Chapitre 21
« Reckless Serenade »
[song : Hysteria – Muse]
Les deux techniciens venaient de terminer de démonter la machine qui servait aux voyages dans le temps. La plupart des pièces avaient été stockées dans un entrepôt qui regroupait le matériel à disposition pour de futures constructions, puis le reste avait servi pour concevoir certains dispositifs électroniques de la salle des commandes.
Les travaux avançaient correctement, ce qui n'était pas pour déplaire à l'homme à lunettes qui supervisait l'avancement du NEST. Petit à petit, les plans qu'il avait conçu avec l'aide de Spanner prenaient forme et Shoichi pouvait commencer à se projeter dans ce nouveau complexe technologique. Une question lui traversait cependant l'esprit depuis quelques jours, si bien que pendant une pause déjeuner, il finit par mettre des mots sur sa pensée.
« Dis, Spanner, quand la base sera opérationnelle, tu resteras travailler au Japon ? C'est pour savoir si je t'inscris dans la liste des studios pour le personnel, ou si tu préfères habiter à l'extérieur. »
Il avait lâché l'information de manière détachée et innocente, comme si son seul souhait était de connaître ce détail pour des questions de logistique. Il reprit une bouchée de son repas, l'air de rien, guettant la réponse de son ami.
« Hum, je suppose que je vais rester ici. Je n'ai pas d'autre projet ailleurs, et puis mon grand-père a décidé de retourner en Italie pour finir ses jours. Il a dit qu'il me laissait sa maison à Namimori. »
Spanner avait répondu sur le même ton détaché que l'autre technicien, même si pour dire vrai il était très enthousiaste à l'idée de travailler dans le NEST une fois que tout serait en place. Il adorait le Japon et il avait envie de passer son temps à travailler sur différents projets robotiques, alors cette opportunité était idéale pour lui. Et puis l'idée de continuer à collaborer avec Shoichi n'enlevait rien à son plaisir.
Un air ravi passa sur les traits du rouquin à cette information. Il avait sincèrement espéré que le blond lui répondrait quelque chose du genre. D'ailleurs, il ne savait pas comment il aurait réagi si ce dernier lui avait annoncé qu'il souhaitait repartir en Italie.
« Je pense que j'aurais besoin d'aide pour superviser le centre, quand les travaux seront terminés. »
Il marqua une pause et attendit de capter pleinement l'attention de son ami avant de poursuivre.
« Je sais que tu n'as pas envie d'avoir des responsabilités ou de gérer des équipes, mais j'aurais besoin de conseils et de soutient pour commander ici. »
Spanner le fixait avec une attention toute particulière. Un petit sourire amusé passa sur ses traits alors qu'il répondit :
« Bien sûr. Je ne voudrais pas rater les situations embarrassantes dans lesquelles tu pourras te trouver. Et puis t'entendre râler m'aide à me concentrer, c'est comme un bruit de fond, comme ceux qui mettent de la musique pour travailler. »
Les sourcils de l'homme à lunettes se froncèrent alors qu'une moue boudeuse apparaissait sur son visage. Le rictus de Spanner s'élargit un peu face à cette réaction, ce qui lui valut un grognement de dépréciation de la part de l'ingénieur. Après cela, le blond termina tranquillement son repas par le meilleur dessert qu'il connaissait : une sucette à la fraise.
« Sincèrement, Spanner, je ne sais pas comment tu fais pour avaler autant de sucre... Je sais que tu fais ça pour garder ton cerveau super actif, mais tu n'as pas peur d'attraper un truc comme le diabète ? »
Le blond fit non de la tête alors qu'il faisait rouler le bonbon de l'autre côté de sa bouche.
« C'est une recette spéciale, je contrôle le taux de sucre qu'il y a dedans. »
Mini-mosca s'approcha de lui avec un petit bruit robotique et Spanner lui tapota gentiment la tête alors qu'il attrapait une autre sucette pour la tendre à Shoichi.
