TALLNESHIA
Chapitre 11
Helpless
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Ils passèrent une nuit étonnamment calme, pour l'un comme pour l'autre. Après son coup d'éclat sanglant, Shyrnhaâm semblait avoir besoin de se reposer elle aussi, et Tallneshia dormit d'un sommeil de plomb, sans qu'aucun cauchemar ne vienne la hanter. Balthazar ne fut pas obligé de la réveiller, et tous les deux dormirent d'une traite jusqu'au petit matin. Malgré l'inconfort de leurs couvertures étendues à même le sol qui ne valaient pas, et de loin, un lit d'auberge, ils savourèrent leurs heures de sommeil. Quand ils se remirent en route le lendemain matin, ils étaient en pleine forme. Pour un peu, ils en auraient presque oublié les événements traumatisants de la veille.
Les questions habituelles de Tallneshia furent ce jour-là remplacées par des interrogations inquiètes au sujet de leurs démons respectifs, mais Balthazar en ressentit néanmoins un immense soulagement. Le silence pesant qui avait régné entre eux durant tout leur trajet de la veille l'avait mis terriblement mal à l'aise, lui faisant redouter le pire quant à l'évolution de leur relation. Plus que jamais, il avait réalisé combien il s'était attaché à Tally, et à quel point la rupture de leur lien le dévasterait. Il aurait compris son rejet, après tout, il l'avait déjà vécu tant de fois… Mais cela n'aurait rien ôté à sa douleur de perdre la seule personne devenue si chère à ses yeux au fil des ans. La seule capable de le comprendre. La seule qui désormais, lui ressemblait plus qu'aucun autre ne le pourrait jamais.
Il ne voulait plus rien lui cacher. Parfois, il laissait passer un silence lorsque les mots restaient coincés dans sa gorge, trop durs à avouer. Mais il se forçait, et à la fin de la journée, Tallneshia savait tout sur son démon – Philippe, comme il aimait à l'appeler – et sur les différents pouvoirs que sa présence lui octroyait. Oui, comme elle l'avait si bien deviné seule, c'était grâce à lui qu'il parvenait à maîtriser cette étrange télépathie, ainsi qu'à invoquer Brasier, l'étalon des Enfers, qui n'avait pourtant de démoniaque que le nom. Il lui avait raconté tout ce qu'il savait sur sa mère, son véritable père, Nicolas qui avait accepté de l'adopter, et son enfance heureuse à Érodant, avant qu'il ne découvre ses pouvoirs et sa terrible ascendance. Il n'en avait jamais voulu à Evelyne. Ni vraiment à Enoch, d'ailleurs. Il se méfiait de lui, certes, parce qu'il était le Diable et ne lui accordait de ce fait aucune confiance. Mais comment aurait-il pu en vouloir à deux êtres de s'être aimés ? Comment aurait-il pu accuser Evelyne, lui rejeter la faute, alors qu'elle ne désirait qu'être mère et vivre heureuse avec son enfant ? Un enfant que les mages lui avaient enlevé…
« Ton père n'aurait pas pu… ? » questionna Tallneshia.
« Non. » la coupa aussitôt Balthazar, sombrement. « J'aurais appris à manier mes pouvoirs, ça c'est sûr. Mais, pour la centième fois : c'est le Diable, Tallneshia. Qui sait ce qu'il aurait pu faire de moi... »
« Tu n'aurais pas été comme tu l'es aujourd'hui... » devina aisément la jeune fille.
« Certainement pas, non. »
« Du coup... » commença-t-elle prudemment. « Quand on est partis de la Tour des Mages… Tu t'étais vraiment disputé avec tes professeurs, ou bien… c'était de sa faute ? »
« Un peu des deux. » soupira le jeune homme.
Il n'avait pas franchement envie d'en parler davantage, mais il comprit à son regard interrogateur qu'il n'y couperait pas et poursuivit à mi-voix, la gorge sèche :
« Il y a eu un accident pendant l'un de mes entraînements pour contrôler ma forme démoniaque. Une fille de ma classe… Lita. Elle était dans la salle aussi, je sais pas pourquoi. Et ces connards de mages s'en sont pas rendus compte. Philippe avait le contrôle à ce moment-là. Il a failli la tuer. »
« Elle s'en est sortie ? »
« De justesse. »
Il compta pensivement sur ses doigts, fixa ceux-ci pendant quelques instants avec un air de stupéfaction, et réalisa dans un murmure :
« Ah ouais… Elle doit plus être loin de devenir mage de première classe, maintenant. Quand même. »
« Toi aussi, si t'étais resté... »
« Tu rigoles ? » sourit vaniteusement Balthazar avec un brin de nostalgie. « J'étais en huitième année, moi, mademoiselle. Si j'étais resté, je serais déjà un mage digne de ce nom depuis plusieurs mois ! »
Il ne posséderait sans doute jamais ce titre officiel, mais il s'en pâmait tellement que ce fut plus fort qu'elle : Tallneshia laissa échapper un petit rire, et le jeune homme sourit sous cape d'être parvenu à l'amuser malgré la tournure dramatique des événements récents.
Durant quelques jours, tout sembla redevenir comme avant. L'adolescente n'était plus tourmentée par ses cauchemars habituels. Elle faisait des nuits complètes, et se trouvait dans une forme éblouissante. Comme montée sur ressorts, elle était incapable de tenir en place, et les longues heures de route sur le dos de Brasier devinrent une véritable torture pour elle. Elle était pleine d'énergie, elle aurait préféré marcher, courir, sauter ! Cela dura presque une semaine, puis son enthousiasme redescendit. Dans le même temps, elle se remit à cauchemarder et à manquer de sommeil. Malheureusement, Balthazar comme elle savaient ce que cela signifiait : Shyrnhaâm avait repris des forces, et elle ne tarderait pas à revenir.
