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Bonne lecture !
Sherlock - 21 ans - Décembre 2001
Des bips. Son ouïe fonctionnait.
Une odeur âcre de médicaments, de détergents. Son odorat fonctionnait.
Une bouche asséchée, un goût désagréable sur sa langue quand il déglutit. Son goût fonctionnait.
Un tissu doux sous la pulpe de ses doigts, et des lanières qui retenaient ses poignets, ses chevilles. Son toucher fonctionnait.
L'inventaire de ses sens n'était pas tout à fait terminé, mais Sherlock n'avait pas envie d'ouvrir les yeux pour vérifier sa vue. Le reste lui avait donné nettement assez d'informations comme ça : il était dans un hôpital, ou plus raisonnablement dans une clinique privée, coûteuse, il était sanglé à un lit, parce que son frère l'avait récupéré en pleine overdose, comme d'habitude, et essayait de le désintoxiquer de force, comme d'habitude, et Sherlock allait devoir mettre en œuvre tout son talent pour s'enfuir d'ici, comme d'habitude.
Il commençait à être lassé de ce cycle immuable, ce jeu du chat et de la souris avec son grand frère. Il lui faudrait sans doute disparaître un peu plus, la prochaine fois. Quitter l'Angleterre, sa ville de Londres bien-aimé dont il connaissait désormais chaque recoin. Il parlait une bonne demi-douzaine de langues sans aucun effort, et avait des notions vagues, suffisantes pour se débrouiller pour trouver des doses de cocaïne et d'héroïne, dans au moins sept autres. L'Europe était vaste. Mycroft ne le retrouverait pas tout de suite. Ça lui donnerait du temps pour expérimenter, découvrir d'autres endroits, cesser de faire ces foutues listes qu'exigeait son frère, pour savoir ce qu'il avait dans le sang quand il le récupérait dans les bas-fonds.
Au fond de lui, Sherlock ne savait pas lui-même ce qu'il recherchait en faisant ça : être trouvé ? Éteindre son cerveau définitivement par la mort ? Pousser son corps dans ses ultimes retranchements ? Savoir, d'une curiosité scientifique malsaine et risquée, jusqu'où il pouvait aller ? Savoir, d'une curiosité scientifique malsaine et risquée, jusqu'où Mycroft pouvait aller pour essayer de le sauver ? Qui se lasserait en premier ? Le junkie, ou l'agent du gouvernement qui avait déjà fort à faire dans son boulot, et pour gérer Eurus que Sherlock ne venait plus voir et qui détestait cela ?
Un bruit attira soudain son attention. Un froissement sur le tissu des draps. Il y avait quelqu'un dans la pièce avec lui. Pas une infirmière ou un médecin qui venait d'entrer, la porte ne s'était pas ouverte. Pas son frère, dont Sherlock était capable de percevoir l'aura et la présence désapprobatrice à plusieurs mètres.
Quelqu'un là, probablement endormi sur une chaise au pied de son lit, la tête sur les draps ? Et qui venait de se relever ?
Il força ses yeux à s'ouvrir, parce que tous ses autres sens ne lui donnaient pas l'identité de l'inconnu, et Sherlock était soudain avide de savoir de qui il s'agissait, dont il n'avait absolument pas perçu la présence jusque-là.
Il eut du mal à obtenir la netteté suffisante pour voir convenablement, ses yeux étaient terriblement secs, et il battit plusieurs fois des paupières. Il n'était pas intubé, donc n'était pas là depuis trop longtemps, mais il avait des cathéters dans les mains et une voie centrale : nourri par intraveineuse, au moins là depuis deux ou trois jours.
Il ouvrit pleinement les yeux. C'était la nuit, mais sa chambre était suffisant éclairée par la veilleuse de chaque chambre en service de réanimation pour qu'il voit qui était l'inconnu, et il suffoqua soudain, incapable de respirer.
Son rythme cardiaque s'emballa brusquement, entamant un concert de bips sur le monitoring derrière lui. Avec un peu de chance, il allait rameuter la moitié de l'hôpital.
– Hey, murmura John Watson en le regardant droit dans les yeux.