« Tiens, goûte. »
Le futur commandant du NEST resta perplexe face à l'action de son ami. Devant l'absence de réaction de son homologue, le blond retira l'emballage plastique et se leva pour se placer devant Shoichi, positionnant le bâtonnet sucré juste devant les lèvres de ce dernier. Les joues du japonais rosirent très légèrement alors que Spanner faisait un petit mouvement pour l'inciter à ouvrir la bouche. Il obtempéra pour goûter la sucette, détournant ensuite légèrement le regard pour ne pas avoir à affronter les prunelles vert-gris du tatoué qui semblait apprécier ce qui se passait.
« Alors ?
- Mh, oui c'est bon.
- Tu vois, ce n'est pas si sucré que ça. Tout est maîtrisé. »
Le rouquin hocha la tête et savoura le bonbon que lui avait donné son ami. Le reste de la journée s'écoula normalement jusqu'au soir, et après le dîner Spanner proposa à l'ingénieur de se détendre un peu sur un jeu vidéo. Il convia également Fûta et Giannini à la partie, mais les deux homme déclinèrent poliment. Le petit bonhomme rondouillet n'était pas spécialement amateur de ce genre de jeux, qui plus est il souhaitait terminer tout ce qu'il avait à faire dans la base Vongola pour pouvoir retourner en Italie pour quelques temps.
Quant à Fûta... Il avait refusé la proposition avec un sourire étrange, comme s'il savait quelque chose que les deux technicien ignoraient.
Shoichi et Spanner se retrouvèrent donc tous les deux dans un des salons, manette à la main, pour une partie de Mario Kart. Cela faisait bien longtemps qu'ils ne s'étaient pas affrontés sur un jeu vidéo. Un peu de nostalgie venait ponctuer l'ambiance de la soirée, mais c'était une douce mélancolie qui n'avait rien de désagréable.
« Je suis sûr que tu t'es entraîné avant de me proposer ça. »
Déclara le rouquin avec un certain amusement. Spanner ne répondit pas, mais l'infime déformation qui apparut au coin de ses lèvres malgré sa concentration en disait long. Il avait peut-être, effectivement, joué quelques parties récemment pour se remettre dans le bain. Mais pour sa défense, il savait que Shoichi était un adversaire de taille et il se souvenait bien qu'à l'époque du lycée déjà, il lui mettait de sacré râclées dans beaucoup de jeux. Il avait estimé qu'après autant de temps passé aux côtés de Byakuran, ses talents de stratège devaient être encore plus impressionnants – même si un simple jeu de course comme celui-ci ne faisait pas forcément appel à des capacités cérébrales hors du commun. Mais voilà, Spanner avait envie d'impressionner un peu son ami aussi.
C'est qu'il avait toujours beaucoup admiré Shoichi et son intelligence. D'ailleurs, il se souvenait d'un jour à la base Melone où le rouquin était venu le voir pour un projet et qu'il avait été désagréablement surpris de voir que Spanner démontait l'arme qu'il avait conçu, se demandant s'il n'avait pas confiance en lui ou simplement s'il pensait mieux faire. Le blond avait alors rassuré l'homme à lunettes en lui expliquant que c'était justement parce qu'il avait une grande admiration pour son travail qu'il désirait en découvrir tous les aspects pour mieux les comprendre et s'inspirer de ses créations. Il démontait donc cette arme pour assimiler la façon dont Shoichi l'avait conçue.
« Ha ! C'est pas passé loin ! »
S'exclama le japonais alors qu'il évitait une carapace verte. Spanner fit tourner le bâton de sucette entre ses lèvres.
« Attention. »
Dit-il avec un flegme considérable tandis qu'il activait la carapace bleue qu'il venait de récupérer dans une boîte. Shoichi freina aussitôt et laissa le bot prendre la première place le temps que la carapace bleue fasse son travail, puis il reprit son avance, très vite talonné par le blond qui venait de récupérer la seconde place.
