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Chapitre 9 : Parcourir les ombres


Kyouya entra dans sa chambre. Il referma la porte derrière lui et s'adossa contre le battant, les yeux clos.

Un mois était passé depuis que Ginga avait révélé son passé et ce qu'il considérait comme sa mission, un mois depuis que Kyouya avait décidé de se battre à ses côtés, et ils n'avaient pas progressé. Ginga n'était pas plus près de confondre Daidouji maintenant qu'alors. Ils n'avaient pas trouvé un seul indice sur l'endroit où il se terrait. Pire encore : toutes traces de ses subalternes – que Ginga avait aperçus plusieurs fois depuis son emménagement – semblaient avoir disparu. Ils avaient beau passer la plupart de leurs nuits dehors, et les week-end à ratisser la ville, ils n'avaient rien trouvé.

Kyouya en était terriblement frustré. Parcourir la ville aux côtés de Ginga lui plaisait, mais il ne perdait pas leur objectif de vue et l'échec répété finissait par ternir la moindre satisfaction qu'il aurait pu en tirer.

Dire qu'il s'était vanté à Ginga de pouvoir l'aider. Il était certain que ses amis se montreraient tout aussi utiles.

Kyouya se changea avec des mouvements agacés. Ginga ne disait rien mais il n'en avait pas besoin. Kyouya avait vu son enthousiasme à l'idée d'avoir un... équipier – Kyouya ne savait pas exactement quel terme convenait – s'effriter puis disparaître. Lui aussi vivait cette succession d'échec, jour après jour, plus intensément que lui encore : il s'agissait de sa quête, après tout.

Kyouya se glissa sous ses draps avec un grognement agacé. Il détestait stagner. Il avait l'impression d'être revenu au début du printemps, quand tout dans sa vie l'ennuyait, avant qu'il ne rencontre Ginga. Une des raisons qui le poussait à l'accompagner était qu'il espérait payer la dette qu'il avait envers lui. En entrant dans sa vie, Ginga lui avait tant apporté... Pourquoi Kyouya n'arrivait pas à lui rendre la pareille ? Même si c'était Ginga et qu'il était différent – qu'il était si spécial – il ne voulait pas avoir de dettes envers lui. Si écraser ce Daidouji – ou quoi que Gigna espérait lui faire – suffisait à son bonheur, Kyouya se devait de le conduire jusqu'à lui. Ne serait-ce que pour payer sa dette.

Ne serait-ce que parce que c'était Ginga.

Alors pourquoi n'y arrivait-il pas ?

Kyouya essaya de s'endormir, tourmenté par son impuissance.


XXX


- Bonjour Kyouya. Tu as bien dormi ?

L'adolescent baissa la tête pour adresser un regard empli d'exaspération à Kenta. L'enfant était bien trop à l'aise avec lui depuis qu'il savait que Giinga et lui traînaient ensemble. Cela faisait plus d'un mois que Kyouya subissait ses salutations polies. Dire que, d'après Ginga, Kenta avait été complètement terrifié par les Chasseurs de Tête. En le voyant ainsi, avec ses yeux confiants levés vers lui, Kyouya avait beaucoup de mal à y croire.

- Apparemment non. Ça va aller pour suivre les cours ?

Kyouya décida de l'ignorer.

- Tiens... Ginga ! Nous sommes ici !

Kyouya tourna la tête à temps pour voir la raison de sa venue s'approcher. Enfin. Ginga avançait entre les élèves, les évitant alors qu'il pourrait les expédier hors de son chemin d'une pichenette. Toujours si attentionné envers les faibles.

Ginga s'arrêta à quelques pas de leur groupe. Benkei, Kenta et Madoka avait pris l'habitude de traîner ensemble, attirés par la figure de Ginga. Kyouya les rejoignait de temps en temps, comme ce matin où il espérait croiser le rouquin juste avant le début des cours et qu'il avait davantage de chance de le trouver à proximité de ses amis.

- Toi non plus, tu n'as pas l'air d'avoir bien dormi, commenta Kenta.

En effet, de légers cernes soulignaient ses yeux. Kyouya faillit féliciter Kenta pour son sens de l'observation mais il ravala sa remarque. Le sarcasme risquait de lui passer au-dessus de la tête et Kyouya ne voulait pas qu'il s'imagine quoi que ce soit à son sujet.

- Pas trop, non.