Bien entendu, l'entité maléfique choisit pour cela une nuit où ils se trouvaient de nouveau dans un village. Il leur avait fallu deux bonnes semaines avant d'enfin oser retourner se mêler à la civilisation humaine, mais Shyrnhaâm avait une qualité grandement dérangeante : la patience. Après tout, elle avait bien attendu plusieurs années avant de réclamer enfin le contrôle total du corps de Tallneshia, alors quelques jours de plus ou de moins…
Cette fois, Balthazar ne se fit pas avoir. Lorsqu'il réalisa qu'il ne parvenait pas à réveiller la jeune fille de ses mauvais rêves, il sut à qui il aurait affaire lorsqu'elle ouvrirait les yeux. Alors, il s'assit au bord du lit qu'ils partageaient et se contenta d'attendre. Il ne prépara même pas de sortilège ni d'éventuelle boule de feu pour se défendre, rien. Tant pis si elle le griffait de nouveau ou qu'elle le frappait. Il encaisserait. Il n'oubliait pas, n'oublierait jamais, que malgré tout, c'était toujours Tallneshia. Et tant qu'il resterait lui-même, il ne lui ferait aucun mal, il en avait fait le serment.
La jeune fille prit soudain une brusque inspiration et ses paupières s'ouvrirent d'un seul coup. Son regard se posa aussitôt sur Balthazar. Elle fit mine d'être désorientée et de se frotter les yeux, mais quelques mots amers murmurés dans la semi-pénombre qui les enveloppait interrompirent le bâillement qui allait suivre.
« C'est bon, je me ferai pas avoir, aujourd'hui. Je sais que c'est toi, Shyrnhaâm. »
« Oh, quel dommage. » minauda l'entité en se redressant souplement sur le matelas. « C'était si drôle la dernière fois. »
Elle le fixa sans avoir besoin de davantage de luminosité. En apercevant le long de sa joue les marques des griffures qu'elle lui avait faites lors de son précédent éveil, elle esquissa un sourire sordide, et Balthazar ne put s'empêcher de frissonner. Cette expression machiavélique n'avait rien à faire sur le visage innocent de sa petite Tally…
« Qu'es-tu, exactement ? » grommela le mage. « Et qu'est-ce que tu veux à Tallneshia ? »
« Pff, comme si tu ne le savais pas, stupide bâtard. » renifla Shyrnhaâm avec mépris en s'étirant.
Son sourire mauvais s'élargit et elle se pencha vers lui pour appuyer son index contre son torse. Il recula pour esquiver son contact. Ses yeux habituellement mauves, rougis sous la domination de l'entité maléfique, luisaient dans la pénombre.
« Exactement la même chose que ce qu'attend impatiemment ton cher colocataire. La détruire, pour avoir les pleins pouvoirs. »
« Tu n'y arriveras jamais. Pas tant que je serai là pour elle. »
« Ah ouais, on parie ? »
Shyrnhaâm le fixa en passant une langue gourmande sur ses lèvres, et Balthazar distingua ce qu'il n'avait pas remarqué lors de sa première transformation : la présence de crocs dans sa bouche. D'un ton menaçant, elle siffla :
« Je pourrais peut-être te régler ton compte. Elle ne s'en remettrait pas… »
« On parie lequel de nous deux en sortira vainqueur ? » gronda le jeune homme sur le même ton, prêt à donner carte blanche à son démon intérieur s'il le fallait.
« Oh, arrête, Bob. »
« Je t'interdis de m'appeler comme ça ! »
« Jamais de la vie tu ne ferais du mal à ta petite chérie, pas vrai, mon chou ? »
Il serra les dents, mais elle avait malheureusement raison. Peu importe le carnage que Shyrnhaâm provoquerait, les dégâts irréparables qu'elle causerait, toutes les vies humaines qu'elle prendrait et la fuite éreintante à laquelle tout cela les mènerait immanquablement le lendemain matin… il était incapable de s'en prendre à Tallneshia.
« Ah… Tu sais fermer ton clapet, quand tu veux. » sourit l'entité maléfique en se levant.
« Minute. » lâcha Balthazar en l'imitant, le regard sombre, avant de se décaler de quelques pas pour lui barrer l'accès à la porte de la chambre. « Tu comptes faire quoi, là ? »
Elle roula des yeux avec évidence.
« À ton avis, connard ? »
« Réitérer ton carnage de la dernière fois. » devina-t-il sombrement.
« Exactement. » roucoula Shyrnhaâm sans la moindre once de sympathie dans la voix. « Et je te conseille de ne pas t'interposer, si tu tiens à ta petite chérie. Je peux lui faire subir le pire que tu puisses imaginer. Tu ne voudrais pas que je te l'abîme ? »
Le jeune mage baissa la tête sans un mot. Il serrait si fort les poings que les jointures de ses doigts en étaient blanches et que ses bras tremblaient. Il avait envie de se mettre à hurler. Il n'y avait aucune solution à ce terrible dilemme. Il ne pouvait pas accepter ce qu'elle s'apprêtait à faire, il ne pouvait pas être complice d'une telle horreur… Mais il était impuissant. S'opposer à elle revenait à faire du mal à Tallneshia. Il en était incapable.
« Quand même. » siffla Shyrnhaâm quand il se résigna, la mort dans l'âme, à se décaler en traînant des pieds pour la laisser partir. « Je t'aurais volontiers convaincu moi-même s'il l'avait fallu, mais l'autre putain de chieuse m'aurait encore fait toute une scène. »
« Ne parle pas d'elle comme ça ! » grogna Balthazar, excédé.
« Elle est insupportable quand elle part dans ses jérémiades. » poursuivit l'entité maléfique sans lui prêter attention, croisant les bras en le dévisageant avec une ironie mordante. « Bordel, mais comment tu fais pour la tolérer ? »
« C'est ma sœur. » murmura-t-il avec émotion, la gorge serrée, désolé de devoir la laisser vivre cela. « Et elle vaut mille fois mieux que toi. »
« Ta sœur ? Laisse-moi rire... Elle ne l'est pas et ne le sera jamais. Pauvre petit bâtard qui ne sait pas où est sa place… Cette gamine est à moi, et à personne d'autre. »
Shyrnhaâm ricana et quitta la chambre, laissant la porte ouverte derrière elle. Son pas léger s'évanouit dans le couloir, mais son sifflotement satisfait résonna encore pendant de longues secondes tandis qu'elle s'en allait accomplir ses funestes projets. Demeuré seul, Balthazar fixa le lit désormais vide, puis poussa un profond soupir, avant de pivoter pour frapper le mur du poing. Il se fit mal. Mais ce n'était en rien comparable à la douleur poignante qui avait envahi son cœur. La culpabilité l'étouffait, lui donnant envie de vomir. Il ne pouvait rien faire. À part tenter de limiter les dégâts, lorsque Shyrnhaâm finirait par s'apaiser.