« Dans tes rêves ! »
Jeta Shoichi à l'adresse de son ami qui se rapprochait dangereusement de lui alors qu'il allait passer la ligne d'arrivée. De justesse, le rouquin conserva sa première place. Il reposa la manette avec un petit air ravi, presque prétentieux, mais surtout amusé.
« Bien joué, c'était serré !
- Hum. Bien joué. Je veux ma revanche. »
Décréta le tatoué alors que son camarade s'étirait contre le canapé. Il consulta l'heure sur son téléphone car il sentait les prémices de la fatigue s'installer.
« Je ne sais pas si c'est vraiment raisonnable...
- Une dernière. Je vais te battre cette fois-ci. »
Shoichi fut surpris par la détermination de l'autre technicien, ce qui ne manqua pas de raviver une légère flamme de compétition dans son esprit. Il capitula donc et reprit la manette dans ses mains pour se préparer à la nouvelle course.
La partie se déroula joyeusement, même si le rouquin sentait sa concentration diminuer et qu'il tombait dans des erreurs assez flagrantes. Mais il se disait que ce ne serait pas très grave de laisser Spanner gagner sur ce coup. Cependant, cela ne semblait pas convenir au tatoué qui désirait une vraie manche sérieuse. Il se pencha donc vers le japonais, sans quitter l'écran des yeux, et déclara d'une voix un peu plus grave que d'habitude :
« Si tu perds, tu devras me dire ce qui te tracasse depuis tout ce temps. »
Shoichi fut particulièrement décontenancé par cette annonce. D'une part car il ne s'attendait pas à ce que le blond lui demande de s'exprimer à cœur ouvert sur ses craintes, de l'autre parce que le souffle chaud qu'il avait senti si près de son cou l'avait particulièrement déstabilisé. Il essaya de se concentrer pour emporter la victoire, mais il avait déjà perdu trop de temps. Aussi, il ne s'octroya que la troisième place, ce qui ne manqua pas de décrocher un petit sourire satisfait à Spanner.
« Bien, maintenant tu dois me dire.
- Je n'ai jamais accepté ces termes... »
Renchérit le rouquin, un peu mauvais joueur sur ce coup. S'il avait vraiment souhaité refuser cet accord, il aurait dû se manifester avant la fin de la partie, pas après avoir perdu...
Le blond reposa la manette sur la table basse et porta toute son attention sur son ami. Il n'eut rien besoin d'ajouter : son regard en disait long sur sa détermination à obtenir les informations qu'il avait demandé.
L'espace d'une seconde, Shoichi se sentit pris au piège. Est-ce que Spanner avait volontairement attendu le moment où il serait fatigué et plus facile à vaincre pour lui demander une telle chose ? Il eut un tic nerveux au visage, mais finalement il prit une longue inspiration.
« La nuit, je le vois. C'est comme s'il n'était pas vraiment vaincu, tu comprends ? Comme s'il restait encore un fragment de lui quelque part... »
Le blond l'écoutait avec une grande attention, même si l'air qu'il affichait était aussi inexpressif que la majeure partie du temps. Shoichi semblait chercher ses mots, passant une main nerveuse dans sa tignasse fauve, remettant ses lunettes sur son nez.
« Je voudrais oublier ces dernières années. Je voudrais que ça disparaisse complètement de ma mémoire, mais c'est si puissant... »
Devant la lueur d'inquiétude qui traversa les yeux de Spanner, l'ingénieur rajouta aussitôt :
« Mais ne t'inquiète pas, je suis vraiment enthousiaste pour les projets à venir. Le NEST est une bonne chose, je suis confiant pour la suite. »
Il offrit un sourire sincère à son ami qui semblait réfléchir intensément à tout ce qu'il venait d'entendre. Il ne savait pas quoi répondre à tout cela. D'un côté, il s'inquiétait pour lui. Il voulait tant revoir le rouquin plein de vie comme avant... et il savait que cet optimisme, bien que volontaire, était plus un souhait de Shoichi qu'une réalité concrète. D'un autre côté, l'homme à lunettes semblait se détendre au fil des semaines et il n'avait plus revu cet air vide et anéantis sur son visage depuis un moment.
