LES OUBLIEES
N°XXI : Calixe
La folle indécise
Chapitre VIII
Etrangethé (1).

Rappel : Les fautes dans ce chapitre sont volontaires. Comme les habitants du Pays des Merveilles utilisent soit des mots-valises, soit des mots inventés...


Monde de Neverland, ville d'Oxford. 11 novembre 1863. Rêve d'Alice.

Bientôt, Alice se retrouva dans un jardin assez coquet, rempli de nombreuses variétés de fleurs qui murmuraient de douces mélodies. Elle vit un Chapelier, immense et maigre comme une brindille, aux membres fins, avec un énorme nez et à la peau verte. L'homme redressa son très grand couvre-chef, paré de symboles alchimiques, tandis qu'il se servait du thé.

« Tiens, mais voilà une bien étrange demoiselle, que le hasard chanceux nous a amené dans une ritournelle. » fit l'individu, tandis qu'il observait la petite fille. « Bien le bonjour, jeune fille. »

La fillette ne comprit pas le sens de sa phrase et rit avec douceur, amusée par le côté décalé de son interlocuteur.

« Bonjour, grand monsieur !

- Allons, allons, ne fais pas tant de manières, ma petite, je ne vais point te manger ! Je ne suis point un lord, mais quelqu'un d'ordinaire, d'ordurier, d'ordonné...

- D'ordination ! » s'exclama joyeusement le lièvre de mars, aux longues oreilles noires, le museau clair illuminé par sa révélation. « Le thé, c'est sacré au pays des merveilles !

- Exactement, mon cher ami lagomorphe, exactement ! » acquiesça le chef de la tablée. « C'est aussi sacré qu'un chapelet à un prêtre, qu'un voile à une nonne …

- Qu'un corbeau à son bureau !

- Auriez-vous bu ? » fit Alice, interloquée par la remarque du cousin du lapin blanc.

« Bien sûr, j'en suis à la cent-soixante-seizième tasse de thé … ou était-ce la cent-soixante dix-septième ? » marmonna l'animal, confus.

« Bah, peu importe, nous reprendrons de zéro. Après tout, nous avons une nouvelle convive, alors se préoccuper d'anciens comptes de tasses de thé, ce n'est pas très adapthé [2]. » babilla le chapelier avec un enthousiasme à en faire frémir d'angoisse les plus joyeux des ivrognes de Londres.

Il étendit son grand bras de bois jusqu'à leur invitée surprise éberluée (il était extensible ?!), puis, avec délicatesse, sa main la porta jusqu'à une chaise en face du lièvre.

« Darjeeling, jeune fille ?

- Oui, s'il vous plaît … Mais vous pouvez m'appeler Alice. » s'amusa-t-elle.

« Très bien, Alice. Aimes-tu les chapeaux ? » fit son interlocuteur, tandis qu'il la servait.

« Oh, oui, beaucoup ! » acquiesça-t-elle avec un grand sourire. « Certains hauts de forme sont même assez amusants ! On dirait qu'ils essaient d'en avoir un le plus haut possible !

- Sont-ils plus grand que le mien ? » s'inquiéta le chef de cérémonie.

« Oh, non, pas du tout !

- Bien ! Après tout, je suis quelqu'un d'ordinairement important ! » se vanta-t-il. « Il est donc normal que mon chapeau soit le plus grand possible !

- Oh … mais pourquoi y a-t-il autant de symboles d'alchimie sur votre couvre-chef ?

- C'est parce que ce grand dadais est un homme de science ! » fit le lièvre, amusé. « Il travaille pour notre Reine Blanche, et les mystères des concoctions n'ont aucun secret pour lui … tout comme les mélanges bizarres de thés !

- Oh, allez ! Mon petit thé pomme-camomille-verveine n'était pas si écœurant, tout de même !

- J'en suis tombé dans les pommes !

- En même temps, il y en avait dans la boisson. Donc c'est logique que tu te sois évanoui devant ce mélange apaisant ! Je te trouve un peu stressé, d'ailleurs, ami lièvre … Mais que diable fait le loir ? » fit le Chapelier, intrigué. « Il devrait être là, à babisserter [3] sur l'importance de l'hibernation !

- Il est là. » fit la petite fille, tandis qu'elle pointait du doigt le petit animal qui dormait, à en juger par le très léger ronflement qui s'échappait de lui.

CLAC ! La main du chef de tablée claqua avec sécheresse celle d'Alice !

« Mais quel manque de policatesse [4] ! » s'exclama l'homme, outré. « On ne pointe personne du doigt, voyons ! Le pointage, c'est pour les boussoles ! En plus, elles ne sont pas gentilles : elles montrent toujours le nord, et refusent d'orienter vers une autre direction...

- Pardon ! » couina la grondée, gênée.

Il soupira, puis fit signe au lièvre de le réveiller.

« Il y a tout de même des bonnes manières à respecter, ici. Ne soyez pas rustre comme la Reine Rouge qui veut directement passer au dessert avec une pièce montée à son effigie !

- Oh … Je vous prie de m'excuser pour ma bévue, monsieur. » fit-elle, mortifiée.

« Ce n'est pas grave. » la rassura-t-il.

« Réveille-toi, le Loir ! C'est l'heure du thé ! » s'exclama le lagomorphe, tandis qu'il secouait avec douceur leur troisième convive habituel.