Il récupéra leur sac de voyage, qu'il jeta négligemment sur son épaule, et quitta l'auberge à son tour. Il aurait grincé des dents pour les deux pièces d'argent utilisées pour rien pour leur nuitée, s'il n'avait pas été aussi inquiet quant aux événements qui allaient se produire. Il n'eut pas à attendre bien longtemps avant de retrouver la trace de l'entité maléfique. Alors qu'il déambulait au hasard dans les rues du village, une exclamation horrifiée lui fit tendre l'oreille. Il se hâta en direction de l'impasse d'où elle provenait et fut percuté par une femme paniquée, aux yeux agrandis de terreur.
« Mon Louis ! Mon pauvre Louis ! Elle… Elle l'a… Oh, Louis... »
Elle sembla enfin réaliser la présence du pyromage et s'agrippa à lui avec l'énergie du désespoir, le visage ravagé de larmes incontrôlables.
« Je vous en prie, je vous en supplie… Faites quelque chose… Elle nous tuera tous, comme elle l'a… mon Louis... »
« Madame, madame. » murmura précipitamment Balthazar en la dirigeant vers les ruelles éclairées. « Rentrez vite. Dites à tous ceux que vous verrez de ne pas sortir. Elle est dangereuse. »
« Mon Louis… Mon Louis... » sanglotait la femme.
« Je suis désolé. On ne peut rien faire pour lui. »
Elle ne cessait pas de pleurer, en état de choc. Le jeune homme la poussa doucement dans le dos pour l'encourager à quitter ce secteur du village.
« Allez, merde… Barre-toi, avant que l'autre folle rapplique... » pensa-t-il en serrant les dents.
Quand la femme se fut enfin éloignée, il s'engagea presque en courant dans l'impasse obscure à l'aspect peu engageant. Marmonnant sourdement dans sa barbe, il alluma prudemment une flamme au creux de sa paume et progressa plus lentement. Un éclat jaune lui fit savoir que Shyrnhaâm était toujours là. Elle ne cherchait même pas à se dissimuler. Au beau milieu du cul-de-sac, elle était penchée sur un corps inconscient. Encore un jeune enfant innocent, constata le mage, le cœur serré. Le fameux Louis, sûrement, dont la disparition brutale avait anéanti à jamais l'existence d'une pauvre mère.
De nouveau, aucune traînée de sang, nulle part, et malheureusement, Balthazar avait compris pourquoi. Il s'en était douté, deux semaines plus tôt, en apercevant le cadavre exsangue de l'enfant et la robe de mage de Tallneshia gorgée de liquide carmin. Et la forme éclatante dans laquelle l'adolescente s'était ensuite trouvée pendant plusieurs jours, ainsi que la mise en sommeil temporaire de Shyrnhaâm, n'avaient fait que confirmer ses théories.
« Tu es un monstre... » souffla-t-il à mi-voix.
De toute manière, elle l'avait entendu s'approcher ; il n'avait pas été très discret. Elle haussa les épaules en se redressant et s'essuya la bouche d'un revers de bras.
« Et toi, bien collant. Grand frère. » le railla-t-elle, sarcastique.
Le jeune homme rugit intérieurement de colère. Et cette fois, cela provenait uniquement de lui-même, cela n'avait rien à voir avec son démon. Comment osait-elle utiliser cette appellation pour s'adresser à lui ? Seule Tallneshia en avait le droit.
Shyrnhaâm se releva lentement, repoussa du pied sans plus aucune considération le cadavre vidé de son sang dont elle venait de se nourrir et se retourna vers Balthazar. Son sourire repu et malsain, couplé à son visage presque entièrement teinté de rouge et son regard flamboyant, faisait froid dans le dos.
« Je te retourne l'insulte, sale bâtard. Ton père doit avoir honte d'un rejeton dans ton genre. »
« Laisse Enoch en-dehors de ça. Tu ne le connais pas. »
L'entité maléfique retroussa ses lèvres, dévoilant ses crocs. Quelque chose fouetta l'air, et le mage réalisa avec stupéfaction qu'elle était en plus dotée d'une sorte de longue queue dans son dos, fine et fourchue. Elle avait aussi des cornes à l'arrière de son crâne, dissimulées dans l'obscurité entre ses mèches noires, dont certaines devenaient rouges lorsqu'elle se transformait ainsi. Au bout de ses doigts se trouvaient des griffes d'où du sang coulait toujours. Décidément, Tallneshia et lui se ressemblaient encore plus qu'il ne le pensait…
« Qu'est-ce que tu es en train de faire de ma petite sœur ? » murmura-t-il lentement, une étincelle de pure haine brûlant au fond de ses yeux.
« Si tu crois que ça te regarde. » cracha-t-elle, feulant comme un chat en colère. « Maintenant, fous-moi la paix et laisse-moi faire ce que j'ai à faire. Sauf si tu veux finir comme ce gamin ! »
Balthazar et Shyrnhaâm se défièrent du regard pendant plusieurs secondes. Lentement, elle commença à reculer, puis d'un bond immense, sans même jeter un coup d'œil par-dessus son épaule, elle s'éleva dans les airs, se posa un instant sur le rebord d'une toiture et disparut dans la nuit. Le jeune homme l'observa partir sans un mot. Au moins, il comprenait désormais d'où Tallneshia tirait sa puissance et son étonnante agilité lorsqu'elle combattait...
Il veilla à ne plus s'approcher d'elle par la suite. Au fond de lui, il ne la craignait pas, persuadé que Philippe et elle étaient d'une puissance équivalente. C'était pour Tallneshia qu'il avait peur. Qui savait ce que cette tarée pouvait lui faire subir…
Balthazar ne retourna pas à l'auberge. Durant toute la nuit, il resta à errer dans les rues du village, son cœur se serrant douloureusement à chaque nouvelle victime de Shyrnhaâm qu'il rencontrait. Lorsqu'à l'aube, alors que le soleil se levait à peine, il découvrit presque par hasard le corps endormi de Tallneshia, couvert de sang, blotti par terre contre l'un des nombreux cadavres qu'il avait croisé au cours de ses pérégrinations nocturnes, il ne se posa aucune question. Sans même prendre la peine de vérifier si on l'observait, le jeune homme se concentra pour appeler Brasier. Il apparut auprès de lui, grattant le sol de son sabot, prêt à partir. En grimaçant sous son poids, Balthazar souleva délicatement son amie et l'installa sur le dos de l'étalon des Enfers, avant de faire de même. Il l'enlaça, pressa les flancs de sa monture, et ils quittèrent le village. Dès qu'ils s'en furent suffisamment éloignés, ils décampèrent au galop sans un regard en arrière. Quand Tallneshia se réveilla entre ses bras, la matinée était bien avancée, et ils étaient en sécurité. Loin du massacre de Shyrnhaâm.