« Tu ne devrais pas t'infliger des angoisses pareilles. Il ne reviendra pas, tu sais. C'est terminé. »
Je sais. Songea le rouquin avec un air un peu terne. Mais il ne savait pas comment expliquer qu'au delà de la crainte de voir surgir une nouvelle menace telle que Byakuran, il avait aussi du mal à finir le deuil de son meilleur ami de l'université. Cependant, il préférait garder cela pour lui. Ce n'était pas qu'il n'avait pas confiance en Spanner, mais il savait que personne ne pourrait comprendre le lien qu'il possédait autrefois avec l'homme aux cheveux blancs. D'une part car il ne saurait mettre des mots dessus, de l'autre parce que personne n'avait connu Byakuran tel que lui l'avait connu. Et il n'avait pas envie de se justifier. Ni d'y repenser trop concrètement.
« Allons nous coucher. »
Conclut Spanner en voyant qu'il n'obtiendrait pas plus d'informations de la part de son ami. De toute façon, il n'avait pas besoin d'en apprendre beaucoup plus. Cela lui avait simplement permis de confirmer ce qu'il pensait : Byakuran avait fait des ravages dans la vie de Shoichi, probablement plus que dans celle de n'importe qui d'autre, et il faudrait laisser passer du temps avant que les plaies ne cicatrisent vraiment.
Mais Spanner était patient, et il aiderait son ami jusqu'à ce que le moment soit venu.
Pour la première fois depuis longtemps, Shoichi n'avait fait aucun cauchemar. Et surtout, il n'avait rien vu qui concernait Byakuran pendant son sommeil. Cependant, le réveil ne fut pas particulièrement évident pour autant car ses songes avaient été... plutôt troublants.
En effet, le rouquin avait rêvé de son ami. Et pas d'une façon amicale, justement. Rien de trop intense – à croire que même son inconscient préférait éviter de le confronter à des images trop évidentes – mais il s'était vu embrassé par le blond, son corps brûlant contre lui, tous deux torse nus dans ce qui semblait être un matelas de velours aux couleurs chaudes. Dans ce même rêve, il avait aussi vu Verde lui parler des probabilités scientifiques d'établir une relation sentimentale ou un rapport sexuel, donnant ses explications avec une longue baguette devant un grand tableau blanc, comme un professeur d'université, alors que les deux "amis" étaient encore dans le lit en train de s'embrasser à pleine bouche.
C'était l'arrivée du crocodile de Verde sur le matelas qui avait tiré Shoichi de son sommeil pour de bon, lui évitant heureusement une érection matinale trop conséquente. Car – même s'il n'oserait pas l'avouer – autant la partie avec Spanner l'avait plus que troublé, autant l'intervention de Verde et de son reptile lui avait fait l'effet d'une douche froide.
« Encore un cauchemar ? »
Lui demanda le tatoué qui était accroupis à côté de son lit, une tasse de thé fumante dans la main.
Shoichi se frotta les yeux avant d'enfiler ses lunettes, essayant d'atterrir tant bien que mal dans le monde réel.
« Hum, pas vraiment. »
Il se redressa dans son lit et Spanner continua, ne le quittant pas des yeux.
« Tu avais l'air agité, je pensais que c'était encore... enfin, tu sais. »
Spanner n'avait pas prononcé le nom en question, comme si une fois sorti de sa bouche il allait matérialiser le boss des Millefiore devant eux. D'une certaine façon, il se disait que moins il évoquerait ce nom, moins Shoichi y penserait. Ce qui n'était pas totalement faux. Mais peu importe, si le rouquin n'avait pas fait de cauchemars cette nuit, c'était plutôt encourageant. L'anglais était curieux, mais il n'insisterait pas : de toute façon, il était trop enthousiasmé par l'idée de commencer aujourd'hui les travaux dans un des futurs ateliers du NEST.