Ginga leur adressa un sourire plein de fatigue. Kyouya y décela une pointe de lassitude. Cette histoire de vengeance traînait trop. Elle commençait à l'user.

- C'est ton devoir, c'est ça ?

Le sourire de Ginga s'effaça. Kyouya eut envie de cogner Madoka.

- Je suis sûr que tu vas y arriver ! lança Kenta. Ne te décourage pas.

- Merci.

Ils échangèrent ensuite des banalités que Kyouya n'écouta que d'une oreille. Leurs vies ne l'intéressaient pas. Il regardait Ginga. L'échec de la veille ne l'avait pas touché plus que les autres. C'était tout ce qu'il désirait savoir.

La cloche sonna, leur indiquant qu'il était temps de se rendre dans leurs classes respectives. Ils se séparèrent après des salutations, auxquelles Kyouya ne participa guère – il ne fallait pas pousser.

- Kyouya-san ?

Kyouya se tourna à demi.

- Qu'est-ce que tu veux Benkei ?

L'adolescent se tenait à plusieurs pas de lui, une distance que Kyouya jugeait respectueuse – Benkei avait bien essayé d'induire une proximité physique mais Kyouya détestait qu'on empiète dans son espace personnel et le lui avait fait comprendre en grognant. Son visage était plissé d'inquiétude.

- Tu es avec Ginga, quand il les traque, n'est-ce pas ?

Kyouya croisa lentement les bras.

- En quoi ce sont tes affaires ?

Il provoqua, comme seule réaction, l'approfondissement de l'inquiétude de Benkei. Il poussa un soupir hargneux.

- Oui. Je les traque avec lui. Et ?

Les épaules de Benkei s'affaissèrent, comme libérées d'un poids. D'ailleurs, l'inquiétude laissa place à un sourire sur son visage.

- Tant mieux. Si tu es avec lui, ça ne peut que bien se passer.

Il serra les poings.

- Je sais que je ne peux pas faire grand chose – je ne suis pas comme toi ou Ginga – mais si je peux faire quoi que ce soit, je suis là. Je ne te laisserai pas tomber.

Kyouya le fixa. Benkei sembla perdre un peu de sa détermination – son sourire diminua, ses épaules s'affaissèrent. Kyouya détourna la tête.

- D'accord.

Mais ça ne voulait pas dire qu'il était gentil, ni qu'ils étaient amis, contrairement à ce que Ginga imaginait.

- Kyouya-san ! Je ne te décevrai pas !

Sans le regarder, Kyouya savait que sa détermination avait doublé.


XXX


Kyouya marchait sur les trottoirs, se dirigeant vers sa maison. Il avançait d'un pas rapide. Il brûlait de se débarrasser de son uniforme. Dire que Kakeru avait passé une année entière sans devoir supporter cette épreuve. Quel chanceux !

- Hé Kyouya !

L'interpellé étouffa un grognement. Il avait l'impression d'avoir passer toute la journée à entendre des gens lui parler. S'il s'était agi de quelqu'un d'autre que Ginga, il l'aurait écharpé vif.

- Quoi ?! aboya-t-il en se retournant.

Après tout, ce n'était pas parce que c'était Ginga qu'il devait se montrer aimable.

Le rouquin le rejoignit en trottinant. Il s'arrêta et lui offrit un immense sourire.

- Ça te dirait qu'on passe un peu de temps ensemble ?

Kyouya tira sur le col de son uniforme.

- Hors de question que je passe plus de temps que nécessaire là-dedans.

Il tourna les talons et repartit. Ginga l'escorta.

- Ce n'est pas si inconfortable.

Kyouya émit un reniflement méprisant. Il n'avait pas de conseil vestimentaire à recevoir d'un type qui venait d'un village tellement paumé qu'il ne figurait sur aucune carte.

Ginga le frappa du coude.

- Tu veux te battre ? grogna Kyouya.

- Arrête de penser des trucs méchants.

- Je pense ce que je veux. Et d'où tu crois savoir ce que je pense ? Tu n'es pas télépathe que je sache.

- C'était écrit sur ton visage.

Kyouya esquissa un sourire moqueur.

- Ça ne doit pas être très agréable à lire, alors.

- Tu...

La voix de Ginga traîna puis se tut. Intrigué, Kyouya tourna la tête. Ce n'était pas avec une réplique aussi facile qu'il pouvait le faire taire. Ginga s'était tourné vers les bâtiments, comme s'il leur avait trouvé un tout nouvel intérêt. Kyouya n'apercevait qu'une partie de sa joue et de son oreille. Elles lui semblaient plus sombres que d'habitude.