« Elle a recommencé… »
La jeune fille ne prononça rien d'autre. Le regard désolé et impuissant que Balthazar lui adressa fut suffisant.
« Elle t'a pas fait de mal ? Hein ? »
« Non, Tally. Je n'ai rien. » la rassura-t-il doucement.
Elle soupira de soulagement. Élevant face à elle la manche de son vêtement, elle la renifla. Durant quelques minutes, elle fit de même avec chaque centimètre carré de tissu qui lui passait sous la main. Pendant le début de leur trajet, il s'était affairé à ôter de son mieux le sang qui recouvrait son visage, ses bras et ses mains, mais celui dont sa robe de mage était imbibée serait plus coriace à faire partir. Décomptant les odeurs différentes qu'il lui semblait percevoir, elle finit par murmurer d'une voix blanche :
« … Treize… ? »
« C'est ce que j'aurais dit. » confirma sombrement le pyromancien.
« Co… Comment elle peut… Pourquoi… ? »
Tallneshia frissonna et se tut, incapable de terminer sa phrase. Des larmes silencieuses dévalèrent ses joues. Tremblante, elle se blottit sans un mot contre Balthazar. Shyrnhaâm n'avait de cesse de la terroriser un peu plus à chacune de ses apparitions. En réponse, il la serra contre son torse, du plus fort qu'il le put. Il le savait bien. Et il haïssait l'entité maléfique d'effrayer autant son amie. Il aurait tout donné pour soulager son fardeau. Quitte à porter les deux démons en lui, s'il le pouvait, pour que Shyrnhaâm laisse Tally en paix.
Ils durent s'habituer à cette nouvelle présence qui flottait en permanence auprès d'eux, menaçante. Parfois cela mettait quelques jours, d'autres fois leur répit pouvait durer jusqu'à un mois, mais toujours, Shyrnhaâm finissait par s'éveiller de nouveau et épuisait Tallneshia, jusqu'à pouvoir prendre le dessus et provoquer de nouveaux massacres. Les deux amis avaient pourtant tenté de l'éviter. Mais la seule fois où l'entité maléfique avait pris le contrôle de l'adolescente alors qu'ils dormaient en forêt, cela ne lui avait pas plu, et elle le leur avait bien fait savoir. Le lendemain matin, la clairière dans laquelle ils s'étaient endormis n'était plus qu'un effroyable charnier d'animaux morts et vidés de leur sang, qui les dévisageaient sans les voir de leurs yeux vides et vitreux. Heureusement, Tallneshia n'avait rien vu de tout cela. Mais Balthazar, lui, en avait fait des cauchemars pendant des semaines, même s'il avait d'ordinaire le cœur bien accroché.
Ils n'avaient pas perdu cette habitude de dormir ensemble, l'un blotti contre l'autre, ce qui faisait que le jeune homme se réveillait à chaque nouvelle nuit de carnage, lorsque Shyrnhaâm s'en allait massacrer joyeusement des dizaines d'innocents. Dorénavant, il la laissait partir sans réagir. Parfois, au début, il avait tenté de l'en empêcher, mais l'avait amèrement regretté. Elle n'avait jamais rien fait à Tallneshia – contrairement à ce qu'elle affirmait haut et fort, il avait fini par comprendre qu'elle en serait également affectée s'il arrivait quoi que ce soit à la jeune fille. En revanche, elle s'était défoulée sur lui. Un soir, elle l'avait laissé effondré sur le sol de leur chambre, plié en deux de douleur. Une autre fois, le violent coup qu'elle lui avait donné à la tête et qui l'avait laissé à moitié inconscient avait fait apparaître au niveau de sa tempe une marque violacée, qui n'avait pas disparue avant plusieurs longues journées. Durant tout ce temps, Balthazar n'avait eu de cesse de sentir le regard coupable et désolé de Tallneshia posé sur lui à chaque seconde.
Toutes les nuits où Shyrnhaâm se déchaînait se passaient exactement de la même manière. Pour une fois, Tally dormait tout son soûl, ce qui n'était pas le cas de son meilleur ami. Il errait dans les villages, poussait les gens à rentrer chez eux, et récupérait Tallneshia à l'aube dès qu'il parvenait à la retrouver, étendue auprès de la dernière victime de son entité maléfique. Ils eurent parfois des problèmes, mais parvinrent toujours à s'en tirer, souvent de justesse. Mais plus le temps passait, plus ils avaient l'impression qu'un étau se resserrait lentement autour d'eux. Le récit des événements dramatiques qui frappaient immanquablement tous les villages dans lesquels ils passaient se répandait à travers le Cratère comme une traînée de poudre. Dans certains lieux où ils s'arrêtaient pour la nuit, et ce même si ce n'était pas le moment pour Shyrnhaâm de s'éveiller, ils commençaient à avoir la désagréable impression qu'on les épiait. Comme si les gens savaient qu'ils étaient responsables des carnages qui commençaient à terrifier les basses campagnes dans lesquelles ils erraient ensemble sans but depuis des années.
L'atmosphère des villages changea. La population était plus nerveuse. Les rares paladins qu'ils avaient croisés jusqu'alors commencèrent à se faire plus nombreux. Tout le monde était sur les nerfs, à tel point que même Balthazar ne se sentait plus à l'aise quand ils se mêlaient à la civilisation. À force d'obstination, après plusieurs bouts de discussions plus ou moins musclées avec Shyrnhaâm, avant qu'elle ne parte commettre ses méfaits, il avait néanmoins réussi à négocier avec elle. Pour leur sécurité à tous, ils cessèrent totalement de fréquenter les auberges pendant un temps, se contentant de camper à proximité des villages. Lorsque l'entité maléfique contrôlait Tallneshia, elle allait commettre ses atrocités comme à son habitude, mais prenait sur elle pour s'efforcer de revenir à proximité de leur campement lorsque le matin se rapprochait. Il avait fallu du temps à Balthazar pour réussir à la faire accepter, avec une mauvaise foi évidente. Mais à travers Tallneshia, elle sentait elle aussi l'atmosphère des villages s'alourdir de plus en plus à leur passage, et comme eux, elle n'aimait pas cela. Après tout, cela signifiait plus de méfiance de la part des habitants. Ils devenaient prudents, sortaient moins de leurs habitations une fois la nuit tombée et se déplaçaient en groupes armés, quand ils n'étaient pas accompagnés de paladins. Cela faisait d'eux des proies plus difficiles à atteindre. Alors autant tenter de se simplifier la vie comme elle le pouvait.