Le petit déjeuner fut avalé en quatrième vitesse car Spanner ne voulait pas perdre de temps sur la journée. Shoichi était encore un peu étourdi et suivait son ami assez machinalement, l'écoutant parler de ses idées et captant un mot sur deux dans la conversation. Il était encore trop fatigué, n'avait pas eu le temps de savourer son petit déjeuner et surtout il luttait pour ne pas repenser à son rêve étrange.
Mais régulièrement, il se surprenait à fixer les lèvres du blond comme si à tout instant ce dernier pouvait se ruer sur lui pour l'embrasser. Il essayait vraiment de ne pas avoir ce genre de pensées, mais son cerveau était particulièrement têtu. Alors il devait au moins faire un effort pour ne pas avoir l'air troublé par la présence de l'autre technicien à ses côtés.
Il répondait le plus naturellement possible à la discussion, prétendant simplement être mal réveillé. Mais cette excuse était déjà beaucoup moins valable après plusieurs heures à travailler dans les locaux du NEST. Heureusement, Spanner était trop absorbé par le projet pour vraiment réaliser l'état de son ami. C'est qu'il ferait partie de ceux qui auraient leur propre atelier dans le centre technologique, donc toute son attention était portée sur l'aménagement de son futur espace de travail.
Cependant, vers le milieu de la journée, lorsque son enthousiasme commença à se stabiliser – autrement dit lorsqu'il passa d'un air blasé avec le regard pétillant à simplement un air blasé – il prit conscience que Shoichi n'agissait pas exactement comme d'habitude.
Cela l'encouragea à décider qu'il était temps de reprendre son expérience sur le rouquin. Aussi, après une heure à avoir utilisé des outils et autres appareils électriques en tout genre pour avancer sur son futur atelier, il essuya la sueur sur son front et ouvrit sa combinaison jusqu'en bas du torse, nouant les manches autour de sa taille.
Il était maintenant seulement recouvert d'un débardeur blanc qui moulait son buste à cause de la transpiration, laissant apparaître la légère ligne d'abdominaux qu'il possédait. Il n'était pas extrêmement musclé, mais il était délicieusement sculpté, surtout au niveau des bras et du bas ventre.
Même s'il avait réellement chaud à force de travailler, il attendait surtout de capter l'intérêt de l'ingénieur.
Ce qui ne tarda d'ailleurs pas. Et lorsque l'homme à lunettes réalisa que son camarade était dans une posture plutôt agréable à regarder, ce dernier décida d'essuyer la sueur de son visage avec le bas de son débardeur, dévoilant ainsi sa peau nue jusqu'à mi torse.
Il s'en fallut de très peu pour que Shoichi retienne le glapissement qui avait tenté de s'échapper d'entre ses lèvres. Il resta pantois devant la vision qui s'offrait à lui et détourna les yeux aussitôt que Spanner put le voir, afin de ne pas se faire prendre sur le fait. Mais le blond avait bien calculé son coup et il eut le temps de croiser les pupilles écarquillés du japonais dont le visage avait pris une teinte carmine qui n'avait absolument rien à voir avec la chaleur de la pièce.
Shoichi se frottait nerveusement l'arrière du crâne alors qu'il faisait mine d'être intensément plongé dans les plans qu'il avait sous les yeux. Assis par terre, une perceuse dans une main et replaçant ses lunettes de l'autre, il ne calcula même pas que le blond s'était rapproché de lui tant il essayait de remettre ses idées en ordre.