Kyouya se détourna de lui. Il ne voulait pas savoir. Ou, plus exactement, il ne savait pas quoi faire de cette information.

- Tu comptes m'inviter manger des hamburgers ? marmonna-t-il.

Et, non, on ne percevait pas son malaise dans sa voix.

- Ouais. Comment tu as deviné ?

Kyouya roula des yeux. Ginga semblait poser cette question sincèrement.

- Tu me le proposes tout le temps.

- Les hamburgers, c'est délicieux.

Kyouya lui adressa un regard ennuyé. Ginga avait ce sourire qu'il avait sur les lèvres à chaque fois qu'il évoquait les hamburgers.

Kyouya fronça le nez. Stupides sandwiches !

Ils arrivèrent devant chez lui. Enfin. Il n'aurait plus à discuter de nourriture.

Kyouya ouvrit le portail et laissa Ginga le refermer. Il ouvrit la porte d'entrée et la claqua derrière lui.

- Hé ! eut le temps de protester Ginga avant la fermeture du battant.

Kyouya entrouvrit la porte, se calant dans l'ouverture, ne faisant rien pour dissimuler son sourire moqueur. Ginga tressaillit, comme victime d'un choc.

- Oui ?

- Tu...

Ginga déglutit, sembla retrouver ses esprits.

- Tu me laisses dehors ?

- Eh bien... fit mine de réfléchir Kyouya. Oui.

Il referma la porte avec un grande satisfaction. Ça lui apprendrait, à toujours parler de ses stupides hamburgers.

Kyouya se dirigea vers sa chambre. Il ôta son uniforme, le suspendit à un cintre accroché à son placard et mit des vêtements décents : un pantalon taille basse, maintenu par deux ceintures à ses hanches, et un t-shirt court, dévoilant son ventre et ses bras. Son col relevé encadrait sa mâchoire.

Kyouya quitta sa chambre et descendit les escaliers tranquillement. Il traversa le couloir principal puis l'entrée où il enfila ses chaussures. Il sortit. Ginga attendait devant la maison. Il le détailla brièvement – mais avec une certaine admiration, ne put s'empêcher de noter Kyouya avec contentement – avant de reporter son attention sur son visage.

- Kakeru n'est pas là ?

- Il est à son club, répondit Kyouya en verrouillant la porte derrière lui.

Les deux adolescents quittèrent la propriété et se dirigèrent vers le centre-ville. Malgré sa pique, et la réponse sincère de Ginga, il fut atterré de se rendre compte que le rouquin les arrêta devant un fast-food.

- Sérieux ?

- J'ai un creux.

- Et tu veux des hamburgers ?

- C'est le meilleur plat du monde !

Quand on avait un creux, on ne voulait pas manger un plat entier généralement. Et Kyouya ne comprenait pas pourquoi il était aussi dithyrambique pour deux morceaux de pain et un bout de vache – est-ce que ce qui était servi dans les fast-food pouvait être qualifié de steak ? Beaucoup de plats étaient meilleurs.

Avec un soupir, Kyouya le suivit dans le fast-food. Ginga commanda une quantité impressionnante de hamburgers – un nombre à deux chiffres, pour donner un indice – et ils s'installèrent à une table, près des vitres.

- Je me disais que... ça fait un moment qu'on n'a rien trouvé.

L'humeur de Kyouya s'assombrit.

- Ouais. J'y ai pensé hier, en rentrant.

Et une grand partie de la nuit, alors qu'il n'arrivait pas à s'endormir. Et ce matin, dès qu'il s'était réveillé.

- On devrait rester chez nous ce soir. Nous reposer.

Kyouya ouvrit la bouche pour protester mais Ginga reprit la parole.

- Il vaut mieux qu'on économise nos forces. Pour le moment où nous en aurons besoin.

Kyouya ne pouvait rien répliquer contre ça.

Le serveur déposa un plateau devant Ginga qui le remercia. Le rouquin joignit les mains.

- Bon appétit.

- C'est ça.

Ginga déballa un hamburger et le mangea tranquillement. Il passa ensuite au deuxième. Lentement, mais sûrement, la pile diminua. Kyouya savait que les adolescents, en pleine croissance, étaient censés dévorer des montagnes de nourriture, mais il avait l'impression que Ginga battait toutes les records.

