait blessant de le faire remarquer.
« Je suis désolé, » répond juste Kuroo.
« Vraiment ? » Kenma se sent irritable, les fragments de son cœur brisé le rendent blessant, comme des éclats de verre cachés entre ses pensées.
Kuroo a un ricanement sans joie. « Vraiment. Je comprendrai si tu ne me crois pas. »
« Cela ne fait pas souffrir, demande Kenma, d'avoir des sentiments pour moi ? »
Kuroo soupire. « Parfois. »
« Quand ? »
Kuroo esquive son regard. « Quand tu donnes l'impression que tu vas te casser, quand je ferais n'importe quoi pour t'aider, et que tu me regardes comme si j'allais juste le faire arriver plus vite si j'essaie quoi que ce soit. »
« Et quand je ne te parle plus pendant deux semaines, je suppose. » Kenma hausse les épaules. « Même si je suppose que cette partie serait pénible de toute façon. » L'amitié ne marche pas comme ça, mais il n'a pas la capacité émotionnelle de culpabiliser maintenant.
« Ça aussi. Mais j'aurais préféré que ce soit pour des raisons plus réjouissantes. »
Kenma grimace. « Pourquoi tu ne m'as pas demandé de sortir avec toi au collège ? »
« Hein ? »
« Je n'avais que toi, à l'époque. » (Kenma a des amis maintenant, il va lui manquer quelque chose quand Kuroo va partir à la fac, mais pas son univers entier.) « J'avais tellement besoin de ton amitié, tu aurais probablement pu m'embrasser, avoir tout ce que tu voulais. Je n'aurais même pas su que je n'étais pas vraiment amoureux de toi. Je ne comprenais pas ce genre de choses. Tu devais le savoir, n'est-ce pas ? »
Il voit Kuroo cligner des yeux un peu trop vite et rester sans voix. En réalité, Kenma comprend. Kuroo est quelqu'un de bien - et même Kenma n'a pas voulu jouer avec les sentiments de Shôyô, pas de cette façon, même après avoir passé trop de temps à imaginer comment prendre son cœur entre ses mains sous prétexte qu'il s'agissait de gagner un match.
« J'étais un peu fâché contre toi et contre moi à l'époque, continue Kenma, parce que je pensais que j'avais plus besoin de toi que le contraire... »
« Je ne pensais pas avoir été subtil. »
« Ha, non. Mais je n'ai pas été très bon pour comprendre non plus. »
« Pourquoi tu demandes, Kenma ? Qu'est-ce qui te fait penser au passé comme ça ? »
« Je pense à l'amour en général. Et non, tu n'auras pas les détails. » Finalement, il ne sait pas s'il veut lui parler de Shôyô. C'est personnel. Ce n'est que pour lui. Kuroo ne comprendra jamais de toute façon. Il ne l'a jamais trouvé spécial. « Dis-moi juste quand et comment cela arrête de faire mal. »
Kuroo ouvre la bouche, puis la referme, hésite. « C'est injuste que tu me demandes ça. »
« C'est vrai. Mais à qui d'autre je pourrais demander ? »
« Passe du temps avec lui quand tu le peux, profite des bons moments sans trop te perdre dans ton imagination, et ne pense pas que juste parce que tu as l'impression que tes sentiments ne le touchent pas, tu ne peux pas prendre soin de lui ou l'aider de temps en temps. »
Kenma prend une grande inspiration. « Cela semble raisonnable. »
« C'est tout moi. » ricane Kuroo.
« Merci, Kuroo. Tu es... vraiment, merci. »
Kenma lui demande s'ils peuvent faire à nouveau leurs devoirs ensemble le soir. Kuroo n'a pas de vraie raison de refuser. Il ne leur reste pas beaucoup de temps pour la rancœur avant qu'il s'en aille. Même si Kenma ne le mérite pas.