C'est lorsqu'il sentit la présence du tatoué juste derrière lui qu'il crut défaillir. En effet, Spanner était venu à sa hauteur et s'était accroupis juste derrière lui, prétextant de jeter un œil aux plans par dessus son épaule pour pouvoir se coller contre le dos de son ami.
« Hum, je pense qu'on devrait attaquer ce côté-là au niveau des branchements, sinon on risque d'être coincés quand il faudra tout raccorder. »
La voix du blond à quelques centimètres de son oreille fut la goutte en trop pour Shoichi qui se leva presque brusquement, allant jusqu'à une table de fortune faite de deux tréteaux et d'une planche, pour attraper une bouteille d'eau et boire à grandes gorgées.
Il s'essuya les lèvres et rassembla toute sa volonté pour répondre à Spanner avec une voix qui ne tremblait pas.
« Oui, tu as raison. Je pense aussi qu'on devrait faire une pause, il fait une chaleur étouffante ici. Je crois que j'ai besoin de prendre l'air, en plus il faut que j'appelle Tsunayoshi-kun pour lui demander quelque chose par rapport au hall d'accueil. »
Spanner hocha sobrement la tête et laissa son ami s'absenter. Au fond de lui, il jubilait. Il était maintenant persuadé que Shoichi était troublé à cause de son attirance pour lui. Sinon, il n'aurait pas ce genre de réactions. Il le connaissait suffisamment pour savoir que ce n'était pas l'attitude de quelqu'un simplement mal à l'aise dans des situations sociales. Parce que des ouvriers de chantier qui s'essuyaient la sueur du front avec leur T-shirt, Shoichi en croisait toute la journée avec les travaux au NEST. Et jamais il n'avait ce genre de comportement.
Le blond était définitivement en train de réaliser une des plus enrichissantes expérimentations de son existence. Lui qui adorait les expériences, il trouvait que tester les limites du rouquin pour voir jusqu'où il pouvait tenir était vraiment intéressant. Et il comptait bien continuer jusqu'à ce que son ami cède. Hors de question de lui faciliter la tâche ! Shoichi finirait par avouer de lui-même, dut-il passer encore des semaines ou des mois à le travailler au corps – littéralement.
Peut-être que son ami n'avait pas encore conscience de son attirance. Peut-être qu'il n'avait pas de sentiments pour lui autre que de l'amitié. Peut-être que c'était juste un simple désir passager. Mais peut-être aussi – et il suspectait fortement cette dernière probabilité – que Shoichi avait vraiment envie de lui à tous les niveaux. Et il allait obtenir des réponses, oh ça oui !
Car de son côté, Spanner savait qu'il le voulait tout entier. Son corps et son esprit. Son passé et son futur. Il le savait parce qu'il avait déjà expérimenté les relations autrefois. Jamais longtemps et jamais de façon concluante. Mais justement, il savait que ce qu'il ressentait pour son ami, il ne l'avait jamais ressenti avant pour quelqu'un d'autre, même en essayant. C'est d'ailleurs ce qui avait commencé à lui mettre la puce à l'oreille. Et comme Spanner allait toujours à l'essentiel, il n'avait pas cherché à analyser pendant dix ans ce qui se passait dans sa tête et dans son cœur.
Il le savait, parce que c'était évident. Il était en train de tomber amoureux d'Irie Shoichi, et ce n'était pas grave du tout. C'était même plutôt agréable, de ressentir un tel engouement pour autre chose que ses machines.
Oh bien sûr, ce n'était pas arrivé d'un seul coup, brutalement. Mais une chose en entraînant une autre, il avait fini par faire le calcul : son amitié pour le rouquin qu'il connaissait depuis si longtemps avait commencé à se muer en quelque chose de bien plus fort. Plus fort qu'un simple désir ou qu'une pulsion passagère ; c'était l'amour, sans aucun doute.