Cependant, Balthazar et Tallneshia étaient bien obligés de se mêler de temps en temps à la population, notamment lorsqu'ils avaient besoin de se réapprovisionner en nourriture ou en matériel médical. Ils se crispaient imperceptiblement dès qu'ils passaient les murs d'un village, ne se lâchaient la main en aucune circonstance et ne se détendaient qu'une fois éloignés de plusieurs kilomètres, après de longues minutes de galop sur le dos de Brasier. Chaque fois, tout se déroula bien. Sauf un jour, environ deux ans après que cette routine se soit installée.
Tallneshia avait à présent quatorze ans, et Balthazar, vingt. Shyrnhaâm se tenait relativement tranquille : cela faisait plus de deux semaines qu'ils n'avaient pas croisé un seul village, et leurs provisions diminuaient à vue d'œil. Cela ne les enchantait ni l'un ni l'autre, mais il leur fallait récupérer de quoi manger.
Depuis quatre ans qu'ils déambulaient à travers le Cratère, été comme hiver, Balthazar avait fini par apprendre à reconnaître les prémices des signes de civilisation. Quand il aperçut au loin des plantations basses, grossièrement alignées, aux abords de vastes étendues de blé de piètre qualité, il hocha légèrement la tête et dirigea Brasier dans cette direction. Ses observations ne l'avaient pas trompé, et au bout de quelques minutes de progression, lui et Tallneshia distinguèrent au loin les contours trapus d'habitations sommaires. Une barricade composée de pierres et de caisses entassées donnait une ridicule impression de fortification. Ce genre de paysage s'était malheureusement répandu depuis deux ans. Ils s'approchèrent encore un peu, puis mirent pied à terre. Balthazar fit disparaître son étalon et ils finirent le trajet sans lui, progressant côte à côte sur le chemin de terre… jusqu'à ce que l'adolescente ne vienne glisser prudemment sa main dans celle du plus âgé, en lui désignant du menton l'entrée du village.
« Balthazar… J'ai un mauvais pressentiment. »
Il suivit son regard en plissant les yeux. Au bout de la route qu'ils suivaient, un petit attroupement de quatre ou cinq personnes patientait – de simples marchands, à première vue, de par leur accoutrement. Ce n'était pas le plus dérangeant en soi. Le véritable problème, c'étaient les trois paladins de l'Église de la Lumière qui semblaient vérifier leurs identités avant de leur permettre d'entrer dans le bourg. Il reporta son attention sur son amie, la gorge soudainement sèche. C'était soit ça, soit rester le ventre vide pendant plusieurs jours.
« Ça va aller, Tally. C'est juste un aller-retour vite fait, tout va bien se passer. On a presque plus rien à bouffer, faut qu'on se refasse un stock. »
« J'aime pas les paladins. » murmura-t-elle dans un souffle anxieux, se serrant davantage contre lui par instinct.
Balthazar s'était juré de ne plus rien lui dissimuler. Alors, il avait fini par lui expliquer les raisons de sa méfiance évidente envers les combattants de la Lumière. Les créatures d'origine diabolique telles qu'eux deux étaient jugées hérétiques, et exterminées à travers le Cratère entier. Oh, bien sûr, cela valait pour toutes les Églises, mais celle-ci en particulier faisait preuve d'une hargne et d'une détermination sans égales à leur égard. C'était pourquoi il les fuyait comme la peste, lorsqu'il le pouvait. Tallneshia avait compris. Imitant son frère de cœur, elle aussi s'était rapidement mise à esquiver, puis détester franchement les membres de la Lumière. Les paladins, mais aussi et surtout les inquisiteurs, qu'on disait cruels et sans pitié envers toutes les formes d'hérésies, quelles qu'elles soient. Mais ils n'avaient pas le choix. Ils allaient devoir se faire violence pour entrer dans ce village, et se soumettre au jugement oppressant des paladins qui en gardaient les portes.
Tallneshia et Balthazar se placèrent au bout de la petite file et patientèrent, s'efforçant de dissimuler leur appréhension. Les gens avançaient plutôt vite, et au bout d'une dizaine de minutes seulement, ils se retrouvèrent face à deux hommes en armure. Leur troisième collègue s'était éloigné pour guider l'un des marchands vers les échoppes qui l'intéressaient. Le mage sentit son amie lui serrer la main, plus fort qu'à l'habitude. Il lui répondit d'une discrète pression et adressa son sourire le plus assuré aux paladins qui les toisaient de haut en bas.
« Bien le bonjour, messieurs. » les salua-t-il poliment. « Nous souhaiterions entrer en ville. »
« Comme tous ceux qui passent par là. » s'esclaffa l'un des deux. « Désolé, mais avec les massacres qui se produisent dans les campagnes, on doit procéder à quelques vérifications de routine. »
Balthazar tressaillit intérieurement, mais ne se départit pas de son sourire pour autant.
« Bien évidemment, faites, faites. »
« Noms et prénoms, âges, professions, lieu d'origine et destination, raison d'entrée en ville ? » débita le second d'un ton monocorde, avec l'air indifférent de celui qui n'écouterait même pas leurs réponses.
« Balthazar Octavius Barnabé Lennon et Tallneshia Eryhaname Artalidren de Karydrar, respectivement vingt et quatorze ans, Aventuriers, Tour des Mages, Castelblanc, ravitaillement. » répondit le jeune homme du tac au tac.
Les paladins échangèrent un regard surpris, ne s'attendant pas à ce qu'il leur sorte tout cela aussi rapidement.