Sherlock ne répondit rien, incapable de parler. Son cerveau bondit en avant, fit les calculs, échoua. 1341 jours ? Ou bien 1345 ? Il ignorait la date du jour, il savait à peine si c'était un mardi ou un jeudi quand il avait fait son overdose, et encore moins combien de jours s'étaient écoulés depuis qu'il gisait ici.
Un son rauque, désagréable, sortit de sa poitrine, sa bouche asséchée.
– Attends.
John se leva (effectivement, avachi sur une chaise, bras en croix sur le matelas et tête posée dessus pour dormir), attrapa un verre, une carafe d'eau, un linge. Il humidifia ce dernier, puis les contours de la bouche de Sherlock, et lui donna le linge à téter, comme un enfant, pour qu'il puisse de nouveau déglutir et créer de la salive sans souffrir. Puis seulement, il lui remplit le verre et l'aida à boire. Sherlock n'aurait pas pu le faire seul : ses poignets étaient solidement entravés. Il ne pouvait pas bouger d'un millimètre.
– Qu'est-ce que tu fais là ? croassa-t-il dès qu'il le put.
Il n'était pas sûr que ça soit réel. Les fix avaient tendance à le faire planer et créer des John Watson virtuels très complaisants, des John qui n'auraient pas menti, des John qui l'embrassaient et l'aimaient. Après coup, Sherlock essayait d'oublier avec dégoût le corps inconnu nu couché à côté de lui et fuyait généralement rapidement.
Il n'était pas totalement improbable que son cerveau soit capable d'une telle prouesse créative. Ou bien qu'il soit mort. La possibilité n'était pas à exclure.
– Je suis réel, l'informa John.
Et c'était forcément John, son John. Seul lui pouvait, en une seconde, comprendre ce qui se passait dans son esprit et le rassurer aussitôt, en trois mots.
– Qu'est-ce que tu fais là ? répéta-t-il.
– Je viens te voir, idiot, répliqua John.
La voix de Sherlock sonnait un peu trop désespérée à ses propres oreilles, et celle de John avait trop de tendresse. Ça lui fit mal. Il s'en voulut de désirer de nouveau cette voix, le regard doux posé sur lui, comme véritablement inquiet de son bien-être. Plus personne ne le regardait comme ça depuis longtemps. Il n'avait pas réalisé à quel point cela lui avait manqué.
– Je t'avais demandé de prendre soin de toi, Sherlock... murmura-t-il.
Sa main se tendit, instinctivement, en direction de Sherlock, pour lui caresser les cheveux, le visage. Il s'arrêta de lui-même, main en l'air, qu'il ramena gauchement contre lui. Sherlock n'avait pas bougé. Il n'était pas certain qu'il se serait dérobé au contact. Au contraire. Mais il serait mort plutôt que l'avouer. Il était déjà assez gênant que John puisse lire en lui via les battements de cœur de la machine à côté de lui.
– Ce que je fais ne te regarde plus, répliqua-t-il, assassin. Qu'est-ce que tu fais là, pas seulement dans ma chambre, mais à Londres, hein ?
Il ne voulait pas mettre autant de violence dans son propos, mais il ne savait pas faire autrement.
– Sherlock, t'as aucune idée de quel jour on est, hein ?
Le génie leva un sourcil interrogatif. La date n'avait aucune importance. Ça ne pouvait pas être son anniversaire, si ? Ils étaient au mois de décembre, dernièrement. Il n'avait pas pu passer plus de dix jours dans le coma.
– On est le vingt-quatre décembre. Enfin, ajouta-t-il en consultant sa montre, dans trente minutes, on sera le vingt-cinq. Même les militaires en formation ont des congés à Noël, et le droit de revenir chez eux. Sauf qu'au lieu d'être chez moi à fêter Noël, je suis là depuis deux jours à te regarder dormir et respirer en priant pour que tu te réveilles. Ton frère m'a appelé, Sherlock. Il m'a appelé parce qu'il a eu peur que ça soit ta putain d'overdose de trop. DE TROP, Sherlock. Ça sous-entendait qu'il y en avait eu d'autres et j'étais même pas au courant, putain ! T'aurais pu crever dans un trou à rats sans que je sois au courant ! Sois fâché contre moi autant que toi, je peux le gérer, mais je ne peux pas supporter l'idée que tu te fasses du mal, qu'il t'arrive quelque chose ! S'il te plaît, Sherlock, je t'en supplie, je...