Après son dernier hamburgers, Ginga lui sourit. Kyouya haussa un sourcil à son intention.

- Je ne vois pas pourquoi tu tenais tellement à ce que je vienne.

- C'est triste de manger tout seul et...

Quelque chose attira le regard de Ginga. Il se tendit et tourna la tête. Kyouya suivit son regard. Un adolescent, plus âgé qu'eux, passa devant la vitrine d'un pas tranquille, sans remarquer l'attention fixée sur lui. Il avait une dégaine étrange : des pics de cheveux autour de son crâne, une longue tresse qui n'était pas sans rappeler la queue d'un scorpion, des vêtements en cuir avec des clous et un air patibulaire.

- Je l'ai déjà vu avec Daidouji, souffla Ginga.

L'adolescent disparut de leur vue. Ginga se leva précipitamment. Il fit quelques pas vers la porte et s'arrêta, jetant un regard hésitant à la table. Kyouya leva les yeux au ciel.

- Je paie. Je te rejoins après.

Il n'y avait que Ginga pour s'inquiéter de tels détails au milieu d'une quête vengeresse.

Ginga lui adressa un signe de tête reconnaissant avant de sortir. Kyouya suivit des yeux sa silhouette jusqu'à ce qu'elle disparaisse à son tour. Il quitta la table, se dirigea vers les caisses et paya le montant exact au yen près. Il avait dépensé presque tout son argent du mois. Heureusement qu'il ne s'intéressait pas à grand chose de matériel.

Kyouya quitta le fast-food et trotta dans la direction prise par Ginga. Son regard dériva à chaque intersection, sans trouver de traces de lui. Il ralentit. Se séparer ne semblait plus une aussi bonne idée maintenant. Comment était-il censé localiser Ginga sans savoir où il allait ? Aussi bien, le rouquin avait entamé la bataille. Après un mois de recherches infructueuses, ne risquait-il pas de se jeter sur cette piste avec l'énergie du désespoir ?

Kyouya décida de se fier à son instinct. Il bifurqua dans une rue, puis dans une ruelle quelques mètres plus loin... et tomba nez-à-nez avec Ginga qui revenait sur ses pas.

Son instinct était infaillible.

- Tu ne le suis plus ?

Il pensait que Ginga ne lâcherait pas ce type – leur seule piste depuis des semaines – d'une semelle.

Une lueur féroce se mit à briller dans les yeux miel.

- Je sais où il est. Finalement, pas de congé pour ce soir.

Kyouya esquissa un demi-sourire.

- Ça me convient.

Enfin. Enfin ils avançaient.


XXX


Kyouya se glissa dehors. Il rejoignit Ginga dans le jardin et tous deux quittèrent la propriété des Tategami sous le couvert de la nuit. Ils avancèrent dans les rues à un rythme soutenu. Du coin de l'œil, Kyouya voyait Ginga serrer et desserrer les poings. Tout dans son attitude – de ses épaules tendues à sa mâchoire crispée – dénotait de son désir d'accélérer. Malgré ce à quoi Kyouya s'attendait, il n'en fit rien. Il resta loyalement à ses côtés, marchant à la même cadence.

Ils passèrent devant le fast-food où Ginga avait mangé, encore ouvert à cette heure tardive. Le rouquin ne lui jeta pas un coup d'œil. Il ne ralentit même pas, preuve de sa détermination.

Les deux adolescents continuèrent leur route, suivant la rue, une autre, puis la ruelle que Kyouya avait empruntée à la recherche de Ginga. Ensuite, ce fut une nouveauté – pour Kyouya du moins. Il laissa Ginga le conduire. Le rouquin était le seul à connaître leur destination.

Ils tournèrent plusieurs fois et finirent par s'arrêter devant un immeuble qui ne se distinguait en rien des autres. Kyouya était quelque peu déçu. Il ne s'attendait pas à un château, ni à un ensemble de pancartes et de flèches indiquant que c'était le repaire des méchants. Mais le lieu était tellement banal que c'en était affligeant.

- Comment on entre maintenant ?

Ginga était si tendu que Kyouya s'attendait à le voir exploser la porte. Au lieu de quoi, Ginga prit une inspiration, leva le poing et frappa trois fois.

- Sérieux ?

La politesse s'étendait aux gens qu'il haïssait ?