« Hrm, parfait. » toussota le premier. « Sans indiscrétion, qu'allez-vous faire à Castelblanc ? »
« Nous sommes à la recherche de certains documents. Un archimage nous a dit qu'on pouvait les trouver dans votre bibliothèque. »
« Je vois. Quels genres de documents ? »
« Du genre… Magie de la Lumière et de la Foudre. » improvisa rapidement Balthazar, pris au dépourvu, avant de donner un coup de coude complice à Tallneshia. « Comme vous pouvez vous en douter, ça intéresserait pas mal notre petite demoiselle, là. »
Il avait espéré qu'elle réagisse à ses propos, mais elle n'en fit rien. Le regard obstinément rivé vers le sol, elle fuyait à tout prix ceux que les deux hommes posaient sur elle. Si le second semblait indifférent à leur cas, le premier était en revanche plus soupçonneux. Les excuses débitées par le pyromancien, malgré leur naturel désarmant, avaient du mal à passer. Une nouvelle fois, il jaugea l'adolescente de haut en bas avant de demander :
« Donc, tu es une apprentie mage de Foudre ? »
Tallneshia acquiesça sans relever les yeux, et Balthazar dut se retenir de toutes ses forces pour ne pas se mordre les lèvres avec inquiétude. À quel jeu jouait-elle, bon sang ? Jamais il ne lui serait venu à l'esprit de les mettre en danger en agissant ainsi… à moins que…
« Pourquoi tu ne portes pas les épaulières réglementaires, comme ton camarade ? »
Elle ne répondit rien. Ignorant la méfiance fébrile qui commençait à gagner les guerriers de la Lumière, le jeune homme posa une main sur l'épaule de son amie et se pencha vers elle, la dissimulant à moitié à leurs deux interlocuteurs pour quelques secondes.
« Tallneshia ? » murmura-t-il le plus bas possible, inquiet. « Tally, ne me dis pas que… »
Entre ses mèches noires, dont certaines commençaient à arborer des reflets sanglants de mauvais augure, l'adolescente lui jeta un coup d'œil. Elle avait les larmes aux yeux. Mais ses iris mauves avaient adopté une désagréable teinte carmine. Exactement ce qu'il redoutait, avec ses cauchemars qui avaient recommencé depuis quelques jours.
« Merde, non… Tally, pas maintenant… »
« La ferme… » haleta-t-elle avec difficulté, signe qu'à l'intérieur, Tallneshia s'efforçait de lutter contre l'influence de l'entité maléfique. « Ils nous emmerdent… Et je crève la dalle… »
« Vous voyez ? » lança Balthazar aux deux paladins, la voix mal assurée. « Elle a faim, et moi aussi, j'avoue, ça va faire presque une journée qu'on n'a rien avalé… S'il vous plaît, on a vraiment besoin de se ravitailler, il nous reste encore de la route avant d'arriver à Castelblanc. »
« Tout va bien avec votre amie ? » questionna le premier tandis que l'autre reculait nettement d'un pas, la main sur la garde de son épée.
« Oui, oui, elle… »
Un grondement sourd émana de la gorge de Tallneshia pour l'interrompre. Elle s'était raidie et avait serré les poings, les doigts recroquevillés pour former des griffes. Enfin, elle daigna relever la tête pour fixer les deux hommes en armure, une lueur avide et affamée passant dans son regard sanglant. Des mèches de ses cheveux étaient également devenues totalement rouges. Encore une autre manière de prouver malheureusement que Shyrnhaâm avait gagné du terrain sur la volonté de l'adolescente. Les paladins dégainèrent.
« Que lui arrive-t-il ? »
Les choses allaient dégénérer, d'une manière ou d'une autre, Balthazar le sentait. Par mesure de précaution, il commença à faire affluer son pouvoir, prêt à réagir au moindre signe de danger.
« Shyrnhaâm, arrête ça tout de suite… » marmonna-t-il entre ses dents serrées, sans cesser de fixer prudemment leurs opposants.
La jeune fille tremblait, ce qui n'arrivait jamais lorsque l'entité avait un contrôle total. Tallneshia n'était pas inconsciente, cette fois. Elle réalisait ce qu'il se passait. Elle se battait.
« Ta gueule. Je n'ai pas d'ordre à recevoir… d'un sale bâtard des Enfers comme toi. »
Son sourire mauvais ressemblait plus à une grimace qu'à autre chose. Bien évidemment, les paladins tiquèrent.
« Qu'a-t-elle dit ?! »
Le demi-diable hésitait entre baisser les yeux, penaud, comme un gamin pris en faute, ou bien regarder ailleurs en sifflotant innocemment. Au stade où ils en étaient, de toute manière… il opta pour la seconde option, et haussa un sourcil interrogateur parfaitement crédible. Ou presque.
« De quoi ? Je n'ai rien ent… »
« Ça suffit ! »cracha l'entité. « On va entrer dans ce foutu patelin. Une fois vidés de leur sang, ils poseront plus problème ! »
Cette effrayante jeune fille qui se tenait devant eux venait d'avouer sans honte ni remords qu'elle n'était autre que la meurtrière que tous recherchaient depuis des mois. Les yeux des soldats de la Lumière s'écarquillèrent. Ils ne purent rien faire d'autre. Avant qu'ils n'esquissent un seul geste dans sa direction, elle s'était jetée à la gorge du plus proche.
Du moins, c'était ce qu'il aurait dû se passer, si Balthazar n'avait pas deviné ses funestes projets. Elle s'apprêtait à bondir, mais malgré sa vitesse et ses réflexes phénoménaux, le jeune homme agit avant elle et la projeta à terre, la ceinturant de ses bras pour l'empêcher d'aller commettre un meurtre.
« Tally, non ! »
« Laisse-moi ! » hurla Shyrnhaâm en se débattant comme une folle, prise au piège dans son étreinte. « Laisse-moi ou… ou je te saigne comme eux, sale bâtard ! »
Les menaces ne l'intimidèrent que peu. La plaquant contre lui, Balthazar envoya de son autre main un sortilège au hasard, créant entre eux et les paladins un barrage de flammes qu'ils mettraient quelques courtes minutes avant de pouvoir espérer traverser. Puis il se retourna vers Tallneshia, la serra contre son torse à lui en couper le souffle et ferma douloureusement les yeux, murmurant à son oreille :
« Tally, je t'en supplie… Reviens avec moi, on ne pourra pas fuir tant qu'elle sera là… »
« ELLE t'entend ! » se rebella Shyrnhaâm, avant de s'adresser à celle dont elle possédait l'enveloppe charnelle : « Tu vas me foutre la paix, connasse ? »
« Toi, fous-lui la paix ! » rugit Bob, avant de poursuivre, implorant : « Tally, ma Tally, s'il te plaît. Donne tout ce que tu as. Je ne t'abandonnerai pas. »
La jeune fille continua de se contorsionner entre ses bras. Plus faiblement, cependant, et il sembla à Balthazar l'entendre gémir son prénom. Il lui caressa le dos, comme il avait l'habitude de le faire le soir, lorsqu'ils s'endormaient l'un près de l'autre. Comme s'il n'entendait pas les cliquetis d'armures menaçants et les vociférations des paladins, à quelques mètres d'eux seulement. Il baissa la tête, fourrant son visage au creux du cou de Tallneshia, et intensifia son pouvoir à distance. Le brasier redoubla d'ardeur, forçant les membres de la Lumière à reculer en pestant. L'arc de cercle enflammé les protégerait encore un peu. Il devait tenir, il le fallait !