Et dès lors qu'il en avait pris conscience, il n'avait pas chercher à réprimer ce sentiment. Pourquoi se voiler la face ? Les choses étant ce qu'elles étaient, autant essayer de capturer le cœur de Shoichi. Que risquait-il concrètement ? Un refus ? Certes, cela lui fera sûrement mal au cœur. Mais pourquoi est-ce que Shoichi refuserait ? Ils se connaissaient depuis longtemps, aimaient passer du temps ensemble, avaient une grande passion en commun et se complétaient sur des aspects importants.
Là où Spanner parvenait à canaliser et à apaiser Shoichi, ce dernier l'animait d'un enthousiasme et d'une joie de vivre sincère, le tout en entretenant une admiration mutuelle.
Alors voilà, il y avait assez de raisons valables pour que le rouquin puisse tomber dans ses bras. Surtout maintenant qu'il avait pu constater que son ami était aussi attiré par lui physiquement. Et puis voilà, Shoichi ne lui aurait pas proposé de rester au Japon s'il ne souhaitait pas l'envisager dans son futur.
C'était juste que le rouquin était plus long que la moyenne pour ouvrir les yeux sur des questions trop évidentes, comme le relationnel ou les sentiments. Mais encore une fois, Spanner pouvait se montrer très patient, surtout si à la fin c'était pour obtenir le cœur d'Irie Shoichi.
Le futur dirigeant du NEST était resté presque vingt minutes devant le dôme qui servirait d'accueil extérieur pour le nouveau complexe affilié aux Vongola, après avoir raccroché de sa communication avec Tsunayoshi-kun. Mais il restait encore trop de travail pour que Shoichi ne reste ainsi dehors à essayer de faire redescendre ses palpitations. A défaut de comprendre pourquoi est-ce qu'il se sentait aussi déboussolé par la présence de Spanner, il devait au moins affronter la situation dignement, du mieux que possible.
Il retourna donc dans la pièce qui deviendrait prochainement l'atelier de Spanner et jeta un œil aux plans pour décider de sa prochaine tâche.
« Ça va mieux ? »
Lui demanda le blond alors qu'il s'affairait à brancher des câbles dans le mur à l'aide d'une grosse clé plate. Le japonais acquiesça et se remit au travail de l'autre côté de la pièce. Autant faire le maximum de choses productives le plus loin possible de la tentation...
La tentation ? Shoichi déglutit à sa propre pensée. C'était donc vraiment ça qu'il ressentait en voyant le corps de l'autre technicien ? Il allait devoir remédier à ça très rapidement s'il ne voulait pas perdre complètement les pédales. Hors de question de se laisser encore contrôler par une de ses émotions, même si celle-ci était bien moins douloureuse à vivre que son anxiété habituelle !
La journée étira ses heures jusqu'au moment où tous les ouvriers quittèrent un à un le chantier. Spanner et Shoichi furent parmi les derniers à s'en aller, rejoignant la base Vongola après l'heure du dîner. Plus les travaux avançaient et plus le projet commençait à arriver à son terme, plus les deux hommes passaient de temps au NEST. Probablement l'envie de voir le complexe ouvrir enfin ses portes, ou simplement le fait qu'exécuter des travaux de rénovation et d'aménagement n'était pas forcément l'aspect le plus amusant, même pour deux techniciens comme eux. Alors autant s'en débarrasser au plus vite.
Lorsqu'ils furent rentré à la base, Shoichi décida qu'aux vues du délais qu'il restait avant l'ouverture officielle du NEST, il était temps pour lui de commencer à rechercher un appartement à Namimori. Il avait pesé le pour et le contre à l'idée d'avoir son propre studio dans les locaux, mais il avait peur que même si l'endroit serait complètement différent de la base Melone, le fait de dormir sur place ne lui rappelle trop de mauvais souvenirs.
Aussi, Spanner lui avait suggéré d'avoir un endroit extérieur à son travail pour pouvoir se reposer, sinon il risquait de reprendre sa mauvaise habitude – qu'il ne connaissait que trop bien puisqu'il avait la même – de ne jamais décrocher du boulot.