Celui-ci ouvrit ses petits yeux noirs qui papillotèrent, ensommeillés. Tandis qu'il poussait un bâillement assez impressionnant pour son petit corps, le lièvre décida de faire un concours d'énigmes pour animer leur table. Après tout, ils n'avaient pas des invités tous les jours ! Même si la vaisselle n'était pas très propre, mais bon, le Temps leur faisait la tête, depuis peu [5]. Tout ça parce que le Chapelier n'aurait pas respecté les temps de la petite chanson « Scintille, oh ma chauve-souris » [6], quand il l'avait chanté devant la Reine de Coeur.

Oui, le Temps était très strict sur le respect des choses qu'il accordait.

Du coup, ils tournaient autour de la table pour utiliser celles qui étaient encore propres -ou, du moins, celles qui n'étaient pas trop sales-. Ils n'avaient hélas plus de temps pour faire la vaisselle. Ils étaient éternellement bloqués à six heures du soir, heure éternelle du thé à Neverland.

« Je sais ! Pourquoi un corbeau est-il comme un bureau ?

- Oh, mon dieu ... oh ! Que diable fait cette enfant ici ? » s'enquit le loir, perturbé.

« Elle vient faire un tour de table avec nous. » répondit le maître de thé, tandis qu'il le servait. « D'ailleurs... changeons de place, je préfère une tasse plus propre. »

Tous s'exécutèrent. Alice se mit à réfléchir sur l'énigme posée par le lièvre de mars. Elle ne voyait aucun point commun entre un corbeau et un bureau ! Pourtant, elle refusait de s'avouer vaincue. Elle adorait les devinettes, et tenait à faire honneur à tout ce que sa famille lui avait appris pour développer son esprit logique et son intellect. Bien que la logique du Pays des Merveilles soit bien peu orthodoxe, elle l'adorait.

« Passez-moi une tasse.

– De la mélasse ? » marmotta le lièvre.

« Non, une tasse !

– Tenez, une masse ! » fit le Chapelier alors qu'il lui en tendait une faite pour écraser le sucre.

« Mais vous êtes bouchés ou quoi, j'ai dit une TASSE ! » rugit-elle, exaspérée.

« Ah, mais quel manque de savoir-vivre ! » râla le grand homme. « On ne crie pas à table, petite crécelle ! Et on est polie quand on demande quelque chose ! Qui vous a éducationnée [7] ?! »

Les joues rouges à la fois de honte et de colère, elle toisa ses interlocuteurs, froide, et répondit :

« Mes parents.

– Eh bien, si vous avez été éducationnée par vos varans, il ne faut guère s'étonner de vos manques de manières à table. J'ose au moins espérer qu'ils vous ont appris à chauffer une théilloire [8] !

– Euh... non...

– Mais quelle mal-rempotée ! » soupira un lys d'une grande beauté.

« Oh, vous, la plante royale, pas la peine de vous incruster.

– Voyez-vous ça ! Et qui c'est qui a installé sa table en plein milieu de nous et qui nous dérange à toute heure avec son bavardage ?!

– Vous ne manquez pas de culot ! Vous, vous faîtes un concours de beauté alors que vous n'avez ni vêtement, ni parure !

– Vous êtes aveugle, espèce de grand dadais... Ne voyez-vous point nos magnifiques pétales ? » fit une rose blanche avec mépris.

« Vous concourrez sur ça ?! Mais ça ne sert à rien ! Vous finissez toujours par flétrir et mourir... » s'exclama Alice, à la fois outrée et attristée du sort de ces pauvres fleurs.

« Quel manque de tact et quelle ignorance ! » piailla une marguerite. « Sachez, jeune péronnelle, que nous renaissons chaque année ! Nos tailles et ornements peuvent changer !

– Oh...

– Rendormons-nous au mieux, mes sœurs. » conclut la fleur de la royauté. « De toute évidence, les convives du thé du Chapelier sont toujours aussi ignares !

– Je vous interdis de nous insulter ! » éructa le chef de cérémonie, fou de rage. « Présentez vos excuses, viles... »

Silence. Les plantes s'étaient bel et bien tues.

Alice commença alors à faire chauffer la théilloire, tandis que les attablés décidèrent de repartir dans une ambiance plus légère de devinettes et chansons en tout genre. Petit à petit, l'enfant se détendit dans ces petits jeux, qui lui firent oublier la visite du Centaure.


[1] Etrangethé : Mot valise avec étrange et thé.

[2] Adapthé : Mot valise avec adapté et … bah … thé.

[3] Babisserter : Mot valise avec babiller et disserter.

[4] Policatesse : Mot valise avec politesse et délicatesse.

[5] Référence au chapitre 7 d'Alice au pays des merveilles, « un thé extravagant ». Dans le livre, le Temps est un être vivant. Dans le second film live action d'Alice, il est même son ennemi.

[6] « Scintille, oh ma chauve-souris » : Il s'agit d'un poème de Jane Taylor (auteur de livres, poèmes et comptines pour enfant) parodié par Carroll, qui s'appelle en réalité « Scintille, petite étoile ».

[7] Educationnée : Mot inventé, signifie bien évidemment « éduquée ».

[8] Théilloire : mot-valise avec théière et bouilloire.