Ginga lui glissa un regard réprobateur, les sourcils froncés, qui le prévint de faire d'autres commentaires. Il reporta son attention devant lui. La porte s'ouvrit. Son poing se propulsa comme l'attaque d'un serpent, cognant un obstacle avec un bruit sourd, et revint contre lui tout aussi vite. Il y eut un cri étouffé. Ginga posa sa main sur le battant et le poussa, l'ouvrant en grand. Il entra dans le bâtiment comme s'il en avait parfaitement le droit. Kyouya resta quelques secondes figé sur le seuil, plus surpris par sa réaction qu'il n'aurait dû l'être – Ginga et lui avaient beau être différents, il savait, mieux que personne, que le rouquin ne craignait pas d'exprimer sa colère avec ses poings – avant de le suivre à l'intérieur. Il entendit un bruit violent en franchissant le seuil et arriva à temps pour voir l'inconnu tomber par terre.

Ginga se tenait en face de lui, le toisant avec une froideur absolue. L'acier de son nom ne lui correspondait pas si mal, finalement.

- Où est Daidouji ?

- T'es malade, répondit l'autre d'une voix étouffée.

Kyouya lui jeta un regard. Il recouvrait son visage d'une main ensanglantée. Ginga lui avait explosé le nez. Kyouya se rendit compte que, finalement, quand ils s'étaient rencontrés, Ginga ne lui avait pas tant voulu que ça. Même s'il s'était battu de toutes ses forces contre lui, il ne lui avait fait aucun coup de ce genre.

- Daidouji. Réponds !

- Je ne vois pas de quoi tu parles. Maint'nant fous le camp.

Quelque chose s'acéra dans les yeux de Ginga. Il fit un pas vers le type. Kyouya se tendit. Il allait le frapper. Ça se voyait dans sa façon de bouger. Il allait le frapper alors qu'il était à terre et qu'il ne faisait même pas mine de se lever. Ça n'allait pas à l'encontre des principes moraux de Kyouya – il n'en avait pas beaucoup, à vrai dire – mais... de la part de Ginga ? Le genre de personne qui protégeait ceux qui étaient incapables de se défendre seuls. Qui ne considérait pas que les plus forts avaient le droit d'écraser les plus faibles. Qui croyait dans une certaine forme de pardon – Kyouya en était la preuve vivante. De sa part à lui, ça semblait contre-nature.

- Tu es sûr ? intervint Kyouya.

L'attention générale se reporta sur lui. Il était doué pour ça.

- Parce que...

Il indiqua Ginga d'un signe de tête.

-... lui, il est là. Et ce Daidouji est loin. Tu devrais prendre ce fait en compte, pour choisir qui énerver, non ?

Le type le fixa. Il glissa son regard vers Ginga et l'évalua. Son expression se défit tandis qu'il se rendait enfin compte du danger qu'il représentait.

- Je-je ne sais pas où il est...

Finalement, il n'avait pas fait le bon choix. Tant pis. Au moins, Kyouya avait essayé.

Ginga fit un autre pas.

- Mais je sais où il travaille ! s'empressa d'ajouter le type. Dans un grand bâtiment, une tour qui surpasse toutes les autres !

- Tu n'aurais pas une adresse par hasard ?

Le type eut l'air tellement déconfit que sa réponse se passait de mots.

- ...Non.

- Et comment on le trouve, sans adresse ? marmonna Kyouya, exaspéré.

À croire qu'il était le seul à posséder un sens pratique. C'était flippant, quand on le connaissait.

- Je... je vous l'ai dit. C'est le plus grand bâtiment de la ville !

Il se cacha le visage derrière les bras pour se protéger en voyant Ginga bouger. Kyouya regarda le rouquin. Il semblait moins rempli d'agressivité. Plus prompt à parler, moins à se battre.

- C'est tout ce que tu sais sur Daidouji ?

Le type baissa les bras et risqua un regard vers Ginga. Il était proprement terrifié. Il ne s'agissait que d'une petite frappe, sans envergure.

Se laisser impressionner pour si peu... Pfft ! Qu'est-ce qu'il était pathétique. Kyouya oublierait son existence dès qu'il le quitterait des yeux.

- Juste ça. Et qu'il paie bien.

- Je vois.

Kyouya n'arrivait pas à déchiffrer l'expression de Ginga. Le rouquin se mit soudainement en mouvement. Il tourna le dos au type et sortit à pas saccadés. Kyouya le suivit. Sur le seuil, il jeta un dernier regard par-dessus son épaule.