Au bout d'une minute ou deux, la petite qu'il maintenait toujours contre lui cessa enfin de bouger.
« Ba… Balthazar… »
Son timbre était timide et mal assuré. Quelque chose humidifiait son torse, à travers le tissu de sa robe de mage. Elle tremblait, secouée de sanglots incontrôlables.
« Je… Je suis désolée… Je l'ai senti venir, et… mais… je… j'ai pas pu… »
« Tu as réussi à la repousser… » la rassura-t-il, une pointe d'urgence dans la voix. « C'est très bien, Tally. Vraiment très bien. »
« Il faut qu'on s'en aille d'ici ! » paniqua-t-elle.
« Exactement ce que j'allais te proposer. »
« Brasier ? »
« Ouaip. »
Ils se relevèrent, mais au moment où il prit appui de ses deux mains par terre pour se redresser, Balthazar sentit que la tête lui tournait. Quelque chose s'agitait en lui. Quelque chose d'ancestral, et d'irrémédiablement ténébreux. De démoniaque. Tallneshia avait dû avoir exactement la même impression. Il vacilla en serrant les dents, sous le regard interrogateur et inquiet de son amie.
« Aide-moi à me relever. » grogna-t-il.
Elle lui tendit aussitôt la main, anxieuse. Ce ne fut qu'une fois debout qu'il réalisa à quel point ses jambes à lui tremblaient elles aussi. Puisant dans son énergie et sa volonté, il fit apparaître son étalon démoniaque. Tallneshia grimpa sur son dos. Lui s'effondra à moitié sur son flanc, le crâne vrillé d'une douleur intense. Il se massa le front une seconde sans qu'elle ne disparaisse, puis se hissa péniblement derrière son amie et ils s'enfuirent au triple galop. Juste à temps.
Un paladin téméraire venait d'écarter légèrement les flammes, en agitant son large bouclier en tous sens, et avait courageusement sauté dans la brèche ainsi créée. Mais les deux Aventuriers maudits étaient déjà loin, et il ne put qu'observer avec dépit le nuage de poussière que soulevaient les sabots de Brasier à chaque foulée.
Ils ne galopèrent pas pendant si longtemps que cela. Personne ne les poursuivait, étrangement. Ils traversèrent un bout de plaines, coupant sans réfléchir à travers champs, et pénétrèrent dans une forêt située à quelques kilomètres de là, où Brasier ralentit l'allure. Tallneshia ne sentait pas peser autour de ses épaules l'étreinte habituelle de Balthazar, et elle s'en inquiétait. Elle l'appela doucement, tapota son bras, tira sur sa manche, jusqu'à se retourner à moitié pour essayer de regarder dans quel état il était.
À ce moment, il bascula sur le côté et chuta, inconscient.
« Brasier ! » s'écria l'adolescente. « Arrête-toi ! Arrête-toi ! »
Comme l'animal ne lui obéissait pas, elle descendit à son tour pour se précipiter vers son ami. Brasier agita ses oreilles, comprit finalement qu'il ne transportait plus personne, et s'éloigna de quelques mètres pour mener tranquillement sa vie. Tallneshia, elle, tomba à genoux auprès du jeune homme, que sa rencontre brutale avec le sol avait fait reprendre connaissance.
« Aouch. » marmonna-t-il en se massant le dos, redressé sur un coude, les cheveux en bataille et une grimace douloureuse sur le visage. « On s'en est tirés ? »
« Je crois… » bredouilla-t-elle. « Ça va ? »
« Mh. »
Il leva la tête vers elle. Ses traits étaient tirés, comme s'il n'avait pas fermé l'œil depuis des jours. Dans son regard que la fatigue assombrissait, une étrange lueur de reconnaissance scintillait. Du moins, c'était ce qu'il semblait à l'adolescente.
« Tally ? Rappelle-moi de t'écouter, la prochaine fois où t'as l'impression qu'un truc va mal se passer… »
Il s'écroula soudain, compressant sa tête entre ses mains, et un gémissement rauque s'échappa d'entre ses lèvres.
« Putain, merde… »
« Balthazar !? »
Le corps entier de son ami commença à être parcouru de spasmes et de soubresauts tandis qu'il se recroquevillait sur lui-même. Tous ses muscles étaient bandés. Il ne se maîtrisait plus. Et toujours cette douleur indescriptible qui explosait dans son cerveau, dont les vibrations malsaines se répercutaient dans son torse, son être tout entier, atteignant jusqu'à son âme… Il lâcha un long sifflement entre ses dents serrées. Puis une sorte de feulement de souffrance. Un bruit davantage animal qu'humain. D'autres sons suivirent, cette fois parfaitement identifiables, et le cœur de Tallneshia se serra dans sa poitrine. Comme si son monde interne s'écroulait.
Balthazar n'était pas le plus fort. Balthazar aussi souffrait. Balthazar aussi avait peur.
Balthazar aussi… pleurait.
« Pourquoi… ça fait aussi mal… »
Son frère de cœur hoquetait comme un enfant. Comme elle, quand elle avait appris le terrible fardeau qu'elle portait sur ses épaules, à cause de Shyrnhaâm, cette meurtrière assoiffée de carnage et de sang. Elle réalisa alors, mieux que jamais auparavant, que même si lui était un demi-diable, et elle une créature parfaitement indéfinissable… il vivait la même chose qu'elle. Exactement la même.
