Pétale - 142 mots

Un roi avec les mains couvertes de teinture n'était pas un spectacle courant. Déjà, lorsqu'Édouard grimpait en haut des bâtiments que les maçons construisaient dans Londres, ça avait de quoi faire grincer des dents, mais là, c'était encore pire. Hugh, accoudé à côté de lui mais refusant catégoriquement de mettre ses mains dans ces liquides de toutes les couleurs, suivit des yeux un pétale qui s'échappait vers la rue. Ce faisant, son regard accrocha la lumière d'une lame qu'un passant tenait, hésitant, sous son manteau. Le grondement de colère qui lui échappa fit sursauter le comploteur.

"Je vous défends de toucher à Édouard, siffla Hugh en se déportant devant son amant."

Sa raison aurait dû lui souffler que c'était lui, très vraisemblablement, la cible de l'attaque. Mais son coeur, lui, ne voyait qu'une seule chose, c'était que son Édouard était en danger.

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Tirailler - 189 mots

Parfois, plus souvent qu'elle l'aurait cru, Isabelle se sentait agacée par le regard que Mortimer posait sur elle. Il était possessif et jaloux et elle, la reine-mère, la louve de France, elle n'aimait pas ça. C'était une femme forte et belle, une femme de tête, tiraillée entre son amour et sa fierté... Et pourtant, elle se laissa allègrement diriger par Mortimer, le laissant imposer sa loi sur le royaume, rabaisser Édouard III, spolier les barons, faire taire l'opposition à coup de décapitations. Elle le laissa la convaincre de faire assassiner Édouard II dans sa geôle.

Et, quand on vint lui rapporter la nouvelle du décès de son mari, un pincement violent, insupportable, la saisit au coeur.

"Mon Dieu... se pourrait-il que je l'aie aimé ? Lui qui m'a si mal aimée..., murmura-t-elle, la gorge nouée."

Oui, sotte qu'elle était, elle avait aimé Édouard. Et elle avait laissé Mortimer la convaincre de l'assassiner. Au bord de la nausée, elle s'aperçut alors que toutes les choses qu'elle avait reprochées à son mari, toutes les erreurs qu'il faisait à cause de ses amants... elle était en train de faire exactement les mêmes.

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Paumer - UA - 126 mots

Édouard suivait des yeux les trois enfants qui lui tournaient autour, leurs petites queues de loup dressées bien haut. Il avait quatre rejetons lui-même, mais on aurait dit qu'il en voyait pour la première fois. Il n'avait pas seulement l'air confus, il paraissait aussi... complètement paumé. Peut-être que c'était juste l'idée de devoir vraiment s'en occuper, contrairement à sa progéniture. Ou de devoir les élever avec Hugh, puisque c'était lui qui les avais trouvés.

"Tu es... bien sûr de ce que tu fais ? balbutia l'ancien roi en se tournant vers son amant.

-Évidemment ! Tu ne veux quand même pas les renvoyer d'où ils viennent, n'est-ce pas ?

-Mais tu détestes les enfants !

-Ce ne sont pas des enfants. Ce sont des bébés loups-garous."

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Neige - 142 mots

Hugh n'était vraiment pas romantique, mais la neige, si calme et si pure, avait cette faculté de ne laisser personne insensible, même pas lui. Pour une fois, il n'y avait absolument personne dans la grande cour intérieure, et le courtisan se tourna vers Édouard depuis le seuil pour lui tendre la main.

"Viens, dit-il avec son laconisme habituel en prenant ses doigts dans les siens."

Il l'entraina sur l'épaisse couche immaculée et, à peine le roi se fut-il immobilisé devant lui en trébuchant qu'il lui saisit l'autre main pour l'entrainer dans une valse silencieuse et légère, à peine troublée par les flocons qui tombaient autour d'eux. Pour une fois, Hugh souriait et il avait l'air heureux. Il n'avait pas besoin de feindre. C'était juste Édouard et lui, de la neige, et il avait vraiment la certitude, à ce moment-là, d'en être amoureux.

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Lessive - 131 mots

Hugh n'avait pas pour habitude de traîner dans les communs, dans les cuisines ou les buanderies, mais il rongeait son frein depuis qu'il était arrivé à Bordeaux, quelques jours plus tôt. Pour assurer leur sécurité, à son père et à lui, Édouard les avait bannis, en lui promettant qu'il les rappellerait à lui sitôt que les choses se seraient calmées. Et Hugh ne l'aurait jamais cru, mais Édouard lui manquait. Il voulait retourner en Angleterre. Soudain, son regard se posa sur une ample tunique rouge que l'une des servantes allait emporter à la lessive.

"Donnez-moi ça, ordonna-t-il en prenant l'étoffe, dans laquelle il devina, imprégnant les mailles, l'odeur de son amant. Celle-là, il n'est pas question que vous la laviez."

Oui, il devenait sentimental. Mais personne n'avait besoin de le savoir.