- Tu devrais éviter d'en parler. Si tu ne veux pas de problème.

Il se détourna et afficha un sourire moqueur.

- Tes parents ne t'ont jamais dit de ne pas ouvrir à n'importe qui ?

Il sortit. Ginga se tenait à quelques mètres de la porte, immobile, la tête levée vers le ciel. Il respirait profondément.

Kyouya fit quelques pas avant de s'arrêter. Il attendit. Ginga finit par détacher son regard du ciel. Il tourna son visage vers lui avec un sourire d'excuse. Il se passa une main sur la nuque.

- Je pensais vraiment trouver quelque chose ce soir.

- Ce n'est pas rien.

Le sourire de Ginga se teinta d'amertume.

- Un "grand bâtiment". Ce n'est pas une petite ville. Ça peut correspondre à plein d'endroits.

- Mais tous ne sont pas le plus grand.

Les sourcils de Ginga se froncèrent. Il le dévisagea, confus.

- Et tu proposes quoi comme plan ? Parcourir toute la ville à la recherche du plus grand immeuble ? Ça nous prendra une éternité.

- Bâtiment, corrigea Kyouya.

Il croisa les bras.

- Et on n'aura pas besoin de ratisser la ville. Le XXIe siècle a accueilli une immense invention appelée Internet, qui réunit toutes les informations possibles et imaginables, même les plus inutiles.

- Oh. C'est vrai. J'en ai entendu parler.

Et voilà la preuve parfaite que Ginga venait d'un coin parfaitement paumé. Il avait seulement entendu parler d'Internet. Et il avait cru pouvoir se débrouiller seul. Qu'est-ce qu'il ne fallait pas entendre !

- Tu crois vraiment qu'il y aura cette information ?

L'espoir faisant vibrer la voix de Ginga l'empêcha de faire une remarque sarcastique. Il fit claquer sa langue contre son palais.

- Ouais. Laisse-moi m'en occuper.

- D'accord.

- Tu l'auras demain matin.

Les yeux de Ginga s'illuminèrent et Kyouya se retrouva à court de mots – une sensation très désagréable. Le rouquin lui sourit avec une sincérité douloureuse.

- Merci Kyouya.

- Tu n'as pas à me remercier. Je fais ça pour moi, pas pour toi, tu te souviens ? Voir les gens tourner en rond n'a rien d'intéressant.

- Tu m'es d'une grande aide. Heureusement que tu as insisté pour m'accompagner.

- Je n'ai pas insisté ! se vexa Kyouya. Tu veux l'adresse ou non ? Parce que je peux te laisser te débrouiller seul.

- OK. Tu t'es imposé.

- Ginga, grogna-t-il.

L'expression taquine de Ginga laissa place à la sincérité.

- Et je t'en remercie.

Pour la deuxième fois de la soirée, Kyouya ne sut quoi répondre. Se laisser déstabiliser pour si peu n'était pas du tout son genre. Il opta donc pour un grognement agacé. Il dépassa Ginga et s'enfonça dans la ruelle.

- À demain !

- C'est ça.

Il bifurqua sans jeter un regard en arrière. Un exploit.

Kyouya rentra chez lui. Il se dirigea dans sa chambre sans rencontrer personne. Il avait bien de la veine, avec ses sorties avec Ginga. Il ne s'était pas fait attraper une seule fois. D'ailleurs, il commençait à trouver ça bizarre. Ses parents n'avaient pas un mauvais sens de l'observation et Kakeru passait son temps à fourrer son nez dans ses affaires. Peut-être qu'ils faisaient exprès de ne pas le remarquer...

Kyouya s'assit à son bureau, et poussa ces préoccupations de son esprit. Il tira son ordinateur devant lui, l'ouvrit et l'alluma. Il se demanda distraitement combien de temps il survivrait pendant qu'il se mettait en route – les machines n'avaient pas une longue durée de vie avec lui comme propriétaire... elles finissaient toujours par l'énerver.

Kyouya ouvrit une page Web. Il tenta plusieurs mots-clés et finit par trouver ce qu'il cherchait : l'annonce de la construction du bâtiment le plus haut de la ville. Construction qui s'était achevée trois mois auparavant, avant même l'arrivée de Ginga en ville.

Était-ce Daidouji qui l'avait financé ? Les dates des différents événements étaient trop proches pour être de vulgaires coïncidences.