Mais lui… contrairement à Shyrnhaâm, son démon intérieur ne s'était jamais exprimé. Ce devait être insoutenable de devoir le maîtriser et d'avoir toujours le dessus sur lui, d'être sans cesse aux aguets… Son admiration à son égard se renforça. En même temps qu'une terreur immense commençait à naître en elle. Ce qu'il venait de se produire était-il l'occasion dont Philippe avait toujours rêvé ? Son ami allait-il lui céder ?
« Balthazar… je suis là… »
« Ta… Tally… » sanglota le pyromancien, impuissant. « Il… il essaye de… »
« Tu peux le battre. »
« S'il arrive à… je ne veux pas… » gémit-il. « Je ne veux pas… »
« Il ne va rien faire du tout ! » insista Tallneshia, bien qu'elle-même ait du mal à croire ses propres mots. « Tu es plus fort que lui, Balthazar ! J'ai jamais connu quelqu'un d'aussi fort que toi. Fais-le ! Montre-lui ! »
Seul un cri de douleur lui répondit, dont les intonations varièrent et qui manqua se muer en rugissement. Le jeune homme reprit ensuite momentanément le dessus. Mais pour combien de temps encore ? Elle redoutait de connaître la réponse à cette question.
« Sauve-toi… Tally… » murmura-t-il d'une voix de plus en plus faible. « Je ne veux pas… te faire du mal… »
Elle hésita. Sincèrement. Statufiée sur place par une terreur sans nom qui lui tordait les entrailles et lui donnait envie de vomir et de pleurer à la fois. Le démon de Balthazar l'effrayait autant que Shyrnhaâm. Il avait fini par lui raconter pour quelles raisons il avait été banni de la Tour des Mages, en réalité. Elle savait que Lita ne s'en était tiré que de justesse, alors même qu'une dizaine de pyromages confirmés se trouvaient avec eux. Aujourd'hui, ils étaient seuls, isolés dans une forêt, pourchassés par le reste du Cratère. Personne ne leur viendrait en aide.
Si le demi-diable perdait le contrôle, elle mourrait.
Pourtant, saisie d'un élan de courage et de folie inconsidérée, elle resta. Parce qu'elle n'avait rien à perdre, mis à part la vie. Parce qu'elle n'avait que lui au monde, et qu'elle ne l'abandonnerait jamais. Ils s'étaient jurés fidélité, envers et contre tout. À la vie, à la mort. Quelque part, Shyrnhaâm n'avait peut-être pas tort en les traitant comme des moins-que-rien. Ils n'étaient que deux chiens errants, unis dans la détresse face à un monde qui les rejetait sans même chercher à les comprendre.
« Non. » asséna-t-elle d'une voix plus ferme que ce à quoi elle s'attendait, se surprenant elle-même. « Je ne te laisserai pas. Bats-toi ! »
« Tally… » la supplia-t-il.
Il ne put en prononcer davantage. Philippe donna un nouvel assaut à l'encontre de ses barrières mentales et psychiques, plus violent que les précédents, et il s'interrompit dans une plainte étouffée. De nouveau, il roula sur lui-même, recroquevillé sur le côté, une main agrippée à sa tête qui lui donnait l'impression de vouloir lui exploser entre les doigts, l'autre labourant le sol, raclant la terre sèche de ses ongles qui commençaient à se métamorphoser en autre chose…
Elle lui saisit le poignet tant bien que mal, grimaçant lorsque les prémices de griffes de Balthazar commencèrent à s'enfoncer dans sa propre chair. Elle glissa sa main dans la sienne et la serra aussi fort qu'elle le put, les larmes aux yeux, implorant silencieusement tout et n'importe quoi, n'importe qui, pour que son ami parvienne à reprendre le dessus.
« Tu peux le faire… S'il te plaît… Ne le laisse pas gagner, reste avec moi… »
Un vif élancement au niveau de son propre cœur la tétanisa soudain et elle écarquilla de grands yeux stupéfaits. Une peur glaçante, sans nom, s'empara d'elle. Shyrnhaâm était de retour. Et elle semblait particulièrement intéressée par ce qu'il était en train d'arriver au jeune homme.
« Tiens donc… Je vais enfin pouvoir faire connaissance avec ce cher Philippe, on dirait bien. » ricana-t-elle, ravie.
« Non ! » gémit Tallneshia.
« Oh que si. Allez dégage de là. L'autre crétin est plus en mesure de te sauver les miches, cette fois. »
Un étau de glace emprisonna son cœur, en même temps qu'une intense chaleur se répandait dans tout son corps, lui arrachant un long hurlement. Ce fut tout ce que l'adolescente ressentit. Puis elle s'écroula, évanouie, le visage tourné vers Balthazar et sa main toujours dans la sienne.
De longues minutes passèrent, durant lesquelles chacun demeura immobile. Finalement, ce fut Tallneshia qui se releva la première. Mais les mèches sanglantes qui avaient de nouveau coloré sa chevelure noire et l'éclat agacé de son regard trahissaient la présence dominante de Shyrnhaâm. Une fois debout, elle baissa les yeux vers le demi-diable toujours inconscient. Du bout du pied, elle tâta son bras. Puis frappa un peu plus franchement dans son ventre. Aucune réaction, mis à part un léger soubresaut dû à la douleur. L'entité maléfique poussa un sifflement méprisant entre ses dents.
« Tss. Pathétique. À croire qu'être autant lié à son humain le rend faible. C'est d'un ridicule… et ça prétend être un démon, sérieusement ? »
Elle renversa la tête en arrière et éclata d'un rire sarcastique, sans la moindre trace de joie ni de sincérité. Puis, délaissant le jeune homme et sa ridicule part ténébreuse qui ne lui arrivait pas à la cheville, elle fit volte-face et inspira profondément. En se concentrant, de lointaines effluves de brûlé lui parvinrent. Ses yeux scintillèrent de convoitise, malgré la grimace d'aversion qui prit place sur sa figure un bref instant.
« Dire que ça va les arranger que je me nourrisse… quelle plaie. »
En quelques secondes, elle disparut entre les arbres, laissant Balthazar seul.
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Et voilà, c'était le onzième chapitre de "TALLNESHIA" !
Je vous jure que j'ai eu mal pour Balthazar en écrivant ce chapitre... :'(
J'espère en tout cas que ça vous a plu !
N'hésitez pas à laisser une petite review si le cœur vous en dit, et on se donne rendez-vous dans une semaine pour le prochain chapitre !
D'ici là, prenez soin de vous, servez-vous en cookies et en chocolat chaud virtuels, et des bisous ! :-)