Il n'acheva pas sa phrase, la voix brisée par les sanglots. Il essayait vainement d'être en colère dans ses propos, mais il en suintait seulement de la souffrance, violente, odieuse, qui coupait le souffle à Sherlock et accélérait ses battements de cœur. Il ne savait pas quoi répondre à ça. Il ne savait même plus où était passé sa colère, sa frustration, la douleur des mensonges.
– Tu détestes ta famille à Noël, répondit-il bêtement.
John étouffa un rire étranglé qui ressemblait un peu à un sanglot. Malgré ses yeux brillants de larmes, il sourit.
– Plus maintenant. Harry est sobre, du moins en ce moment. Et ma mère a viré mon père de la maison y'a, quoi, six mois ? Ça va mieux maintenant.
– Quoi ?
Sherlock ouvrit de grands yeux. Il n'y avait aucune raison qu'il sache un truc pareil, mais il n'aurait pas parié là-dessus.
– Ouais, j'te jure. Je crois que ce qui a fait déborder le vase, c'est mon entrée dans l'armée, justement. Maman en a eu marre de l'entendre râler que tous les officiers étaient des tapettes, que tout était de sa faute si ses deux enfants étaient pédés, et qu'il préférait boire pour oublier ses gosses.
La voix de John était amère et sarcastique. Il n'avait pourtant jamais dû entendre les critiques de son père directement.
– Du coup, Maman a recontacté Harry, elle lui a dit qu'elle était prête à accepter qui elle voudrait lui faire rencontrer, et prête à l'aider pour arrêter de boire. Et ensuite, elle a viré mon père de la maison. Je n'ai aucune nouvelle de lui.
Ça n'avait pas l'air de le chagriner plus que cela. Lisant entre les lignes, Sherlock devina qu'il doutait un peu de la capacité de sa petite sœur à rester sobre, mais la famille Watson était finalement revenue sur la bonne voie.
– Tu sais le plus drôle ? J'ai appris pourquoi mon père avait commencé à boire jusqu'à l'alcoolisme. Tu le sais, toi ?
Sherlock secoua négativement la tête. Ses rapports avec Richard Watson avaient été, au mieux, distants, et le mot était faible.
– Tu te souviens de ma tante ? Celle qui est morte quand on était tout petit ?
Sherlock s'en souvenait. C'était la première fois qu'il apprenait le concept de mort, et il avait mis énormément de temps à réellement le comprendre.
– La sœur de ma mère. Et sa maîtresse depuis toujours, avant même qu'il ne rencontre ma mère, en fait. Sa mort était un accident stupide. Mon père se tapait ma tante, et avant sa mort, ils se sont disputés parce qu'il ne voulait pas la quitter officiellement, et elle en avait marre du rôle d'amante. Il n'a jamais supporté que ça soit leur dernière conversation, et de l'avoir perdue. Il l'aimait nettement plus qu'il ne nous a jamais aimés, à croire que même les enfoirés peuvent avoir un cœur. Et il s'est mis à boire.
Sherlock ne savait pas vraiment comment réagir à tout ça. Il n'en avait jamais rien soupçonné, mais il devinait que cela coûtait à John d'être là avec lui, plutôt qu'auprès de sa famille qui pansait ses plaies et apprenait à se reconstruire.
– Désolé, marmonna-t-il.
John sembla revenir à la réalité, ouvrant de grands yeux surpris.
– Désolé de quoi, Génie ?
Le mot lui avait échappé, et il rougit. Sherlock aussi. Plus personne ne l'avait appelé comme ça, depuis. Et la familiarité de ce ton, l'amour évident qui s'en échappait, c'était une porte vers le passé. Vers leurs jours heureux.
– Que tu sois là ce soir, murmura-t-il en faisant semblant de rien.
Ce qui était très compliqué quand il entendait son cœur tambouriner dans sa poitrine et que John pouvait très facilement s'en rendre compte. Il était d'ailleurs surprenant qu'une infirmière ne soit pas déjà venue voir ce qui se tramait.
– Sherlock, je suis là où tu es. C'est là où je dois être, c'est aussi simple que ça. L'idée que tu souffres m'est intolérable. Je te l'ai écrit. Je t'aime, et je doute que ce sentiment disparaisse ou même se dilue un jour. Si tu souffres, et que je peux essayer de faire quelque chose pour l'en empêcher, alors je suis là. Il n'y a même pas à réfléchir. C'est tout.