Kyouya secoua la tête. Ce n'était pas son problème. Il avait une unique info à vérifier : l'adresse.

Une fois qu'il l'eut mémorisée, il consulta une carte en ligne pour situer le bâtiment par rapport à ses lieux qu'il connaissait. Son nez se fronça. Il était à proximité du quartier des affaires – soit bien trop près de la TC à son goût.

Kyouya ferma l'ordinateur et se leva.

Il avait ce qu'il était venu chercher.

XXX

Kyouya attendait à côté du portail. Des flots d'élèves passaient à côté de lui. Il ne les calculait pas. Il cherchait une seule et unique personne. Le reste n'avait pas d'importance.

Là ! Dans la foule !

Kyouya se redressa. Ginga avança jusqu'à lui, un sourire aux lèvres.

- Salut.

- J'ai trouvé.

Les yeux de Ginga étincelèrent. Il ne demanda pas quoi. Il savait.

- On y va ?

Ce fut à Kyouya d'être surpris.

- Tu proposes de sécher ?

- Ça t'ennuie ?

- Je ne m'attendais pas à ça de ta part.

C'était peu dire. Il avait l'impression que Ginga était trop poli pour faire une chose pareille, qu'il ne voudrait pas risquer d'offenser les profs. D'un autre côté, certains étaient de vrais rats, prêts à tout pour les faire échouer. Ginga ne devait pas avoir la moindre considération pour ceux-là.

En plus, Kyouya se souvint qu'il l'avait fait plusieurs jours d'affilé après leur rencontre.

Il fit la moue. Il tira la manche de son uniforme. S'il avait su, il n'aurait pas pris la peine de le mettre.

Ginga lui adressa un sourire espiègle.

- Tu veux qu'on fasse un arrêt chez toi pour que tu puisses te changer ?

Kyouya fronça le nez. Ça ressemblait davantage à une taquinerie qu'à une véritable proposition.

- Ça ira, grommela-t-il.

Ginga rit. Kyouya lui adressa un regard de reproche.

- N'oublie pas qui sait où se terre ton ennemi.

- D'accord, d'accord.

Mais ses yeux continuaient de pétiller.

Ils s'éloignèrent du portail et, par conséquent, de leur établissement scolaire. Ginga attendit qu'ils changent de quartier pour lancer la discussion.

- C'est où ?

- Près du quartier des affaires.

- Je ne connais pas ce coin-là...

- Moi si.

Ginga lui sourit.

- Quelle chance !

Le rouquin était complètement détendu, comme s'il s'agissait d'une simple promenade. Kyouya se laissait gagner par son humeur.

Ils marchèrent. Prendre les transports en commun leur aurait – sans doute – permis d'avancer plus vite mais ils préféraient cette manière de faire. Plus libres. Sans contraintes. Ils choisissaient leur allure et leur itinéraire. Tous les choix leur appartenaient.

De longues minutes plus tard, ils atteignirent le quartier des affaires, plus précisément, le bureau principal de la TC. C'était le meilleur point de repère que Kyouya avait dans le coin, pour des raisons évidentes, et tous les chemins auxquels il avait pensé pour rejoindre Daidouji partaient de là.

Ginga ne s'étonna pas de le voir s'orienter parfaitement. Il ne lui demanda pas comment il connaissait le coin aussi bien. Son respect pour la vie privée des autres était une véritable bénédiction.

Kyouya se concentra sur son chemin. Il ne marquait aucune hésitation quand il entrait dans de nouvelles rues. C'était sa ville. Il ne serait pas dit qu'il se perdrait dedans.

Au bout de dix minutes, ils arrivèrent à destination. Kyouya en resta sans voix.

- Ah... je comprends mieux pourquoi il n'avait pas besoin d'adresse... ou qu'il a qualifié ça de tour, commenta Ginga d'une voix hésitante.

En effet, ça ressemblait à une tour.

Le bâtiment dépassait de plusieurs mètres ceux qui l'entouraient. Il était au minimum dix fois plus haut que large. Il arborait une teinte noire violacée de très mauvais goût. Toutes ses vitres étaient teintes, empêchant de voir ce qui se passait à l'intérieur. Au sommet, des pics se dressaient. On aurait dit le QG d'un méchant d'anime. Tout hurlait : ici, personne indigne de confiance qui prépare de mauvais coups. Venez m'arrêter avant que je vous pourrisse la vie.

La honte.

Ginga inspira.

- Allons-y.


Fin du chapitre 9