Le rouquin parcourait donc les annonces immobilières sur son ordinateur portable pendant qu'il avalait un pot de nouilles instantanées. Le blond s'était installé en face de lui et le regardait avec un air étrange. Au bout d'un moment, il finit par proposer :
« Tu sais, quand les travaux seront terminés, en attendant de trouver un appartement, tu pourras venir habiter dans la maison que m'a légué grand-père. C'est vrai que c'est plus loin que de faire le trajet de la base Vongola jusqu'au NEST, c'est d'ailleurs pour ça que je reste ici le temps des travaux, mais c'est plus calme et vraiment agréable à vivre. »
Shoichi leva les yeux par dessus son écran d'ordinateur, surpris par la proposition de son ami. L'idée ne lui semblait pas mauvaise, à première vue, mais était-ce vraiment le meilleur plan pour lui d'habiter seul avec le blond alors qu'il avait du mal à canaliser ses ardeurs ? Certes, ils occupaient actuellement la même chambre dans la base Vongola. Mais c'était différent. Déjà parce qu'ils n'étaient pas seuls à vivre ici, mais aussi parce qu'il régnait une ambiance qui ne permettait pas vraiment de se laisser aller à 100% comme dans une maison ou un appartement privé.
L'homme à lunettes essayait de réfléchir le plus rapidement possible pour pouvoir apporter une réponse à son ami.
« C'est très gentil... »
Commença-t-il sans même savoir où il allait avec ça.
« C'est une idée intéressante, dans le cas où je ne trouverais pas de logement convenable, ça m'éviterait de continuer à habiter ici trop longtemps. »
Il essayait d'avoir un point de vue logique et détaché sur la situation, même si d'un côté son cœur lui criait fonce et que sa raison lui hurlait de fuir avant qu'il ne perde la tête. Son regard se reporta sur son écran ou des annonces d'appartement défilaient. A côté de la maison que lui proposait Spanner, ces logements faisaient pâle figure, surtout vu leur prix... En plus, comme il allait s'installer pour de bon à Namimori, il avait envie de prendre le temps de trouver l'endroit parfait où habiter.
Oui, plus il y réfléchissait, plus la proposition de l'anglais tenait la route. Mais serait-il capable de vivre provisoirement dans le même espace restreint que celui qui lui faisait tourner la tête, sans finir complètement fou ?
Autant essayer, il verrait bien... Dans le pire des cas, il n'aurait qu'à retourner à la base Vongola jusqu'à trouver l'appartement de ses rêves. Tsunayoshi comprendrait très bien s'il lui en demandait l'autorisation.
Il referma son ordinateur portable et se leva de sa chaise pour aller se coucher, bientôt imité par Spanner. Malgré la légère angoisse que cela lui provoquait, il avait l'esprit plus léger que d'habitude à l'idée de partager le même logement que son ami pendant quelques temps. Peut-être que cela l'aiderait à trouver ses marques dans son nouveau travail, d'avoir quelqu'un pour l'apaiser une fois qu'il aurait débauché.
Il se demanda un instant si cela ne risquait pas de faire « trop », car il passerait déjà une grande partie de sa journée au NEST en compagnie du blond. Mais alors il réalisa que depuis le lycée, Shoichi n'avait aucun souvenir d'un moment où il aurait ressenti ce trop. Il s'était toujours senti bien en compagnie de Spanner. Qu'ils partagent la même activité où qu'ils soient chacun sur leur projet sans se parler pendant plusieurs heures, le rouquin appréciait sincèrement la présence de son ami à ses côtés. C'était simple, relaxant, évident.
Même si effectivement depuis quelques temps c'était surtout troublant et dérangeant... Mais une fois qu'il aurait réglé ce petit problème avec lui-même, tout devrait rentrer dans l'ordre, n'est-ce pas ?