Les joues de Sherlock s'embrasèrent brutalement. Il avait souffert du mensonge, de la trahison, de la perte. Mais au fond de lui, il savait que John n'avait absolument jamais cessé de l'aimer, et que les erreurs qu'il avait commises étaient pour son bien. Sans doute faudrait-il qu'ils discutent calmement, un jour. Mais pas maintenant.
Il n'avait que trop démontré que sans John, il n'était pas capable de vivre. Il s'était abîmé dans la drogue, dans d'autres corps anonymes (et au consentement douteux, tant pour lui que pour ses partenaires, parfois) pour oublier ce qu'il avait toujours désiré.
– J'ai eu mal, murmura-t-il. Tellement mal.
L'aveu lui coûtait, et les larmes roulèrent sur ses joues. Allongé comme il l'était, le matelas relevé pour le mettre dans une position semi-assise, ses larmes suivaient une trajectoire étrange sur ses joues pour atterrir dans le matelas. Cette fois, John oublia d'hésiter, et il se rapprocha de son ami, essuyant son visage de ses mains douces.
– Je sais, Sherlock. Je sais. J'ai eu tellement mal de te faire ça, moi aussi. Je ne cesserai jamais d'être désolé pour ça.
– Tu m'as manqué, avoua Sherlock, laissant exploser son trop plein d'émotions.
Le front posé contre le sien, les mains sur ses joues, John hoqueta, tentant encore de se retenir, un minimum. Sherlock, sanglé au lit, n'avait aucune liberté de mouvement, et il tirait sur les lanières de cuir dans un mouvement désespéré, que John ne percevait pas. Il se poussa en avant le plus possible, bouche ouverte, offerte.
– Embrasse-moi, supplia-t-il.
Il ne parvenait pas à atteindre la bouche de John, mais sa demande fut tout ce dont avait besoin John pour céder totalement. Leurs lèvres s'écrasèrent l'une contre l'autre. Sherlock oublia comment respirer, hoquetant dans le baiser, tandis que la langue de John s'infiltrait dans sa bouche, trop passionnée.
Les mains de John encadraient toujours son visage, et sa frustration de ne pas pouvoir le toucher était intolérable, tandis que leurs langues dansaient et jouaient ensemble, retrouvant avec une vitesse affolante leurs habitudes d'autrefois.
– Attends.
John le relâcha soudain, et Sherlock feula, retombant contre le matelas. Il n'était pas rassasié de tout ça, il en voulait encore.
– Mycroft va me tuer pour ça, mais je m'en fous.
Les mains de John s'affairaient à ouvrir les lanières de cuir. Les pieds, d'abord. Les poignets, ensuite. Dès qu'il fut libre, Sherlock bondit en avant, trop vite pour son corps encore plein de tubes, faible de plusieurs jours nourri en intraveineuse, couché dans un lit. Mais la puissance de l'étreinte qu'il referma sur le corps de John n'avait rien de faible. Libre de ses mouvements, il recommença à l'embrasser comme s'il était le dernier oxygène de la planète, et John le serrait, le caressait, l'embrassait, encore et encore, montant dans le lit, le surplombant, frottant son corps contre le sien sans jamais cesser de l'embrasser.
– Merde, Sherlock, souffla soudain John. J'ai envie de toi comme jamais.
Il n'avait pas besoin de le dire. Il était à moitié couché sur lui, et Sherlock le sentait très bien.
– Et alors ? Ça me va, répliqua le génie.
– On est dans une clinique privée pour camés, Génie. La porte n'est pas fermée à clé, du moins pas de l'intérieur. Je t'ai détaché alors que j'avais promis de pas le faire, et t'es trop faible pour ça.
Sherlock darda sur lui son regard exceptionnel, empreint de gravité.
– Et alors ? répéta-t-il. Je m'en fous. Je le veux. Je te veux.
John ne répondit rien, l'embrassa de nouveau à en perdre haleine, fondant son corps dans le sien.
Au loin, minuit sonna. C'était Noël.
Reviews si le coeur vous en dit ? :) Prochain chapitre - septembre 2002
